L'Énigme de Jésus-Christ

de Daniel Massé

Livre 2  -  Chap. 3 et 4

Jean-Baptiste et Jean

CHAPITRE III - LE BAPTÊME DE « JÉSUS » PAR JEAN

Un homme qui baptise un dieu

Le Selon-Jean

La Colombe

Celse, l'Anti-Celse et Origène.

Le véritable Celse.

L'Anti-Celse, saint Paul et Julien.

Lactance et le Juge de Bithynie.

CHAPITRE IV  -  LA DÉCAPITATION DE JEAN-BAPTISTE

Les deux récits.

Le motif de la décapitation.

La femme de Philippe.

Machoerous-Machéron.

Le corps retrouvé.

« La flèche du Parthe ».

La danseuse.

Les étapes de l'imposture.


CHAPITRE III - LE BAPTÊME DE « JÉSUS » PAR JEAN


Un homme qui baptise un dieu

Dans le fatras des fraudes et des impostures grossières perpétrées par les Scribes juifs en mal de christianisme, an IV° siècle, il n'en est pas de plus révoltante, dans le but d'étoffer l'invention de Jésus-Christ distinct de Jean, que le baptême de Jésus par Jean. Que la conscience des chrétiens d'aujourd'hui, que la foi aveugle, à qui la mystification judaïque est agréable, s'accommode de voir son Dieu, fils de Dieu, baptisé par un homme, le Iôannès-Jean, même juste et saint, - des mots ! - c'est son affaire. Mais l'historien a le droit de chercher à voir clair dans cette fantasmagorie, sans précédent, dans la mythologie universelle.

Jean, d'après les Évangiles, a paru, prêchant la repentance, confessant les péchés, et les remettant par le baptême. Il baptise les pécheurs, et, après les avoir confessés, remet donc leurs péchés. Jésus, Fils de Dieu, Jésus-Christ, que des millions d'hommes adorent, avait-il donc, pour que Jean les lui pardonne après baptême, commis des péchés ? Blasphème ! L'Eglise nous dit qu'il a été en tout conforme à nous, pauvres hommes, sauf par le péché. Un pécheur, cet Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde ? Comment croire qu'ôtant les péchés, il en ait commis ? Pourquoi l'Église lui fait-elle subir le baptême de la repentance, pour la rémission des péchés ? Voilà la question. Un homme qui baptise Dieu, c'est, pour la raison, la terre et le ciel renversés, c'est la religion, la métaphysique et la physique à l'envers. Je le constate avec tout le déplaisir qui convient, en une matière aussi austère, mais je ne puis autrement. La logique. humaine se refuse à admettre pareil contre-sens ; la conscience de l'honnête homme aussi. Donnons-lui des apaisements.

Le Selon-Jean

Le quatrième Évangile que l'Église a dérobé à Cérinthe pour l'attribuer a l'apôtre-disciple Jean, après y avoir introduit ça et là des retouches, pour le rendre ( « canonique », et si maladroitement ! Ne fait pas baptiser Jésus par Jean. Ce serait pour lui un scandale, tout autant que l'incarnation. Un homme baptiser Dieu ! Un Dieu se faire chair ! Aucun Juif du II° siècle, et jusqu'au début du troisième, ne l'admet, même et surtout parmi ceux qui ont fabriqué les affabulations millénaristes et gnostiques d'où sortirent les Évangiles. Le baptême de Jésus par Jean, comme l'incarnation par la création de Jésus-Christ, est l'œuvre d'aigrefins, qui ont compris quelle spéculation profitable serait l'exploitation du baptême, l'oeuvre de « marchands de Christ », comme dit Saint-Justin (Christ-emporoï), postérieurs aux gnostiques.

L'Église aujourd'hui, et les critiques, même laïques, y compris les derniers venus à l'exégèse, comme Henri Barbusse, soutiennent, et continueront à soutenir, contre toute vraisemblance, sans preuves, parce que c'est leur bon plaisir, que, les trois Évangiles synoptisés ont paru à la fin du premier siècle au plus tard, et cinquante a soixante ans avant l'Évangile Selon-Jean. Les trois synoptisés donnent le récit du baptême de Jésus par Jean, et nous en reparlerons. Le quatrième Évangile, qui leur serait postérieur, n'aurait pas donné le baptême ! On répondra, sans doute, - et je ne l'ignore pas ; je le sais mieux et le prétends davantage que les critiques traditionnels, - que le Selon-Jean diffère essentiellement des Synoptisés, que, par exemple, il ne parle pas, comme eux, du banquet de la Sainte Cène. Je montrerai d'ailleurs que les Noces de Cana, du Selon-Jean, que les Synoptisés ignorent, en tiennent lieu. Il ne doit pas paraître si étonnant, dira-t-on, que, le Selon-Jean n'ait pas le récit du baptême.

Cette réponse par analogie qui veut expliquer l'absence du récit dit baptême de Jésus dans le Selon-Jean, et qui aurait de la valeur dans d'autres cas, peut-être, et c'est à voir, dans le cas présent ne vaut rien. Que le Selon-Jean n'ait pas le récit de la Cène, même si les Noces de Cana n'en tenaient pas lieu, on pourrait souligner le fait sans en être gravement surpris. Son auteur aurait pu oublier, rien ne le sollicitant à se souvenir. Et puis, il est si vieux, cet Évangéliste, Jean, quand l'Église le fait écrire !

Passe pour la Sainte-Cène.

Mais en ce qui concerne le baptême, il en est tout autrement. Il n'est pas possible de prétendre que le Scribe a pu oublier le baptême, s'il est un fait, historique. Car le Scribe a été sollicité lui-même de s'en souvenir, par ce qu'il déclare sur la colombe et la voix du ciel qui a envoyé Jean baptiser d'eau. Il ne pouvait parler de la colombe sans l'accrocher au baptême.

En effet, le lecteur qui sait que les trois Synoptisés, antérieurs au quatrième Évangile, d'après l'Eglise, donnent le récit du baptême, baptême que le quatrième Évangile doit donc connaître, comme un fait qui a eu lieu, s'il a pris la peine de lire les trois Synoptisés, ses prédécesseurs, le lecteur, dis-je, qui ouvre ensuite le Selon-Jean au chapitre premier, à partir du verset 19, y lit d'abord le témoignage de Jean. Jean, aux ambassadeurs des Pharisiens qui viennent le trouver à Béthabara où il baptise, répond qu'il n'est pas le Christ, ni Élie, ni le Prophète, et qu'il en vient un après lui. Nous connaissons la scène. Immédiatement après, que lit le lecteur ? Ceci, à partir du verset 29 : « Le lendemain, - nous sommes toujours a Béthabara (pseudo-Béthanie), au-delà du Jourdain, où Jean baptise, où il baptise Jésus dans les trois synoptisés, - Jean (jamais Jean-Baptiste, dans le quatrième Évangile) vit, Jésus qui venait vers lui, et il dit : « Voici I'Agneau. de Dieu qui ôte le péché dit monde. C'est celui dont je disais (hier même) : Il vient après moi un homme qui m'a devancé, parce qu'il était avant moi (C'est en effet, le Dieu-Jésus, éternel). Pour moi, je ne le connaissais pas; mais je suis venu baptiser d'eau, afin qu'il fût manifesté à Israël. [1]»

Et écoutez bien la suite : « Jean rendit encore ce témoignage : J'ai vu l'Esprit descendre du ciel comme une colombe, et il s'est arrêté sur lui. Pour moi, je ne le connaissais pas [2]. Mais celui qui m'a envoyé baptiser d'eau (Iahvé lui-même) m'a dit : Celui sur qui tu verras l'Esprit descendre et s'arrêter, c'est celui qui baptise d'Esprit saint. - Et je l'ai vu, et j'ai rendu ce témoignage : C'est lui qui est le Fils de Dieu. »

Voilà ce morceau. Raisonnons.

D'après les Trois Synoptisés, l'Esprit-colombe est descendu sur Jésus pendant que, Jean le baptisait. Dans le quatrième Évangile, en dehors de tout baptême, dont il n'est pas question, Jean déclare qu'il a vu la colombe-Esprit descendre sur Jésus. Où ? Quand ? Dans quelles conditions? Affirmation pure, soit ! Mais qui appelle le baptême. Où est-il ? Et l'on oserait soutenir que si le baptême est un fait historique, Jean a pu l'oublier à cette place, oublier d'en faire le récit, alors qu'il met en scène la colombe qui descend du ciel et s'arrête sur Jésus !

Est-ce que le lecteur n'attend pas inévitablement que Jean, ou l'Évangile, raconte cette scène du baptême qui est dans les Trois Synoptisés ? Si Jean a baptisé Jésus, il est incompréhensible qu'au moment, au lieu, dans les circonstances où l'Évangile place et fait parler Jean, alors que Jésus vient à lui pour la première fois, dans le morceau que j'ai reproduit in-extenso, on ne trouve pas un récit du baptême, comme dans les Synoptisés, et d'autant plus incompréhensible que la Colombe, l'Esprit, qui se trouvent dans les quatre Évangiles, en ce même moment et en ce même lieu, prouvent que les récits des quatre Évangiles sont parallèles. J'en conclus que si, en réalité, historiquement, il y avait eu un baptême de Jésus par Jean, le quatrième Évangile n'aurait pas gardé le silence sur un événement dont il donne les phénomènes extérieurs.

Ce baptême n'a pas eu lieu. Il a été inventé après l'Évangile de Cérinthe, devenu le Selon-Jean, Et il a été impossible de l'introduire après coup. J'ai affirmé et je ne cesserai d'affirmer que le IV° Évangile est antérieur de cent à deux cents ans aux autres Évangiles, et, je pense que déjà, par une infinité de détails, j'en ai apporté des preuves fragmentaires. Le baptême de Jésus par Jean en est une preuve de plus, et qui compte. J'en suis désolé pour l'exégèse et la critique traditionnelles. Mais c'est ainsi. Et je vais m'en expliquer, dans le-cadre même de ma démonstration sur l'invention dit baptême de Jésus par Jean, où prendront place les intentions des scribes inventant ce baptême 

La Colombe

C'est un personnage ancien dans le judaïsme. On l'appelle IemOnA , en hébreu. Son nom contient, en voyelles, les quatre lettres du dieu juif, son tétragramme : IEOA, d'où sont tirées toutes les variantes : Iehovah, Iao, Iaou, Iahvé. La colombe était dans l'Arche de Noé. Parce qu'elle est le Tétragramme de Iehovah, c'est elle que Noé lâche, à l'exclusion de tout autre volatile, pour être messagère du salut contre les eaux du déluge. Blanche, et symbole de tout ce qui est pur, bien avant l'ange Gabriel, elle a volé entre ciel et terre. « Dieu le Père lui-même est à sa ressemblance ». Valentin. nous l'a dit. Et Valentin était juif. Quand les fondateurs de la «quatrième secte », comme dit Flavius Josèphe, celle, de Juda le Gaulonite, la secte, messianiste, christienne, qui vint s'adjoindre aux trois autres (Pharisiens, Sadducéens, Esséniens), constituèrent leur symbolisme zodiacal sur le Thème des Destinées du monde, il était naturel qu'ils enrôlassent la Colombe.

Juda le Gaulonite, qui est le Joseph, le Zacharie et le Zébédée des Évangiles, suivant ses différents aspects (Zacharie = Verseau, Zébédée = père des Poissons), n'est dit le Charpentier, pneumatiquement, en Esprit, allégoriquement, que comme inventeur de la Barque de Pêche, où ses fils, le Christ en tête, étant l'aîné, seront des pêcheurs d'hommes. La Barque de pêche, la Barque du salut, - admirable bateau monté ! - ne pouvait être armée, affrétée sans la Colombe [3]. Sculptée symboliquement à la poupe, IEOA, elle mettait la Barque dit baptême sous le parrainage même de Dieu. Et quand, après son père Juda-Joseph-Zacharie-Zébédée, tué dans le Temple, en 760, à la révolte du recensement, qu'il avait fomentée sous Quirinus, proconsul de Syrie, son fils aîné, dont le nom de circoncision a disparu des Évangiles et de toutes les Écritures dites sacrées et profanes, devenu Jésus-Christ, Sauveur-Oint, prit la barre de la Barque, Capitaine et pilote, il se mit sous la protection de la Colombe, et, avant même d'être Oint, se fit consacrer Christ, par elle, messagère divine, porteuse de l'Esprit de Dieu [4].

L'Apocalypse, telle qu'elle nous a été transmise dans l'adaptation grecque, dite de Pathmos, ne contient plus rien des scènes où Iôannès = Jean, en se manifestant à Israël, devait, dans l'Apocalypse araméenne, s'expliquer sur la Colombe, descendue du ciel pour lui répéter au nom de Dieu ce que les Psaumes déclarent (II, 7) : « Tu es mon Fils; je t'ai engendré aujourd'hui », déclaration que les Évangiles actuels ont modifiée, mais qui se lisait telle quelle dans ceux que possédait Saint-Augustin. L'adaptation grecque de l'Apocalypse a été retouchée à diverses reprises dans des détails ; mais surtout on y a opéré des suppressions considérables, que nous ferons toucher du doigt, le moment venu.

En ce qui concerne la Colombe et son rôle, on peut affirmer qu'on l'a enlevée de l'Apocalypse, comme on a fait disparaître les Commentaires de Papias sur les Paroles du Rabbi, puisque les écrits millénaristes de Cérinthe et gnostiques de Valentin ont la Colombe, comme ayant consacré le Christ. J'ai reproduit, d'après le quatrième Évangile, le récit où figure la Colombe. On a sophistiqué Cérinthe de telle sorte qu'on a mis deux hommes, Jean et Jésus, où il n'y en a qu'un. Du moins, pas de baptême de Jésus par Jean. Dans la Pistis-Sophia, de Valentin, Jésus, parlant à la première personne, déclare : « Mon Père m'a envoyé l'Esprit-Saint sous la forme d'une colombe ». Un seul personnage, conformément à la vérité historique. Peu importe son nom.

Et ni dans Cérinthe, quatrième Évangile Selon-Jean, bien que sophistiqué, ni dans Valentin, la Colombe ne consacre le Christ Fils de Dieu, avec l'accessoire du baptême, comme il arrive dans les trois Synoptisés. Cette consécration par la Colombe se suffit en effet à elle-même. L'intention qui a fait intervenir le baptême est, née de préoccupations postérieures, et, pour ne pas le celer plus longtemps, l'intention des Scribes, eu inventant le baptême, a été de créer, dans les Évangiles, deux personnages quand, historiquement, il n'y en a qu'un.

Au II° siècle, pas de baptême de Jésus par Jean.

C'est qu'en effet, ce baptême n'a été inventé qu'après la mise en circulation de Jésus-Christ, comme être biologique distinct de Jean qui est sa substance charnelle, hylique, et pour fournir une preuve de plus, sur le papier, de cette distinction imaginée. L'examen des trois récits qu baptême dans les Synoptisés, par les nuances dans leur composition, permettent facilement de suivre les étapes de la fraude.

Le morceau le plus ancien, - il date de la fin du II° siècle, - est celui certainement du Selon-Matthieu. Jean-Baptiste, voyant beaucoup de Pharisiens et de Sadducéens venir à son baptême, et les traitant de race de vipères, à la manière du Christ qu'il est, annonce que va venir, après lui, celui qui baptisera d'Esprit-Saint et de feu. Et incontinent, comme à un appel, voici, en effet, .Jésus qui arrive (Mat., III, 13-17) :

 «  Alors Jésus vint de la Galilée, - où s'était retiré son père au retour d'Égypte, à Gamala, - au Jourdain, vers Jean, pour être baptisé. » Oui, le Fils de Dieu, sans péché, l'Agneau qui ôte le péché dit monde, vient se faire baptiser d'eau pour la repentance et pour la rémission des péchés. Jean lui-même n'en revient pas. Les Évangiles le prouvent. « Mais Jean s'y opposait, disant : C'est moi qui ai besoin d'être baptisé par toi, et tu viens à moi ! » Oui, c'est trop fort. C'est le monde à l'envers, je l'ai dit. Et le scribe le sent très bien. C'est comme son excuse préalable à la fraude qu'il perpètre. Peut-être aussi que Jean, se reconnaissant dans ce Jésus qui, par la plume des Scribes, lui a dérobé sa carrière devant lequel ils l'ont fait abdiquer, ressent quelque humiliation. Il se souvient de ses crimes politiques et de droit commun, et qu'il fut le brigand Bar-Abbas : tous ses titres de gloire comme Messie, Prétendant au trône de David, transformés en péchés, que, sous la figure de Jésus, il vient se faire pardonner par le baptême de repentance et de rémission. Quel soufflet, de Satan, bien sûr, à son orgueil ! Ce Jésus jouant le rôle d'un ange de Satan ! Mais la révolte de Jean est de courte durée : « Laisse faire pour le moment, lui répond Jésus, car il est convenable que nous accomplissions ainsi toute justice. » Comprenne qui pourra. Le baptême de Jésus par Jean, voici que c'est accomplir toute justice. Au moment où les Scribes transforment le Christ-Jean, ancien Bar-Abbas, en Christ-Jésus, il est juste qu'ils le lavent de ses péchés. Toute l'explication de ce baptême tient dans cette phrase : séparer le Christ de Jean, et laver Jésus-Christ qu'on invente des péchés, des crimes du Christ historique, du lôannès-Jean, crucifié par Ponce-Pilate. Le scribe continue : « Alors Jean le laissa faire ! ». La phrase en dit long. Que de suggestions ! Jean le laissa faire quoi ? Dans ce baptême, le rôle de baptiseur est tenu par Jean. C'est le rôle actif. Le baptisé n'a qu'un rôle passif. Si l'un des deux doit laisser faire l'autre, c'est Jésus, qui vient pour être baptisé, et non Jean qui agit, qui baptise. Cette phrase confirme cette vérité qu'à une époque intermédiaire entre le Sacrement par la colombe sans le baptême et le baptême inventé, Jean ne baptisait pas Jésus ; Jean-Jésus se baptisait lui-même. D'ailleurs, le Selon-Matthieu fait-il baptiser Jésus par Jean ? Non. Il dit que Jésus vient pour être baptisé par Jean. Bien. Jean s'y oppose, proteste. Il ne veut pas. Jésus répond-il : «Baptise moi tout de même ? » Non. Il répond : «Laisse faire... » Quand on laisse faire, on ne fait pas. Il ne baptise pas Jésus. S'il y a baptême, Jésus, que -Jean laisse faire se baptise lui-même. Pour composer des morceaux de littérature aussi nuancés que celui du Selon-Matthieu, pour faire comprendre le contraire de ce qui y est dit, il faut être expert dans les travaux de l'esprit. Et l'on nous conte, sans rire, que les apôtres donnés comme auteurs de cette prose qui en remontrerait à celle de la diplomatie machiavélique la plus rusée, étaient des rustres épais. Qu'ont fait les savants de leur sens critique ?

Voici la fin du morceau : « Dès qu'il eût été baptisé, - par qui ? Par Jean ? Par lui-même ? Qu'importe ! Ils ne sont qu'un corps dont les deux aspects marivaudent, - Jésus sortit de l'eau, et, à l'instant, les cieux s'ouvrirent (phénomène que vous demanderez à voir, et que je ne me charge pas de vous expliquer), et il vit l'Esprit de Dieu descendre comme une colombe (en chair ou fantôme ?) et venir sur lui. Aussitôt une voix se fit entendre des cieux (de quelle hauteur ?), disant : « Celui-ci est, mon Fils, mon Bar bien-aimé, en qui j'ai mis mon affection.»

Avec le Selon-Marc, quelques années ont coulé. La fraude pieuse a progressé. Le scribe n'hésite plus. Jésus vient de Galilée, oui, de Nazareth (Gamala), ville de Galilée, le scribe le précise, « et il fût baptisé par Jean dans le Jourdain. » C'est net. Pus de marivaudage entre Jean et Jésus ; plus d'opposition de Jean, qui ne laisse plus faire ; il agit. Et Jésus ne lui dit plus de laisser faire « pour accomplir toute justice ». Ce n'est plus Jean qui voit la colombe, c'est Jésus. Chacun son tour. La voix du ciel ne parle plus à la troisième personne : «Tu es mort Fils bien aimé... »  Jean est presque escamoté. Abdication presque totale, totale sauf qu'il a baptisé Jésus. « Il faut qu'il grandisse (Jésus) et que je diminue (moi, Jean). » Oui, les temps ont marché, depuis le Selon-Matthieu, que l'Église et les critiques déclarent avoir été précédé par le Selon-Marc. Quand je vous dis qu'ils voient tout à l'envers et n'hésitent jamais entre la vérité et son contre-pied, pour prendre le contre-pied ! Jusqu'à quand vous le répéterai-je ? Race incrédule !

Reste Luc, composant son Évangile pour « son très cher Théophile, après s'être exactement informé de tout, depuis l'origine. »

Dans un long récit sur Jean-Baptiste, sur son ministère, et sa prédication, qu'il interrompt pour nous apprendre qu'Hérode a fait mettre Jean en prison, qui devrait disparaître ainsi et à tout jamais de cet Évangile, il achève, par le baptême de Jésus. C'est une façon bien curieuse d'écrire l'histoire. Jean est en prison, et, « comme tout le peuple se faisait baptiser, Jésus se fit aussi baptiser. » Si vous demandez par qui ? - « mais, par Jean, répond l'Église. » -- « Comment ? par Jean, répliquez-vous. Il est en prison. Et Luc ne spécifie pas que si Jésus se fait baptiser, c'est par Jean. » - C'est que le récit est à dessein composé à double entente. Si on y apporte l'esprit traditionnel qui accepte sans discussion toutes les fraudes, évidemment Jésus se fait baptiser; Luc ne dit pas par qui. Mais la tradition ajoute : par Jean. Luc a sous-entendu. Le Juif christianisant qui, vers le IV° siècle, lisait Lue, admirait au contraire avec quel art, en trompant les « Goïm » par le sous-entendu, l'Évangile mêlait le mensonge à la vérité - Jésus se fait baptiser, mais le, baptême consiste-t-il pour lui à se tremper dans l'eau du Jourdain ? Non. La baptême de Jésus, dans le Selon-Luc, ne consiste qu'en ceci : «pendant qu'il priait », - et je vous répète que Jean mis en prison par Hérode n'est plus là, - « le ciel s'ouvrit, et le Saint-Esprit descendit sur lui, et, » - tenez-vous bien !  « sous une forme corporelle, comme une colombe. Et il vint une voix du ciel, etc. » En définitive, sauf le mot baptême qu'il ajoute, la chose, la réalité de fait, rejoint le Selon-Jean. C'est la consécration pure et simple du Messie par la Colombe et la voix du ciel, en dehors de l'eau.

Toutefois, le Selon-Luc, à propos de la Colombe, ajoute un détail curieux. Chez Matthieu, Marc et Jean, la Colombe est-elle « esprit » ? est-elle « chair » ? on ne sait pas. Avec Luc, plus de doute : elle est de forme corporelle ; on l'a vue telle ; elle est donc matière. Oui, vraiment, Luc écrit, mon cher Théophile, « après s'être exactement informé de tout. »

Il sait, et c'est chose remarquable, que l'accusation de magie a pesé sur les chrétiens et particulièrement sur le Christ, dès le début du deuxième siècle. Dans les Évangiles de l'Enfance, Jésus s'amuse à faire de petits oiseaux de terre qui s'envolent après avoir été animés de son souffle. On nous dit bien que les Évangiles de l'Enfance n'étaient qu'un ramassis de niaiseries. Tout de même, il faut bien que ces niaiseries ne le soient pas autant qu'on a voulu le faire croire, pour que le Selon- Luc, à propos de la Colombe, n'ait pas craint d'en ramasser une. Cette Colombe corporelle, qui descend dit ciel est plus qu'une allusion à des tours d'adresse que font plus que d'indiquer les Évangiles de l'Enfance avec ces petits oiseaux de terre que Jésus s'amuse à faire et qui s'envoient après avoir été animés de son souffle, qui a déjà une allure de Saint-Esprit. Que Jésus, je veux dire le Christ-homme, ait matérialisé, dans la terre cuite, la Colombe céleste, c'est un moyen qui n'a pas dû répugner à ce Prétendant Messie pour étonner les foules dont il voulait se faire des partisans, dans ces région de montagnes où confinait la Galilée, habitées par des humanités frustes et incultes, facilement crédules, comme tant d'arabes encore aujourd'hui, pour qui la sorcellerie est sacrée. L'Egypte a été le pays originaire de la magie ; la magie est, par excellence, une science, égyptienne. Ce n'est pas seulement sous le prétexte possible de lui faire fuir la colère d'Hérode que le Selon- Matthieu envoie, en Égypte la Sainte famille. Le Talmud nous apprend que Ben-Sotada, - c'est un des noms qu'il donne au fils de l'évangélique Joseph, Panthora, et de Marie, - s'était marqué la peau avec une sorte d'écriture « et n'avait apporté ses sortilèges que de cette façon [5]». L'Apocalypse a inscrit sur ses cuisses ; »Roi des rois et Seigneur des seigneurs. » Seigneur des Saigneurs serait mieux.

Ce n'est pas dans les Évangiles de l'Enfance que Mahomet, pour le Koran (chap. V, La Table, 108-110), a puisé ce trait où, faisant parler Dieu qui s'adresse à Jésus (Isha), il dit ceci : « Tu formas de boue la figure d'un oiseau, et ton souffle l'anima par ma permission... », et souligne un tour de prestidigitation véritable. J'y reviendrai au chapitre V sur les Nativités, § Mahomet et le Koran.

Celse, l'Anti-Celse et Origène.

Au II° siècle, et jusqu'au milieu du IV°, il n'y a encore au Jourdain, comme baptiseur-Christ, qu'un seul individu, qu'on l'appelle Jean = Iôannès ou Jésus-Christ. Les manoeuvres assez grossières par lesquelles, dans les Évangiles, on essaie de faire croire le contraire, et de quelle façon amphibologique ! suffiraient à elles seules à prouver ce qu'on a voulu cacher. Au II° siècle, les scribes comme Cérinthe, comme Valentin qui ne connaissent pas le Jésus-Christ évangélique, parce que les Évangiles synoptisés n'existent pas, et qui ne font pas baptiser, par suite, Jésus par Jean, - ils diraient plutôt le contraire, - confirment cette vérité. Dans la Pistis-Sophia [1] , Jean lui-même déclare que « Jésus, notre Sauveur, sorti du Royaume de Lumière (c'est du Dieu-Jésus qu'il s'agit, du Verbe ou Logos), est venu sur lui comme une colombe ».

Aucun historien, aucun écrivain quelconque des premier, deuxième et troisième siècles: Tacite, Suétone, Lucien de Samosate, Apulée (qui ne connaît que Jean), Minutius Félix, Justin lui-même, le Talmud (au quatrième), n'a entendu parler, n'a fait mention de deux personnages distincts, Jean et Jésus-Christ, dont l'un aurait été décapité et l'autre crucifié. Tous ont connu l'histoire du Christ juif mis en croix sous Ponce-Pilate. Aucun n'a connu son soi-disant Précurseur, le Baptiseur, décapité sur l'ordre d'Hérode. Flavius Josèphe, dont nous parlerons quand nous étudierons la légende de la décapitation, ne fait pas exception, nonobstant les faux, d'ailleurs peu affirmatifs, dont il a été victime, pour faire entendre le contraire.

Il en est de même, à part les Évangiles, où l'imposture est manifeste, à part les Actes des Apôtres et les changes tentés dans l'Épître I aux Corinthiens à propos d'Apollos, de tous les autres écrits dit Nouveau-Testament. Épîtres mises sous le nom de Paul, de Jude, de Jean, de Jacques et de Pierre. Justin, dans les Apologies, mises sous son nom, ne connaît pas Jean.

Il reste un ouvrage sur lequel il convient maintenant de s'expliquer.

C'est le Contra Celsum ou l'Anti-Celse, essai de réfutation d'une oeuvre (du IV° siècle) de Celse, le Discours de Vérité, par un scribe chrétien  que l'Église dit être Origène, qui vivait au III° siècle. Et le Celse que le prétendu Origène essaie de réfuter serait, d'après l'Église, le Celse, épicurien, ami de Lucien de Samosate, au II° siècle, donc antérieur d'environ cinquante à cent ans à Origène. Dans la réfutation qu'il tente du Discours de Vérité de Celse, le scribe (Origène ou tout autre, nous allons en discuter) reproduit, à sa manière évidemment, un assez grand nombre de passages de l'oeuvre de Celse, au point que d'excellents esprits, MM. B. Aubé et Louis Rougier, notamment, ont essayé une reconstitution partielle de, l'oeuvre de Celse, dont nous ne possédons plus rien que ce que le Scribe qui prétend la réfuter a bien voulu nous en conserver, et comme il lui a plu.

Si le Celse, dont Origène est censé donner la réfutation, est le Celse, ami de Lucien, tous les extraits cités par Origène comme étant de ce Celse, enregistrent donc un état de choses et de faits qui datent du deuxième siècle, du milieu environ. En ce qui concerne le baptême de Jésus par Jean, et l'existence distincte des deux personnages, si Celse témoigne en leur faveur, il renforce, malgré le silence de Justin, de Lucien, dont il est l'ami, de Flavius Josèphe, et autres, le témoignage des évangiles, tout suspect qu'il apparaisse. Il importe donc de savoir qui est Celse et qui a écrit l'Anti-Celse, et à quelle époque.

Voici d'abord le passage de l'oeuvre de Celse où, à côté de Jésus-Christ, - je lui donne son nom d'évangiles, -- ceux qui ont « reconstitué » le texte de Celse, d'après les citations littérales   du Pseudo-Origène, font apparaître Jean-Baptiste.

Celse met d'abord en scène un Juif qui, s'adressant directement à « Jésus », conteste sa filiation davidique, le donne comme fils du soldat romain Panther, - calomnie qu'on retrouve dans le Talmud, et dont j'ai fait justice dans l'Énigme de Jésus-Christ, - et, après cet adultère de Marie, fait chasser celle-ci par Joseph, son époux. Jamais Celse qui connaissait son histoire, n'a écrit ce qui précède et que le Pseudo-Origène nous transmet. Mais je poursuis, littéralement :

 « Lorsque le charpentier se prit de haine pour elle, Marie, et la chassa, ni la puissance divine, ni le Logos fidèle (ou qui fait croire), %%%%    %%%%% - le Logos ! au IV° siècle, bien que le Évangiles Synoptisés qui ne disent pas un mot du Logos soient prétendus faits, c'est toujours l'Evangile de Cérinthe qu'on allègue, tant il est la vérité ! - ne put la sauver de cet affront. Il n'y a rien là qui sente le royaume de Dieu. »

Ceci écrit, voici que sans aucune espèce de transition, j'y insiste, le texte continue comme suit : « Tu allègues qu'à ce moment une ombre d'oiseau ( le Selon-Luc dira : une colombe en forme corporelle) descendit sur toi du haut des airs et qu'une voix céleste te salua du nom de Fils de Dieu. Mais quel témoin digne de foi a vu ce fantôme ailé (il n'y a pas de corps matériel), qui a oui cette voix céleste... qui, si ce n'est toi, et s'il faut t'en croire, l'un de ceux qui ont été châtiés avec toi ? »

Bien sur Jean-Baptiste. Il est absent.

Sollicités par les textes évangéliques, B. Aubé et Louis Rougier ajoutent, au début du second morceau, l'un : « Cependant Jean baptisait- Tu vins, à lui... pour être purifié », passage, dit-il, nécessaire, semble-t-il, pour la transition, - et l'autre : « Il est vrai que, lors de ton baptême par Jean dans le Jourdain », sans justification aucune. Puis, tous deux continuent: « Tu dis (ou tu allègues) qu'à ce moment, etc. »

B. Aubé et L Rougier ont cédé à la manie de la « synoptisation ». Les textes évangéliques les suggestionnent. A supposer qu'il faille une transition, qu'appelle peut-être la suite des idées du discours, et aussi l'expression : « à ce moment », qui fait songer à un fait concomitant, rien ne décide, dans le texte, en faveur de l'intervention de Jean. On peut supposer tout autre chose, aussi vraisemblablement. Par exemple : « Quand tu arrivas au Jourdain tombant du ciel, comme le dit l'Évangile de Marcion), tu allègues qu'à ce moment, etc... » Alors surtout que la suite du morceau, dans son expression essentielle, de premier jet, prouve très clairement que Jésus est seul : « qui a vu ce fantôme ailé ? qui a oui.... qui, si ce n'est toi. » Voilà qui est catégorique et qui permet d'affirmer que le faussaire a ajouté : « et, s'il faut t'en croire, l'un de, ceux, quelqu'un de ceux qui ont été châtiés avec toi », pour essayer de jeter Jean-Baptiste dans ses phrases. Mais l'addition, tardive, porte sa marque ; ce qu'elle exprime ne correspond à rien de connu. Il n'y a que Jean qui a parlé de la scène du baptême, de la colombe, de la Voix. Or Jean, n'a pas été châtié avec Jésus. B. Aubé a raison, quand il dit : « Il est étrange que le Juif de Celse mette Jean-Baptiste dans la suite de Jésus et le fasse mourir avec lui ! » Étrange, en vérité.

Mais le Juif de Celse, ni Celse, ne se sont trompés à ce point. C'est le Pseudo-Origène qui fait la chanson, et la chante, pour essayer de nous faire croire que Jean n'est pas le Christ historique. Vous allez voir comment il se tire plus maladroitement encore des mensonges où il s'est empêtré. Il continue ainsi : « Puisque ce Juif se mêle d'équivoquer sur la personne de Jésus, il est nécessaire de montrer combien ce Juif est peu au courant de ce qui s'est passé, car les Juifs distinguent bien deux personnes et - coq-à-l'âne - ne confondent pas le supplice de Jean avec celui de Jésus. »

Cette argumentation effrontée du Pseudo-Origène, qui reproche au Juif « d'équivoquer» sur la personne de Jésus, alors qu'il n'équivoque aucunement, et se borne à nier très clairement qu'un autre que Jésus ait entendu la Voix du ciel, à un certain moment et sans dire où, et ait vu la colombe, cette argumentation qui, elle, n'est qu'une succession d'équivoques, mérite qu'on la discute du près.

1°) Il en résulte d'abord que le Juif de Celse a dit expressément, si expressément qu'il n'a pas pu ajouter la restriction que le texte lui prête, que Jésus était seul quand la Colombe a été vue par lui, - et par suite, que la phrase: «  et, s'il faut t'en croire, l'un de ceux qui ont été châtiés avec toi (meta sou) », est une fraude. Preuve que l'on peut tirer aussi de la réponse du Pseudo-Origène reprochant au Juif d'être peu au courant de ce qui s'est passé « car les Juifs distinguent bien deux personnes ». Le Juif « n'en distinguait » donc qu'une seule. Ainsi est avouée l'addition frauduleuse, devinée sans cet aveu.

2°) Il est bien vrai que les Juifs distinguaient deux personnes, le Verbe-Logos ou le dieu Jésus et le Christ crucifié de PoncePilate, - et le Pseudo-Origène ne fait que confirmer un fait acquis, une vérité qu'il ne peut pas s'empêcher de laisser échapper. Mais, alors qu'il confirme par une proposition générale, qui ne précise rien à propos de la scène de la Colombe, avec laquelle elle n'a aucun rapport, - les Juifs distinguent bien deux personnes, dit-il ; mais où ? quand ? à quel propos ? le Pseudo-Origène n'ose même pas préciser que c'est à la scène de la Colombe, - voici que, par un tournant en coq-à-l'âne, n'ayant rien dit de la scène de la Colombe, n'ayant pas précisé que Jean y était auprès de Jésus, il essaie de nous donner le change en nous aiguillant sur le supplice de Jean et celui de Jésus, pour faire entendre que Jean y était.

C'est du beau travail de maître faussaire, mais qui n'aboutit pas à prouver, malgré le change, que Jésus et Jean se trouvaient ensemble, - je discute sur le plan ecclésiastique de deux personnages distincts, - à l'apparition de la Colombe, sans quoi le Juif l'aurait dit expressément, même si Jean a été décapité et Jésus crucifié, - thèse de l'Église ; et si le Juif confond le supplice de l'un avec celui de l'autre, le Pseudo-Origène n'a pas démontré la fausseté de l'allégation formelle du Juif que Jésus seul a assisté à la scène de la Colombe.

3°) Le Juif laisse si bien entendre qu'il n'y a qu'un personnage, Christ ou Jésus, - et si Jean s'y trouve, c'est qu'il est le Christ, -qu'en prêtant à Jésus des allégations en style indirect, il le fait parler de telle sorte que, traduites en style direct, ses allégations prennent le tour verbal de la première personne : « Une ombre d'oiseau est descendue sur moi. Une voix céleste m'a salué », et il faut bien qu'il ait été seul, puisque le Juif dit « qu'aucun témoin (digne de foi) n'a vu..., ni entendu, si ce n'est toi, Jésus », et sans faire appel au témoignage de Jean.

4°) D'ailleurs, en déclarant que les Juifs distinguent entre le supplice de Jean (décapité) et celui de Jésus (crucifié), le Pseudo-Origène, pour nous donner le change sur la scène de la Colombe, se transporte sur un terrain où le Juif ne s'est pas placé. Il discute sur un point sur lequel le Juif n'a rien dit, et, j'ajoute, ne pouvait rien dire. Celse, et c'est pourquoi son Juif n'en parle pas, n'a pas connu la fraude, la décapitation qui n'existait pas quand il a écrit soit Discours de Vérité. En la jetant dans sa discussion, le Pseudo-Origène prouve qu'il ne réfute pas seulement Celse, mais qu'il essaie de faire authentiquer par lui, - et l'Église place l'Anti-Celse au III° siècle, - une fraude qui ne date que du IV° siècle. « Puisque je mêle la décapitation de Jean-Baptiste au débat que j'ai avec Celse, c'est que Celse en a parlé comme d'un événement historique. » Ainsi raisonne le maître faussaire que l'on a fait signer, - autre faux, - du nom d'Origène.

5°) Le Juif, de même, si Jean a été décapité, ne pouvait pas assimiler son supplice, en le plaçant au même temps, à celui du Christ. C'est pourquoi l'addition : « un de ceux qui ont été châtiés avec toi » crée à dessein une confusion. Le Juif n'ayant pas nommé Jean, s'il avait dû le viser, - comme la réplique du Pseudo-Origène veut nous le laisser entendre, en mettant Jean en scène, avec son supplice, - pourquoi le Juif ne l'aurait-il pas nommé expressément ? Jean est assez illustre ; il est « le plus grand des prophètes nés de la femme », a dit Jésus. Le Juif ne pouvait l'ignorer. Pourquoi cette périphrase : « l'un de ceux qui ont été châtiés avec toi », si Jean-Baptiste a été décapité, et avant Jésus-Christ, ainsi que le soutient l'Église ? Le Juif Ne pouvait ignorer ni Jean, ni sa décapitation, si ce que L'Église en rapporte est vrai. La création de Jean distinct du Christ et sa décapitation ne sont donc que des inventions de l'Église [2]

6°) Il n'y a si bien qu'un personnage humain, au Jourdain, Jean ou Christ, ou Jésus-Christ, -- qu'importe le nom ? - que la Colombe, c'est le Jésus céleste, rien du Jésus-Christ évangélique. Elle est le symbole de l'Esprit, sa représentation pneumatique, « fantôme ailé», qui descend sur le Christ historique, Iôannès, mué évangéliquement en Jésus-Christ. La Colombe, C'est Jésus, émanation, puissance émanée de Dieu. Si Jésus est là, il fait double emploi, avec la Colombe. Tel est le dispositif originaire, éclos dans les fables cérinthiennes, montrant comment le Dieu-Jésus est descendu sur le Christ, sur le Iôannès, sans que nous sachions si c'est au moment où il se purifiait symboliquement par un bain. C'est probable. La Colombe, à ce moment, IEmOnA, IEOA, tétragramme du nom ineffable du Dieu Juif, apporte au Iôannès qu'il pénètre, le Verbe, le Dieu Jésus. C'est pour cacher l'origine gnostique de toute la fable évangélique que les Scribes, brodant sur la mythologie cérinthienne, et matérialisant en trois corps Jean, Jésus, la Colombe, ont abouti à cette monstruosité, - un homme baptisant un dieu ! - du baptême de Jésus par Jean.

Pour conclure, j'affirmerai qu'aucun homme de raison saine, discutant avec logique et en toute bonne foi, ne peut admettre comme sincère, reproduisant la vérité historique, le discours du Juif que le Pseudo-Origène met en scène, comme le porte-parole de Celse. Ce qu'il lui fait dire constitue de maladroites, contradictoires et confuses allégations destinées à noyer la vérité, en jetant dans l'esprit tous les doutes, avec une tendance jésuitique à insinuer comme vrais les mensonges et les fraudes ecclésiastiques.

En conséquence, je tiens pour une manoeuvre d'imposture cette phrase que le Pseudo-Origène prête au Juif, à cinq alinéa du passage rapporté ci-dessus : « Si quelqu'un a prédit que le Fils de Dieu devait descendre dans le monde, c'est un des nôtres, un prophète inspiré par notre Dieu, Jean, qui a baptisé votre Jésus ; et Jésus même, né parmi nous, était aussi un des nôtres, vivait selon notre Loi et observait nos rites. »

Certes, Jean, l'évangéliste, à la condition de se souvenir qu'on lui a fait voler la peau de Cérinthe et son Évangile, a bien, non pas prédit que le Fils de Dieu devait descendre dans le monde, mais, en l'introduisant par droit d'allégorie anthropomorphique, l'a fait descendre, par la Colombe, messagère divine depuis le Déluge, dans le corps humain du Iôannès = Jean, Christ historique. Quant à l'addition : que Jean a baptisé Jésus, chair lui-même et distinct de Jean, créer Jean-Baptiste, c'est transposer le mythe métaphysique de l'AEôn cérinthien dans le sens catholique, donnant à l'AEôn-Jésus, émanation immatérielle de Dieu, qui la transmet par la Colombe, IEmOnA, un corps hylique, de chair ; c'est frauduleusement transformer en être biologique, appartenant à l'histoire, un fantôme de la spéculation maladive de mythologues juifs, une création pure de l'esprit. Et ce n'est pas non plus Jésus, dieu imaginaire, qui n'est Juif que parce qu'il est une invention de Juifs, et à ce titre, il est aussi, en effet, né parmi eux, ce n'est point Jésus qui a vécu selon la Loi juive, observant les rites juifs, c'est son appui de chair, le Christ crucifié par Ponce-Pilate, en qui on l'a finalement incarné.

S'il faut comprendre ce que dit à ce sujet le Pseudo-Origène, dans le sens catholique, si      Jean-Baptiste distinct du Christ, a annoncé Jésus, donné comme le crucifié de Ponce-Pilate, et l'a baptisé, si, vers 180, Celse, « épicurien », a écrit la phrase ci-dessus, qui témoigne d'un fait important, connu, illustre, que personne ne pouvait ignorer, puisqu'il est dans les Évangiles, donnés alors comme parus, comment expliquer que Justin, Saint-Justin, qui a vécu de l'an 100 à l'an 160, dans ses Apologies, où il devait immanquablement en faire état, ignore Jean, ne le cite pas, ne lui fasse pas baptiser Jésus, et qu'il soit, en un mot, moins bien renseigné qu'un vil païen sur l'histoire de son dieu ?

C'est ce que, à défaut de l'Église, qui lie saurait, et qui se garde d'attirer l'attention sur ce silence, je vais, tout modestement, vous faire comprendre 

Le véritable Celse.

Car, quoi qu'en disent les érudits de toutes robes, il s'agit maintenant de savoir qui était et quel est le Celse, auteur du Discours de Vérité, dont la réfutation porte le nom d'Origène, et de quelle époque exacte est ce Discours et la réfutation qu'on en produit.

L'histoire romaine fait mention de trois Celse (Celsus)

1°) Celsus (Cornelius Aulus), médecin et érudit du temps d'Auguste. Ce n'est pas notre Celse.

2°) Celsus, philosophe épicurien du temps de Lucien de Samosate, du II° siècle. C'est celui que l'Église prétend être l'auteur du Discours de Vérité, écrit vers 180, et que, entre 246 et 250, Origène aurait réfuté [1].

3°) Celsus, ami de l'Empereur Julien, l'Apostat, l'un de ses plus chers compagnons d'études aux écoles d'Athènes, élève, ami et admirateur de Libanius, Celsus que Julien fit gouverneur de Cappadoce, Cilicie, et préteur de Bithynie [2].

Celse était platonicien avec une tendance au stoïcisme, ce qui n'a rien de contradictoire, au contraire. C'est lui, c'est ce Celse, ami de Julien, qui est l'auteur du Discours de vérité, au IV° siècle, qu'Origène n'a pas pu, vivant au III°, réfuter [3] .

Lorsque Julien, revenant de défendre les Gaules contre les germains, arriva en Asie-mineure pour préparer son expédition contre les Perses, au cours de laquelle il devait être assassiné par un javelot que lança traÎtreusement une main chrétienne, il fut salué à son passage à Pylas par Celse. Et Julien, prenant Celse dans sa voiture, le ramena à Tarse. Nous sommes en 362. C'est l'année où Julien va faire déterrer à Machéron, le corps du « mort » que les Juifs adorent comme un dieu, soit le corps du Christ, sous son pseudonyme apocalyptique de lôannès-Jean, et, le corps retrouvé, en fera brûler les ossements [4].

L'Église ayant décidé, «pour accomplir toute justice », comme dit Jésus à Jean dans le Selon-Matthieu, lorsqu'il se présente pour être baptisé, que le Discours de vérité serait du Celse, épicurien, du II° siècle, et qu'Origène le réfuterait au III°, ne pouvait faire autrement que d'ignorer le Celse, du IV°. Tout de même, on ne peut lire l'Anti-Celse, sans se persuader, immédiatement, que le scribe qui réfute Celse confond à dessein les deux Celse, et, s'il les confond, c'est qu'il écrit au temps ou après le temps où a vécu le second. Ce scribe ne peut donc pas être Origène, qui est mort vers 254.

Censé écrire III° siècle, vers 246-249, quatre ou cinq ans avant la mort du véritable Origène le scribe dit que le Celse auquel il a affaire et répond est mort depuis longtemps déjà et il le donne comme philosophe épicurien afin d'aiguiller le lecteur sur le Celse ami de Lucien qui aurait écrit le Discours de vérité, vers 180.

Une première objection vient à l'esprit. Comment ? Une oeuvre aussi terrible que le Discours de vérité contre les chrétiens les apologistes du christianisme auraient attendu soixante-dix ans pour y répondre ? « malgré sa très grande opportunité, le livre de Celse passa inaperçu de son vivant ? Les écrivains chrétiens de la fin du second siècle et du commencement du troisième n'en parlent jamais [5] ? »

Porphyre ne le connaît pas, ni Méliton évêque de Sardes, ni Apollinaire d'Hiérapolis ni Athénagore, ni Aristide, qui, tous, passent pour avoir adressé des apologies aux empereurs. tels que Marc-Aurèle et Commode, pour répondre aux ouvrages et aux soi-disant calomnies dirigées contre les chrétiens.

Pour expliquer ce silence, le scribe de l'Anti-Celse nous raconte une histoire. Un riche alexandrin, Ambroise - voyez percer le bout de l'oreille de l'évêque de Milan, qui convertit Augustin par l'appât de l'évêché d'Hippone, - attrait, par hasard, bibliophile curieux, à l'affût de toutes les nouveautés religieuses (parues depuis soixante-dix ans, pour le Discours de vérité), protecteur et fauteur d'Origène, découvert le livre de Celse à qui il l'aurait envoyé, avec prière instante de le réfuter. Après des feintes d'hésitation, Origène, pour réfuter les quatre livres, pas bien gros, dont se compose le Discours de vérité, en aurait écrit huit, que, quel que soit leur autour, nous avons [6].

Partant en guerre contre le Celse de Lucien, le scribe de l'Anti-Celse est bien obligé d'abord de le donner comme philosophe épicurien. Toutefois, comme tous les extraits qu'il cite de Celse sont d'un philosophe purement platonicien, - sauf un, imitation d'un passage de Lucien, sur les femmes « dont l'esprit ne correspond pas à leur beauté »,  il fait semblant d'avoir des doutes sur l'épicuréisme de son Celse, et plus il avance dans sa réfutation, plus il en manifeste. Pour se dérober, il en est réduit à prétendre que les autres ouvrages de son adversaire sont d'un épicurien [7].

Et alors il faut lire les explications du scribe, pour voir avec, quel embarras il parle du Celse contre qui il aiguise son calame. Il ne peut dire quel est ce Celse (il le sait mieux que personne), de quel pays il est, ne l'appelant continuellement que Celse l'épicurien ou l'athée (deux mensonges effrontés contre la vérité criée par tous les extraits qu'il cite), à quelle secte philosophique il appartient (troisième, mensonge). Jamais faussaire, pour frauder la vérité qu'il étale lui-même, qu'il lui est impossible de ne pas étaler, n'eut pareille intrépidité dans l'imposture cynique, dans le démenti donné à soi-même et sans vouloir en convenir.

 « On dit - qui, on ? et où ? et quand ? - qu'il y eut deux Celse épicuriens, écrit-il au commencement de son livre, le premier qui a vécu au temps de Néron (oncques n'en entendit-on parler et le dictionnaire Larousse-Augé, à qui ne répugnent pas les bourdes ecclésiastiques, ne le cite pas), l'autre, qui est celui auquel j'ai affaire, qui vécut au temps d'Hadrien et au delà ». Oui, plus de deux cents ans au delà.

En effet, il y a eu deux Celse, - à part le médecin du temps d'Auguste : le Celse épicurien, ami de Lucien, qui n'a écrit de livre que contre la magie, et c'est celui que le vrai Origène aurait pu réfuter, celui auquel le Pseudo-Origène dit faussement qu'il a affaire, - le Celse du temps de Néron est un Celse de plus, inventé par le scribe de l'Anti-Celse, - et le Celse ami de Julien, qui est donc du IV° siècle, le Celse platonicien, auquel a « affaire » le faussaire, en essayant de faire croire que c'est le Celse épicurien du II° siècle.

Le Pseudo-Origène ment, et il sait si bien qu'il ment, que, « ayant affaire » au Celse platonicien, préteur de Bithynie, auteur du Discours de vérité, au IV° siècle, et après lui avoir mis le masque du Celse épicurien. il l'accuse « de prendre un masque, - celui qu'il lui met, de s'exprimer en fidèle disciple de Platon, et de dissimuler ses sentiments épicuriens. » Pourquoi le Celse du II° siècle, qui a écrit sur la magie, à qui Lucien, son ami, dédie, vers 180, son traité sur Alexandre d'Abonotichos, -une autre espèce de marchand de Christ comme Apollos, Pérégrinos, Simon de Gitta, etc., - « pour venger Épicure, cet homme vraiment sacré, ce divin génie », vengeance que « je sais n'être point pour te déplaire », dit Lucien, - pourquoi ce Celse, si fervent épicurien, classé comme tel, dissimulerait-il ses sentiments ? Le Pseudo-Origène devrait au moins nous le dire. « On bien, il les a abjurés », opine le Pseudo-Origène, qui croit que les reniements de Simon-Pierre sont le fait de tout le monde. Et le faussaire achève, -écoutez bien : « ou alors, il (mon Celse) n'a de commun que le nom avec l'épicurien Celse. »

Enfin ! Nous y voilà ! Le Pseudo-Origène confesse la vérité ! Il faut la lui arracher comme une dent. Il est surprenant, après cela, que les exégètes et les érudits, sans parvenir à se mettre d'accord sur le Celse, auteur du Discours véritable, tiennent cependant son ouvrage comme datant du II° siècle, et sa réfutation l'Anti-Celse, même avancée par rapport à sa vraie date jusqu'au temps d'Origène, du III°, alors qu'il laisse assez entrevoir qu'il n'est pas dupe de la farce qu'il joue, - « mon Celse n'a de commun que le nom avec l'épicurien Celse », - mêlant le souvenir de Celse, ami de Julien, à sa réfutation, rien qu'en le signalant comme platonicien, et aussi, alors qu'il parle du christianisme et en brosse un tableau, qui n'est vrai et ne petit être exact qu'aux IV° et V° siècles ; vigoureux organisme de l'église chrétienne, fixité des dogmes, évangiles faits, opposition et antagonisme aigu du paganisme et du christianisme, disparition à peu près totale des sectes, scission avec le judaïsme probable, unité déjà presque réalisée de l'institution catholique [8].

Le Discours de vérité se termine par un appel à la concorde, à la paix des âmes, à l'union de tous les bons citoyens dans la défense de la civilisation contre les Barbares qui la menacent, et, comme cette péroraison n'est due qu'à la plume du Pseudo-Origène et non à Celse, on peut en conclure que l'ouvrage l'Anti-Celse est d'une époque où le christianisme est à égalité avec le paganisme. Sa victoire est prochaine. Il pare, par l'appel à la concorde, aux retours offensifs du paganisme, qu'il essaie d'endormir, d'amadouer, tandis qu'il ne cessera pas lui-même son prosélytisme fanatique. Il offre la paix, à la faveur de laquelle sa propagande persévérante travaillera à son triomphe. Au III°, siècle, sa manière était toute différente [9]. Il se défend et il attaque, avec toutes les armes et tous les procédés des minorités, criant à la persécution, prenant des attitudes de martyr. Dans Celse, rien de ce caractère. Il tend à ses ennemis le rameau d'olivier. De révolutionnaire, il devient parti de gouvernement, pour s'emparer du pouvoir.

L'Église nous dit que, dans de volumineuses compositions, Apollinaire (saint Apollinaire qui distingue encore le Dieu-Jésus ou Verbe du corps du Christ), Méthodius, Eusèbe, Philostorge, tous personnages du IV° siècle, ont réfuté Celse, sans préciser duquel il s'agit. L'Église a fait disparaître ces compositions, à supposer qu'elles aient existé, car adversaires et apologistes du christianisme les ont ignorées. Peut-être, en dehors de la personnalité d'un Celse quelconque, a-t-on fait passer dans l'Anti-Celse quelques traits de leur argumentation contre les dieux du paganisme et en faveur du christianisme. Il y a dans l'Anti-Celse beaucoup de lieux communs métaphysiques et mythologiques, des « poncifs ».

C'est que le Pseudo-Origène a beau se targuer de reproduire avec une conscience scrupuleuse, - à la manière d'Eusèbe, -les arguments de Celse, d'éprouver continu à la pierre de touche chacune des paroles de son adversaire, de ne pas éluder volontairement les articles de Celse, faute d'y pouvoir répliquer, et d'y répondre « en greffier [10] », l'examen de l'ouvrage prouve, qu'il ne prend ces précautions que pour nous persuader de sa bonne foi qui est nulle et ôter au Discours de vérité sa vraie substance historique.

Sans parler des abréviations et des suppressions importantes dans le détail, que nul ne conteste, des interversions et des déplacements de textes qui rompent l'enchaînement des idées et les faussent il n'est pas douteux que les parties les plus intéressante de Celse ont été coupées, et d'autres sophistiquées, toutes celles surtout qui touchent à des faits d'histoire. D'autre part, comment ne pas s'apercevoir que le Celse conservé dans la réfutation argumente souvent contre le christianisme si sottement qu'il porte des coups au paganisme qu'il prétend défendre, et qu'il le frappe non seulement dans ses éléments positifs, mais dans son principe même. Celse connaissait Platon, pour l'avoir étudié à Athènes avec Julien, et le christianisme d'alors, dans ses origines, son histoire, sa légende, mieux qu'il n'y paraît dans le Pseudo-Origène.

Pour se donner la répartie facile, le scribe prête à Celse des raisonnements qui, sans atteindre le ridicule, y confinent souvent. Passons, car il faut se borner [11].

L'Anti-Celse, saint Paul et Julien.

Que l'auteur de l'Anti-Celse évolue au temps du Celse de Julien ou peu après, une preuve encore.

Dans les ouvrages écrits par Julien et son entourage pour dénoncer « la fourberie purement humaine » des écritures chrétiennes, une place spéciale était certainement réservée à la mystification de l'apôtre Paul, dont Julien dit encore : « Paulos est le plus fieffé charlatan qui ait jamais paru. » Cette phrase est une modification ecclésiastique, pour donner à saint Paul une existence réelle, du texte de Julien qui racontait comment on avait inventé cet apôtre sur le modèle des Apollos, des Pérégrinus, etc. Et ce qui le prouve et qui prouve aussi que le Discours de vérité est du temps de Julien, c'est que l'Anti-Celse se préoccupe de répondre à Julien, ami du Celse qu'il réfute, sur la question de Paul. Oh ! pour lui, Paul a bien existé. Il va même le faire authentiquer par Celse. Il s'étonne, en effet, que Celse ait négligé ou oublié de parler de saint Paul « qui, après Jésus, est celui qui a fondé les Eglises chrétiennes. » Dites, après cette affirmation, qu'il est un personnage inventé ! Mais si Celse n'a pas « parlé » de saint Paul, sachant quelle imposture est à la base de l'invention de cet apôtre, le scribe qui prétend le réfuter va astucieusement vous aiguiller sur saint Paul, dans Celse lui-même. Car s'il s'étonne, c'est pour que, contre son étonnement qui vous a poussé à bien lire, il ne vous échappe pas que l'on trouve, dans les extraits de Celse qu'il cite, des phrases propres aux Épîtres de Paul. Celse a beau ne pas parler de Paul, il le cite. Donc Paul a existé. Bien plus ! Le Pseudo-Origène, avec une mauvaise foi cynique, va accuser Celse d'avoir falsifié une pensée de l'apôtre. Ce n'est pas vrai. Le scribe se fera traiter de menteur. Mais qu'est-ce que ça lui fait ? Qui veut la fin veut les moyens. Ce qu'il cherche, son but, c'est de prouver que Celse, vers 150, a connu saint Paul et ses épîtres, qui ne vinrent que vers 170-200. On cite saint Paul, on falsifie ses Épîtres, vous voyez bien que l'un et les autres existaient. Une imposture, - c'est ce qu'on a traduit par « fieffé charlatan », -- saint Paul ! Charlatan ? Qu'importe l'injure ? On verra qu'en penser. Il fut ! c'est l'essentiel. Et c'est vous Celse, c'est vous Julien qui êtes des imposteurs, de le nier, - des imposteurs, des insolents et des sophistes [1].

Un dernier mot, à propos de la charlatanerie de Paul.

Celse, relevant les divisions des sectes chrétiennes, accusant les chrétiens de se charger à l'envie les uns les autres de toutes les injures, animés les uns contre les autres d'une, haine mortelle, échangeant dans leurs querelles les pires outrages, ajoute qu'ils ont tous à la bouche leur mot : «  Le monde, est crucifié pour moi et je le suis pour le monde ! » On ne voit pas bien le rapport de ce mot avec ce qui précède. Il devait y avoir autre chose. Mais c'est un mot qui rappelle l'épître aux Galates (VI, 14) : « Dieu me garde de me glorifier, y dit saint Paul, si ce n'est en la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par laquelle le monde est crucifié à mon égard, et moi, à l'égard du monde ! » Ce qui, à part la proposition initiale, n'a d'ailleurs aucun sens. Le Pseudo-Origène conclut (V, 6,1) : « C'est tout ce que Celse a retenu de saint Paul.» Sans en parler, n'est-ce pas ? En quoi, le scribe exagère. Celse n'a rien ignoré, ni oublié de saint Paul, inventé plus de cent ans environ auparavant. Le peu que le scribe laisse passer dans sa réfutation, prouve que Celse a mieux qu'une connaissance superficielle des écrits apocryphes mis sous le nom de Paul. Mais, encore une fois, peu importe au scribe qu'on le démente sur ces à-côtés. Peut-être même tient-il à ce qu'on ne discute que ses « erreurs », voulues. Cependant, la discussion sur l'existence historique de Paul se trouvera écartée. Ce qu'il veut, c'est faire croire que Celse, vers 150, c'est-à-dire bien avant qu'on ait inventé saint Paul, entre 170 et 200, ainsi que le disait Celse,- que ne reproduit pas en ceci le Pseudo-Origène, - a connu les Épîtres de Paul, et Paul lui-même, puisque, plus ou moins, il en a retenu quelque chose.

Que de peine pour effacer cette certitude que si Paul est un « fieffé charlatan », comme on le fait dire à Julien, c'est que toute l'histoire de Paul est une, charlatanesque imposture !

Lactance et le Juge de Bithynie.

Le Discours de vérité de Celse est si peu passé inaperçu, quoique pense L. Rougier, que, non contente d'y faire répondre, au IV° siècle, par un pseudo-Origène de son invention, qui feint de ne pas savoir à quel Celse « il a affaire », tout en faisant croire que c'est le Celse du II° siècle, l'Église produit, sous la signature de Lactance, une réfutation d'un ouvrage dont le titre serait : « Philaléthiéis », (livres) Amis-de-la-Vérité, adressés aux chrétiens, dont l'auteur n'est pas nommé, qui n'est, désigné que par sa fonction - le Juge (ou préteur) de Bithynie.

L'ouvrage est le Discours de vérité, et l'auteur est Celse [2] .

L'examen et l'étude de la réfutation de Lactance montrent à l'évidence qu'il ne fait, comme le Pseudo-Origène, que répondre au Discours de vérité de Celse. Elle est une deuxième mouture de l'Anti-Celse, jusque dans sa conclusion pacifique [3]. Le Juge de Bithynie est plus que le sosie de Celse. C'est Celse lui-même. Toutefois, en mettant cette réfutation sous le nom de Lactance,- Lactance est mort en 325, - l'Église fait vivre le Juge, de Bithynie avant le règne de Julien, pour qu'ainsi, on ne reconnaisse pas en lui l'ami de cet empereur, le Celse du Discours de vérité. Mais cette imposture sera jugée par ce seul fait que la réfutation de Lactance, s'adressant à Constantin, prouve que son auteur connaît la chronologie établie par Denys-le-Petit, puisqu'il l'admet sans discussion. Or, Denys-le-Petit c'est la fin du V° siècle. Tout ce qui est écrit et porte la signature de Lactance est apocryphe. c'est-à-dire frauduleux [4].

Fin du Chapitre III


CHAPITRE IV  -  LA DÉCAPITATION DE JEAN-BAPTISTE


Les deux récits.

La décapitation de Jean-Baptiste ne se trouve narrée que dans les évangiles Selon-Matthieu (XIV,1-12) et Selon-Marc (VI, 14-29). Le Selon-Luc, venu un peu plus tard, au dire de l'Église, et dont le préambule, en un grec décent, tandis que l'ouvrage est d'un grec hébraïque, annonce que son auteur écrit « après s'être informé exactement de tout depuis l'origine », qui a connu, par conséquent, semble-t-il, la tragédie de la décapitation, rapportée dans Marc et Matthieu, se borne à mentionner l'événement, par la bouche même d'Hérode, disant de (Lc, IX, 9) : « J'ai fait décapiter Jean ». Ainsi, le témoin du forfait, c'est son auteur lui-même. Comment douter ? Le coupable avoue. Que dis-je ? Il se confesse. Habemus confitentem reum (Cicéron). Le quatrième Évangile, de Cérinthe devenu celui de Jean, - que de Jean aux débuts du christianisme, chez les Juifs, où il y en a si peu, et tous de premier plan ! - ne fait pas décapiter Jean-Baptiste. Il ne le fait même pas mourir, comme tel. Il sait qu'il n'est qu'un Jean unique, Christ mort sur la croix. Il nous apprend, dans une parenthèse, que, à un certain moment, le Baptiste, - non, il ne dit pas le Baptiste, il sait trop bien qu'il n'y a pas de Jean-Baptiste, - il dit : Jean, tout court, - « Jean n'avait pas encore, été mis en prison (Jn, Ill, 24). » Il y sera mis plus tard. Mais l'y décapitera-t-on ? Le Selon-Jean sait bien que non, puisqu'il refait l'Évangile de Cérinthe où le Iôannès-Jean, c'est le Christ, qui meurt sur la croix, tandis que le Dieu-Jésus, le Verbe ou l'AEon délaissant sa demeure charnelle, remonte au ciel, après avoir rendu le crucifié à sa mère : « Femme ! voilà toit fils ! [1]»

Bref, deux récits de la décapitation dans deux Évangiles.

Le début est presque identique dans les deux.

Hérode le Tétrarque (de Galilée), c'est-à-dire Hérode Antipas, a fait arrêter Jean, l'a fait lier et mettre en prison. Pourquoi ? A cause de quoi ou de qui ? « A cause d'Hérodias, femme de Philippe, son frère (parce qu'il l'avait épousée, précise seul le Selon-Marc) et que Jean lui disait : - Il ne t'est pas permis de l'avoir pour femme. » Les deux Évangiles se gardent de nous dire si Hérode a épousé Hérodiade, du vivant ou non de Philippe, qu'ils lui donnent comme époux. Ils veulent même laisser entendre que Philippe n'est pas mort, et que son frère Antipas lui aurait enlevé Hérodiade. On verra pourquoi [2].

Puis, les deux récits diffèrent, et sur un détail substantiel. Le Selon-Matthieu déclare que c'est Hérode lui-même qui aurait voulu faire mourir Jean. S'il hésite, c'est « parce qu'il craignait le peuple, qui regardait Jean comme un prophète ». Précisons : le prophète de l'Apocalypse, pour être dans la vérité entière.

Le Selon-Marc ne prête pas d'aussi noirs desseins à Hérode. il prétend que « c'est Hérodias qui s'acharnait contre Jean, et désirait de faire mourir. Mais elle ne le pouvait, pas », car, loin de vouloir la mort de Jean, « Hérode le craignait, sachant que c'était un homme juste et saint », - tout comme le Christ évangélique. On ne comprend guère pourquoi il le craint, dans ce cas. Mais passons. Soit parce qu'il le craignait, soit parce que Jean était juste et, saint, « Hérode veillait sur lui, il était souvent troublé (il faisait beaucoup de choses, disent certains manuscrits, en variante) et il l'écoutait avec plaisir. Mais il se présenta un jour favorable. »

Ici, les deux Évangiles redeviennent d'accord pour le fond. Contrairement à leur manière d'ensemble, c'est cependant le Selon-Matthieu qui est plus ramassé, et le Selon-Marc plus détaillé.

 « Hérode donnait un festin, pour l'anniversaire de sa naissance, aux grands de sa cour, à ses officiers et aux premiers de la Galilée. » Nous sommes dans son palais de Tibériade, on peut l'ajouter [3]. « La fille même d' Hérodias étant entrée, - elle n'est pas nommée par les scribes, mais nous savons par Flavius Josèphe qu'elle s'appelait Salomé, tout comme la mère du Christ, avant que les scribes n'en aient fait Marie la Vierge et la Magdaléenne, -entra, dansa et plut à Hérode et à ses convives. Le roi dit à la jeune fille (plus haut, en grec, au féminin, c'était : Thugatèr ; maintenant elle est, au neutre, korasion, fillette, poupée) : -   Demande-moi ce que tu veux, je te le donnerai. Il jura, disant :

- Oui, quand ce serait la moitié de mon royaume ! Salomé, pressée par sa mère, qu'elle était allée consulter dehors et qui lui avait dit de demander la tête de Jean le baptisant (baptizontos), rentre chez le roi aussitôt et demande : - Je veux qu'ici, à l'instant même, tu me donnes sur un plat la tête de Jean le Baptiste(Baptistou). Le roi en fut attristé », disent les deux Évangiles, même le Selon-Matthieu; et l'on peut se demander pourquoi, de celui-ci, qui a dit qu'Hérode cherchait à faire mourir Jean, n'attendant que l'occasion favorable. Passons encore. A cause de ses serments et de ses convives, ne croyant pas devoir opposer un refus, «il envoya aussitôt un de ses gardes avec l'ordre de rapporter la tête de Jean. Cet homme alla décapiter Jean dans la prison. Et ayant apporté sa tête sur un plat, il la donna à la fillette (korasion, toujours, au genre neutre), et la fillette la donna à sa mère. Puis les disciples de Jean l'ayant appris vinrent et emportèrent son corps, et ils le mirent dans un tombeau [4].

Voilà. C'est très simple. Mais, sans y regarder de trop près, quel tissu d'invraisemblances et d'impossibilités !

Invraisemblable d'abord, cette promesse d'Hérode Antipas à une danseuse, une poupée, de la moitié de son royaume. Comment y croire, quand on sait à quel prix un Hérode quelconque mettait sa royauté ? Et cette danseuse est la fille de sa femme Hérodiade ! Quelle trinité de sadiques dans cette histoire, qui n'a pu naître que dans l'imagination d'ecclésiastiques byzantins, comme la suite va le prouver !

Impossible aussi, en fait, cette décapitation de Jean-Baptiste pour des multitudes de raisons, dont trois principales :

1°) Motif mensonger de cette décapitation donné par les Évangiles, et mensonge à double branche : d'abord parce qu'il est faux qu'un Jean quelconque ait jamais reproché à Hérode Antipas d'avoir épousé la femme de son frère, et encore, moins, ensuite la femme de son frère Philippe, Hérodiadc, parce qu' Hérodiade n'a jamais été la femme de Philippe. La femme de Philippe, c'est Salomé, fille d'Hérodiade, Salomé que les Évangiles, sans donner son nom, font danser. Philippe était à la fois le beau-frère et le gendre, et non le mari, d'Hérodiade, laquelle donc était non sa femme, mais sa belle-soeur et sa belle-mère. Hérodiade était la femme de 1' Hérode Lysanias qu'elle quitta, vivant, pour épouser Antipas.

2°) Insuffisance matérielle quant au temps nécessaire pour que, du palais de Tibériade, en une nuit, un garde ait pu aller assassiner Jean, dans la prison où il est enchaîné, et revenir avec la tête sanglante à Tibériade, eût-il fait l'aller retour au galop de plusieurs chevaux. Et la précipitation imprévue de l'événement prouve qu'on n'avait pas assuré de relais [5].

3°) Découverte, en 362, de l'ère vulgaire, du cadavre de Jean, - son squelette, je pense, - dont l'Église dit que c'est celui de Jean-Baptiste, sans préciser s'il avait sa tête ou non, - mais dont on peut être sûr qu'il l'avait, car ce Jean, Baptiste ou non, ce « mort » retrouvé en Samarie, à Machéron, par l'empereur Julien, c'est le Christ crucifié par Ponce-Pilate : lôannès, sous son nom d'Apocalypse.

En une phrase, les récits de la décapitation de Jean-Baptiste ne reposent que sur des fraudes que nous allons examiner, et dont, pour toutes, nous donnerons les raisons.

Le motif de la décapitation.

A en croire les Évangiles, on l'a vu, Jean-Baptiste aurait été décapité à l'instigation d'Hérodiade, épousée par Hérode Antipas, et furieuse des reproches de Jean à Hérode sur ce mariage : « Il ne t'est pas permis de l'avoir pour femme. »

Flavius Josèphe, que l'Église a essayé de synoptiser comme un autre Évangile, et qu'elle a voulu faire témoigner sur la mort de Jean, devenu Jean-Baptiste, distinct du Christ, afin précisément d'en faire un personnage distinct, Flavius Josèphe raconte ceci, - c'est un scribe d'Église qui tient la plume [6] :

 « En ce même temps, - celui de la mort d'Hérode Philippe, tétrarque de Traconite, Bathanée et Gaulanitide, en 787, donnée immédiatement devant, - il arriva, par l'occasion que je vais dire, une grande guerre entre Hérode le Tétrarque (c'est Antipas) et Arétas, roi de Pétra (en Arabie). Hérode, qui avait épousé la fille d'Arétas et avait vécu longtemps avec elle, passa, en allant à Rome, chez Hérode, son frère de père et fils de la fille de Simon, le grand sacrificateur. Il conçut une telle passion pour Hérodiade, sa femme, fille d'Aristobule, leur frère à tous deux, et soeur d'Agrippa, qui fut depuis roi, qu'il lui proposa de l'épouser aussitôt qu'il serait de retour de Rome et de répudier la fille d'Arétas. Il continua ensuite son voyage et revint, après avoir terminé les affaires, - lesquelles ? Flavius Josèphe ne le dit pas, - qui l'avaient obligé de l'entreprendre. » Jusqu'ici, rien à dire. Nous sommes dans l'Histoire. Flavius Josèphe oublie simplement de préciser, ou le scribe qui l'a refait, deux points :

1 - C'est que l'Hérode, frère d'Antipas, dont il parle, et qui a pour femme Hérodiade, c'est l'Hérode Lysanias, tétrarque de l'Abilène [7].

2 - C'est que les affaires qui ont obligé Antipas à aller à Rome consistent dans la tentative d'obtenir de Tibère que la Tétrarchie de son frère Philippe, qui vient de mourir, lui soit attribuée et vienne, arrondir sa propre tétrarchie de Trachonite, Bathanée, etc.

Continuons à lire Flavius Josèphe. « Sa femme (la fille d'Arétas) découvrit ce qui s'était passé entre lui (Antipas) et Hérodiade ; mais elle n'en témoigna rien. Elle le pria de lui permettre d'aller à Machéra (ou Machoerous, Machéro, Machéron), qui était une forteresse assise sur la frontière des deux États (Judée et Arabie), et qui appartenait alors au roi son père (Arétas). » Ce détail, qu'il faut retenir, est d'une importance énorme, qu'il faut souligner. Bref, Hérode, pensant que sa femme ne connaissait rien de son dessein de la répudier, l'autorise à aller à Machoerous-Machera, où, étant arrivée et conduite à son père, à qui elle conte sa disgrâce et la résolution d'Antipas d'épouser Hérodiade, «Arétas, fort offensé, prétextant de quelque contestation touchant les bornes du territoire de Gamala », - patrie du Christ, la Nazareth symbolique, - déclara la guerre à Hérode. « La bataille se donna, et l'armée d'Hérode fut entièrement défaite par la trahison de quelques réfugiés qui, ayant été chassés de la tétrarchie de Philippe, avaient pris parti dans les troupes d'Hérode. Ce prince écrivit à Tibère ce qui était arrivé, et il (Tibère) entra dans une si grande colère contre Arétas, qu'il manda à Vitellius de lui déclarer la guerre, de le lui amener vivant s'il le pouvait prendre, ou de lui envoyer sa tête s'il était tué dans le combat. »

Le scribe voit rouge. Il pense déjà à Jean-Baptiste, ou mieux il ne pense qu'à lui. Il décapite, en esprit, tous ceux qui passent sous sa plume. Et, en effet, interrompant ici le récit relatif à Arétas, voici le morceau qu'il insère dans la narration, où Jean apparaît enfin [8].

 « Plusieurs Juifs ont cru que cette défaite de l'armée d' Hérode était une punition de Dieu, à cause de Jean surnommé le Baptiste. » Surnommé, depuis qu'il n'est plus Jean le Christ. Suit un couplet dans l'esprit du faux sur Jésus. « C'était un homme de grande piété qui exhortait les Juifs à embrasser la vertu, à exercer la justice. » Le scribe, n'ose pas aller aussi loin que le Selon-Marc (Hérode « sachant que c'était un homme juste et saint, - justice, piété, dit Flavius Josèphe, - veillait sur lui, le craignait, l'écoutait avec plaisir »). Il exhortait encore- les Juifs « à recevoir le baptême après s'être, rendus agréables à Dieu en ne se contentant pas de ne point commettre quelques péchés, mais en joignant la pureté du corps à celle de l'Ame [9]. Ainsi, comme une grande quantité de peuple le suivait pour écouter sa doctrine, Hérode, craignant que le pouvoir qu'il aurait sur eux n'excitât quelque sédition parce qu'ils seraient toujours prêts à entreprendre tout ce qu'il leur ordonnerait, il crut devoir prévenir ce mal, pour ne pas avoir sujet de se repentir d'avoir attendu trop tard à y remédier. Pour celle raison, il l'envoya prisonnier dans la forteresse de Machera, dont nous venons de parler (appartenant donc à Arétas avec qui il est en guerre), et les Juifs attribuèrent la défaite de son armée à un juste jugement de Dieu d'une action si injuste. »

Ce morceau de Flavius Josèphe mérite d'être examiné de près [10]

D'abord, il fixe l'époque de la bataille entre les troupes d'Antipas et d'Arétas, « en ce même temps » que la mort de l'Hérode Philippe, soit 787, qui précède immédiatement le récit de la guerre et de son occasion [11].

Secondement, c'est avant de s'embarquer pour Rome que Hérode Antipas propose à Hérodiade de l'épouser, pour le mariage avoir lieu aussitôt son retour de Rome [12]

Troisièmement, le Machera-Machoerous-Machéron où se réfugie la fille d'Arétas appartient à son père. Dans le morceau interpolé sur Jean-Baptiste, le scribe commet donc un faux grossier : car le Machera, « dont nous venons de parler », c'est bien la forteresse assise sur la frontière et qui appartenait alors au roi son père . Ainsi Hérode, qui a répudié la fille d'Arétas, et qui, s'il ne s'attend pas à une déclaration de guerre pour si peu, bien qu'en fait la guerre s'en soit suivie, déclarée sous un autre prétexte, il est vrai, Hérode qui, en tout état de cause, ne doit pas s'imaginer, je pense, que, répudiant la fille d'Arétas, ses rapports avec ce prince vont être améliorés, aurait envoyé Jean prisonnier à Machéra ! Et Arétas, furieux, aurait gardé Jean prisonnier pour lui faire plaisir. Il aurait supporté, le gardant prisonnier, qu'un émissaire d'Hérode, vînt se faire, dans son royaume, l'exécuteur des hautes-oeuvres de celui qu'il traite déjà en ennemi. Bien plus, non content de mettre en pratique ces admirables préceptes évangéliques, chers à la canaille, qui en profite, en vertu desquels, si le méchant vous soufflette la joue gauche, vous devez lui tendre la droite, s'il vous subtilise votre porte-monnaie, il est moral de lui offrir la clef et le secret de votre coffre-fort, Arétas va pousser la condescendance jusqu'à accueillir les disciples de Jean-Baptiste, venus on ne sait d'où pour réclamer le corps, et, l'ayant reçu, vont l'emporter pour l'ensevelir. Où ? A Machoerous en Arabie, alors ? Nous verrons tout à l' heure.

Quatrièmement, si la cause de la défaite des troupes d'Hérode est la défection d'une partie de ses troupes, et en même temps prend le caractère d'un juste jugement de Dieu parce que Jean avait été mis en prison, c'est qu'il y a un lien étroit entre cette défection et Jean [13],

Le motif de la décapitation de Jean, toute inventée qu'elle soit, a pour but, entre autres, de l'absoudre, comme Christ qu'il est, et, pour qu'on ne le reconnaisse pas, de l'accusation vraie portée contre lui, mué en Jésus-Christ, et qui amena la condamnation à mort par crucifixion, historiquement.

En prison et décapité pour avoir tonné contre l'immoralité d'un grand de ce monde, il ne saurait avoir, en tant que Christ, été mis en croix, comme prétendant au trône de Judée, au royaume de David, fomenteur de troubles, de révoltes et séditions, les armes à la main, tel Bar-Abbas, Jésus Bar-Abbas.

La femme de Philippe.

Aucun savant, aucun exégète, et Ernest Renan moins que tout autre, ne s'est aperçu de la fraude évangélique qui fait d'Hérodiade la femme de l'Hérode Philippe

Tous ont lu Flavius Josèphe, et ils n'y ont pas remarqué que, par deux fois, dans ce chapitre VII du livre XVIII des Antiquités judaïques, il est déclaré, affirmé qu' Hérodiade est la femme de l'Hérode Lysanias. Une première fois, au début, dans l'extrait que j'ai reproduit plus haut, et j'ai souligné le fait. Une deuxième fois au n° 785, alinéa 3, in fine, en ces termes :

 « Hérodiade épousa Hérode le tétrarque, fils d'Hérode le Grand, et de Mariamne, fille de Simon Grand sacrificateur, dont elle eut Salomé, après la naissance de laquelle elle n'eut point de honte de fouler aux pieds le respect dû à nos lois, en abandonnant son mari pour épouser, même de son vivant, Hérode son frère, tétrarque de Galilée. »

Flavius Josèphe ne précise pas non plus ici que le mari d' Héridiade est Lysanias. Qu'importe ! Immédiatement après, il ajoute ceci, qui nous fixe sur la femme de l'Hérode Philippe : « Salomé, sa fille, épousa Philippe, fils d'Hérode le Grand et tétrarque de la Traconite, lequel étant mort sans qu'elle en eût d'enfants, elle épousa Aristobule, fils de l'Hérode frère d'Agrippa, dont elle eut trois fils. »

Est-ce assez clair ? Salomé a épousé l'Hérode Philippe, tétrarque de la Traconite. Elle est la fille d'Hérodiade. Elle s'est remariée, et avec Aristobule, mais c'est que son mari Philippe était mort ; elle était veuve.

Si les savants, les érudits, les critiques et exégètes, - je ne vise que- ceux qui s'occupent de l'histoire des origines du christianisme, - étaient aussi éminents qu'on le dit, rien que ce passage de Flavius Josèphe les aurait mis en garde contre les récits évangéliques sur la décapitation de Jean-Baptiste. Comment leur demander, dans ces conditions, - ils ne savent même pas lire, - d'avoir vu que c'est justement à la mort de Philippe, en 787 de Rome ou 33 de notre ère, à cause de sa tétrarchie vacante, et pour tenter de l'obtenir de 1' empereur Tibère, que l'Hérode Antipas part pour Rome et que c'est en allant s'embarquer qu'il rend visite à son frère vivant, Lysanias, tétrarque de l'Abilène, et qu'il persuade Hérodiade, femme de ce prince falot, et dévorée d'ambition, de l'accepter comme mari ? Promettre à Salomé la moitié de son royaume, au moment où il ne rêve que de s'emparer des territoires dont son mari fut tétrarque, pour les ajouter à sa tétrarchie par la grâce de Tibère ! Quelle ironie ! Et des savants austères tiennent pour historiques ces contes il dormir debout [1].

Machoerous-Machéron.

Où est Hérode Antipas, pendant la nuit d'orgie évangélique ? Après avoir habité Sepphoris, ayant fait construire Tibériade, sur les bords du lac de Génézareth, avec un palais magnifique à son usage, c'est, en 787, à Tibériade qu'il réside, qu'il offre aux « premiers » de la Galilée, le festin qui commémore l'anniversaire de sa naissance. Il ne peut être ailleurs.

Et Jean ? Il est en prison. A Machoerous (Machéron) en Arabie ? Admettons que ce soit possible, que contre toute vérité, Arétas ne soit pas le maître de Machoerous, que sa fille répudiée ne s'y soit pas réfugiée. Je raisonne sur les données des faussaires. Hérode envoie, de Tibériade un garde pour couper la tête à Jean-Baptiste. Connaissez-vous la distance qui existait entre Tibérias, sur la rive occidentale du lac de Génésareth, et Machoerous près de la rive orientale de la mer Morte ? Cent quarante kilomètres, à vol d'oiseau. Aller et retour par des routes, - on suit la vallée du Jourdain, - c'est donc trois cents kilomètres au minimum de randonnée qu'a dû faire, en quelques heures de nuit, le bourreau hérodien, et, entre temps, exécuter sa mission.

Eh ! bien, malgré l'impossibilité résultant des "distances, malgré l'impossibilité du fait que Machocrous est occupé par les garnisons du roi de Pétra, Arétas, - Flavius Josèphe l'a dit, tous les exégètes tiennent que Jean est à Machoerous (Machéro, Machéron ou Machéra, car le mot a diverses orthographes). Pourquoi veulent-ils qu'il en soit ainsi ?

Sans doute parce que c'est l'avis d'Ernest Renan, leur chef de file.

Voici donc l'avis de Renan, dans sa Vie de Jésus (chap. XII). « Le triste Jean, dans sa prison de Machéro, s'exténuait d'attente et de désirs... Cette année (probablement l'an 30), - non, nous sommes en 787 de Rome, 33 de l'ère vulgaire, - Antipas se trouve, le jour anniversaire de sa naissance, à Machéro. Hérode le Grand, - son père, - avait fait construire à l'intérieur de la forteresse un palais magnifique, où le tétrarque (Antipas) résidait fréquemment. Il y donna un grand festin, durant lequel Salomé, etc... ». Et Renan renvoie, sur ce palais magnifique, au texte de Flavius Josèphe De Bello judaïco, liv. VII, chap. VI (c'est XXI qu'il faut lire), alinéa 2.

On trouve, en effet, dans Flavius Josèphe (Guerres, VII, xxi, 2) qu'Hérode le Grand avait fait construire à l'intérieur de la forteresse un palais magnifique, « où, - déclare Renan, qui n'en sait rien, car nulle part ce n'est dit, - le tétrarque (Antipas) résidait fréquemment ». D'où, d'après lui, s'y est donné le fameux festin. Ainsi, 1' Hérode, tétrarque de la Galilée, invite les grands (chiliarques), les « premiers » ( les prôtes) de la Galilée et ses officiers à venir banqueter en son honneur à cent kilomètres et plus de leur résidence. Admettons.

Ce qui est sur, c'est que ce Machéro n'est pas le Machoerous d'Arétas (même orthographié Machoerous et non Machéro, et j,y consens). Il est vrai que, à l'occasion des événements qui suivent la guerre de Vespasien et Titus (824 = 70) Flavius Josèphe parle de Machoerous comme d'une place forte qui n'a pas encore été réduite (ainsi que Massada, Iotapat et Gamala, naturellement). Et pour le plaisir de bien nous persuader qu'il s'agit de Machéro, Machéron, Machoerous, il consacre, au milieu de cette tragédie sanglante que fut l'admirable résistance juive, trois chapitres à nous ébaudir puérilement sur une « plante de rue d'une grandeur prodigieuse qui était dans le château de Machéron », sur les « qualités et vertus étranges d'une plante zoophyte qui croit dans l'une des vallées qui environnent Machéron », sur « quelques fontaines de Machéron dont les qualités sont très différentes ». Machéron  ! Machéron ! Machéron !

Fort bien. Mais ce Machéron, ainsi nommé dans Flavius-Josèphe, à l'époque de Vespasien et Titus, où Hérode-le-Grand a fait construire un château, soixante-quinze ans en ça, nous le connaissons. Pourquoi Renan ne nous apprend-il pas qu'il en est parlé aussi dans Flavius-Josèphe, au moment même où Hérode-le-Grand le fait construire (Guerres, I, xvi, 87) ? Une phrase, une seule : « Il fit bâtir, à l'opposite de la montagne qui est du côté de l'Arabie, un château extrêmement fort qu'il nomma Hérodion. » C'est tout. En face du Machoerous ou Machéron d'Arabie, il a donc fait construire une forteresse, capable de faire échec à celle de l'ennemi. Elle s'appelle alors Hérodion. L'a-t-on nommée ensuite Machoerous (de Judée) pour l'opposer à Machoerous (d'Arabie), comme à notre frontière de l'Est, après Nancy et Lunéville, il y avait, de 1871 à 1914, Avricourt-français et deutsch-Avricourt ? Jamais, nulle part, Flavius Josèphe ne nous en a informés. Ce qui paraît certain, c'est que la description qu'il en donne, à l'époque des guerres de Vespasien et que Renan reprend à son compte, a tout l'air d'une fraude, en harmonie avec l'histoire évangélique de Jean-Baptiste. Ce palais, en effet, construit dans la forteresse d'Hérodion, devenue Machoerous, d'après le Flavius Josèphe relatant la guerre vespasienne, il n'en est nullement question, lorsqu'il parle de cette forteresse à l'époque où Hérode-le-Grand la fait construire. Mais, - et vous allez toucher du doigt l'origine de la fraude, ayant fait connaître en une phrase (celle de ci-dessus) la construction de ce « château » par Hérode le Grand, à la frontière d'Arabie, face au Machoerous des Arabes, Flavius Josèphe, sans même couper sa phrase par un point, ayant dit qu'Hérode nomma ce château Hérodion, continue ainsi : « et il donna le même nom à une colline distante de soixante stades de Jérusalem, qui n'était pas naturelle, mais qu'il fit élever en forme de mamelle avec de la terre rapportée, et dont il environna le sommet de tours rondes. Il bâtit au-dessous des palais... intérieur très riche... extérieur superbe... Il y fit venir de très loin quantité de belles eaux, etc ». Près de Jérusalem, ou comprend ce palais. Mais dans l' Hérodion, forteresse frontière de l'Arabie, on ne le conçoit pas. La guerre y est endémique. Voir Flavius Josèphe. Hérode Antipas n'y va jamais. Il aurait bien trop peur de s'y faire prendre par les Arabes.

En résumé, la forteresse qu'Hérode a fait construire face à Machoerous, que Flavius Josèphe nomme Machéron, soixante-quinze ans après qu'elle a été construite, elle a été appelée Hérodion, quand Hérode la faisait construire. Le palais merveilleux que Flavius Josèphe décrit, lors du siège qu'en fit Bassus, général de Vespasien, Flavius Josèphe n'en dit pas un mot, quand il parle, en une phrase, de la construction d'Hérodion sous Hérode. Le château que décrit Flavius Josèphe, sous Vespasien, comme ayant été construit dans la forteresse de l' Hérodion devenu Machéron, c'est celui dont il dit qu'il a été construit dans l' Hérodion, à vingt stades de Jérusalem [2].

Après quoi, si vous croyez à un Machéron de Judée où aurait été prisonnier Jean-Baptiste, à la frontière d'Arabie, en deça ou au delà, avec un palais où « le tétrarque (Antipas) résidait fréquemment »), où il a donné un festin aux grands de sa cour, aux premiers de la Galilée, à ses officiers, taudis qu'Arélas, en face, dans Machoerous d'Arabie, concentre ses troupes pour venger l'affront fait par Hérode Antipas à sa fille répudiée, c'est que vous avez dans le génie critique et la loyauté de Renan la foi qui transporte les montagnes [3].

Si Flavius Josèphe parle aujourd'hui de Machéron, substitué à l'Hérodion de la frontière arabe, et, en le décrivant comme l' Hérodion-lès-Jérusalem, c'est qu'on le lui fait dire, - une fraude de plus ou de moins ! - pour donner le change sur le Machéron véritable où « ses disciples ont enseveli Jean », - Baptiste ou non, - et non point après décapitation, mais comme étant le Christ, dont ils ont dérobé le cadavre au Guol-Golta, la fosse commune, pour faire croire à la résurrection, le transportant en Samarie, à Machéron, où ils le mirent dans un tombeau. Dans ce Machéron, il n'y avait ni palais, ni prison. Si Jean est en prison, c'est à Tibériade, et non point encore comme condamné à mort. Avant de se résoudre à le punir de la peine capitale, Hérode Antipas et Ponce-Pilate ont commencé par lui appliquer la prison, et quelquefois, deux au moins, le fouet, - c'est un parent par alliance des Hérodes, - avec l'espoir de mettre fin à ses exploits de prétendant roi des Juifs. Et ce n'est pas leur faute s'il a diaboliquement persévéré.

Le corps retrouvé.

En 362 de l'ère vulgaire, au mois de loûs, c'est-à-dire août, l'empereur Julien, - l'Apostat, parfaitement ! - se trouvant à Antioche, retour des Gaules et de Lutèce, qu'il a tant aimées, et prêt à s'engager dans une guerre contre les Perses, résolut de frapper un grand coup pour prouver au monde que le « mort » que les Juifs « adorent comme un dieu » n'était et n'est jamais ressuscité. Ayant appris qu'autour du tombeau de ce mort, qu'il désigne sous son pseudonyme apocalyptique de Jôannès-Jean, il se faisait des pèlerinages, - ce qui lui a permis d'identifier sans erreur le tombeau, - où des exploiteurs, des magiciens tiraient profit de la crédulité des foules, - on y vendait déjà des morceaux de la sainte croix, -il résolut de procéder à l'exhumation du cadavre de ce « mort », dont le tombeau avait été retrouvé à Machéron de Samarie, près de Sébaste, l'ancienne Sichem (voir saint Jérôme).

La découverte de ce corps du « mort », sous le nom de Jean, est rapportée par M. Allard, dans son ouvrage sur Julien (Paris, tome III, p. 406), la plus savante étude peut-être, que l'on ait faite sur ce grand empereur. NI. Allard est chrétien, de l'orthodoxie la plus rigoureuse. Comme l'Église, il tient que ce Jean, dont Julien « profana » les restes, c'est le Jean-Baptiste des Évangiles. Rien du Christ, crucifié par Ponce-Pilate, rien de Jésus-Christ. Mais cette affirmation qui ne repose que sur « l'autorité » de l'Église, se retourne contre elle, car elle aboutit à la preuve logique que ce Jean, dit Baptiste ou non, - et le Jésus-Christ évangélique est, lui aussi, un baptiseur, tout comme Jean,- est bien le Christ crucifié par Ponce-Pilate et non le Jean-Baptiste des Évangiles, décapité par Hérode.

Ce n'est pas, en effet, le cadavre du Jean-Baptiste ecclésiastique, dont il connaissait l'invention frauduleuse, que Julien recherchait et qu'il a exhumé. C'est le corps du « mort », - il ne l'appelle qu'ainsi et Iôannès = Jean, - que les Juifs adorent comme un Dieu, et qu'on disait être ressuscité. Les Juifs-chrétiens, - à l'époque de Julien, ce sont encore les Juifs qui font le christianisme, - adorent-ils Jean-Baptiste comme un Dieu ? Non. Prétendaient-ils que Jean-Baptiste était ressuscité, pour qu'il soit besoin de les démentir en exhibant son cadavre ? Non encore. C'est donc que le corps du « mort », sous son pseudonyme d'Apocalypse, est celui du Christ, crucifié par Ponce-Pilate, et qui n'est pas ressuscité. C'est évident. Jean, c'est le Christ.

 « La flèche du Parthe ».

Les conséquences de cette découverte auraient tué le christianisme si Julien, parti peu après pour la guerre contre les Perses, en était revenu vivant. Les « chrétiens », tels qu'ils sont au IV° siècle, l'ont si bien compris, qu'ils ont fait assassiner Julien par une flèche soi-disant Parthe. Les injures basses et les menaces « prophétiques » qui lui ont été adressées après la découverte du cadavre, - elles ne se comprendraient pas si ce cadavre était celui de Jean-Baptiste, - ne laissent aucun doute. C'est le prêtre Théodoret qui dit à un fonctionnaire impérial [1] : «Ton tyran (Julien), qui espère que les païens seront vainqueurs, - les Perses étaient-ils donc chrétiens ? - ne pourra pas triompher. Il périra et de telle manière que personne ne saura par qui il a été frappé. Il ne reviendra pas au pays des Romains. »

Dans un dialogue de Théodoret, encore, entre un professeur chrétien » et Libanius, celui-ci demande à celui-là  « Que fait maintenant le fils du charpentier ? » Et l'autre répond : « Le Maître du monde que tu appelles ironiquement le fils du charpentier, prépare un cercueil [2]. »

A Antioche, ce ne sont que railleries sur Julien, sur son physique, ses épaules étroites, sa  barbe de boue, son profil hirsute. « Nos traits ont atteint le but. Nous t'avons percé de sarcasmes, comme de flèches. Comment feras-tu, ô brave, pour affronter les projectiles des Perses ? »

Deux des hommes engagés dans la lutte contre les chrétiens, Félix et le comte Julianus, étant morts presque en même temps, en 363, - le départ de l'empereur Julien pour l'expédition de Perse est de mars de la même année, les chrétiens, lisant sur les monuments, la formule : « Julianus, pius, augustus », - c'est l'empereur, - disaient : - Félix et Julianus (le comte) sont déjà morts. C'est maintenant le tour de l'Auguste [3]. »

Les chrétiens priaient, faisaient des voeux pour la défaite de l'empereur Julien. Les femmes allaient en pèlerinage aux tombeaux (du Christ Iôannès, de ses frères, enterrés près de Machéron).

Comment aussi ne pas faire état du récit où Julien trouve la mort ? A une attaque des Perses, repoussée, Julien poursuit les fuyards. Les cavaliers de sa garde se rallient autour de lui. Soudain le javelot d'un cavalier effleure en sifflant le bras de Julien, s'engage entre les côtes et s'enfonce dans son foie. Julien essaie d'arracher la lame à double tranchant et se coupe les doigts de la main droite. Évanoui, il tombe de cheval. Il mourut peu après [4].

D'où partait le coup ? « D'un prisonnier barbare moitié fou, moitié bouffon, dit Grégoire de Nazianze, bon apôtre (Oratio, V, 13). » Sozomène dit (VI, 1) -. « D'un soldat exaspéré de l'expédition. » Un chrétien, autrement dit. Libanius (Epitaphe de Julien) dit que ce fut un de ceux, ennemis des lois et des dieux, qui avaient déjà essayé d'attenter à la vie de Julien, « qui fut frappé par ruse et trahison (Pro templis) ». Am. Marcellin dit. « Les soldats eux-mêmes avaient entendu dire par des transfuges, qui le rapportèrent, que Julien était tombe sous un javelot romain ( telo romano), » disons, nous : « catholique romain ». Devant tous ces témoignages et d'autres, M. P. Allard conclut : « La flèche du Parthe était proverbiale. Il est à peu près certain que c'est celle qui atteignit Julien. » Torne III, p. 276. Oui, le jésuitisme aussi est proverbial. La cause est entendue. Le coup de pied de l'âne et la danse du scalp sont de même proverbiaux ». Les voici : « Dieu et son Christ (plus de Jésus, ni de Jésus-Christ) ont vaincu (Théodoret III, 22). » Et c'est le même mot que les scribes ont mis dans la bouche de Julien mourant : « Tu as vaincu, Galiléen ! » pour ne pas avouer l'accusation certaine d'assassinat, qu'il a proférée contre les chrétiens, avant d'expirer. Écoutez encore un Père de l'Église, Grégoire de Nazianze (Oratio, 34) : « Considérons avec sérieux cette divine vengeance. Montrons que nous avons mérité, non les souffrances passées, mais les bienfaits présents, etc... »

Et voici enfin Philopatris ou l'Homme qui s'instruit, dialogue plein d'allusions au christianisme, et notamment à l'assassinat de Julien, prédit sous une forme obscure. Un chrétien, parlant à Critias, lui dit : « Si tu veux être discret, je t'initierai à des mystères importants qui doivent bientôt s'accomplir. Ce ne sont point des songes, mais des réalités. Tout s'accomplira au mois de mésori ( le mois d'août ou de loüs), en égyptien, car la scène se passe à Alexandrie). » Il s'agit si bien du meurtre prémédité de Julien, qu'un autre interlocuteur vient s'opposer aux prédictions sinistres du Chrétien ; il chante la victoire de l'empereur sur les Perses ; Critias se réjouit que l'empereur vive, et l'on rend à ce «  si grand prince » des actions de grâce [5].

Mais cette danse du scalp sur un homme que l'on a fait assassiner, d'un chef d'empire dont la disparition pouvait avoir pour les peuples les plus graves conséquences, - considération d'ailleurs qui ne faisait qu'exciter les espoirs des chrétiens, comme toute complication ou désordre politique et social sert les intérêts de tout ce qui est révolutionnaire et destructeur, - cette danse du scalp effrontée n'a pas suffi à l'Église. Il est des morts qu'il faut qu'on tue, car leurs oeuvres les suivent. Le grand empereur Julien fut de ceux-là.

Les scribes ont eu beau changer en Jean-Baptiste le cadavre squelette, retrouvé par Julien, du Iôannès, du Christ-Jean pour prouver qu'il n'était pas ressuscité, de ce mort que les Juifs (minim, les Juifs christiens, les chrétiens d'alors), adoraient comme un dieu », cette fraude, à l'époque, ne pouvait tromper personne, parmi les élites tout au moins.

Il a fallu l'anarchie, les troubles, le désarroi, les destructions, les ruines des invasions barbares, pendant deux siècles, pour faire disparaître le souvenir de la découverte de Julien et falsifier les textes, les interpoler, en fabriquant parallèlement et en concomitance de la fable du Baptiste décapité, ce que les scribes, avec un cynisme impudent et une impudeur cynique, appellent encore dans les Évangiles (« le miracle de Jean ».  « Cette génération méchante et adultère demande un miracle, s'écrie Jésus au III° siècle. ; il ne lui en sera pas donné d'autre que celui de Jonas (Iôannès) [6]. »

Les scribes, dans la forme mystagogique des Thargoums ou paraboles ou similitudes, avouent. Les Évangiles ne sont, après tout, qu'un genre de littérature, auquel il faut savoir se faire pour comprendre.

Et c'est une preuve de plus que le Christ et Jean sont le même personnage historique.

Mais les oeuvres profanes, l'Église, avant Charlemagne, n'a jamais été sûre de mettre la main dessus. Quelques-unes pouvaient échapper, bien que les événements ultérieurs ne l'aient pas permis. Courant  au plus pressé, elle a « arrangé » les Évangiles, pour achever de démentir quasi-directement l'histoire vraie du cadavre dérobé au Golgotha, de son transport en Samarie et de sa découverte par Julien.

Quand je dis : les Évangiles, au pluriel, sur ce point, je me trompe. Elle en a arrangé un, un seul. Le sort est tombé sur le Selon-Matthieu, de ce Matthieu ou Lévi, péager, qui est déjà l'un des douze disciples dans les Évangiles, et sur qui tombe aussi le sort, dans les Actes des Apôtres, quand il s'agit de remplacer Juda Iscariote, comme douzième, le Christ disparu. Car ces deux Matthieu n'en font qu'un, sous le nom duquel on a mis un Évangile.

Voici ce que l'Église a trouvé (Matt., XXVII, 62-66) : « Le lendemain (de la crucifixion et de la mise tu tombeau), les chefs des prêtres et des Pharisiens se rendirent ensemble chez Pilate et lui dirent : Seigneur (Kyrie), nous nous sommes souvenus que, de son vivant, cet imposteur (comme dans Flavius Josèphe) disait : après trois jours, je ressusciterai. Ordonne donc que la tombe soit soigneusement surveillée jusqu'au troisième jour, de peur que, les disciples ne viennent voler le corps et ne disent ensuite : Il est ressuscité des morts. Imposture dernière qui serait pire que la première. - Pilate leur répondit : Vous avez des gardes ; allez et surveillez comme vous l'entendez. Alors ils allèrent s'assurer du sépulcre, en scellant la pierre en présence de la garde. »

Ce morceau, qui n'est que dans le Selon-Matthieu, n'a été fait que pour répondre, après Julien mort, à ceux qui disaient ce qui s'est exactement passé, afin de leur donner un démenti. Et la preuve, c'est que, d'après le Selon-Matthieu lui-même, la garde était inutile puisque, « le premier jour de la semaine,... un ange s'approcha de la pierre, l'éloigna en la roulant et s'assit dessus. » Cet ange est quelque Simon dit la Pierre, justement à cause de son exploit, d'où est sortie la résurrection, sur laquelle l'Église est bâtie. Cet ange est d'aspect si foudroyant que « les gardes, tremblants d'épouvante devant lui, étaient comme morts.? » Leur compte est bon, comme pour Ananias et Séphira.

Au surplus, l'ange lui-même est inutile aussi, car, quand il a ôté la pierre, Jésus ne sort pas du sépulcre. Il en est sorti sans que nul le voie, la pierre encore scellée. Un dieu peut, en effet, passer à travers la pierre. C'est ce qu'a fait Jésus pour se rendre en Galilée. Mais, coup de théâtre ! les deux Marie qui se trouvaient là, qui étaient entrées dans le tombeau pour voir s'il était bien vide, en sortent, et voici que Jésus s'avance à leur rencontre et leur dit : « Salut ! ».

Osez maintenant soutenir que Julien a retrouvé son squelette en Samarie. Et pourtant, il l'a retrouvé, il a, et l'Église ne peut pas le nier, sauf à nous aiguiller par fraude sur Jean-Baptiste, retrouvé le corps du Iôanñès, du « mort » que les Juifs adoraient comme un dieu. Ce mort que les Juifs adoraient comme un Dieu, ce n'est pas Jean-Baptiste, comme le pretend par un mensonge diabolique l'Église ; ce n'est pas Jean l'apôtre, ni Jean l'Évangéliste.

Alors, qui est-ce ? Il ne reste que le Iôannès-Christ, devenu, en Jésus-Christ, celui que les chrétiens adorent.

C'est donc lui.

Le Iôannès, sous son nom d'Apocalypse, c'est le Christ, crucifié par Ponce-Pilate. On ne peut pas échapper à l'étreinte de cette vérité.

La danseuse.

Dans les deux Évangiles qui narrent la décapitation de Jean-Baptiste, la danseuse qui plaît à Hérode, c'est la fille, pas nommée, de sa nouvelle femme Hérodiade. C'est Salomé. Les plus anciens manuscrits du Nouveau Testament, le Codex Sinaïticus et le Codex Vaticanus, dont, l' Église et les savants nous disent, sans rire, qu'ils sont du IV° siècle, sont conformes à cette version. Dans leur texte, c'est Salomé qui danse. Le IV° siècle va de l'an 301 à l'an 400. Donc, entre 301 et 400, conformément aux textes évangéliques, toute la chrétienté est prévenue. Plus que tous autres surtout, les Docteurs, polémistes, apologistes et Pères de l'Église sont fixes. Pour eux, c'est Salomé qui danse, n'est-ce pas ? ou ils n'ont pas lu les Évangiles. Eh ! bien, ils les ignorent, car, pour eux, la danseuse, c'est Hérodiade.

Voici un témoin, et de marque : Saint Jean-Chrysostôme, c'est-à-dire, Bouche-d'Or. Va-t-on le récuser ? Dans une de ses Homélies (In decoll. Precursoris), fulminant contre l'impératrice Eudoxie, - et ceci peu avant ou peu après l'an 400, -il la compare à Jézabel ; il en fait aussi une nouvelle Hérodiade. Et il s'écrie : « Hérodiade danse toujours en demandant la tète de Jean ; et on lui donnera la tête dc . Jean, PARCE QU'ELLE DANSE. » C'est clair [1].

La phrase, avec ses deux propositions liées, ne laisse aucun doute. Malgré les manuscrits Sinaïticus et Vaticanus, donnés comme du IV° siècle, et faisant danser Salomé, vers l'an 400, les vrais manuscrits de l'époque étaient différents. C'est Hérodiade qui y dansait. D'où il suit que le Sinaïticus et le Vaticanus sont des contrefaçons de manuscrits du IV° siècle [2].

Deuxième témoin : Athanase d'Alexandrie, l'un des plus fougueux défenseurs de toutes les impostures judaïques qui sont devenues l'essentiel du dogme catholique. Les évêques ariens, - ceux qui ont toujours soutenu, jusqu'à ce que la persécution les ait anéantis, comme de vulgaires Albigeois, qu'en Jésus-Christ, il y a deux personnes ; ils faisaient de la mythologie à la mode grecque, - l'avaient déposé, au concile de Tyr, en 335 de l'ère vulgaire, avec l'approbation de l'empereur Constance. Il s'écrie : « L'empereur Constance leur renouvelle la promesse d'Hérode... » A qui ? A Salomé ? Non. « A Hérodiade. Aussi, reprennent-ils la danse de leurs calomnies [3]. » Pas de doute. Danse, promesse à la danseuse, qui est Salomé, dans les Évangiles, et chez Athanase, promesse à Hérodiade. C'est Hérodiade la danseuse, au temps d'Athanase. Et si la danse des calomnies aboutit à une autre promesse d'un autre Antipas à une nouvelle Hérodiade, c'est bien, pour Athanase, l'ancienne Hérodiade qui dansait et à qui avait été faite la promesse, et non sa fille.

Nous voici arrivés à la fin de notre examen des fraudes internes sur l'imposture de la décapitation de Jean-Baptiste. Il en est d'autres « extérieures » aux récits évangéliques. Nous en avons rencontré et dans le passage interpolé de Flavius Josèphe et ailleurs. Celles qui restent, nous allons les mettre en lumière et les tirer au clair en répondant à une question qui se pose, qu'il est impossible de ne pas se poser : « Pourquoi a-t-on substitué, comme danseuse, la fille à la mère, Salomé à Hérodiade, d'abord, et ensuite, l'Hérode Philippe à l'Hérode Lysanias ? » Car il faut que tout s'explique dans la fraude, puisque tout s'y tient.

La réponse à cette question s'encadre dans l'ensemble des fraudes qui constituent l'imposture générale relative à l'invention de Jésus-Christ, par l'incarnation littéraire du Dieu-Jésus, Verbe ou Logos, dans le corps de Jean. Après avoir indiqué les fraudes, il nous reste donc, pour la clarté, à parcourir ce que j'appellerai les « étapes » de l'imposture, et j'en aurai fini.

Les étapes de l'imposture.

Lorsque, utilisant les éléments historiques de la carrière du Christ, en en faisant disparaître le plus possible son « humanité » de Prétendant davidique au trône de Judée contre les Hérodes, protégés de Rome, et les combinant avec les fables métaphysiques de Cérinthe sur l' Eôn céleste, le Verbe ou Logos, et de Valentin et autres gnostiques sur le Dieu-Jésus, les scribes judaïques ou judaïsants eurent, à la fin du II° siècle, et surtout au commencement du III°, inventé Jésus-Christ, la grande figure de Jean-Iôannès Messie juif ou Christ, dominait toujours. On avait eu beau biffer son nom de circoncision, sous son pseudonyme apocalyptique de Jean, sa mémoire restait présente à tous dans les communautés purement juives où s'agitaient les spéculations « chrétiennes » sur le Christ, Communautés universellement répandues dans l'empire romain [4].

En créant ainsi Jésus-Christ par la transposition sur le plan humain, puis catholique, des conceptions métaphysiques de Cérinthe et des Gnostiques, les scribes fondaient ensemble, - c'est tout le mystère de l'incarnation, - en le donnant comme un être biologique personnel, le Christ juif historique et le Dieu-Jésus des affabulations millénaires de Cérinthe et gnostiques de Valentin. Ce n'était plus tout à fait du Cérinthe et du Valentin, mais on pouvait les y retrouver. Les Juifs n'y regardaient pas de très près [5]. Seulement, en donnant le nom de Jésus-Christ à cet être hybride, les scribes effaçaient, cette fois, jusqu'au pseudonyme de Jean, après lui avoir supprimé son nom de circoncision Juda, fils de Juda. Les scribes exagéraient. Ce résidu de la combinaison Jésus-Christ, il était l'Histoire, et même, pour une part, l'Histoire héroïque. Impossible, et impie sans doute, de le détruire. « Le nom survit quand l'homme tombe », Jean, le Iôannès ! que faisait-on de Jean ? Les scribes le repêchèrent, si l'on peut dire d'un homme qui a symbolisé l'eau, et, à son surnom de Jean ajoutant l'épithète le Baptiste, ils en firent le Précurseur de Jésus, de Jésus-Christ. L'idée ne leur avait pas coûté un gros effort d'imagination. Elle est en puissance dans Pistis-Sophia de Valentin, comme l'incarnation y est en germe. Les scribes ont toujours pris ait plus près les matériaux qu'ils ont « contrefaçonnés ». Mais l'idée était adroite. Faire de Jean le Précurseur de Jésus-Christ, c'est à peine sortir encore des conceptions valentiniennes et cérinthiennes où Jean est la demeure, l'enveloppe charnelle, le corps qu'emprunte le Dieu-Jésus quand il descend du ciel sur la terre de Judée, comme les déesses de l'Olympe sur les champs troyens prenaient la figure de leur héros préféré. Et ce Précurseur, on commence par en faire une « voix qui crie dans le désert ». C'est lui qui devient métaphysique. Pas pour longtemps. Voici qu'il baptise, qu'il baptise même Jésus-Christ. Voici qu'il injurie les Pharisiens : « Race de vipères ! » Oh ! oh ! Mais ce Jean, devenu distinct de Jésus-Christ, chair lui-même, comme il rappelle le Christ ! Les communautés juives « christianisantes » s'agitent. Entre Jean et Jésus-Christ, elles hésitent, elles balancent. Les Évangiles portent l'empreinte profonde des polémiques et discussions qui se sont produites au III° siècle, sur cette substitution de Jésus Christ à Jean comme Christ. Elles ont dû être terribles pour que les Évangiles, --procès-verbal de conciliation entre les sectes. -- aient été obligés d'en tenir compte. Oh ! à leur manière habituelle ! En édulcorant, en essayant de donner le change pour faire mentir la vérité ! Tout de même, c'est leur leit-motiv [6].

On étoffe à peine la carrière de Jean : baptême, prédication, prison, avec des éléments pris à sa carrière de Christ, fiche de consolation aux johannistes. Mais la propagande effrénée se poursuit en faveur de Jésus-Christ : on fabrique les Lettres de Paul, on lui prête une vie de missionnaire, après l'avoir dédoublé du prince hérodien Saül ; on compose les Actes des Apôtres. Submergés de documents faux, les Johannistes ne désarment pas. Pour eux, la force de leur conviction résulte de la crucifixion. Le Christ avait été crucifié, et tous savaient et disaient, - même la littérature profane (Apulée, Lucien, Flavius Josèphe, Juste de Tibériade, Tacite, etc., etc.) en témoignait, - que ce crucifié, c'était Jean, l'auteur de l'Apocalypse. Les historiens, les littérateurs, qui les lit ? Une élite. Les manuscrits sont chers. Qu'importe l'élite aux scribes ? Une poignée ! Il reste l'immense foule anonyme qui ne lit rien, qui ne sait rien, qui ne peut aller aux sources se renseigner sur l'histoire. Et puis les Incendies n'ont pas été inventés pour rien. Avec la foule ou a beau jeu pour une propagande de mensonges, de fables que l'on répand comme vérités, surtout en dosant adroitement le peu de vérité historique nécessaire, où raccrocher la légende. Les savants ? Ils écrivent et personne ne les lit. Leurs oeuvres ne résistent pas aux torches. Ils ne vont pas se mêler à la foule. Mais les chrétiens, avec leurs prêtres, appelant les multitudes dans des réunions secrètes puis publiques, quelle action multipliée ils ont pour répandre les fables judaïques ! D'ailleurs, pourquoi ne pas parer aux objections, même de l'élite ou des gens informés ? «Vous dites que c'est Jean, le christ Crucifié ? Mais vous n'y pensez pas ? répond l'Église. Ce crucifié dont vous parlez, Messie peut-être,- il s'en est tant levé à cette époque, imposteurs, brigands de grands chemins, Bar-Abbas, Apollos, Pérégrinus ! - c'est celui de 788-789, ce n'est pas le nôtre, notre Jésus-Christ, qui est mort en 781-782, sous le consulat des deux Geminus. » Mais oui, c'est à ce point. L'Église, au III° siècle, a fait rétrograder de sept ans, d'un sabbat d'années, la crucifixion du Christ, pour qu'on n'y retrouve pas Jean. C'est l'époque où l'on fabrique les Actes des Apôtres qui débutent ainsi en 782 et qui, sous le nom de Jean, relatent des faits qui appartiennent au Christ et qui ont disparu des Évangiles : deux emprisonnements, deux supplices du fouet. Jean y prêche sa propre résurrection. Toutefois, comme il est mort, Pierre le domine. Il lui reprend des miracles, qui sont à lui dans les Évangiles ( le Centenier notamment). Pierre est « le plus grand », jusqu'à ce que Saül, mué en Paul, mette tous les apôtres dans sa poche. Le Christ crucifié en 781-782, c'est encore le système de Lactance (De verd sapientid, Liv. IV, ch. x) et de Saint-Augustin. Jésus-Christ aurait été « crucifié par les Juifs, par les Romains, en 782, l'an quinzième du règne de Tibère, sous le Consulat des deux Geminus, avant le septième jour des calendes d'avril, soit le 6 (ou avant le dixième jour d'avril, d'après certains manuscrits). »

Ouvrez Tacite, Annales, livre V. « Sous les consuls Rubellius et Fufius, surnommés tous deux Géminus... » Au paragraphe V, une lacune qui embrasse la fin de l'année courante, la suivante toute entière, et au moins dix mois de la troisième. Pourquoi ? Parce que dans l'Apologie de Tertullien, en latin (III° siècle, toujours) et dans l'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe, en grec (IV°), on a introduit l'histoire fantastique de Tibère demandant au Sénat romain de reconnaître Jésus-Christ comme Dieu et de lui élever une statue. C'est ce morceau que de vils païens ont voulu dérober à la postérité, en le supprimant dans Tacite. Quand le texte reprend : « On entendit à ce sujet quarante-quatre discours... ». Ce sujet, ne serait-ce pas justement la divination du Christ ? Les ciseaux de l'Église sont habiles. Si le Jésus-Christ des Évangiles était mort en 781-782 crucifié, comme le Selon-Luc le fait naître en 760, un recensement de Quirinus, il serait mort à 21-22 ans. L'Église ne peut se dépêtrer du filet de faux qu'elle a tissé.

Imposture formidable, mais qui ne suffit pas, car si Jean n'est pas le Christ, mort crucifié, il faut bien qu'il soit mort d'autre façon. De quelle ? On cherche. Il y a un moment où, en tant que Christ, il est en prison. C'est « l'occasion favorable », comme disent et l'Évangile Selon-Matthieu et l'Évangile Selon-Marc. Jésus-Christ n'étant plus emprisonné qu' avant le jugement du sanhédrin qui l'a condamné au supplice de la croix, il devient impossible de le confondre avec Jean. On amorce donc le trépas de Jean. Justement le quatrième Évangile pour une fois va être utile. « Jean n'avait pas encore été mis en prison », dit-il, indiquant ainsi sans doute qu'il y sera mis tout à l'heure, mais esquivant le motif. Tel est le premier temps du mouvement mortel pour Jean. Il suffit, puisque, ensuite, Jean, dans cet Évangile, disparaît totalement, sans qu'on nous dise ce qu'il devient. C'est inutile. Il y continue comme Christ, accueillant dans son corps le Dieu-Jésus ; et cet assemblage fait le Jésus-Christ si contradictoire, si peu cohérent du Selon-Jean et des Synoptisés.

L'extrait que j'ai reproduit ci-avant de Flavius-Josèphe, d'après la traduction Arnaud d'Andilly [1], sur Jean-Baptiste mis en prison, ce qui causa la défaite des troupes d'Hérode par les troupes d'Arétas, du côté de Gérasa et Gamala, cet extrait, traduit sur un manuscrit déjà sophistiqué, comme attribuant à Jean-Baptiste des faits qui appartiennent à sa carrière, comme Christ, va plus loin que le quatrième Évangile, le Selon-Jean. Jean est en prison, c'est fait, et il dit pourquoi. Par mesure préventive, de peur qu'il ne fomente quelque trouble. Oui, sa doctrine de « petit saint-Jean » pieux et saint, sans intention autre qu'avouable, a cette vertu. Mais de méfait à sa charge, point. Incarcéré préventivement, du moins est-il vivant. Il n'est pas condamné à mort. Mais ne donnez tout de même pas une obole de sa peau. Il ne perd rien pour attendre. Voici que, dans un autre manuscrit de Flavius Josèphe, qu'a traduit l'abbé Gillet [2], nous faisons, dans la fraude, un pas en avant. Deuxième temps du mouvement. On y lit : « Dieu a permis qu'Hérode (Antipas) perdit cette bataille (contre Arétas) pour le punir d'avoir lait mourir Iôannès, surnommé le Baptiste ».L'addition saute aux yeux, elle met la charrue avant les boeufs ; la suite immédiate le prouve ; le récit revient en arrière. (i Il le fit mettre aux fers et conduire à Machéron, où il le lit mourir, etc... D Autre addition, - mais précieuse, car, à dessein on non, elle laisse échapper le secret de l'enlèvement du cadavre dit Christ ait Golgotha da fosse commune) où e sus disciples le prirent », pour « l'ensevelir dans un tombeau». Julien l'y a retrouvé en 362, au mois d'août.

Aucun Évangile ne parle de Machéron. Ce n'est pas que les Évangiles hésitent devant la fraude. Mais quand ils la perpètrent, autant qu'ils peuvent, ils grattent et couvrent.

Voilà donc Jean décédé, et à Machéron-Machéra = Machoerous. On petit choisir. Mais Flavius Josèphe ne précise pas de quelle mort. Alors ? Rien ne prouve qu'il n'a pas été crucifié. C'est ce que ne manquaient pas de dire ceux qui savaient qu'il était le Christ, sans accepter d'en faire un dieu. Cette fois, il fallait dire le supplice. L'Église s'en charge par le Selon-Luc, d'abord, qui prête à Hérode Antipas, comme vous le savez, ce propos qui est l'aveu du coupable : « J'ai fait décapiter Jean ! » Oui, à Machéron, c'est entendu. Mais il reste des points obscurs. Décapité ? Pour quel motif ? Comment ? Quand ça ? Qui l'a vu ?

- Le motif ? Le Selon-Luc et le Selon-Marc, répond Antipas, vous l'ont dit : « Parce que Jean me reprochait, d'avoir pris Hérodiade, femme de mon frère, Philippe ou Lysanias, peu me chaut ! » -- « Mais Flavius Josèphe, pour qui sait le lire entre les lignes, déclare que    Jean a été mis à mort, sans dire que c'est par décapitation. » --- «  Et c'est exact, car il a été crucifié ! » - - « Et pour avoir, entre autres, méfaits poussé à la trahison quelque légion de vos troupes dans la guerre contre Arétas. »--« Oui, c'est vrai encore. Alors, Flavius Josèphe le disait ? Il ne le dit plus. Il le dit autrement. Oh ! moi, vous savez, j'étais mort depuis si longtemps quand « ils » ont truqué, sophistiqué l'histoire de mon règne ! Je n'ai pas pu protester. Vous essayez de retrouver la vérité qui me réhabilitera ? Merci, Monsieur, et bon courage [3]»

Comment la décapitation a été exécutée ? Et qui peut en témoigner ? Le Selon-Matthieu et le Selon-Marc sont suffisamment explicites. Jean est bien décapité. Le garde n'a pas reçu une mission pour rire. Il a rapporté la tête ; il l'a mise sur un plateau, et comme on offre les rafraîchissements dans le monde bien stylé, il l'a présentée à Salomé qui l'a remise à sa mère. Que de témoins ont vu, touché cette tête coupée ! Qu'est-ce qu' Hérodiade a bien pu en faire ? Pourquoi, l'histoire tournant court, les scribes, si bien informés de tout, ne l'ont-ils pas dit ?

Reste la date. Quand ? C'est l'année 787. Pas de doute. Hérodiade, femme de Lysanias, a épousé Antipas, retour de Rome, où il était allé demander à Tibère la tétrarchie de Philippe, après la mort de ce dernier. Or, la mort de Philippe, c'est bien 787. Attirer l'attention sur Hérodiade, en la faisant danser par surcroît, quelle maladresse ! Si l'on reportait l'intérêt de l'action sur quelqu'un d'autre ? Sa fille, par exemple. Hérodiade passe au second plan ; elle s'efface. Le festin d'ailleurs n'est pas un banquet de mariage. Hérode fête l'anniversaire de sa naissance, Et voici la fille, anonyme, qui remplace sa mère comme danseuse. Une poupée ! Korasion ! Cette fille et femme de souverains ! Une danseuse !

Tout de même, la date de 787 résistait. Hérodiade avait beau passer au second plan et mettre sa fille en vedette, elle est la femme d'Hérode Antipas, et son mariage coïncide avec cette guerre d'Arétas qui en fut la conséquence.

Les mauvaises langues disaient : « Mais puisque Jésus-Christ est mort en 781-782, crucifié, et après son Précurseur Jean-Baptiste, comment se fait-il qu'il vocifère toujours, ce Jean, en 787, soit six ans après, et que vous le décapitiez ensuite ? C'est inconciliable. » - «Mais les Évangiles vous disent-ils que Jean est décapité en 787 ? » - « Non, bien sûr, pas plus qu'ils ne disent que Jésus-Christ fut crucifié en 781-782 ou en 788-789. Sauf l'an 15 du règne de Tibère, soit 782 de Rome, où Jean commence sa manifestation à Israël, il n'y a aucune date dans les Évangiles. Tout s'y passe en ce temps-là ! Mais Flavius Josèphe ? Il est précis. Hérode Antipas a enlevé, à son frère Lysanias vivant, Hérodiade qu'il convoitait, et pour l'épouser après avoir répudié la fille d'Arétas. D'où la guerre, en ce temps-là, au temps de la mort de Philippe qui est de 787. » - « Oh ! oh ! Hérode Antipas a épousé la femme de son frère vivant, dites-vous ? de son frère Lysanias ? et Philippe est mort en 787 ? Comme il est facile de s'entendre ! Tenez ! Remplaçons Lysanias par Philippe. Nous ne sortons pas de la famille. Antipas épouse alors Hérodiade, femme de Philippe, et du vivant de Philippe, par conséquent. Philippe est mort en 787. Donc Antipas a épousé Hérodiade antérieurement à cette mort. Qu'est-ce qui vous permet de dire que ce n'est pas vers 779-780, avant la crucifixion que nous avons fixée en 781-782 ? » - «Tout de même la guerre d'Arétas... » - « Est-ce que les Évangiles en parlent ? Jean y est-il pour quelque chose ? Sa mort peut être cause que Dieu a fait perdre à Hérode cette guerre. Mais Hérode n'a pas fait mourir Jean parce qu'il a perdu cette guerre. Il l'a fait décapiter, parce que Salomé et Hérodiade ont demandé sa tête, et ce, parce qu'il reprochait à Hérode Antipas d'avoir pris la femme de son frère Philippe, vivant toujours. Les Évangiles le disent assez clairement. » Voilà comment l'Église écrit l'Histoire.

Vous savez maintenant pourquoi Salomé a remplacé Hérodiade comme danseuse, et pourquoi l'Hérode Pliilippe a été substitué a l'Hérode Lysanias, comme mari d'Hérodiade, dans les Évangiles, et pourquoi les Évangiles ne spécifient pas que Philippe, dont Antipas enlève la prétendue femme, est vivant ou mort, laissant supposer qu'il est vivant [4].

Mais voici Julien. Près d'un siècle a passé. Les fables judaïques se sont répandues. Ne croyez pas que celle des Évangiles a triomphé. Sous Constantin, tout le monde chrétien est arien, à peine dégagé des affabulations mythologiques de Cérinthe et de Valentin. Pendant tout le IV° siècle c'est une discussion enragée sur le Verbe ou Logos. Polémiques de théologiens sur le Christ, sur ses deux natures, sur les deux personnes qui sont en lui. Jean-Baptiste, en tant que Précurseur de Jésus-Christ, et décapité, reste un individu contesté et nié. Le Iôannès, c'est le Christ. Julien le déterre. Il y a, parmi les chrétiens, un mouvement de stupeur. Mais Julien mort, assassiné, ils se reprennent. Pour parer le coup, ils inséreront dans le Selon-Luc, qui n'a pas eu sa part avec la décapitation, une Nativité symbolique, qui appartient d'ailleurs à Jean comme Christ, mais qu'ils lui attribueront en tant que Jean-Baptiste, et c'est parce qu'il en est ainsi qu'en la lui attribuant comme Baptiseur, ils fourniront à la Vérité, sans s'en douter, un élément de plus, comme preuve, dont aucun exégète n'a eu l'intuition, qu'en Jean-Baptiste et en Jésus Christ, il n'y a qu'un même et unique personnage historique le Crucifié de Ponce-Pilate.

Fin du Chapitre IV


Notes pour les chapitres 3 et 4


Notes de la section 41

[1] Amsterdam, 1700, avec approbation des Docteurs A. Debreda, curé de Saint-André, P. Merlin, curé de Saint-Eustache, Mazure, ancien curé de Saint-Paul, T. Fortin, proviseur du collège Harcourt l'actuel lycée Saint-Louis, à Paris, boulevard Saint-Michel, je pense, Gobillon, curé de Saint-Laurent.

[2] Qui nous avoue ceci : « Les contradictions et les altérations naissent pour ainsi dire à chaque pas... Je suis obligé de dire si souvent que le texte est altéré et qu'il se contredit soi-même, que j'ai tout sujet de craindre qu'une si fréquente répétition ne soit importune et à charge  (Flavius Josèphe, trad. tome III, p. 276). Je n'ai rien dit de plus dur que l'abbé Gillet.

[3] Pauvre Antipas ! L'Église n'a pas même voulu nous laisser savoir ce qu'il est devenu. Pourquoi ? En quoi en aurait-elle été gênée ? Les manuscrits de Flavius Josèphe qu'elle a recopiés, sophistiqués, et qu'elle nous a transmis sont contradictoires, même sur la fin d'Antipas.

D'après l' Histoire des Juifs liv. XVIII, chap. ix), Caïus Caligula ôta à Antipas sa tétrarchie, qu'il donna à Agrippa, « et le condamna à un exil perpétuel à Lyon, qui est une ville des Gaules ». Il envoie Hérodiade en exil avec lui.

Dans Guerre des Juifs liv. II, chap. xvi), Antipas, dépossédé par Caïus de sa tétrarchie au profit d'Agrippa « s'enfuit en Espagne, où Hérodiade l'accompagna, et il y mourut. »

Retenons que si Antipas a été disgracié, exilé, «  l'infâme » Hérodiade ne l'a pas abandonné, fidèle dans les mauvais jours. Le «Saint » Pierre-Simon, dit Képhas, premier pape, qui a renié son maître, par trois fois, la nuit de l'arrestation, ne la vaut pas, non plus que les disciples dont Saint-Justin déclare que « lorsqu'il fut crucifié (le Christ), tous l'abandonnèrent et le renièrent ( L, 12). »

[4] C'est en faisant état de toutes ces fraudes, qu'il n'a pas vues, puisqu'il les tient comme documents sincères, que Renan, qui place la guerre d'Arétas à sa vraie date, - impossible de ruser avec la Chronologie de l'Histoire, -la fait éclater six ans après la mort de Jean.

Il y a d'ailleurs tant de faux, mathématiquement prouvés, dans la table évangélique que l'Église elle-même y trébuche à chaque pas. Que l'Église réponde à cette constatation, qui touche à notre sujet.


Notes de la section 40

[1] L'impératrice Eudoxie était la fille d'un général, Bauto, venu des bords de la Seine, du pays Franc. En l'an 400, est-on encore Gaulois ? Est-on Franc ? Elle fut mariée à l'empereur Arcadius, en 395. Elle avait déjà tout le charme, tout l'esprit, toute l'élégance, toute la grâce du génie français. Elle en avait aussi la claire raison, l'équilibre. C'est dire que, jetée dans ce milieu byzantin surchauffé par les fanatismes religieux, « faute au Iôannès », comme disait Julien, - assez sceptique aux « fables judaïques » , ainsi qu'à leur métaphysique en baudruche et à leur théologie de déments, elle fut immédiatement en horreur à l'Église, déjà puissante, dont les hommes, répandus, pareils, dans leurs robes noires, à des nuées de chauves-souris, à travers l' Empire, payaient d'audace, fomentaient des troubles, parlaient presque en maîtres, - tout comme les socialistes et communistes dans les sociétés démocratiques d'aujourd'hui, - qu'ils tueront. Eudoxie, particulièrement malmenée par le kanaïte Chrysostome, salie et diffamée à l'envi par d'autres le fit exiler par deux fois et chasser du Palais patriarcal, et de Sainte-Sophie, définitivement, en 403. Mais la nuit même où Chrysostome quitta Constantinople, Sainte-Sophie était la proie des flammes ; le feu se communiquait à une partie de la ville et au Sénat, qui périt avec toutes ses oeuvres d'art et ses manuscrits. Chance heureuse ! Tout ce qui démontrait la fourberie purement humaine du christianisme est détruit. La flèche du Parthe qui assassina Julien fut, cette fois, la torche incendiaire. Après les hommes, les oeuvres. Quant à Eudoxie, elle mourut un an après, en 404. De quoi ? Nul ne le sait.

[2] Mais c'est là une question qui déborde le cadre de cette étude. J'en apporterai la discussion, au sujet des Évangiles, (manuscrits et composition) et nous reparlerons de cette plaisanterie du Sinaïticus découvert dans le couvent de Sainte-Catherine, au pied du Sinaï, en 1859, le 4 février, par Tischendorf, et du Vaticanus, entré au Vatican, le diable sait quand, mais ne nous le dit pas, et Dieu l'ignore. Moïse ayant reçu la Thora juive au sommet du Sinaï, c'est bien le moins que les Chrétiens trouvent la nouvelle alliance au pied du même mont. Il n'y a pas de couvent sur sa cime. Quant au Vaticanus, son frère jumeau, - le même scribe l'a écrit qui a écrit le Sinaïticus, - Il met le Palais de Saint-Pierre à la même hauteur que le Sinaï. Le pape égale Moïse.

Ces deux manuscrits, du IV° siècle, portent la fraude sur Philippe, époux d'Hérodiade, qui fut, on l'a vu, la femme de Lysanias et la belle-mère de Philippe, - et que le Codex Borgianus, au VI° siècle, deux cents ans plus tard, ne connaît pas encore, ou dont il n'a pas voulu faire état, s'il la connaît.

[3] Dans son Histoire des Ariens. Cet Athanase ne répugnait pas aux troubles et aux désordres. C'est un de ces vrais «  christiens » qui ne rêvaient que d'abattre l'Empire romain. Les Juifs ne pouvaient plus, du moins par la force. Mais les Barbares sont aux portes. Sur les ruines politiques, et autres, l'Église, avec le réseau de ses communautés partout, aidera, en les dominant, les barbares à se fixer.

[4] Elles s'en vantent dès le temps de Caligula, dans une lettre d'Agrippa à cet empereur, rapportée par l'auteur, que l'on dit être Flavius Josèphe, de « l'ambassade de Philon ,vers l'empereur Caïus. » - « Jérusalem n'est pas seulement la capitale de la Judée : elle l'est aussi de plusieurs, autres pays à cause de tant de colonies dont elle les a peuplées, dans l'Égypte, la Phénicie, la Syrie, la Pamphilie, la Cilicie, plusieurs autres parties de l'Asie, jusque dans la Bithynie et bien avant dans le Pont. En Europe, la Thessalie, le Béotie, la Macédoine, l'Étolie, Athènes, Argos, Corinthe, avec la plus grande partie du Péloponèse, et même des îles telles que l'Eubée, Chypre et Candie... Les pays au-delà de l'Euphrate où, exceptée une partie de la province de Babylone, et quelques autres gouvernements, toutes les villes assises en des contrées fertiles sont habitées par des Juifs... répandus dans tous les endroits du monde où votre gloire éclata ».

Si Flavius Josèphe a écrit ce morceau, c'est qu'un scribe lui tient la plume, et un scribe « christien », élève de Papias, - car il connaît son Apocalypse, l'Évangile premier. Il se souvient du septième ange qui « pose son pied droit sur la mer, le gauche sur la terre », et qui, en sonnant de la trompette, provoque de grandes voix dans le ciel, qui disent : « L'empire du monde appartient désormais à notre Seigneur (Dieu, Iahvé) et à son Christ, et il règnera au cycle des cycles (pendant tous les AÉôns) ». L'Espérance d'Israêl se réalise (Apoc., X, 5, XI, 157).

[5] Toutefois, il devait y en avoir qui voyaient clair, d'abord et ce qui le prouve, parce que tout le judaïsme n'est pas passé au christianisme, et  ensuite , parce que dans des ouvrages, comme l'Anticelse, d'un faux Origène qui écrit au IV° siècle, après l'invention de Jésus-Christ, on éprouve encore le besoin de rendre hommage à la vérité historique, sous forme d'une hypothèse possible. « En accordant que le Fils de Dieu, - le faussaire veut parier de Jésus-Christ, - soit un esprit de Dieu envoyé par Dieu dans un corps humain (Celse : le Discours vrai, Liv. III, 82)... » Voilà l'aveu. Suit tout un morceau sur le phénomène : l'envoi de l'esprit dans un corps d'homme, et des allusions à la doctrine sur deux Fils de Dieu l'un le Logos, et l'autre le Christ-chair, c'est moi qui ajoute pour expliquer), qui sont incompréhensibles si l'on ne connaît pas les inventions métaphysiques de Cérinthe et des Gnostiques. Tout le passage, - soyez sûrs que le Scribe ecclésiastique qui a l'air de citer l'ouvrage de Celse, l'a contrefait dans la forme pour lui enlever de sa force, - suffirait à prouver comment on a fabriqué Jésus-Christ, avec le Logos, le Verbe, l'AÉôn, le Dieu Jésus, et le Christ crucifié par Ponce-Pilate.

[6] Luc, III, 15, Luc, IX, 7, Matthieu, XIV, 1-2, Marc, VI, 14-15. Voir le chapitre : Jean n'est-il pas le Christ, et les ambassades inventées pour détruire la certitude qu'il l'est, et où Jean qui a baptisé Jésus, qui a entendu la voix du ciel, fait demander par ses disciples à Jésus s'il est le Christ. Il a tout oublié, même qu'il a joué, enfant, avec son cousin.

Et je rappelle ce que j'ai dit à propos de l'Anti-Celse.


Notes de la section 39

[1] Acta de Theodoret, citation de P. Allard, tome III, p. 77.

[2] Théod., Hist. eccl., III, 2.

[3] Ammien Marcellin, Histoire, XXIII, 1.

[4] Ammien Marcellin, XXV, 3; Libanius, Zosime, III, Zonare, XIII.

[5] Philopatris, a été longtemps attribué à Lucien de Samosate, l'auteur de Pérégrinus. Mais les allusions à la Guerre des Perses et à Julien l'Apostat ont forcé les critiques à le remettre à sa vraie date. Au surplus, le dialogue est si incohérent, si plein de coq-à-l'âne, qu'on peut être certain qu'il a été bouleversé de fond en comble. 0n y sent que l'auteur y donnait des renseignements historiques précieux sur les origines véritables du christianisme. Comme Apulée, dans l'Ane d'or, il fait des allusions transparentes à l'Apocalypse, qu'il semble considérer, au IV° siècle, - et les Évangiles sont faits, - comme le véritable livre des chrétiens. Il raille le « un en trois et le trois en un », le Père, le Fils et le Saint-Esprit, le galiléen « ravi » jusqu'au troisième ciel, qui nous a renouvelés par l'eau et nous a rachetés du séjour des Impies. » On voit que cet auteur, au IV° siècle, considère toujours le Iôannès comme le Christ historique. Il fait des allusions à Moïse (le Bègue) et aux tables du témoignage ; il cite le mot des Actes, à propos des Athéniens visités par Saint-Paul :  « Au dieu Inconnu ! ». On assiste à un début d'initiation dans une pièce à voûte dorée, - quelque ekklesia. Tandis que les gens se réjouissent des succès espérés de l'Empereur, les chrétiens, « comme des gens sûrs de leur fait,... disent que ce monde va changer de place ( toujours l'Apocalypse)... et que nos armées vont être vaincues par les ennemis. »  On les blâme, « gens aux desseins pervers », aux « propos injurieux », et aux imprécations contre leur patrie. »

L'ensemble est d'une forme telle qu'on peut y suivre toutes les traces des sophistications que le texte a subies - suppressions, interpolations qui coupent les idées, plaisanteries de mauvais goût remplaçant des renseignements disparus, succession de scènes sans lien ou mal liées, - bref, toutes les marques qui prouvent que ce Dialogue, dans son texte original, a gêné l'Église, car on y trouvait la preuve que son histoire du christianisme est la falsification de l'Histoire vraie. Une fois de plus on constate que toutes les oeuvres qui parlent du christianisme ont été ou supprimées ou fraudées.

[6] Ceci dans le Selon-Matthieu, XVI, 4, en réponse aux Pharisiens et aux Saducéens qui lui demandent de leur faire un signe ou miracle, - le mot grec est : sêmeion, que nous connaissons. Il aurait pu ajouter, après Jonas on Iôannès : ressuscité.

Revoir chapitre Ier : JEAN-BAPTISTE A-T-IL, ÉTÉ LE CHRIST ? le paragraphe final.


Notes de la section 38

[1] Une deuxième fois. Hérode Antipas, et cette fois-ci directement à l'instigation d'Hérodiade, - la première fois, on n'en sait rien, - fera le voyage de Rome, sous Caligula, pour obtenir le titre de roi, que Caligula avait donné à Hérode Agrippa, propre frère d'Hérodiade, en lui attribuant les tétrarchies de Philippe et de Lysanlas.

Je signale enfin, sans en tirer de conclusions, qu'il est aussi un autre fils d' Hérode-leGrand, qui a épousé sa belle-soeur, la femme de son frère ; c'est Archélaüs, qui fut pendant quinze ans ethnarquc de Judée, puis déposé ; après quoi, la Judée devint province romaine. Archélaüs, qu'Hérode-le-Grand avait eu de Malthacé, épousa, en effet, la Cappadocienne Glaphyra, veuve d' Alexander, et fille d' Hérode-le-Grand par une première Marianne (car Hérode-le-Grand eut deux femmes nommées Marianne). Entre Alexander et Archélaüs cette Glaphyra fut la femme du roi de Mauritanie Juba, qui mourut aussi.

Dans Flavius Josèphe, Archélaüs, après sa déposition, est exilé en Gaule, à Vienne. Hérode Antipas, exilé aussi et dépossédé de sa tétrarchie, fut envoyé à Lyon, en Gaule, d'après les Antiquités (liv. XVIII, chap. ix, 788 in fine) ; Il s'enfuit en Espigne où il mourut, d'après Guerre des Juifs (liv. II, eh. xvii, 163).

[2] Antonin le Martyr, vrs 570, c'est-à-dire à une époque oû il n'y a plus de « martyrs ». même au sens chrétien, rapporte qu'une basilique avait été édifiée à Machéron-Sichem-Naplouse, près du puits de la Samaritaine, et qu'elle avait été dédiée à Joannès-Baptiste. Je n'ai qu'une confiance mineure dans ces constructions de basiliques, en général, et tout particulièrement, lorsqu'il s'agit d'une basilique édifiée en Samarie, à la fin du VI° siècle. A partir des Croisades, je n'y contredis pas.

A cette époque, le Christianisme n'est plus en Judée. Il n'y sera jamais plus que par la violence. Les Juifs qui n'ont pas donné dans la mystification chrétienne et qui habitent alors la Palestine ne se soucient guère d'élever des basiliques. Le christianisme est passé en Occident où il ne pouvait réussir qu'auprès de peuples tombés en décadence ou de barbares, - tous incapables de ne pas se laisser prendre à la mystification ecclésiastique.

Ce que rapporte Antonin le Martyr, si ce qu'on lui fait dire est authentique, et j'en doute, n'a pour dessein que de parer le coup de la découverte du « mort » que les Juifs-christiens adorent comme un dieu, par quoi le Iôannès s'identifie au Christ. Les ragots d'Antonin sont de la même main que les fraudes et faux perpétrés par l' Église dans les oeuvres de Julien. Inventions rétroactives. Mais la fraude nous permet de juger Renan et son Machéro ; car elle est construite sur un fait certain : c'est que le Machéron de Jean-Baptiste est le Machéron de Samarie.

[3] C'est à Renan, au flair si caractéristique, que l'on doit déjà la trouvaille du rocher à pic, qui est au-dessous de l' Église des Maronites, comme mont de la Précipitation à Nazareth, quand ses compatriotes veulent jeter Jésus-Christ dans l'abîme, « du haut de la montagne où leur ville était bâtie. »

Et cette bataille entre les troupes d'Arétas (Renan dit : Hareth) et celles d'Hérode Antipas, - vous vous rappelez, - causée justement par la répudiation de la femme d'Hérode fille d'Arétas, et prétextée par des incidents de frontière ? Eh ! bien, Renan nous apprend qu'elle eut lieu six ans après la mort de Jean. Arétas est un monsieur pour qui la vengeance est un plat qui se mange froid, glacé. Ah ! on est bien renseigné quand on lit Renan ! C'est pour son flair, son sens critique sans doute que les gouvernements de la République laïque, démocratique et obligatoire lui ont confié des missions archéologiques en Phénicie, comme ils donnent à des sous-Renan des chaires officielles de professeurs d'histoire du christianisme dans les Universités.


Notes de la section 37

[1] J'ai montré tout ceci dans l'Énigme de Jésus-Christ, Tome I, au chapitre 1er.

[2] En-réalité Antipas et Philippe n'étaient que demi-frères, frères consanguins, frères de père.

[3] Les Évangiles, bien entendu, ne précisent pas le lieu du festin. Mais il ne peut être que là. Je suis en désaccord sur ce point, comme sur tant d'autres, avec les savants, exégètes et critiques, qui, tous, Renan en tête, situent le festin à Machéro, Machéron, Machoerous, forteresse de guerre à la frontière de l'Arabie. J'en discute plus loin, documents du dossier en mains. Le lecteur nous départagera.

[4] Les Évangiles ne disent pas où. Ils sont prudents. Bien qu'ils aient fait ressusciter le Christ, nous verrons plus loin que ce tombeau, qui est celui du crucifié de Ponte-Pilate, sous le pseudonyme apocalyptique de Jean, se trouvait en Samarie. Rufin (11, 29), Théodoret (111, 3), Plillostorge (VII, 4), saint Jérôme Tome 1, p. 899 de Migne), tous écrivains d'Église, la Chronique d'Alexandrie (Migne, Patr., XCII, p. 295) sont d'accord que Jean fut enterré en territoire samaritain, et, cette étude le prouvera, à Machéron des montagnes d'Éphraïm, dont parle Esaïe, non loin des lieux où Jean-Baptiste et Jésus-Christ baptisent, dans les Évangiles (à Haggan-Aïn, source du Jardin, non loin de l'actuelle Djenin, contraction de Djenane-Aïn, qui a le même sens en arabe).

C'est pour donner le change sur ce Machéron, que dans Flavius-Josèphe, on invente un Machéron juif à la frontière d'Arabie, qui intervient à l'occasion de la guerre de Vespasien, et que tous les exégètes et critiques déclarent que, dans la nuit tragique de la décapitation de Jean-Baptiste, Hérode-Antipas et Jean, se trouvaient dans ce Machéron, frontière d'Arabie. je n'esquive pas la discussion sur ce point important ; on la lira plus loin.

Le Nouveau Larousse Illustré, direction Claude Augé, termine les quelques lignes qu'il consacre à Jean le Baptiste, -- distinct du Christ, bien entendu,- par ces précisions :

 « Les disciples de Jean recueillirent bon corps et le déposèrent à Sébaste, l'ancienne Samarie dans le tombeau oû reposaient les Prophètes Ëlisée et Abdias. Tel est le récit de l'Évangile. »

Duquel, Évangile ? J'en connais quatre, qui sont canoniques. Aucun ne donne le nom du lieu où fut transporté le corps. Le Nouveau Larousse illustré, direction Claude Augé, « étoffe » singulièrement ses sources d'information. L'auteur de l'article, qui doit être d'Eglise - ce qui juge la valeur de la documentation de ce dictionnaire sur l'histoire du christianisme, -rend tout de même hommage à la vérité. S'il avait parlé de Julien déterrant à Sébaste, dans les tombeaux des prophètes, le cadavre du « mort » que les Juifs adorent comme un dieu, il aurait identifié loyalement le Iôannès au Christ. Le Larousse confond les Évangiles avec saint Jérôme.

[5] Je me place, ici, sur le terrain du faux où l'on me mène, bien entendu, et qui fait de Machéron, frontière d'Arabie, le lieu où Jean est en prison.

[6] Antiquités judaïques ou Histoire des juifs, liv. XVIII, ch. VII.

[7] Certains manuscrits, dont le T (Codex Borgianus), texte alexandrin, donné comme du VI° siècle, porte : « A cause d'Hérodias, femme de... son frère. » Il omet Philippe. Il ne dit pas de quel frère. Il sait qu' Hérodiade n'était pas la femme de l'Hérode Philippe, mais de l'Hérode Lysanias. Au vil siècle, on n'avait pas encore fait jouer la fraude qui résulte de l'attribution d'Hérodiade comme femme à Philippe, et dont nous parlerons. On n'avait pas non plus substitué Philippe à Lysanias, son frère.

Il est bon de savoir que jamais Flavius Josèphe ne désigne le Tétrarque de l'Abilène, par son prénom Lysanias, que nous ne connaissons que par le Selon-Luc (III, 1). Flavius Josèphe dit du Tétrarque de l'Abilène qu'il était fils d'Hérode par Mariamne, fille du grand sacrificateur Simon. Du moins, il le dit actuellement. Mais ne le lui a-t-on pas fait dire ? Le disait-il quand il a écrit ? Hérode-le-Grand eut neuf femmes, dont, entre autres, et à part Mariamne ci-dessus, une Cléopâtre, de Jérusalem, (font il eut deux fils : l'Hérode Philippe, tétrarque de Traconite, Bathanée, etc., et un autre Hérode, sur lequel règne le silence le plus complet. J'ai le soupçon que cet Hérode est le Lysanias évangélique, tétrarque de l'Abilène, qui eut pour mère Cléopâtre, et à qui Flavius Josèphe donne aujourd'hui pour mère, Mariamne. Il était le frère et non le demi-frère de Philippe. Sur ce point, l'Évangile confirme.

Je montrerai, quand je tirerai au clair les questions relatives à la parenté du Christ, que sa grand'mère, la mère de Marie, est justement cette Cléopâtre, qu'Hérode-le-Grand épousa en secondes noces, après la mort d'Héli, son premier mari, père de Marie. Les Actes des Apôtres (XIII, 1) citent un Ménahem, « prophète et docteur », comme Barnabas, Lucius, Saül. C'est le nom du dernier des fils de Joseph et de Marie, le Josès-Nathanaël des Évangiles, son neveu. Le Ménahem des Actes avait été élevé avec le tétrarque Hérode ; Il était son frère de lait. Ce Ménahem, prophète et docteur, disciple du Christ, pour avoir sucé le même lait qu'un Hérode, a la même mère, femme d'Hérode-le-Grand  et cette mère ne peut être qu'une parente du Christ. C'est Cléopâtre, mère, de Marie. On ne peut pas comprendre qu'un disciple du Christ, Ménahem, en l'espèce, prophète et docteur, un gros personnage par conséquent, ait pu être élevé avec un Hérode, tétrarque, tel qu'Antipas ou Archélaüs, les deux seuls autres fils d'Hérode-le-Grand, qui furent tétrarques, et ennemis acharnés du Christ. Il n'avait pas la même mère qu'eux. Sa mère ne peut être que celle d'Hérode et Philippe, tous deux fils de Cléopâtre et d'Hérode-le-Grand. Ménahem est fils de Cléopâtre et d'Héli. Il est le frère cadet de Marie. Rien d'étonnant qu'il soit docteur, prophète, disciple et apôtre du Christ. Si le dernier fils de Joseph et Marie porte son nom, c'est même qu'il en est le parrain. Cléopâtre, veuve d'Héli, l'apporta, encore au berceau, à Hérode-le-Grand, second mari, à qui elle donna deux autres fils : Hérode, sans autre désignation, et Philippe. Pour avoir été élevé avec l'un des deux, Il faut que ce soit avec le premier, qui doit le suivre, comme âge, à un an près. Si cet Hérode, frère de Philippe, a été tétrarque, c'est l'Hérode Lysanias, qui n'est donc pas fils de Mariamne. On a touché, sur ce point, le texte de Flavius Josèphe. Hérode-Lysanias et Hérode-Philippe sont les frères utérins de Marie, les oncles maternels du Christ, dont la carrière justement semble s'être déroulée avec une certaine sécurité, tant qu'elle ne sort pas de la Bathanée, la Gaulanitide, l'Iturée, l'Abilène. Bathanée, Iturée, Gaulanitide, Abilène sont des régions qui cernent au nord et à l'est le lac de Génésareth, terres d'élection du Christ pour sa propagande. Tout s'explique.

[8] Le récit relatif à Arétas, repris après le morceau sur Jean-Baptiste, finit d'ailleurs en queue de poisson. Il a été violemment sophistiqué. Tel quel, il nous apprend que Vitellius, sur l'ordre de Tibère, part en guerre contre Arétas, avec deux légions et de la cavalerie et d'autres troupes indigènes. Il arrive à Ptolémaïde. Là, les Juifs le supplient de ne point traverser la Judée, « parce que les légions romaines portaient dans leurs drapeaux des figures contraires à notre religion. » Les légions gauloises : un porc sauvage, un sanglier. Dirait-on pas que les troupes romaines, enseignes déployées, n'ont jamais foulé la Judée ! Vitellius fait passer son armée par le grand Champ. Il perd trois jours à Jérusalem. Puis, ayant reçu la nouvelle de la mort de Tibère et de l'avènement de Caligula, il ne poursuit pas son expédition -, il rappelle ses troupes et les envoie dans leurs quartiers d'hiver.

Ainsi, guerre d'Arétas et d'Hérode et défaite d'Hérode, en 787-788. Ordre de Tibère à Vitellius de        venger cet échec. Et Vitellius n'est en marche qu'en 790, au moment de la mort de Tibère. Il lui a fallu deux ans pour se décider à commencer d'exécuter les ordres foudroyants de Tibère, et qu'il néglige absolument ensuite. Et plus jamais ni Vitellius, ni tout autre ne portera la guerre contre Arétas. Si ce récit est vrai dans le fond, il est sûr qu'on l'a sophistiqué en ce qui concerne la chronologie.

Arétas d'ailleurs, apprenant que Vitellius marchait contre lui, consulte des devins qui « l'assurent que jamais Vitellius n'arriverait à Petra, parce ou l'auteur de Cette guerre, ou l'exécuteur de ses ordres, ou celui que

L'on voulait attaquer, mourrait auparavant. » Moyen élégant d'avouer que ce récit est une invention.

[9] Dirait-on pas que Jean a inventé le baptême, comme si en tous temps et en tous pays les ablutions n'étaient pas les signes extérieurs de la purification de l'Ame ! Avant d'être initié aux mystères d'Isis, Apulée passe par ces ablutions ordonnées (Métam., liv. II). Il en était de même dans le culte d'Osiris (Plutarque, De Iside et Ostride)

[10] Rien qu'au point de vue des faits matériels.

 Au point de vue « tendance », il est tout aussi remarquable. Il présente Jean, comme un personnage dont le portrait ressemble comme une réplique, comme un frère, à celui de Jésus dans le célèbre faux, passage unique sur Jésus, dans tout Flavius Josèphe, qui se lit dons les Antiquités judaïques (XVIII, IV, 772). J'en ai fait justice dans l'Énigme de Jésus-Christ. Jésus est un « sage », Jean, homme de grande piété ; il pousse, les Juifs à embrasser la vertu. Il baptise, - comme Jésus dans les Évangiles. Les foules le suivent, comme Jésus. Ce n'est pas de lui, de son nom, pas plus que de celui de Jésus, que vient le nom de chrétien. Tout de même, il y a des chrétiens de saint Jean, comme de Jésus, qui ont persévéré, malgré les persécutions dont l'Église les a frappés. Jésus meurt sur la croix. Jean, dans le passage que nous examinons, n'est encore qu'en prison. Son tour viendra de mourir. Mais, attention ! Jean est en prison. Pourquoi ? Par mesure préventive, de peur qu'il ne fomente quelque trouble, quelque sédition. Oui, cet homme pieux, juste, qui ne prêche que la vertu, il est inquiétant. Il exhorte les Juifs à la morale, au bien, tout comme le Christ, mais sa doctrine, comme celle du Christ, produit sur les foules l'effet d'une excitation à l'émeute, à la révolte : elles sont toujours prêtes, après avoir entendu sa parole, à entreprendre tout ce qu'il ordonnerait, trouble, sédition, émeute, révolte. Et vous me direz que le scribe, dans ce tissu de contradictions, ignore que Jean est le Christ lui-même, dont il ne peut s'empêcher d'évoquer la vraie figure !

[11] « Philippe, frère d'Hérode, mourut en ce même temps, - en la vingtième année du règne de Tibère, et après avoir joui durant trente-sept ans des tétrarchies de la Traconite, de la Gaulanitide et de la Bathanée. »

Auguste est mort en août 767 de Rome, date à laquelle Tibère lui a succédé. La vingtième année d son règne est bien 787. Hérode Philippe est devenu tétrarque à la mort de son frère Hérode-le-Grand, soit en 750. Trente-sept ans comme tétrarque nous mènent bien à 787.

[12] Ceci, pour montrer ce que vaut l'exégèse de certains critiques. M. Paul Stapfer, qui fut doyen de la Faculté de théologie protestante de Paris, le meilleur des hommes an demeurant, - je l'ai connu, - qui a écrit des ouvrages remarqués et suivis sur le christianisme, qui a traduit le Nouveau Testament, etc., soutient dans son ouvrage, « la Palestine au temps de Jésus-Christ », qu'Antipas a rencontré Hérodiade à Rome même, chez un Hérode Philippe dont elle était la femme ; que, de Rome, il l'a ramenée en Galilée avec sa fille Salomé, et qu'il lui a offert le mariage, à Rome, pour l'épouser au retour en Galilée. Où M. Paul Stapfer a-t-il trouvé ces fantaisies ? Question sans réponse. Il a sans doute lu, dans Flavius Josèphe, que l'Hérode Philippe a été élevé à Rome. Oui. Il y a fait son éducation ; il n'est pas le seul des fils d' Hérode-le-Grand à qui cet honneur ait été fait. C'est sur ce trait que, peut-être, M. Paul Stapfer a laissé vagabonder son imagination.

Quant à l'Église, - elle n'en est pas à une fraude de plus ou de moins, afin de brouiller les idées sur l'unique Philippe connu, tétrarque de Traconite, elle invente un quatrième Hérode, frère d'Antipas, de Lysanias et de Philippe susdits, qui serait un Hérode prénommé aussi Philippe. tétrarque de l'Iturée, dont il n'y a aucune trace, nulle part.

[13] Je ne puis qu'en prendre acte et l'indiquer ici. Je dirai plus tard ce que fut cette trahison de quelques réfugiés qui, ayant été chassés de la tétrarchie de Philippe, avaient pris parti dans les troupes d'Hérode, ainsi que cette bataille aux environs de Gamala, et je montrerai quel rôle y joua le Christ. Je crois pouvoir dire d'ores et déjà, qu'elle est devenue, dans les Évangiles, le miracle du Possédé de Gérasa, le nommé Légion, - « car nous sommes plusieurs », dit-il, - que Jésus-Christ délivre d'un Esprit impur. Le démon ou les démons chassés, - les réfugiés traîtres, - entrèrent dans des pourceaux (qui paissaient sur la montagne), dont le troupeau fut précipité dans la mer de Génésareth.


Notes de la section 36

[1] Voici à propos de ces falsifications prétendues.

- Celse a dit : les chrétiens disent communément : « N'examine pas crois plutôt » ; - et : « ta foi te sauvera », et encore « la sagesse de cette vie est un mal et la folie un bien ».

N'est-ce pas un raccourci saisissant de la doctrine paulinienne, sur le salut par la foi, sur la folie de la Croix ? Qu'on feuillette les Epîtres de saint Paul (Romains, 1, 16-17 ; III, 21 à IV, 21 ; X, 8-11 ; Hébreux, X, 33 ; XI,1 à 40 ; I Corinthiens, I, 18, 26, 27 , II, 6, 7, 13, etc., etc.). Impossible de prétendre, comme le pseudo-0rigène, que Celse a falsifié saint Paul.

Non. Ce que le scribe appelle, chez Celse, une falsification, il ne l'a pas reproduit ; car c'était une vérité sur laquelle mieux a valu faire le silence. Celse disait que saint Paul n'avait jamais existé au Ier siècle, qu'on l'a inventé au second. Charlatan ! charlatannerie ! Celse a falsifié l'imposture ecclésiastique. Il rétablissait la vérité.

[2] Le Juge de Bithynie ! Comment n'y pas reconnaître Celse, à qui, une première fois, le Pseudo-Origène a répondu en greffier, il l'avoue. Comme tout s'explique !

Que l'Eglise ne nous a-t-elle conservé les Anti-celse d'Apollinaire, de Méthodius, d'Eusèbe, de Philostorge !

[3]Quelques aperçus montrent que, dans l'Anti-celse, le Pseudo-Origène avait négligé certains points importants, vérités historiques que dévoilait Celse, préteur de Bithynie. Le nom de circoncision du Christ, par exemple, puisque Lactance, sans reproduire le nom, réplique : « Si Jésus existait au ciel, avant de naître, - le voilà bien, le Jésus de Cérinthe ! - comment s'appelait-il ? (Au ciel ?) Il s'est appelé, parmi les hommes Jésus. Car Christ n'est pas un nom propre, c'est celui de sa puissance et de sa royauté, et c'est ainsi que les  Juifs désignent leurs rois. A ce sujet, relevons l'ignorance de ceux qui en changeant une lettre, ont l'habitude de l'appeler Chrêstos. C'est Christos qu'il faut dire, Oint, traduction du mot hébreu Messiah (De la vraie Sagesse, IV, vii). »

Oui. Sur Chrêstos = Christos, Voir L'ÉNIGME DE JÉSUS-CHRIST. « Christ est le signe de sa royauté. » Oui, encore, mais pas au sens de Lactance. Au sens de Nathanaël (Selon-Jean, I, 49) : « Tu es le Fils de Dieu (Bar-Abbas), le roi d'Israël ! » et de Cléopas : « Nous espérions que c'est lui qui délivrerait Israël » (Selon-Luc, XXIV, 21).

On retrouve ici ce parti-pris de tromper sur les deux éléments avec lesquels on a composé Jésus-Christ : attribuer à l'homme le nom de Jésus, pour ne pas avouer qu'il est celui de l'AEon cérinthien, sur la terre comme au ciel. Et l'observation sur Chrêstos et Christos, qui rappelle à trois siècles et demi de distance les changes de Justin !

Comme tout est artificiel et fabriqué !

[4] Les oeuvres de Lactance sont d'une époque où le quatrième évangile a été attribué à Jean, puisqu'il donne Jean comme l'auteur de cet Évangile.

Au temps de Constantin où aurait vécu (?) Lactance, tout le monde chrétien est de la secte d'Arius. Constantin n'a professé et défendu que l'arianisme. Eusèbe, Lactance, de même. Aujourd'hui Constantin, Eusèbe, Lactance font figure de catholiques romain. Ils ont été « annexés » à l'orthodoxie victorieuse.


Notes de la section 35

[1] Ce qui est sûr, c'est que ce Celsus, et l'Église a fondé sur ce fait la confusion qu'elle a créée entre les Celse, avait écrit un livre contre la magie et les magiciens, où il devait parler du Christ juif, à cause de la Colombe, notamment, et autres tours de prestidigitation. Voir § Mahomet et le Koran, chap. V sur les Nativités. L'Église n'a pas cru devoir nous conserver cet ouvrage. Le Nouveau Dictionnaire Larousse illustré (direction Claude Augé) adopte sur ce Celse, dont il fait un philosophe platonicien, - il va même plus loin que le scribe Origène, vrai ou faux, qui sait que le Celse du II° siècle est épicurien, et le dit, - les impostures ecclésiastiques. Quant au troisième Celse, - le véritable auteur du Discours de Vérité, qui vécut au IV° siècle, et dont nous allons parler, inutile de dire qu'il n'a pas trouvé place dans le Dictionnaire Larousse. Les forces liguées pour la perpétuité du mensonge, conscientes ou inconscientes, de bonne ou de mauvaise foi, sont incommensurables.

[2] Puisque le Dictionnaire Larousse l'ignore, Indiquons-lui, pour correction, dans une prochaine édition, nos sources : l° L'historien Ammien Marcellin ; 2° les Lettres de Libanus (n° 648 notamment) ; 3° l'ouvrage de M. Paul Allard, sur Julien, qui n'est pas suspect d'hétérodoxie (tome 1er,p. 327 notamment).

[3] Sur ce point, d'une importance primordiale, pour la reconstitution de l'Histoire du Christianisme, j'ai encore le regret d'être en désaccord avec d'illustres érudits Renan, Pélagaud, Aubé, Harnack, Grats, Hudenbach, Volkmar, etc., et le dernier venu Louis Rougier. J'en suis navré. Keim, Hein, Neumann, Kœtschau sont d'avis que l'auteur du Discours de Vérité n'est pas le Celse, épicurien, ami de Lucien, du II° siècle. Mais ils ne vont pas jusqu'à retrouver le vrai Celse.

 

[4] Je m'étendrai sur ce point, au titre : La décapitation de Jean-Baptiste, Toute chose en son temps. Toutefois, je ne puis pas ne pas signaler ici, comme une des plus convaincantes preuves de détail que l'Anti-celse n'est pas une réfutation du Celse épicurien du II° siècle, mais du Celse, ami de Julien, au IV°,une allusion directe à l'événement, que les auteurs chrétiens appellent : Profanation des reliques (des restes) de Jean. Le réfutateur de Celse, oubliant qu'il écrit censément au III°, siècle, contre un auteur du II°,déclare : « Croyez que celui qui je vous parle est vraiment le Fils de Dieu, encore qu'il ait été lié honteusement et soumis au supplice le plus infamant (sous Ponce-Pilate) et encore que TOUT RÉCEMMENT il ait été traite avec la dernière ignominie ». Voir Louis Rougier, Celse, p. 393, Restauration du Discours vrai, IV, 67.

Rien que ce bout de phrase date l'Anti-celse, après 362. Si le trait n'est pas le rappel de la profanation des reliques du « mort » que les Juifs adorent comme un dieu, à quoi l'appliquer ? Je cherche, en dehors de la Crucifixion, quel fait de l'histoire, même ecclésiastique, autre que la profanation des reste du Christ, motive l'allégation de l'Anti-celse. Quand, au II° siècle, le Christ a-t-il été traité, dans sa personne physique, avec la dernière ignominie ? Aux II° et même III° siècles ? Dans quelles circonstances ? J'attends des érudits qui attribuent l'Anti-celse à Origène et font du Celse qu'il réfute le Celse, épicurien, ami de Lucien, au II° siècle, qu'ils apportent une réponse autre que puérile, à cette question.

Il est un autre cas, une autre allusion directe à Julien, qui prouve, par un trait de détail encore, que l'Anti-celse n'est pas d'Origène, au III° siècle. C'est quand il y est dit que « les divinités n'ont besoin ni du sang ni de la graisse brûlée des victimes », genre d'exercice auquel, d'après l'Église, se serait livré Julien avec une intempérance rare.

[5] Celse, par Louis Rougier, p. 57. J'ai mis sous forme interrogative les deux phrases, qui sont des affirmations chez Louis rougier. Sauf quelques réserves: « si toutefois le Celse d'Origène est bien celui de Lucien », qu'Origène identifie, « par simple conjecture, à l'auteur du Discours de Vérité, Louis Rougier semble bien admettre que le Celse d'Origène est celui de Lucien. Il n'hésite même pas, - « rien n'est plus aisé », dit-il, - à dater l'ouvrage en l'an 178. Toute son argumentation, pp. 51 et 55, repose sur les allusions de l'ouvrage à la situation de l'empire, à la menace des Barbares, à la prescription des chrétiens. Mais ce sont là des arguments qui sont tout aussi vrais, plus même, du temps de Julien. Et nous montrerons par d'autres arguments plus précis, quant aux faits, qu'Origène n'aurait pas pu, au III° siècle, écrire une oeuvre que son allure date du IV° et plutôt de la fin, et dont certains détails nous poussent an commencement du V°. L'Anti-celse ne saurait avoir été composé pendant l'été de 178, contrairement à l'affirmation de Louis Rougier. Je déplorerais un tel aveuglement, chez un auteur dont j'admire la critique littéraire, - Je ne dis pas historique, - dont le Celse fait par ailleurs mon admiration, si je n'étais habitué à rencontrer chez les universitaires l'impossibilité de se dégager et de s'affranchir des préjugés traditionnels sur les origines du Christianisme. Louis Rougier qui relève deux « sommations » d'Origène à Celse, pour qu'il s'explique, ne s'aperçoit même pas de la pantalonnade que sont ces deux sommations à un homme qu'Origène a dit être mort depuis longtemps. Et J'en passe.

[6] C'est méconnaître étrangement la psychologie chrétienne, - et alors, pourquoi discuter sur le christianisme, - que de s'imaginer qu'un livre tel que le Discours de Vérité, s'il n'avait eu aucun retentissement, s'il était passé inaperçu, au point. qu'il n'en restât qu'un exemplaire obscur enfoui dans une bibliothèque qu'on avait hâte de brûler, des chrétiens insignes seraient allés le déterrer pour en faire faire une réfutation qui, même faussant les textes, les coupant, les présentant de façon tendancieuse devait pousser les curieux à rechercher l'original, et lui donner une grande vogue, en le produisant au grand jour des polémiques.

L'organisation qui a inventé l'index, contre les livres qu'elle n'a plus le pouvoir de détruire, aime mieux faire le silence, la conspiration du silence sur ces livres, à qui la critique et la discussion font une publicité que l'on redoute. Pour que l'Église ait cru devoir réfuter l'ouvrage de Celse, en attendant qu'elle le fasse disparaître quand elle l'a pu, et mettre la réfutation sous le nom d'Origène pour l'antidater de deux siècles, ou d'un siècle et demi, c'est que l'ouvrage a fait du bruit, c'est certain. Tout le prouve, et jusqu'au ton nonchalant, homélistique, patelin, que prend le réfutateur, pour nous en conter, avant d'entrer en matière : « Jésus calomnié garda le silence. Aujourd'hui où on l'attaque, il se défend simplement par la conduite et la vie de ses vrais disciples, ce qui est la manière de confondre ses accusateurs. » Oui, bien sûr. Mais alors pourquoi écrire huit livres pour en réfuter quatre, - et qui sont passés inaperçus, que l'ou déterre après soixante-dix ans de silence ? Nous sommes en pleine littérature apocryphe.

[7] Il jette ainsi dans le débat les livres de Celse, épicurien, du II° siècle , sur la magie. Tour d'Escolar. Le Celse que le scribe de l'Anti-celce essaie de réfuter est si peu épicurien, que, parmi les nombreux philosophes qu'il cite dans les extraits du Discours de vérité (sept dixièmes de l'ouvrage mot pour mot et neuf dixième, en substance), il ne nomme pas une seule fois Épicure.

[8] Plusieurs sectes, citées par Celse, ne pouvaient lui être connues, comme postérieures au II° siècle. Telle la secte des Marcelliniens, dont l'auteur fut au milieu du IV° siècle, un adversaire de l'arianisme. S'il a connu les carpocratiens, c'est de justesse ; leur secte date de la fin du II° siècle. D'ailleurs ce qu'il dit de la haine mutuelle de ces sectes n'est pas vrai au II°siècle, à peine au III°, mais surtout au IV°.

Il est des cas où ce Pseudo-Origène entre tout de même dans la vérité de l'histoire. Il faut bien que de temps à autre il se mette dans la peau d'un homme des II° et II° siècles. C'est notamment quand il dit que les affiliés chrétiens tiennent des réunions clandestines et illicites, pour enseigner et pratiquer leurs doctrines (Préf., 1). « Ils n'ont pas d'églises encore, et ceci est conforme au témoignage de Minutius Felix et de Tertullien qui déclarent que jusqu'aux premières années du III° siècle, les chrétiens n'eurent ni temples ni autels. Ils ont la synagogue. Origène, le vrai, dit (In Matt.. 28) que sous Maximin, mort en 235, plusieurs églises furent détruites ou brûlées. Elles venaient donc à peine de sortir de terre.

[9] Je m'en voudrais de ne pas citer ici Louis Rougier, parlant de Celse (p. 53). « Plus encore qu'un philosophe, Celse est un patriote... qu'inquiète la menace des Barbares suspendue sur l'empire comme une épée de Damoclès (oui, mais cela n'est vraiment vrai qu'aux IV° et V° siècles). Lucien, dilettante convaincu de l'incurable sottise humaine, s'en divertit à la façon d'un Voltaire, d'un Flaubert ou d'un France (Lucien a-t-il vu la menace des Barbares ? S'en divertit-il ? Je n'ai rien trouvé à cet égard dans Lucien. Et son ami Celse, l'épicurien, n'a pu s'émouvoir. Au II° siècle cette menace n'apparaît pas). Celse (il est bien du IV° siècle) a pour principale préoccupation le salut de l'État. Avec une sagacité sans égale, il pronostique la baisse du sentiment patriotique qu'entraînerait le triomphe du christianisme, et prophétise l'invasion des Barbares comme son issue naturelle : ce serait le naufrage de la civilisation. »

Comment, ayant écrit ces lignes, entre autres, Louis Rougier peut-il croire qu'un Celse aurait eu de pareilles appréhensions, au II° siècle ? Au IV°, Constantin, chef d'un empire que le christianisme mine déjà, ne les a pas, et donne an christianisme droit de cité. Il introduit l'ennemi dans la place. Celse, outre les raisons de vérité, n'est contre le christianisme que parce qu'il va ruiner la domination romaine. C'est là un point de vue qui n'est possible qu'au IV° siècle.

[10] Expression remarquable dont nous reparlerons ci-dessous : sungraphikôs agonisasthaï.

[11] Pour me résumer, je citerai la conclusion de Mr. B.Aubé, qui a écrit une étude critique sur Celse, et tenté une reconstitution du texte. Étude d'une critique pénétrante, aiguisée, qui, sur le terrain où il se place, - il croit au christianisme tel que les Évangiles le présentent, - n'a pas été dépassée, ni même atteinte. A ce point de vue, le Celse de Louis Rougier est un recul.

Voici sa conclusion qui juge la façon dont le Pseudo-Origène a traité l'ouvrage de Celse dans son texte (p. 249) : « Quelque idée qu'on ait de la portée de l'ouvrage de Celse, on ne saurait lui refuser ce qu'on accorde au plus médiocre écrivain, à savoir le mince talent de composer un livre, l'art d'ordonner ses idées, de leur donner de la suite et de la cohésion, sans lesquelles une oeuvre d'esprit ressemblerait aux rêves d'un malade ou aux hoquets d'un homme Ivre. »

Or. Celse a été l'un des esprits les plus cultivés de son temps auprès duquel le Pseudo-Origène aurait pu prendre des leçons utiles.


Notes de la section 34

[1] P. 66 de la traduction Amélineau.

[2] Je tiens enfin à faire observer que, dans la réplique du Pseudo-Origène (IV° siècle), ces expressions : l° Ce Juif, qui se mêle d'équivoquer..., 2° les Juifs (pourquoi pas les chrétiens ? distinguent bien deux personnes, etc., laissent suffisamment entendre, comme je l'ai toujours déclaré et comme tout le prouve que le christianisme, à l'époque de Julien, de Celse et de l'Anti-Celse n'est encore et surtout qu'affaire entre Juifs, -pour la controverse tout au moins. Et. j'ai l'impertinence de penser que le Juif de Celse est une invention du Pseudo-Origène, - discussion de famille, toujours. Celse a bien pu émettre certaines des vérités, - peu nombreuses, d'ailleurs, sur les faits historiques, que l'Anti-Celse prête au Juif, en noyant ces quelques vérités dans un océan d'impostures, mais jamais je ne croirai que Celse ait eu besoin d'un Juif pour dire ce qu'il savait et avait à dire.


Notes de la section 33

[1] Deux observations sur ce début. D'abord, d'où vient jésus ? C'est la première fois qu'il apparaît dans cet Évangile. Les autres, Matthieu et Luc tout au moins, 1'ont fait naître, grandir, et le Se1on-Marc, qui l'introduit aussi ex-abrupto, comme le Selon-Jean, le fait venir de quelque part, « de Nazareth, ville de Galilée. » Dans le Selon-Jean, Il vient on ne sait d'où. Il tombe du ciel, du sein de Dieu. Et on le comprend très bien quand on lit, dans Pistis Sophia, où nous allons rencontrer la Colombe, que Jésus vient « du premier Mystère, qui est le Père à la ressemblance de la Colombe. » Ensuite, comment Jean peut-il dire, de Jésus : « Je ne le connaissais pas ? » Et il le répètera trois lignes plus loin. Élisabeth, sa mère, est la cousine de Marie, mère de Jésus. Elisabeth enceinte de six mois, a reçu la visite de Marie. Leurs deux fils sont cousins. On aime à croire qu'ils ont joué ensemble, enfants, que leurs deux familles les ont réunis dans des fêtes et aux vacances. Du moins, en se plaçant sur le terrain des fraudes évangéliques. Mais si Jésus est le Dieu-Jésus inventé par les gnostiques au II° siècle, et Jean, le Christ de chair, crucifié au premier par Ponce-Pilate, alors tout s'explique, tout s'éclaire. « Je ne le connaissais pas ! » Comme c'est vrai ! Non, il ne le connaissait pas, certes, ce Jésus dont il ne se doutait pas qu'il serait capable, comme Mercure fit à Sosie, de lui voler son corps, sa vie, sa croix, sa gloire de Messie. Je ne dis pas son nom, car enfin, faut-il bien qu'on puisse le désigner de quelque manière. Même, de Christ, Jean, dévalisé, car enfin faut-il bien qu'il soit quelque chose, deviendra le Précurseur, le baptiste.

[2]Mais oui, il se répète. Il tient à ce que le trait n'échappe pas au lecteur peu attentif. Ces phrases des Évangiles font un tel ronron On est vite distrait. « Je ne le connaissais pas. Il est le Dieu-Jésus du II° siècle. Moi, je suis du premier. Je m'appelle... je m'appelle... Quel était donc mon nom de circoncision ? Je fus le Christ, crucifié par Ponce-Pilate. Les histoires de Zacharie, d'Élisabeth ? les visites de ma mère Marie à sa cousine ? Qu'est-ce que c'est que ça ? Je ne connais pas. » Je le lui apprendrai quand je vous expliquerai sa Nativité.

[3] J'ai souligné à diverses reprises, dans l'Énigme de Jésus-Christ, pour la Colombe et pour Zacharie = Zébédée, toute les évocations d'idées qui résultent du thème zodiacal et qui foisonnent dans les Évangiles : baptême, lac, sources, poissons, barque, pêche, piscines, Beth-Saïda, maison de pêche, etc. Je n'y reviens pas.

[4] Dans la première Epître de Pierre (III, 19-21), le scribe assimile l'arche de Noé au baptême : « C'est par ce même Esprit (de Dieu) que Christ (pas Jésus-Christ) est allé prêcher aux esprits retenus en prison, qui furent autrefois rebelles, lorsque, du temps de Noé, ... se construisait l'arche dans laquelle... huit personnes furent sauvées à travers l'eau. C'était une figure du baptême qui maintenant vous sauve, etc. » L'arche baptismale vogue à pleines voiles. Et le baptême qui sauve, c'est toujours le baptême de Jean, le baptême d'eau. Pas de baptême du Saint-Esprit. L'Épître de Pierre, fausse, mais ancienne, est une preuve que Jésus-Christ n'est pas inventé et n'existe pas avant la fin du II° siècle.

[5] Talmud J. Sabbat, XII, 4 et 6. Sabbat, 104 b. Bert-Sotadà veut dire Fils de la déviation. Le Talmud fait -allusion à l'adultère, de David avec Bethsabée, femme d'Uri. La postérité qu'il en eut, parmi laquelle Joseph


L'Énigme de Jésus-Christ

de Daniel Massé

Livre 2  -  Chap. 3 et 4

Jean-Baptiste et Jean

CHAPITRE III - LE BAPTÊME DE « JÉSUS » PAR JEAN

Un homme qui baptise un dieu

Le Selon-Jean

La Colombe

Celse, l'Anti-Celse et Origène.

Le véritable Celse.

L'Anti-Celse, saint Paul et Julien.

Lactance et le Juge de Bithynie.

CHAPITRE IV  -  LA DÉCAPITATION DE JEAN-BAPTISTE

Les deux récits.

Le motif de la décapitation.

La femme de Philippe.

Machoerous-Machéron.

Le corps retrouvé.

« La flèche du Parthe ».

La danseuse.

Les étapes de l'imposture.


CHAPITRE III - LE BAPTÊME DE « JÉSUS » PAR JEAN


Un homme qui baptise un dieu

Dans le fatras des fraudes et des impostures grossières perpétrées par les Scribes juifs en mal de christianisme, an IV° siècle, il n'en est pas de plus révoltante, dans le but d'étoffer l'invention de Jésus-Christ distinct de Jean, que le baptême de Jésus par Jean. Que la conscience des chrétiens d'aujourd'hui, que la foi aveugle, à qui la mystification judaïque est agréable, s'accommode de voir son Dieu, fils de Dieu, baptisé par un homme, le Iôannès-Jean, même juste et saint, - des mots ! - c'est son affaire. Mais l'historien a le droit de chercher à voir clair dans cette fantasmagorie, sans précédent, dans la mythologie universelle.

Jean, d'après les Évangiles, a paru, prêchant la repentance, confessant les péchés, et les remettant par le baptême. Il baptise les pécheurs, et, après les avoir confessés, remet donc leurs péchés. Jésus, Fils de Dieu, Jésus-Christ, que des millions d'hommes adorent, avait-il donc, pour que Jean les lui pardonne après baptême, commis des péchés ? Blasphème ! L'Eglise nous dit qu'il a été en tout conforme à nous, pauvres hommes, sauf par le péché. Un pécheur, cet Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde ? Comment croire qu'ôtant les péchés, il en ait commis ? Pourquoi l'Église lui fait-elle subir le baptême de la repentance, pour la rémission des péchés ? Voilà la question. Un homme qui baptise Dieu, c'est, pour la raison, la terre et le ciel renversés, c'est la religion, la métaphysique et la physique à l'envers. Je le constate avec tout le déplaisir qui convient, en une matière aussi austère, mais je ne puis autrement. La logique. humaine se refuse à admettre pareil contre-sens ; la conscience de l'honnête homme aussi. Donnons-lui des apaisements.

Le Selon-Jean

Le quatrième Évangile que l'Église a dérobé à Cérinthe pour l'attribuer a l'apôtre-disciple Jean, après y avoir introduit ça et là des retouches, pour le rendre ( « canonique », et si maladroitement ! Ne fait pas baptiser Jésus par Jean. Ce serait pour lui un scandale, tout autant que l'incarnation. Un homme baptiser Dieu ! Un Dieu se faire chair ! Aucun Juif du II° siècle, et jusqu'au début du troisième, ne l'admet, même et surtout parmi ceux qui ont fabriqué les affabulations millénaristes et gnostiques d'où sortirent les Évangiles. Le baptême de Jésus par Jean, comme l'incarnation par la création de Jésus-Christ, est l'œuvre d'aigrefins, qui ont compris quelle spéculation profitable serait l'exploitation du baptême, l'oeuvre de « marchands de Christ », comme dit Saint-Justin (Christ-emporoï), postérieurs aux gnostiques.

L'Église aujourd'hui, et les critiques, même laïques, y compris les derniers venus à l'exégèse, comme Henri Barbusse, soutiennent, et continueront à soutenir, contre toute vraisemblance, sans preuves, parce que c'est leur bon plaisir, que, les trois Évangiles synoptisés ont paru à la fin du premier siècle au plus tard, et cinquante a soixante ans avant l'Évangile Selon-Jean. Les trois synoptisés donnent le récit du baptême de Jésus par Jean, et nous en reparlerons. Le quatrième Évangile, qui leur serait postérieur, n'aurait pas donné le baptême ! On répondra, sans doute, - et je ne l'ignore pas ; je le sais mieux et le prétends davantage que les critiques traditionnels, - que le Selon-Jean diffère essentiellement des Synoptisés, que, par exemple, il ne parle pas, comme eux, du banquet de la Sainte Cène. Je montrerai d'ailleurs que les Noces de Cana, du Selon-Jean, que les Synoptisés ignorent, en tiennent lieu. Il ne doit pas paraître si étonnant, dira-t-on, que, le Selon-Jean n'ait pas le récit du baptême.

Cette réponse par analogie qui veut expliquer l'absence du récit dit baptême de Jésus dans le Selon-Jean, et qui aurait de la valeur dans d'autres cas, peut-être, et c'est à voir, dans le cas présent ne vaut rien. Que le Selon-Jean n'ait pas le récit de la Cène, même si les Noces de Cana n'en tenaient pas lieu, on pourrait souligner le fait sans en être gravement surpris. Son auteur aurait pu oublier, rien ne le sollicitant à se souvenir. Et puis, il est si vieux, cet Évangéliste, Jean, quand l'Église le fait écrire !

Passe pour la Sainte-Cène.

Mais en ce qui concerne le baptême, il en est tout autrement. Il n'est pas possible de prétendre que le Scribe a pu oublier le baptême, s'il est un fait, historique. Car le Scribe a été sollicité lui-même de s'en souvenir, par ce qu'il déclare sur la colombe et la voix du ciel qui a envoyé Jean baptiser d'eau. Il ne pouvait parler de la colombe sans l'accrocher au baptême.

En effet, le lecteur qui sait que les trois Synoptisés, antérieurs au quatrième Évangile, d'après l'Eglise, donnent le récit du baptême, baptême que le quatrième Évangile doit donc connaître, comme un fait qui a eu lieu, s'il a pris la peine de lire les trois Synoptisés, ses prédécesseurs, le lecteur, dis-je, qui ouvre ensuite le Selon-Jean au chapitre premier, à partir du verset 19, y lit d'abord le témoignage de Jean. Jean, aux ambassadeurs des Pharisiens qui viennent le trouver à Béthabara où il baptise, répond qu'il n'est pas le Christ, ni Élie, ni le Prophète, et qu'il en vient un après lui. Nous connaissons la scène. Immédiatement après, que lit le lecteur ? Ceci, à partir du verset 29 : « Le lendemain, - nous sommes toujours a Béthabara (pseudo-Béthanie), au-delà du Jourdain, où Jean baptise, où il baptise Jésus dans les trois synoptisés, - Jean (jamais Jean-Baptiste, dans le quatrième Évangile) vit, Jésus qui venait vers lui, et il dit : « Voici I'Agneau. de Dieu qui ôte le péché dit monde. C'est celui dont je disais (hier même) : Il vient après moi un homme qui m'a devancé, parce qu'il était avant moi (C'est en effet, le Dieu-Jésus, éternel). Pour moi, je ne le connaissais pas; mais je suis venu baptiser d'eau, afin qu'il fût manifesté à Israël. [1]»

Et écoutez bien la suite : « Jean rendit encore ce témoignage : J'ai vu l'Esprit descendre du ciel comme une colombe, et il s'est arrêté sur lui. Pour moi, je ne le connaissais pas [2]. Mais celui qui m'a envoyé baptiser d'eau (Iahvé lui-même) m'a dit : Celui sur qui tu verras l'Esprit descendre et s'arrêter, c'est celui qui baptise d'Esprit saint. - Et je l'ai vu, et j'ai rendu ce témoignage : C'est lui qui est le Fils de Dieu. »

Voilà ce morceau. Raisonnons.

D'après les Trois Synoptisés, l'Esprit-colombe est descendu sur Jésus pendant que, Jean le baptisait. Dans le quatrième Évangile, en dehors de tout baptême, dont il n'est pas question, Jean déclare qu'il a vu la colombe-Esprit descendre sur Jésus. Où ? Quand ? Dans quelles conditions? Affirmation pure, soit ! Mais qui appelle le baptême. Où est-il ? Et l'on oserait soutenir que si le baptême est un fait historique, Jean a pu l'oublier à cette place, oublier d'en faire le récit, alors qu'il met en scène la colombe qui descend du ciel et s'arrête sur Jésus !

Est-ce que le lecteur n'attend pas inévitablement que Jean, ou l'Évangile, raconte cette scène du baptême qui est dans les Trois Synoptisés ? Si Jean a baptisé Jésus, il est incompréhensible qu'au moment, au lieu, dans les circonstances où l'Évangile place et fait parler Jean, alors que Jésus vient à lui pour la première fois, dans le morceau que j'ai reproduit in-extenso, on ne trouve pas un récit du baptême, comme dans les Synoptisés, et d'autant plus incompréhensible que la Colombe, l'Esprit, qui se trouvent dans les quatre Évangiles, en ce même moment et en ce même lieu, prouvent que les récits des quatre Évangiles sont parallèles. J'en conclus que si, en réalité, historiquement, il y avait eu un baptême de Jésus par Jean, le quatrième Évangile n'aurait pas gardé le silence sur un événement dont il donne les phénomènes extérieurs.

Ce baptême n'a pas eu lieu. Il a été inventé après l'Évangile de Cérinthe, devenu le Selon-Jean, Et il a été impossible de l'introduire après coup. J'ai affirmé et je ne cesserai d'affirmer que le IV° Évangile est antérieur de cent à deux cents ans aux autres Évangiles, et, je pense que déjà, par une infinité de détails, j'en ai apporté des preuves fragmentaires. Le baptême de Jésus par Jean en est une preuve de plus, et qui compte. J'en suis désolé pour l'exégèse et la critique traditionnelles. Mais c'est ainsi. Et je vais m'en expliquer, dans le-cadre même de ma démonstration sur l'invention dit baptême de Jésus par Jean, où prendront place les intentions des scribes inventant ce baptême 

La Colombe

C'est un personnage ancien dans le judaïsme. On l'appelle IemOnA , en hébreu. Son nom contient, en voyelles, les quatre lettres du dieu juif, son tétragramme : IEOA, d'où sont tirées toutes les variantes : Iehovah, Iao, Iaou, Iahvé. La colombe était dans l'Arche de Noé. Parce qu'elle est le Tétragramme de Iehovah, c'est elle que Noé lâche, à l'exclusion de tout autre volatile, pour être messagère du salut contre les eaux du déluge. Blanche, et symbole de tout ce qui est pur, bien avant l'ange Gabriel, elle a volé entre ciel et terre. « Dieu le Père lui-même est à sa ressemblance ». Valentin. nous l'a dit. Et Valentin était juif. Quand les fondateurs de la «quatrième secte », comme dit Flavius Josèphe, celle, de Juda le Gaulonite, la secte, messianiste, christienne, qui vint s'adjoindre aux trois autres (Pharisiens, Sadducéens, Esséniens), constituèrent leur symbolisme zodiacal sur le Thème des Destinées du monde, il était naturel qu'ils enrôlassent la Colombe.

Juda le Gaulonite, qui est le Joseph, le Zacharie et le Zébédée des Évangiles, suivant ses différents aspects (Zacharie = Verseau, Zébédée = père des Poissons), n'est dit le Charpentier, pneumatiquement, en Esprit, allégoriquement, que comme inventeur de la Barque de Pêche, où ses fils, le Christ en tête, étant l'aîné, seront des pêcheurs d'hommes. La Barque de pêche, la Barque du salut, - admirable bateau monté ! - ne pouvait être armée, affrétée sans la Colombe [3]. Sculptée symboliquement à la poupe, IEOA, elle mettait la Barque dit baptême sous le parrainage même de Dieu. Et quand, après son père Juda-Joseph-Zacharie-Zébédée, tué dans le Temple, en 760, à la révolte du recensement, qu'il avait fomentée sous Quirinus, proconsul de Syrie, son fils aîné, dont le nom de circoncision a disparu des Évangiles et de toutes les Écritures dites sacrées et profanes, devenu Jésus-Christ, Sauveur-Oint, prit la barre de la Barque, Capitaine et pilote, il se mit sous la protection de la Colombe, et, avant même d'être Oint, se fit consacrer Christ, par elle, messagère divine, porteuse de l'Esprit de Dieu [4].

L'Apocalypse, telle qu'elle nous a été transmise dans l'adaptation grecque, dite de Pathmos, ne contient plus rien des scènes où Iôannès = Jean, en se manifestant à Israël, devait, dans l'Apocalypse araméenne, s'expliquer sur la Colombe, descendue du ciel pour lui répéter au nom de Dieu ce que les Psaumes déclarent (II, 7) : « Tu es mon Fils; je t'ai engendré aujourd'hui », déclaration que les Évangiles actuels ont modifiée, mais qui se lisait telle quelle dans ceux que possédait Saint-Augustin. L'adaptation grecque de l'Apocalypse a été retouchée à diverses reprises dans des détails ; mais surtout on y a opéré des suppressions considérables, que nous ferons toucher du doigt, le moment venu.

En ce qui concerne la Colombe et son rôle, on peut affirmer qu'on l'a enlevée de l'Apocalypse, comme on a fait disparaître les Commentaires de Papias sur les Paroles du Rabbi, puisque les écrits millénaristes de Cérinthe et gnostiques de Valentin ont la Colombe, comme ayant consacré le Christ. J'ai reproduit, d'après le quatrième Évangile, le récit où figure la Colombe. On a sophistiqué Cérinthe de telle sorte qu'on a mis deux hommes, Jean et Jésus, où il n'y en a qu'un. Du moins, pas de baptême de Jésus par Jean. Dans la Pistis-Sophia, de Valentin, Jésus, parlant à la première personne, déclare : « Mon Père m'a envoyé l'Esprit-Saint sous la forme d'une colombe ». Un seul personnage, conformément à la vérité historique. Peu importe son nom.

Et ni dans Cérinthe, quatrième Évangile Selon-Jean, bien que sophistiqué, ni dans Valentin, la Colombe ne consacre le Christ Fils de Dieu, avec l'accessoire du baptême, comme il arrive dans les trois Synoptisés. Cette consécration par la Colombe se suffit en effet à elle-même. L'intention qui a fait intervenir le baptême est, née de préoccupations postérieures, et, pour ne pas le celer plus longtemps, l'intention des Scribes, eu inventant le baptême, a été de créer, dans les Évangiles, deux personnages quand, historiquement, il n'y en a qu'un.

Au II° siècle, pas de baptême de Jésus par Jean.

C'est qu'en effet, ce baptême n'a été inventé qu'après la mise en circulation de Jésus-Christ, comme être biologique distinct de Jean qui est sa substance charnelle, hylique, et pour fournir une preuve de plus, sur le papier, de cette distinction imaginée. L'examen des trois récits qu baptême dans les Synoptisés, par les nuances dans leur composition, permettent facilement de suivre les étapes de la fraude.

Le morceau le plus ancien, - il date de la fin du II° siècle, - est celui certainement du Selon-Matthieu. Jean-Baptiste, voyant beaucoup de Pharisiens et de Sadducéens venir à son baptême, et les traitant de race de vipères, à la manière du Christ qu'il est, annonce que va venir, après lui, celui qui baptisera d'Esprit-Saint et de feu. Et incontinent, comme à un appel, voici, en effet, .Jésus qui arrive (Mat., III, 13-17) :

 «  Alors Jésus vint de la Galilée, - où s'était retiré son père au retour d'Égypte, à Gamala, - au Jourdain, vers Jean, pour être baptisé. » Oui, le Fils de Dieu, sans péché, l'Agneau qui ôte le péché dit monde, vient se faire baptiser d'eau pour la repentance et pour la rémission des péchés. Jean lui-même n'en revient pas. Les Évangiles le prouvent. « Mais Jean s'y opposait, disant : C'est moi qui ai besoin d'être baptisé par toi, et tu viens à moi ! » Oui, c'est trop fort. C'est le monde à l'envers, je l'ai dit. Et le scribe le sent très bien. C'est comme son excuse préalable à la fraude qu'il perpètre. Peut-être aussi que Jean, se reconnaissant dans ce Jésus qui, par la plume des Scribes, lui a dérobé sa carrière devant lequel ils l'ont fait abdiquer, ressent quelque humiliation. Il se souvient de ses crimes politiques et de droit commun, et qu'il fut le brigand Bar-Abbas : tous ses titres de gloire comme Messie, Prétendant au trône de David, transformés en péchés, que, sous la figure de Jésus, il vient se faire pardonner par le baptême de repentance et de rémission. Quel soufflet, de Satan, bien sûr, à son orgueil ! Ce Jésus jouant le rôle d'un ange de Satan ! Mais la révolte de Jean est de courte durée : « Laisse faire pour le moment, lui répond Jésus, car il est convenable que nous accomplissions ainsi toute justice. » Comprenne qui pourra. Le baptême de Jésus par Jean, voici que c'est accomplir toute justice. Au moment où les Scribes transforment le Christ-Jean, ancien Bar-Abbas, en Christ-Jésus, il est juste qu'ils le lavent de ses péchés. Toute l'explication de ce baptême tient dans cette phrase : séparer le Christ de Jean, et laver Jésus-Christ qu'on invente des péchés, des crimes du Christ historique, du lôannès-Jean, crucifié par Ponce-Pilate. Le scribe continue : « Alors Jean le laissa faire ! ». La phrase en dit long. Que de suggestions ! Jean le laissa faire quoi ? Dans ce baptême, le rôle de baptiseur est tenu par Jean. C'est le rôle actif. Le baptisé n'a qu'un rôle passif. Si l'un des deux doit laisser faire l'autre, c'est Jésus, qui vient pour être baptisé, et non Jean qui agit, qui baptise. Cette phrase confirme cette vérité qu'à une époque intermédiaire entre le Sacrement par la colombe sans le baptême et le baptême inventé, Jean ne baptisait pas Jésus ; Jean-Jésus se baptisait lui-même. D'ailleurs, le Selon-Matthieu fait-il baptiser Jésus par Jean ? Non. Il dit que Jésus vient pour être baptisé par Jean. Bien. Jean s'y oppose, proteste. Il ne veut pas. Jésus répond-il : «Baptise moi tout de même ? » Non. Il répond : «Laisse faire... » Quand on laisse faire, on ne fait pas. Il ne baptise pas Jésus. S'il y a baptême, Jésus, que -Jean laisse faire se baptise lui-même. Pour composer des morceaux de littérature aussi nuancés que celui du Selon-Matthieu, pour faire comprendre le contraire de ce qui y est dit, il faut être expert dans les travaux de l'esprit. Et l'on nous conte, sans rire, que les apôtres donnés comme auteurs de cette prose qui en remontrerait à celle de la diplomatie machiavélique la plus rusée, étaient des rustres épais. Qu'ont fait les savants de leur sens critique ?

Voici la fin du morceau : « Dès qu'il eût été baptisé, - par qui ? Par Jean ? Par lui-même ? Qu'importe ! Ils ne sont qu'un corps dont les deux aspects marivaudent, - Jésus sortit de l'eau, et, à l'instant, les cieux s'ouvrirent (phénomène que vous demanderez à voir, et que je ne me charge pas de vous expliquer), et il vit l'Esprit de Dieu descendre comme une colombe (en chair ou fantôme ?) et venir sur lui. Aussitôt une voix se fit entendre des cieux (de quelle hauteur ?), disant : « Celui-ci est, mon Fils, mon Bar bien-aimé, en qui j'ai mis mon affection.»

Avec le Selon-Marc, quelques années ont coulé. La fraude pieuse a progressé. Le scribe n'hésite plus. Jésus vient de Galilée, oui, de Nazareth (Gamala), ville de Galilée, le scribe le précise, « et il fût baptisé par Jean dans le Jourdain. » C'est net. Pus de marivaudage entre Jean et Jésus ; plus d'opposition de Jean, qui ne laisse plus faire ; il agit. Et Jésus ne lui dit plus de laisser faire « pour accomplir toute justice ». Ce n'est plus Jean qui voit la colombe, c'est Jésus. Chacun son tour. La voix du ciel ne parle plus à la troisième personne : «Tu es mort Fils bien aimé... »  Jean est presque escamoté. Abdication presque totale, totale sauf qu'il a baptisé Jésus. « Il faut qu'il grandisse (Jésus) et que je diminue (moi, Jean). » Oui, les temps ont marché, depuis le Selon-Matthieu, que l'Église et les critiques déclarent avoir été précédé par le Selon-Marc. Quand je vous dis qu'ils voient tout à l'envers et n'hésitent jamais entre la vérité et son contre-pied, pour prendre le contre-pied ! Jusqu'à quand vous le répéterai-je ? Race incrédule !

Reste Luc, composant son Évangile pour « son très cher Théophile, après s'être exactement informé de tout, depuis l'origine. »

Dans un long récit sur Jean-Baptiste, sur son ministère, et sa prédication, qu'il interrompt pour nous apprendre qu'Hérode a fait mettre Jean en prison, qui devrait disparaître ainsi et à tout jamais de cet Évangile, il achève, par le baptême de Jésus. C'est une façon bien curieuse d'écrire l'histoire. Jean est en prison, et, « comme tout le peuple se faisait baptiser, Jésus se fit aussi baptiser. » Si vous demandez par qui ? - « mais, par Jean, répond l'Église. » -- « Comment ? par Jean, répliquez-vous. Il est en prison. Et Luc ne spécifie pas que si Jésus se fait baptiser, c'est par Jean. » - C'est que le récit est à dessein composé à double entente. Si on y apporte l'esprit traditionnel qui accepte sans discussion toutes les fraudes, évidemment Jésus se fait baptiser; Luc ne dit pas par qui. Mais la tradition ajoute : par Jean. Luc a sous-entendu. Le Juif christianisant qui, vers le IV° siècle, lisait Lue, admirait au contraire avec quel art, en trompant les « Goïm » par le sous-entendu, l'Évangile mêlait le mensonge à la vérité - Jésus se fait baptiser, mais le, baptême consiste-t-il pour lui à se tremper dans l'eau du Jourdain ? Non. La baptême de Jésus, dans le Selon-Luc, ne consiste qu'en ceci : «pendant qu'il priait », - et je vous répète que Jean mis en prison par Hérode n'est plus là, - « le ciel s'ouvrit, et le Saint-Esprit descendit sur lui, et, » - tenez-vous bien !  « sous une forme corporelle, comme une colombe. Et il vint une voix du ciel, etc. » En définitive, sauf le mot baptême qu'il ajoute, la chose, la réalité de fait, rejoint le Selon-Jean. C'est la consécration pure et simple du Messie par la Colombe et la voix du ciel, en dehors de l'eau.

Toutefois, le Selon-Luc, à propos de la Colombe, ajoute un détail curieux. Chez Matthieu, Marc et Jean, la Colombe est-elle « esprit » ? est-elle « chair » ? on ne sait pas. Avec Luc, plus de doute : elle est de forme corporelle ; on l'a vue telle ; elle est donc matière. Oui, vraiment, Luc écrit, mon cher Théophile, « après s'être exactement informé de tout. »

Il sait, et c'est chose remarquable, que l'accusation de magie a pesé sur les chrétiens et particulièrement sur le Christ, dès le début du deuxième siècle. Dans les Évangiles de l'Enfance, Jésus s'amuse à faire de petits oiseaux de terre qui s'envolent après avoir été animés de son souffle. On nous dit bien que les Évangiles de l'Enfance n'étaient qu'un ramassis de niaiseries. Tout de même, il faut bien que ces niaiseries ne le soient pas autant qu'on a voulu le faire croire, pour que le Selon- Luc, à propos de la Colombe, n'ait pas craint d'en ramasser une. Cette Colombe corporelle, qui descend dit ciel est plus qu'une allusion à des tours d'adresse que font plus que d'indiquer les Évangiles de l'Enfance avec ces petits oiseaux de terre que Jésus s'amuse à faire et qui s'envoient après avoir été animés de son souffle, qui a déjà une allure de Saint-Esprit. Que Jésus, je veux dire le Christ-homme, ait matérialisé, dans la terre cuite, la Colombe céleste, c'est un moyen qui n'a pas dû répugner à ce Prétendant Messie pour étonner les foules dont il voulait se faire des partisans, dans ces région de montagnes où confinait la Galilée, habitées par des humanités frustes et incultes, facilement crédules, comme tant d'arabes encore aujourd'hui, pour qui la sorcellerie est sacrée. L'Egypte a été le pays originaire de la magie ; la magie est, par excellence, une science, égyptienne. Ce n'est pas seulement sous le prétexte possible de lui faire fuir la colère d'Hérode que le Selon- Matthieu envoie, en Égypte la Sainte famille. Le Talmud nous apprend que Ben-Sotada, - c'est un des noms qu'il donne au fils de l'évangélique Joseph, Panthora, et de Marie, - s'était marqué la peau avec une sorte d'écriture « et n'avait apporté ses sortilèges que de cette façon [5]». L'Apocalypse a inscrit sur ses cuisses ; »Roi des rois et Seigneur des seigneurs. » Seigneur des Saigneurs serait mieux.

Ce n'est pas dans les Évangiles de l'Enfance que Mahomet, pour le Koran (chap. V, La Table, 108-110), a puisé ce trait où, faisant parler Dieu qui s'adresse à Jésus (Isha), il dit ceci : « Tu formas de boue la figure d'un oiseau, et ton souffle l'anima par ma permission... », et souligne un tour de prestidigitation véritable. J'y reviendrai au chapitre V sur les Nativités, § Mahomet et le Koran.

Celse, l'Anti-Celse et Origène.

Au II° siècle, et jusqu'au milieu du IV°, il n'y a encore au Jourdain, comme baptiseur-Christ, qu'un seul individu, qu'on l'appelle Jean = Iôannès ou Jésus-Christ. Les manoeuvres assez grossières par lesquelles, dans les Évangiles, on essaie de faire croire le contraire, et de quelle façon amphibologique ! suffiraient à elles seules à prouver ce qu'on a voulu cacher. Au II° siècle, les scribes comme Cérinthe, comme Valentin qui ne connaissent pas le Jésus-Christ évangélique, parce que les Évangiles synoptisés n'existent pas, et qui ne font pas baptiser, par suite, Jésus par Jean, - ils diraient plutôt le contraire, - confirment cette vérité. Dans la Pistis-Sophia [1] , Jean lui-même déclare que « Jésus, notre Sauveur, sorti du Royaume de Lumière (c'est du Dieu-Jésus qu'il s'agit, du Verbe ou Logos), est venu sur lui comme une colombe ».

Aucun historien, aucun écrivain quelconque des premier, deuxième et troisième siècles: Tacite, Suétone, Lucien de Samosate, Apulée (qui ne connaît que Jean), Minutius Félix, Justin lui-même, le Talmud (au quatrième), n'a entendu parler, n'a fait mention de deux personnages distincts, Jean et Jésus-Christ, dont l'un aurait été décapité et l'autre crucifié. Tous ont connu l'histoire du Christ juif mis en croix sous Ponce-Pilate. Aucun n'a connu son soi-disant Précurseur, le Baptiseur, décapité sur l'ordre d'Hérode. Flavius Josèphe, dont nous parlerons quand nous étudierons la légende de la décapitation, ne fait pas exception, nonobstant les faux, d'ailleurs peu affirmatifs, dont il a été victime, pour faire entendre le contraire.

Il en est de même, à part les Évangiles, où l'imposture est manifeste, à part les Actes des Apôtres et les changes tentés dans l'Épître I aux Corinthiens à propos d'Apollos, de tous les autres écrits dit Nouveau-Testament. Épîtres mises sous le nom de Paul, de Jude, de Jean, de Jacques et de Pierre. Justin, dans les Apologies, mises sous son nom, ne connaît pas Jean.

Il reste un ouvrage sur lequel il convient maintenant de s'expliquer.

C'est le Contra Celsum ou l'Anti-Celse, essai de réfutation d'une oeuvre (du IV° siècle) de Celse, le Discours de Vérité, par un scribe chrétien  que l'Église dit être Origène, qui vivait au III° siècle. Et le Celse que le prétendu Origène essaie de réfuter serait, d'après l'Église, le Celse, épicurien, ami de Lucien de Samosate, au II° siècle, donc antérieur d'environ cinquante à cent ans à Origène. Dans la réfutation qu'il tente du Discours de Vérité de Celse, le scribe (Origène ou tout autre, nous allons en discuter) reproduit, à sa manière évidemment, un assez grand nombre de passages de l'oeuvre de Celse, au point que d'excellents esprits, MM. B. Aubé et Louis Rougier, notamment, ont essayé une reconstitution partielle de, l'oeuvre de Celse, dont nous ne possédons plus rien que ce que le Scribe qui prétend la réfuter a bien voulu nous en conserver, et comme il lui a plu.

Si le Celse, dont Origène est censé donner la réfutation, est le Celse, ami de Lucien, tous les extraits cités par Origène comme étant de ce Celse, enregistrent donc un état de choses et de faits qui datent du deuxième siècle, du milieu environ. En ce qui concerne le baptême de Jésus par Jean, et l'existence distincte des deux personnages, si Celse témoigne en leur faveur, il renforce, malgré le silence de Justin, de Lucien, dont il est l'ami, de Flavius Josèphe, et autres, le témoignage des évangiles, tout suspect qu'il apparaisse. Il importe donc de savoir qui est Celse et qui a écrit l'Anti-Celse, et à quelle époque.

Voici d'abord le passage de l'oeuvre de Celse où, à côté de Jésus-Christ, - je lui donne son nom d'évangiles, -- ceux qui ont « reconstitué » le texte de Celse, d'après les citations littérales   du Pseudo-Origène, font apparaître Jean-Baptiste.

Celse met d'abord en scène un Juif qui, s'adressant directement à « Jésus », conteste sa filiation davidique, le donne comme fils du soldat romain Panther, - calomnie qu'on retrouve dans le Talmud, et dont j'ai fait justice dans l'Énigme de Jésus-Christ, - et, après cet adultère de Marie, fait chasser celle-ci par Joseph, son époux. Jamais Celse qui connaissait son histoire, n'a écrit ce qui précède et que le Pseudo-Origène nous transmet. Mais je poursuis, littéralement :

 « Lorsque le charpentier se prit de haine pour elle, Marie, et la chassa, ni la puissance divine, ni le Logos fidèle (ou qui fait croire), %%%%    %%%%% - le Logos ! au IV° siècle, bien que le Évangiles Synoptisés qui ne disent pas un mot du Logos soient prétendus faits, c'est toujours l'Evangile de Cérinthe qu'on allègue, tant il est la vérité ! - ne put la sauver de cet affront. Il n'y a rien là qui sente le royaume de Dieu. »

Ceci écrit, voici que sans aucune espèce de transition, j'y insiste, le texte continue comme suit : « Tu allègues qu'à ce moment une ombre d'oiseau ( le Selon-Luc dira : une colombe en forme corporelle) descendit sur toi du haut des airs et qu'une voix céleste te salua du nom de Fils de Dieu. Mais quel témoin digne de foi a vu ce fantôme ailé (il n'y a pas de corps matériel), qui a oui cette voix céleste... qui, si ce n'est toi, et s'il faut t'en croire, l'un de ceux qui ont été châtiés avec toi ? »

Bien sur Jean-Baptiste. Il est absent.

Sollicités par les textes évangéliques, B. Aubé et Louis Rougier ajoutent, au début du second morceau, l'un : « Cependant Jean baptisait- Tu vins, à lui... pour être purifié », passage, dit-il, nécessaire, semble-t-il, pour la transition, - et l'autre : « Il est vrai que, lors de ton baptême par Jean dans le Jourdain », sans justification aucune. Puis, tous deux continuent: « Tu dis (ou tu allègues) qu'à ce moment, etc. »

B. Aubé et L Rougier ont cédé à la manie de la « synoptisation ». Les textes évangéliques les suggestionnent. A supposer qu'il faille une transition, qu'appelle peut-être la suite des idées du discours, et aussi l'expression : « à ce moment », qui fait songer à un fait concomitant, rien ne décide, dans le texte, en faveur de l'intervention de Jean. On peut supposer tout autre chose, aussi vraisemblablement. Par exemple : « Quand tu arrivas au Jourdain tombant du ciel, comme le dit l'Évangile de Marcion), tu allègues qu'à ce moment, etc... » Alors surtout que la suite du morceau, dans son expression essentielle, de premier jet, prouve très clairement que Jésus est seul : « qui a vu ce fantôme ailé ? qui a oui.... qui, si ce n'est toi. » Voilà qui est catégorique et qui permet d'affirmer que le faussaire a ajouté : « et, s'il faut t'en croire, l'un de, ceux, quelqu'un de ceux qui ont été châtiés avec toi », pour essayer de jeter Jean-Baptiste dans ses phrases. Mais l'addition, tardive, porte sa marque ; ce qu'elle exprime ne correspond à rien de connu. Il n'y a que Jean qui a parlé de la scène du baptême, de la colombe, de la Voix. Or Jean, n'a pas été châtié avec Jésus. B. Aubé a raison, quand il dit : « Il est étrange que le Juif de Celse mette Jean-Baptiste dans la suite de Jésus et le fasse mourir avec lui ! » Étrange, en vérité.

Mais le Juif de Celse, ni Celse, ne se sont trompés à ce point. C'est le Pseudo-Origène qui fait la chanson, et la chante, pour essayer de nous faire croire que Jean n'est pas le Christ historique. Vous allez voir comment il se tire plus maladroitement encore des mensonges où il s'est empêtré. Il continue ainsi : « Puisque ce Juif se mêle d'équivoquer sur la personne de Jésus, il est nécessaire de montrer combien ce Juif est peu au courant de ce qui s'est passé, car les Juifs distinguent bien deux personnes et - coq-à-l'âne - ne confondent pas le supplice de Jean avec celui de Jésus. »

Cette argumentation effrontée du Pseudo-Origène, qui reproche au Juif « d'équivoquer» sur la personne de Jésus, alors qu'il n'équivoque aucunement, et se borne à nier très clairement qu'un autre que Jésus ait entendu la Voix du ciel, à un certain moment et sans dire où, et ait vu la colombe, cette argumentation qui, elle, n'est qu'une succession d'équivoques, mérite qu'on la discute du près.

1°) Il en résulte d'abord que le Juif de Celse a dit expressément, si expressément qu'il n'a pas pu ajouter la restriction que le texte lui prête, que Jésus était seul quand la Colombe a été vue par lui, - et par suite, que la phrase: «  et, s'il faut t'en croire, l'un de ceux qui ont été châtiés avec toi (meta sou) », est une fraude. Preuve que l'on peut tirer aussi de la réponse du Pseudo-Origène reprochant au Juif d'être peu au courant de ce qui s'est passé « car les Juifs distinguent bien deux personnes ». Le Juif « n'en distinguait » donc qu'une seule. Ainsi est avouée l'addition frauduleuse, devinée sans cet aveu.

2°) Il est bien vrai que les Juifs distinguaient deux personnes, le Verbe-Logos ou le dieu Jésus et le Christ crucifié de PoncePilate, - et le Pseudo-Origène ne fait que confirmer un fait acquis, une vérité qu'il ne peut pas s'empêcher de laisser échapper. Mais, alors qu'il confirme par une proposition générale, qui ne précise rien à propos de la scène de la Colombe, avec laquelle elle n'a aucun rapport, - les Juifs distinguent bien deux personnes, dit-il ; mais où ? quand ? à quel propos ? le Pseudo-Origène n'ose même pas préciser que c'est à la scène de la Colombe, - voici que, par un tournant en coq-à-l'âne, n'ayant rien dit de la scène de la Colombe, n'ayant pas précisé que Jean y était auprès de Jésus, il essaie de nous donner le change en nous aiguillant sur le supplice de Jean et celui de Jésus, pour faire entendre que Jean y était.

C'est du beau travail de maître faussaire, mais qui n'aboutit pas à prouver, malgré le change, que Jésus et Jean se trouvaient ensemble, - je discute sur le plan ecclésiastique de deux personnages distincts, - à l'apparition de la Colombe, sans quoi le Juif l'aurait dit expressément, même si Jean a été décapité et Jésus crucifié, - thèse de l'Église ; et si le Juif confond le supplice de l'un avec celui de l'autre, le Pseudo-Origène n'a pas démontré la fausseté de l'allégation formelle du Juif que Jésus seul a assisté à la scène de la Colombe.

3°) Le Juif laisse si bien entendre qu'il n'y a qu'un personnage, Christ ou Jésus, - et si Jean s'y trouve, c'est qu'il est le Christ, -qu'en prêtant à Jésus des allégations en style indirect, il le fait parler de telle sorte que, traduites en style direct, ses allégations prennent le tour verbal de la première personne : « Une ombre d'oiseau est descendue sur moi. Une voix céleste m'a salué », et il faut bien qu'il ait été seul, puisque le Juif dit « qu'aucun témoin (digne de foi) n'a vu..., ni entendu, si ce n'est toi, Jésus », et sans faire appel au témoignage de Jean.

4°) D'ailleurs, en déclarant que les Juifs distinguent entre le supplice de Jean (décapité) et celui de Jésus (crucifié), le Pseudo-Origène, pour nous donner le change sur la scène de la Colombe, se transporte sur un terrain où le Juif ne s'est pas placé. Il discute sur un point sur lequel le Juif n'a rien dit, et, j'ajoute, ne pouvait rien dire. Celse, et c'est pourquoi son Juif n'en parle pas, n'a pas connu la fraude, la décapitation qui n'existait pas quand il a écrit soit Discours de Vérité. En la jetant dans sa discussion, le Pseudo-Origène prouve qu'il ne réfute pas seulement Celse, mais qu'il essaie de faire authentiquer par lui, - et l'Église place l'Anti-Celse au III° siècle, - une fraude qui ne date que du IV° siècle. « Puisque je mêle la décapitation de Jean-Baptiste au débat que j'ai avec Celse, c'est que Celse en a parlé comme d'un événement historique. » Ainsi raisonne le maître faussaire que l'on a fait signer, - autre faux, - du nom d'Origène.

5°) Le Juif, de même, si Jean a été décapité, ne pouvait pas assimiler son supplice, en le plaçant au même temps, à celui du Christ. C'est pourquoi l'addition : « un de ceux qui ont été châtiés avec toi » crée à dessein une confusion. Le Juif n'ayant pas nommé Jean, s'il avait dû le viser, - comme la réplique du Pseudo-Origène veut nous le laisser entendre, en mettant Jean en scène, avec son supplice, - pourquoi le Juif ne l'aurait-il pas nommé expressément ? Jean est assez illustre ; il est « le plus grand des prophètes nés de la femme », a dit Jésus. Le Juif ne pouvait l'ignorer. Pourquoi cette périphrase : « l'un de ceux qui ont été châtiés avec toi », si Jean-Baptiste a été décapité, et avant Jésus-Christ, ainsi que le soutient l'Église ? Le Juif Ne pouvait ignorer ni Jean, ni sa décapitation, si ce que L'Église en rapporte est vrai. La création de Jean distinct du Christ et sa décapitation ne sont donc que des inventions de l'Église [2]

6°) Il n'y a si bien qu'un personnage humain, au Jourdain, Jean ou Christ, ou Jésus-Christ, -- qu'importe le nom ? - que la Colombe, c'est le Jésus céleste, rien du Jésus-Christ évangélique. Elle est le symbole de l'Esprit, sa représentation pneumatique, « fantôme ailé», qui descend sur le Christ historique, Iôannès, mué évangéliquement en Jésus-Christ. La Colombe, C'est Jésus, émanation, puissance émanée de Dieu. Si Jésus est là, il fait double emploi, avec la Colombe. Tel est le dispositif originaire, éclos dans les fables cérinthiennes, montrant comment le Dieu-Jésus est descendu sur le Christ, sur le Iôannès, sans que nous sachions si c'est au moment où il se purifiait symboliquement par un bain. C'est probable. La Colombe, à ce moment, IEmOnA, IEOA, tétragramme du nom ineffable du Dieu Juif, apporte au Iôannès qu'il pénètre, le Verbe, le Dieu Jésus. C'est pour cacher l'origine gnostique de toute la fable évangélique que les Scribes, brodant sur la mythologie cérinthienne, et matérialisant en trois corps Jean, Jésus, la Colombe, ont abouti à cette monstruosité, - un homme baptisant un dieu ! - du baptême de Jésus par Jean.

Pour conclure, j'affirmerai qu'aucun homme de raison saine, discutant avec logique et en toute bonne foi, ne peut admettre comme sincère, reproduisant la vérité historique, le discours du Juif que le Pseudo-Origène met en scène, comme le porte-parole de Celse. Ce qu'il lui fait dire constitue de maladroites, contradictoires et confuses allégations destinées à noyer la vérité, en jetant dans l'esprit tous les doutes, avec une tendance jésuitique à insinuer comme vrais les mensonges et les fraudes ecclésiastiques.

En conséquence, je tiens pour une manoeuvre d'imposture cette phrase que le Pseudo-Origène prête au Juif, à cinq alinéa du passage rapporté ci-dessus : « Si quelqu'un a prédit que le Fils de Dieu devait descendre dans le monde, c'est un des nôtres, un prophète inspiré par notre Dieu, Jean, qui a baptisé votre Jésus ; et Jésus même, né parmi nous, était aussi un des nôtres, vivait selon notre Loi et observait nos rites. »

Certes, Jean, l'évangéliste, à la condition de se souvenir qu'on lui a fait voler la peau de Cérinthe et son Évangile, a bien, non pas prédit que le Fils de Dieu devait descendre dans le monde, mais, en l'introduisant par droit d'allégorie anthropomorphique, l'a fait descendre, par la Colombe, messagère divine depuis le Déluge, dans le corps humain du Iôannès = Jean, Christ historique. Quant à l'addition : que Jean a baptisé Jésus, chair lui-même et distinct de Jean, créer Jean-Baptiste, c'est transposer le mythe métaphysique de l'AEôn cérinthien dans le sens catholique, donnant à l'AEôn-Jésus, émanation immatérielle de Dieu, qui la transmet par la Colombe, IEmOnA, un corps hylique, de chair ; c'est frauduleusement transformer en être biologique, appartenant à l'histoire, un fantôme de la spéculation maladive de mythologues juifs, une création pure de l'esprit. Et ce n'est pas non plus Jésus, dieu imaginaire, qui n'est Juif que parce qu'il est une invention de Juifs, et à ce titre, il est aussi, en effet, né parmi eux, ce n'est point Jésus qui a vécu selon la Loi juive, observant les rites juifs, c'est son appui de chair, le Christ crucifié par Ponce-Pilate, en qui on l'a finalement incarné.

S'il faut comprendre ce que dit à ce sujet le Pseudo-Origène, dans le sens catholique, si      Jean-Baptiste distinct du Christ, a annoncé Jésus, donné comme le crucifié de Ponce-Pilate, et l'a baptisé, si, vers 180, Celse, « épicurien », a écrit la phrase ci-dessus, qui témoigne d'un fait important, connu, illustre, que personne ne pouvait ignorer, puisqu'il est dans les Évangiles, donnés alors comme parus, comment expliquer que Justin, Saint-Justin, qui a vécu de l'an 100 à l'an 160, dans ses Apologies, où il devait immanquablement en faire état, ignore Jean, ne le cite pas, ne lui fasse pas baptiser Jésus, et qu'il soit, en un mot, moins bien renseigné qu'un vil païen sur l'histoire de son dieu ?

C'est ce que, à défaut de l'Église, qui lie saurait, et qui se garde d'attirer l'attention sur ce silence, je vais, tout modestement, vous faire comprendre 

Le véritable Celse.

Car, quoi qu'en disent les érudits de toutes robes, il s'agit maintenant de savoir qui était et quel est le Celse, auteur du Discours de Vérité, dont la réfutation porte le nom d'Origène, et de quelle époque exacte est ce Discours et la réfutation qu'on en produit.

L'histoire romaine fait mention de trois Celse (Celsus)

1°) Celsus (Cornelius Aulus), médecin et érudit du temps d'Auguste. Ce n'est pas notre Celse.

2°) Celsus, philosophe épicurien du temps de Lucien de Samosate, du II° siècle. C'est celui que l'Église prétend être l'auteur du Discours de Vérité, écrit vers 180, et que, entre 246 et 250, Origène aurait réfuté [1].

3°) Celsus, ami de l'Empereur Julien, l'Apostat, l'un de ses plus chers compagnons d'études aux écoles d'Athènes, élève, ami et admirateur de Libanius, Celsus que Julien fit gouverneur de Cappadoce, Cilicie, et préteur de Bithynie [2].

Celse était platonicien avec une tendance au stoïcisme, ce qui n'a rien de contradictoire, au contraire. C'est lui, c'est ce Celse, ami de Julien, qui est l'auteur du Discours de vérité, au IV° siècle, qu'Origène n'a pas pu, vivant au III°, réfuter [3] .

Lorsque Julien, revenant de défendre les Gaules contre les germains, arriva en Asie-mineure pour préparer son expédition contre les Perses, au cours de laquelle il devait être assassiné par un javelot que lança traÎtreusement une main chrétienne, il fut salué à son passage à Pylas par Celse. Et Julien, prenant Celse dans sa voiture, le ramena à Tarse. Nous sommes en 362. C'est l'année où Julien va faire déterrer à Machéron, le corps du « mort » que les Juifs adorent comme un dieu, soit le corps du Christ, sous son pseudonyme apocalyptique de lôannès-Jean, et, le corps retrouvé, en fera brûler les ossements [4].

L'Église ayant décidé, «pour accomplir toute justice », comme dit Jésus à Jean dans le Selon-Matthieu, lorsqu'il se présente pour être baptisé, que le Discours de vérité serait du Celse, épicurien, du II° siècle, et qu'Origène le réfuterait au III°, ne pouvait faire autrement que d'ignorer le Celse, du IV°. Tout de même, on ne peut lire l'Anti-Celse, sans se persuader, immédiatement, que le scribe qui réfute Celse confond à dessein les deux Celse, et, s'il les confond, c'est qu'il écrit au temps ou après le temps où a vécu le second. Ce scribe ne peut donc pas être Origène, qui est mort vers 254.

Censé écrire III° siècle, vers 246-249, quatre ou cinq ans avant la mort du véritable Origène le scribe dit que le Celse auquel il a affaire et répond est mort depuis longtemps déjà et il le donne comme philosophe épicurien afin d'aiguiller le lecteur sur le Celse ami de Lucien qui aurait écrit le Discours de vérité, vers 180.

Une première objection vient à l'esprit. Comment ? Une oeuvre aussi terrible que le Discours de vérité contre les chrétiens les apologistes du christianisme auraient attendu soixante-dix ans pour y répondre ? « malgré sa très grande opportunité, le livre de Celse passa inaperçu de son vivant ? Les écrivains chrétiens de la fin du second siècle et du commencement du troisième n'en parlent jamais [5] ? »

Porphyre ne le connaît pas, ni Méliton évêque de Sardes, ni Apollinaire d'Hiérapolis ni Athénagore, ni Aristide, qui, tous, passent pour avoir adressé des apologies aux empereurs. tels que Marc-Aurèle et Commode, pour répondre aux ouvrages et aux soi-disant calomnies dirigées contre les chrétiens.

Pour expliquer ce silence, le scribe de l'Anti-Celse nous raconte une histoire. Un riche alexandrin, Ambroise - voyez percer le bout de l'oreille de l'évêque de Milan, qui convertit Augustin par l'appât de l'évêché d'Hippone, - attrait, par hasard, bibliophile curieux, à l'affût de toutes les nouveautés religieuses (parues depuis soixante-dix ans, pour le Discours de vérité), protecteur et fauteur d'Origène, découvert le livre de Celse à qui il l'aurait envoyé, avec prière instante de le réfuter. Après des feintes d'hésitation, Origène, pour réfuter les quatre livres, pas bien gros, dont se compose le Discours de vérité, en aurait écrit huit, que, quel que soit leur autour, nous avons [6].

Partant en guerre contre le Celse de Lucien, le scribe de l'Anti-Celse est bien obligé d'abord de le donner comme philosophe épicurien. Toutefois, comme tous les extraits qu'il cite de Celse sont d'un philosophe purement platonicien, - sauf un, imitation d'un passage de Lucien, sur les femmes « dont l'esprit ne correspond pas à leur beauté »,  il fait semblant d'avoir des doutes sur l'épicuréisme de son Celse, et plus il avance dans sa réfutation, plus il en manifeste. Pour se dérober, il en est réduit à prétendre que les autres ouvrages de son adversaire sont d'un épicurien [7].

Et alors il faut lire les explications du scribe, pour voir avec, quel embarras il parle du Celse contre qui il aiguise son calame. Il ne peut dire quel est ce Celse (il le sait mieux que personne), de quel pays il est, ne l'appelant continuellement que Celse l'épicurien ou l'athée (deux mensonges effrontés contre la vérité criée par tous les extraits qu'il cite), à quelle secte philosophique il appartient (troisième, mensonge). Jamais faussaire, pour frauder la vérité qu'il étale lui-même, qu'il lui est impossible de ne pas étaler, n'eut pareille intrépidité dans l'imposture cynique, dans le démenti donné à soi-même et sans vouloir en convenir.

 « On dit - qui, on ? et où ? et quand ? - qu'il y eut deux Celse épicuriens, écrit-il au commencement de son livre, le premier qui a vécu au temps de Néron (oncques n'en entendit-on parler et le dictionnaire Larousse-Augé, à qui ne répugnent pas les bourdes ecclésiastiques, ne le cite pas), l'autre, qui est celui auquel j'ai affaire, qui vécut au temps d'Hadrien et au delà ». Oui, plus de deux cents ans au delà.

En effet, il y a eu deux Celse, - à part le médecin du temps d'Auguste : le Celse épicurien, ami de Lucien, qui n'a écrit de livre que contre la magie, et c'est celui que le vrai Origène aurait pu réfuter, celui auquel le Pseudo-Origène dit faussement qu'il a affaire, - le Celse du temps de Néron est un Celse de plus, inventé par le scribe de l'Anti-Celse, - et le Celse ami de Julien, qui est donc du IV° siècle, le Celse platonicien, auquel a « affaire » le faussaire, en essayant de faire croire que c'est le Celse épicurien du II° siècle.

Le Pseudo-Origène ment, et il sait si bien qu'il ment, que, « ayant affaire » au Celse platonicien, préteur de Bithynie, auteur du Discours de vérité, au IV° siècle, et après lui avoir mis le masque du Celse épicurien. il l'accuse « de prendre un masque, - celui qu'il lui met, de s'exprimer en fidèle disciple de Platon, et de dissimuler ses sentiments épicuriens. » Pourquoi le Celse du II° siècle, qui a écrit sur la magie, à qui Lucien, son ami, dédie, vers 180, son traité sur Alexandre d'Abonotichos, -une autre espèce de marchand de Christ comme Apollos, Pérégrinos, Simon de Gitta, etc., - « pour venger Épicure, cet homme vraiment sacré, ce divin génie », vengeance que « je sais n'être point pour te déplaire », dit Lucien, - pourquoi ce Celse, si fervent épicurien, classé comme tel, dissimulerait-il ses sentiments ? Le Pseudo-Origène devrait au moins nous le dire. « On bien, il les a abjurés », opine le Pseudo-Origène, qui croit que les reniements de Simon-Pierre sont le fait de tout le monde. Et le faussaire achève, -écoutez bien : « ou alors, il (mon Celse) n'a de commun que le nom avec l'épicurien Celse. »

Enfin ! Nous y voilà ! Le Pseudo-Origène confesse la vérité ! Il faut la lui arracher comme une dent. Il est surprenant, après cela, que les exégètes et les érudits, sans parvenir à se mettre d'accord sur le Celse, auteur du Discours véritable, tiennent cependant son ouvrage comme datant du II° siècle, et sa réfutation l'Anti-Celse, même avancée par rapport à sa vraie date jusqu'au temps d'Origène, du III°, alors qu'il laisse assez entrevoir qu'il n'est pas dupe de la farce qu'il joue, - « mon Celse n'a de commun que le nom avec l'épicurien Celse », - mêlant le souvenir de Celse, ami de Julien, à sa réfutation, rien qu'en le signalant comme platonicien, et aussi, alors qu'il parle du christianisme et en brosse un tableau, qui n'est vrai et ne petit être exact qu'aux IV° et V° siècles ; vigoureux organisme de l'église chrétienne, fixité des dogmes, évangiles faits, opposition et antagonisme aigu du paganisme et du christianisme, disparition à peu près totale des sectes, scission avec le judaïsme probable, unité déjà presque réalisée de l'institution catholique [8].

Le Discours de vérité se termine par un appel à la concorde, à la paix des âmes, à l'union de tous les bons citoyens dans la défense de la civilisation contre les Barbares qui la menacent, et, comme cette péroraison n'est due qu'à la plume du Pseudo-Origène et non à Celse, on peut en conclure que l'ouvrage l'Anti-Celse est d'une époque où le christianisme est à égalité avec le paganisme. Sa victoire est prochaine. Il pare, par l'appel à la concorde, aux retours offensifs du paganisme, qu'il essaie d'endormir, d'amadouer, tandis qu'il ne cessera pas lui-même son prosélytisme fanatique. Il offre la paix, à la faveur de laquelle sa propagande persévérante travaillera à son triomphe. Au III°, siècle, sa manière était toute différente [9]. Il se défend et il attaque, avec toutes les armes et tous les procédés des minorités, criant à la persécution, prenant des attitudes de martyr. Dans Celse, rien de ce caractère. Il tend à ses ennemis le rameau d'olivier. De révolutionnaire, il devient parti de gouvernement, pour s'emparer du pouvoir.

L'Église nous dit que, dans de volumineuses compositions, Apollinaire (saint Apollinaire qui distingue encore le Dieu-Jésus ou Verbe du corps du Christ), Méthodius, Eusèbe, Philostorge, tous personnages du IV° siècle, ont réfuté Celse, sans préciser duquel il s'agit. L'Église a fait disparaître ces compositions, à supposer qu'elles aient existé, car adversaires et apologistes du christianisme les ont ignorées. Peut-être, en dehors de la personnalité d'un Celse quelconque, a-t-on fait passer dans l'Anti-Celse quelques traits de leur argumentation contre les dieux du paganisme et en faveur du christianisme. Il y a dans l'Anti-Celse beaucoup de lieux communs métaphysiques et mythologiques, des « poncifs ».

C'est que le Pseudo-Origène a beau se targuer de reproduire avec une conscience scrupuleuse, - à la manière d'Eusèbe, -les arguments de Celse, d'éprouver continu à la pierre de touche chacune des paroles de son adversaire, de ne pas éluder volontairement les articles de Celse, faute d'y pouvoir répliquer, et d'y répondre « en greffier [10] », l'examen de l'ouvrage prouve, qu'il ne prend ces précautions que pour nous persuader de sa bonne foi qui est nulle et ôter au Discours de vérité sa vraie substance historique.

Sans parler des abréviations et des suppressions importantes dans le détail, que nul ne conteste, des interversions et des déplacements de textes qui rompent l'enchaînement des idées et les faussent il n'est pas douteux que les parties les plus intéressante de Celse ont été coupées, et d'autres sophistiquées, toutes celles surtout qui touchent à des faits d'histoire. D'autre part, comment ne pas s'apercevoir que le Celse conservé dans la réfutation argumente souvent contre le christianisme si sottement qu'il porte des coups au paganisme qu'il prétend défendre, et qu'il le frappe non seulement dans ses éléments positifs, mais dans son principe même. Celse connaissait Platon, pour l'avoir étudié à Athènes avec Julien, et le christianisme d'alors, dans ses origines, son histoire, sa légende, mieux qu'il n'y paraît dans le Pseudo-Origène.

Pour se donner la répartie facile, le scribe prête à Celse des raisonnements qui, sans atteindre le ridicule, y confinent souvent. Passons, car il faut se borner [11].

L'Anti-Celse, saint Paul et Julien.

Que l'auteur de l'Anti-Celse évolue au temps du Celse de Julien ou peu après, une preuve encore.

Dans les ouvrages écrits par Julien et son entourage pour dénoncer « la fourberie purement humaine » des écritures chrétiennes, une place spéciale était certainement réservée à la mystification de l'apôtre Paul, dont Julien dit encore : « Paulos est le plus fieffé charlatan qui ait jamais paru. » Cette phrase est une modification ecclésiastique, pour donner à saint Paul une existence réelle, du texte de Julien qui racontait comment on avait inventé cet apôtre sur le modèle des Apollos, des Pérégrinus, etc. Et ce qui le prouve et qui prouve aussi que le Discours de vérité est du temps de Julien, c'est que l'Anti-Celse se préoccupe de répondre à Julien, ami du Celse qu'il réfute, sur la question de Paul. Oh ! pour lui, Paul a bien existé. Il va même le faire authentiquer par Celse. Il s'étonne, en effet, que Celse ait négligé ou oublié de parler de saint Paul « qui, après Jésus, est celui qui a fondé les Eglises chrétiennes. » Dites, après cette affirmation, qu'il est un personnage inventé ! Mais si Celse n'a pas « parlé » de saint Paul, sachant quelle imposture est à la base de l'invention de cet apôtre, le scribe qui prétend le réfuter va astucieusement vous aiguiller sur saint Paul, dans Celse lui-même. Car s'il s'étonne, c'est pour que, contre son étonnement qui vous a poussé à bien lire, il ne vous échappe pas que l'on trouve, dans les extraits de Celse qu'il cite, des phrases propres aux Épîtres de Paul. Celse a beau ne pas parler de Paul, il le cite. Donc Paul a existé. Bien plus ! Le Pseudo-Origène, avec une mauvaise foi cynique, va accuser Celse d'avoir falsifié une pensée de l'apôtre. Ce n'est pas vrai. Le scribe se fera traiter de menteur. Mais qu'est-ce que ça lui fait ? Qui veut la fin veut les moyens. Ce qu'il cherche, son but, c'est de prouver que Celse, vers 150, a connu saint Paul et ses épîtres, qui ne vinrent que vers 170-200. On cite saint Paul, on falsifie ses Épîtres, vous voyez bien que l'un et les autres existaient. Une imposture, - c'est ce qu'on a traduit par « fieffé charlatan », -- saint Paul ! Charlatan ? Qu'importe l'injure ? On verra qu'en penser. Il fut ! c'est l'essentiel. Et c'est vous Celse, c'est vous Julien qui êtes des imposteurs, de le nier, - des imposteurs, des insolents et des sophistes [1].

Un dernier mot, à propos de la charlatanerie de Paul.

Celse, relevant les divisions des sectes chrétiennes, accusant les chrétiens de se charger à l'envie les uns les autres de toutes les injures, animés les uns contre les autres d'une, haine mortelle, échangeant dans leurs querelles les pires outrages, ajoute qu'ils ont tous à la bouche leur mot : «  Le monde, est crucifié pour moi et je le suis pour le monde ! » On ne voit pas bien le rapport de ce mot avec ce qui précède. Il devait y avoir autre chose. Mais c'est un mot qui rappelle l'épître aux Galates (VI, 14) : « Dieu me garde de me glorifier, y dit saint Paul, si ce n'est en la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par laquelle le monde est crucifié à mon égard, et moi, à l'égard du monde ! » Ce qui, à part la proposition initiale, n'a d'ailleurs aucun sens. Le Pseudo-Origène conclut (V, 6,1) : « C'est tout ce que Celse a retenu de saint Paul.» Sans en parler, n'est-ce pas ? En quoi, le scribe exagère. Celse n'a rien ignoré, ni oublié de saint Paul, inventé plus de cent ans environ auparavant. Le peu que le scribe laisse passer dans sa réfutation, prouve que Celse a mieux qu'une connaissance superficielle des écrits apocryphes mis sous le nom de Paul. Mais, encore une fois, peu importe au scribe qu'on le démente sur ces à-côtés. Peut-être même tient-il à ce qu'on ne discute que ses « erreurs », voulues. Cependant, la discussion sur l'existence historique de Paul se trouvera écartée. Ce qu'il veut, c'est faire croire que Celse, vers 150, c'est-à-dire bien avant qu'on ait inventé saint Paul, entre 170 et 200, ainsi que le disait Celse,- que ne reproduit pas en ceci le Pseudo-Origène, - a connu les Épîtres de Paul, et Paul lui-même, puisque, plus ou moins, il en a retenu quelque chose.

Que de peine pour effacer cette certitude que si Paul est un « fieffé charlatan », comme on le fait dire à Julien, c'est que toute l'histoire de Paul est une, charlatanesque imposture !

Lactance et le Juge de Bithynie.

Le Discours de vérité de Celse est si peu passé inaperçu, quoique pense L. Rougier, que, non contente d'y faire répondre, au IV° siècle, par un pseudo-Origène de son invention, qui feint de ne pas savoir à quel Celse « il a affaire », tout en faisant croire que c'est le Celse du II° siècle, l'Église produit, sous la signature de Lactance, une réfutation d'un ouvrage dont le titre serait : « Philaléthiéis », (livres) Amis-de-la-Vérité, adressés aux chrétiens, dont l'auteur n'est pas nommé, qui n'est, désigné que par sa fonction - le Juge (ou préteur) de Bithynie.

L'ouvrage est le Discours de vérité, et l'auteur est Celse [2] .

L'examen et l'étude de la réfutation de Lactance montrent à l'évidence qu'il ne fait, comme le Pseudo-Origène, que répondre au Discours de vérité de Celse. Elle est une deuxième mouture de l'Anti-Celse, jusque dans sa conclusion pacifique [3]. Le Juge de Bithynie est plus que le sosie de Celse. C'est Celse lui-même. Toutefois, en mettant cette réfutation sous le nom de Lactance,- Lactance est mort en 325, - l'Église fait vivre le Juge, de Bithynie avant le règne de Julien, pour qu'ainsi, on ne reconnaisse pas en lui l'ami de cet empereur, le Celse du Discours de vérité. Mais cette imposture sera jugée par ce seul fait que la réfutation de Lactance, s'adressant à Constantin, prouve que son auteur connaît la chronologie établie par Denys-le-Petit, puisqu'il l'admet sans discussion. Or, Denys-le-Petit c'est la fin du V° siècle. Tout ce qui est écrit et porte la signature de Lactance est apocryphe. c'est-à-dire frauduleux [4].

Fin du Chapitre III


CHAPITRE IV  -  LA DÉCAPITATION DE JEAN-BAPTISTE


Les deux récits.

La décapitation de Jean-Baptiste ne se trouve narrée que dans les évangiles Selon-Matthieu (XIV,1-12) et Selon-Marc (VI, 14-29). Le Selon-Luc, venu un peu plus tard, au dire de l'Église, et dont le préambule, en un grec décent, tandis que l'ouvrage est d'un grec hébraïque, annonce que son auteur écrit « après s'être informé exactement de tout depuis l'origine », qui a connu, par conséquent, semble-t-il, la tragédie de la décapitation, rapportée dans Marc et Matthieu, se borne à mentionner l'événement, par la bouche même d'Hérode, disant de (Lc, IX, 9) : « J'ai fait décapiter Jean ». Ainsi, le témoin du forfait, c'est son auteur lui-même. Comment douter ? Le coupable avoue. Que dis-je ? Il se confesse. Habemus confitentem reum (Cicéron). Le quatrième Évangile, de Cérinthe devenu celui de Jean, - que de Jean aux débuts du christianisme, chez les Juifs, où il y en a si peu, et tous de premier plan ! - ne fait pas décapiter Jean-Baptiste. Il ne le fait même pas mourir, comme tel. Il sait qu'il n'est qu'un Jean unique, Christ mort sur la croix. Il nous apprend, dans une parenthèse, que, à un certain moment, le Baptiste, - non, il ne dit pas le Baptiste, il sait trop bien qu'il n'y a pas de Jean-Baptiste, - il dit : Jean, tout court, - « Jean n'avait pas encore, été mis en prison (Jn, Ill, 24). » Il y sera mis plus tard. Mais l'y décapitera-t-on ? Le Selon-Jean sait bien que non, puisqu'il refait l'Évangile de Cérinthe où le Iôannès-Jean, c'est le Christ, qui meurt sur la croix, tandis que le Dieu-Jésus, le Verbe ou l'AEon délaissant sa demeure charnelle, remonte au ciel, après avoir rendu le crucifié à sa mère : « Femme ! voilà toit fils ! [1]»

Bref, deux récits de la décapitation dans deux Évangiles.

Le début est presque identique dans les deux.

Hérode le Tétrarque (de Galilée), c'est-à-dire Hérode Antipas, a fait arrêter Jean, l'a fait lier et mettre en prison. Pourquoi ? A cause de quoi ou de qui ? « A cause d'Hérodias, femme de Philippe, son frère (parce qu'il l'avait épousée, précise seul le Selon-Marc) et que Jean lui disait : - Il ne t'est pas permis de l'avoir pour femme. » Les deux Évangiles se gardent de nous dire si Hérode a épousé Hérodiade, du vivant ou non de Philippe, qu'ils lui donnent comme époux. Ils veulent même laisser entendre que Philippe n'est pas mort, et que son frère Antipas lui aurait enlevé Hérodiade. On verra pourquoi [2].

Puis, les deux récits diffèrent, et sur un détail substantiel. Le Selon-Matthieu déclare que c'est Hérode lui-même qui aurait voulu faire mourir Jean. S'il hésite, c'est « parce qu'il craignait le peuple, qui regardait Jean comme un prophète ». Précisons : le prophète de l'Apocalypse, pour être dans la vérité entière.

Le Selon-Marc ne prête pas d'aussi noirs desseins à Hérode. il prétend que « c'est Hérodias qui s'acharnait contre Jean, et désirait de faire mourir. Mais elle ne le pouvait, pas », car, loin de vouloir la mort de Jean, « Hérode le craignait, sachant que c'était un homme juste et saint », - tout comme le Christ évangélique. On ne comprend guère pourquoi il le craint, dans ce cas. Mais passons. Soit parce qu'il le craignait, soit parce que Jean était juste et, saint, « Hérode veillait sur lui, il était souvent troublé (il faisait beaucoup de choses, disent certains manuscrits, en variante) et il l'écoutait avec plaisir. Mais il se présenta un jour favorable. »

Ici, les deux Évangiles redeviennent d'accord pour le fond. Contrairement à leur manière d'ensemble, c'est cependant le Selon-Matthieu qui est plus ramassé, et le Selon-Marc plus détaillé.

 « Hérode donnait un festin, pour l'anniversaire de sa naissance, aux grands de sa cour, à ses officiers et aux premiers de la Galilée. » Nous sommes dans son palais de Tibériade, on peut l'ajouter [3]. « La fille même d' Hérodias étant entrée, - elle n'est pas nommée par les scribes, mais nous savons par Flavius Josèphe qu'elle s'appelait Salomé, tout comme la mère du Christ, avant que les scribes n'en aient fait Marie la Vierge et la Magdaléenne, -entra, dansa et plut à Hérode et à ses convives. Le roi dit à la jeune fille (plus haut, en grec, au féminin, c'était : Thugatèr ; maintenant elle est, au neutre, korasion, fillette, poupée) : -   Demande-moi ce que tu veux, je te le donnerai. Il jura, disant :

- Oui, quand ce serait la moitié de mon royaume ! Salomé, pressée par sa mère, qu'elle était allée consulter dehors et qui lui avait dit de demander la tête de Jean le baptisant (baptizontos), rentre chez le roi aussitôt et demande : - Je veux qu'ici, à l'instant même, tu me donnes sur un plat la tête de Jean le Baptiste(Baptistou). Le roi en fut attristé », disent les deux Évangiles, même le Selon-Matthieu; et l'on peut se demander pourquoi, de celui-ci, qui a dit qu'Hérode cherchait à faire mourir Jean, n'attendant que l'occasion favorable. Passons encore. A cause de ses serments et de ses convives, ne croyant pas devoir opposer un refus, «il envoya aussitôt un de ses gardes avec l'ordre de rapporter la tête de Jean. Cet homme alla décapiter Jean dans la prison. Et ayant apporté sa tête sur un plat, il la donna à la fillette (korasion, toujours, au genre neutre), et la fillette la donna à sa mère. Puis les disciples de Jean l'ayant appris vinrent et emportèrent son corps, et ils le mirent dans un tombeau [4].

Voilà. C'est très simple. Mais, sans y regarder de trop près, quel tissu d'invraisemblances et d'impossibilités !

Invraisemblable d'abord, cette promesse d'Hérode Antipas à une danseuse, une poupée, de la moitié de son royaume. Comment y croire, quand on sait à quel prix un Hérode quelconque mettait sa royauté ? Et cette danseuse est la fille de sa femme Hérodiade ! Quelle trinité de sadiques dans cette histoire, qui n'a pu naître que dans l'imagination d'ecclésiastiques byzantins, comme la suite va le prouver !

Impossible aussi, en fait, cette décapitation de Jean-Baptiste pour des multitudes de raisons, dont trois principales :

1°) Motif mensonger de cette décapitation donné par les Évangiles, et mensonge à double branche : d'abord parce qu'il est faux qu'un Jean quelconque ait jamais reproché à Hérode Antipas d'avoir épousé la femme de son frère, et encore, moins, ensuite la femme de son frère Philippe, Hérodiadc, parce qu' Hérodiade n'a jamais été la femme de Philippe. La femme de Philippe, c'est Salomé, fille d'Hérodiade, Salomé que les Évangiles, sans donner son nom, font danser. Philippe était à la fois le beau-frère et le gendre, et non le mari, d'Hérodiade, laquelle donc était non sa femme, mais sa belle-soeur et sa belle-mère. Hérodiade était la femme de 1' Hérode Lysanias qu'elle quitta, vivant, pour épouser Antipas.

2°) Insuffisance matérielle quant au temps nécessaire pour que, du palais de Tibériade, en une nuit, un garde ait pu aller assassiner Jean, dans la prison où il est enchaîné, et revenir avec la tête sanglante à Tibériade, eût-il fait l'aller retour au galop de plusieurs chevaux. Et la précipitation imprévue de l'événement prouve qu'on n'avait pas assuré de relais [5].

3°) Découverte, en 362, de l'ère vulgaire, du cadavre de Jean, - son squelette, je pense, - dont l'Église dit que c'est celui de Jean-Baptiste, sans préciser s'il avait sa tête ou non, - mais dont on peut être sûr qu'il l'avait, car ce Jean, Baptiste ou non, ce « mort » retrouvé en Samarie, à Machéron, par l'empereur Julien, c'est le Christ crucifié par Ponce-Pilate : lôannès, sous son nom d'Apocalypse.

En une phrase, les récits de la décapitation de Jean-Baptiste ne reposent que sur des fraudes que nous allons examiner, et dont, pour toutes, nous donnerons les raisons.

Le motif de la décapitation.

A en croire les Évangiles, on l'a vu, Jean-Baptiste aurait été décapité à l'instigation d'Hérodiade, épousée par Hérode Antipas, et furieuse des reproches de Jean à Hérode sur ce mariage : « Il ne t'est pas permis de l'avoir pour femme. »

Flavius Josèphe, que l'Église a essayé de synoptiser comme un autre Évangile, et qu'elle a voulu faire témoigner sur la mort de Jean, devenu Jean-Baptiste, distinct du Christ, afin précisément d'en faire un personnage distinct, Flavius Josèphe raconte ceci, - c'est un scribe d'Église qui tient la plume [6] :

 « En ce même temps, - celui de la mort d'Hérode Philippe, tétrarque de Traconite, Bathanée et Gaulanitide, en 787, donnée immédiatement devant, - il arriva, par l'occasion que je vais dire, une grande guerre entre Hérode le Tétrarque (c'est Antipas) et Arétas, roi de Pétra (en Arabie). Hérode, qui avait épousé la fille d'Arétas et avait vécu longtemps avec elle, passa, en allant à Rome, chez Hérode, son frère de père et fils de la fille de Simon, le grand sacrificateur. Il conçut une telle passion pour Hérodiade, sa femme, fille d'Aristobule, leur frère à tous deux, et soeur d'Agrippa, qui fut depuis roi, qu'il lui proposa de l'épouser aussitôt qu'il serait de retour de Rome et de répudier la fille d'Arétas. Il continua ensuite son voyage et revint, après avoir terminé les affaires, - lesquelles ? Flavius Josèphe ne le dit pas, - qui l'avaient obligé de l'entreprendre. » Jusqu'ici, rien à dire. Nous sommes dans l'Histoire. Flavius Josèphe oublie simplement de préciser, ou le scribe qui l'a refait, deux points :

1 - C'est que l'Hérode, frère d'Antipas, dont il parle, et qui a pour femme Hérodiade, c'est l'Hérode Lysanias, tétrarque de l'Abilène [7].

2 - C'est que les affaires qui ont obligé Antipas à aller à Rome consistent dans la tentative d'obtenir de Tibère que la Tétrarchie de son frère Philippe, qui vient de mourir, lui soit attribuée et vienne, arrondir sa propre tétrarchie de Trachonite, Bathanée, etc.

Continuons à lire Flavius Josèphe. « Sa femme (la fille d'Arétas) découvrit ce qui s'était passé entre lui (Antipas) et Hérodiade ; mais elle n'en témoigna rien. Elle le pria de lui permettre d'aller à Machéra (ou Machoerous, Machéro, Machéron), qui était une forteresse assise sur la frontière des deux États (Judée et Arabie), et qui appartenait alors au roi son père (Arétas). » Ce détail, qu'il faut retenir, est d'une importance énorme, qu'il faut souligner. Bref, Hérode, pensant que sa femme ne connaissait rien de son dessein de la répudier, l'autorise à aller à Machoerous-Machera, où, étant arrivée et conduite à son père, à qui elle conte sa disgrâce et la résolution d'Antipas d'épouser Hérodiade, «Arétas, fort offensé, prétextant de quelque contestation touchant les bornes du territoire de Gamala », - patrie du Christ, la Nazareth symbolique, - déclara la guerre à Hérode. « La bataille se donna, et l'armée d'Hérode fut entièrement défaite par la trahison de quelques réfugiés qui, ayant été chassés de la tétrarchie de Philippe, avaient pris parti dans les troupes d'Hérode. Ce prince écrivit à Tibère ce qui était arrivé, et il (Tibère) entra dans une si grande colère contre Arétas, qu'il manda à Vitellius de lui déclarer la guerre, de le lui amener vivant s'il le pouvait prendre, ou de lui envoyer sa tête s'il était tué dans le combat. »

Le scribe voit rouge. Il pense déjà à Jean-Baptiste, ou mieux il ne pense qu'à lui. Il décapite, en esprit, tous ceux qui passent sous sa plume. Et, en effet, interrompant ici le récit relatif à Arétas, voici le morceau qu'il insère dans la narration, où Jean apparaît enfin [8].

 « Plusieurs Juifs ont cru que cette défaite de l'armée d' Hérode était une punition de Dieu, à cause de Jean surnommé le Baptiste. » Surnommé, depuis qu'il n'est plus Jean le Christ. Suit un couplet dans l'esprit du faux sur Jésus. « C'était un homme de grande piété qui exhortait les Juifs à embrasser la vertu, à exercer la justice. » Le scribe, n'ose pas aller aussi loin que le Selon-Marc (Hérode « sachant que c'était un homme juste et saint, - justice, piété, dit Flavius Josèphe, - veillait sur lui, le craignait, l'écoutait avec plaisir »). Il exhortait encore- les Juifs « à recevoir le baptême après s'être, rendus agréables à Dieu en ne se contentant pas de ne point commettre quelques péchés, mais en joignant la pureté du corps à celle de l'Ame [9]. Ainsi, comme une grande quantité de peuple le suivait pour écouter sa doctrine, Hérode, craignant que le pouvoir qu'il aurait sur eux n'excitât quelque sédition parce qu'ils seraient toujours prêts à entreprendre tout ce qu'il leur ordonnerait, il crut devoir prévenir ce mal, pour ne pas avoir sujet de se repentir d'avoir attendu trop tard à y remédier. Pour celle raison, il l'envoya prisonnier dans la forteresse de Machera, dont nous venons de parler (appartenant donc à Arétas avec qui il est en guerre), et les Juifs attribuèrent la défaite de son armée à un juste jugement de Dieu d'une action si injuste. »

Ce morceau de Flavius Josèphe mérite d'être examiné de près [10]

D'abord, il fixe l'époque de la bataille entre les troupes d'Antipas et d'Arétas, « en ce même temps » que la mort de l'Hérode Philippe, soit 787, qui précède immédiatement le récit de la guerre et de son occasion [11].

Secondement, c'est avant de s'embarquer pour Rome que Hérode Antipas propose à Hérodiade de l'épouser, pour le mariage avoir lieu aussitôt son retour de Rome [12]

Troisièmement, le Machera-Machoerous-Machéron où se réfugie la fille d'Arétas appartient à son père. Dans le morceau interpolé sur Jean-Baptiste, le scribe commet donc un faux grossier : car le Machera, « dont nous venons de parler », c'est bien la forteresse assise sur la frontière et qui appartenait alors au roi son père . Ainsi Hérode, qui a répudié la fille d'Arétas, et qui, s'il ne s'attend pas à une déclaration de guerre pour si peu, bien qu'en fait la guerre s'en soit suivie, déclarée sous un autre prétexte, il est vrai, Hérode qui, en tout état de cause, ne doit pas s'imaginer, je pense, que, répudiant la fille d'Arétas, ses rapports avec ce prince vont être améliorés, aurait envoyé Jean prisonnier à Machéra ! Et Arétas, furieux, aurait gardé Jean prisonnier pour lui faire plaisir. Il aurait supporté, le gardant prisonnier, qu'un émissaire d'Hérode, vînt se faire, dans son royaume, l'exécuteur des hautes-oeuvres de celui qu'il traite déjà en ennemi. Bien plus, non content de mettre en pratique ces admirables préceptes évangéliques, chers à la canaille, qui en profite, en vertu desquels, si le méchant vous soufflette la joue gauche, vous devez lui tendre la droite, s'il vous subtilise votre porte-monnaie, il est moral de lui offrir la clef et le secret de votre coffre-fort, Arétas va pousser la condescendance jusqu'à accueillir les disciples de Jean-Baptiste, venus on ne sait d'où pour réclamer le corps, et, l'ayant reçu, vont l'emporter pour l'ensevelir. Où ? A Machoerous en Arabie, alors ? Nous verrons tout à l' heure.

Quatrièmement, si la cause de la défaite des troupes d'Hérode est la défection d'une partie de ses troupes, et en même temps prend le caractère d'un juste jugement de Dieu parce que Jean avait été mis en prison, c'est qu'il y a un lien étroit entre cette défection et Jean [13],

Le motif de la décapitation de Jean, toute inventée qu'elle soit, a pour but, entre autres, de l'absoudre, comme Christ qu'il est, et, pour qu'on ne le reconnaisse pas, de l'accusation vraie portée contre lui, mué en Jésus-Christ, et qui amena la condamnation à mort par crucifixion, historiquement.

En prison et décapité pour avoir tonné contre l'immoralité d'un grand de ce monde, il ne saurait avoir, en tant que Christ, été mis en croix, comme prétendant au trône de Judée, au royaume de David, fomenteur de troubles, de révoltes et séditions, les armes à la main, tel Bar-Abbas, Jésus Bar-Abbas.

La femme de Philippe.

Aucun savant, aucun exégète, et Ernest Renan moins que tout autre, ne s'est aperçu de la fraude évangélique qui fait d'Hérodiade la femme de l'Hérode Philippe

Tous ont lu Flavius Josèphe, et ils n'y ont pas remarqué que, par deux fois, dans ce chapitre VII du livre XVIII des Antiquités judaïques, il est déclaré, affirmé qu' Hérodiade est la femme de l'Hérode Lysanias. Une première fois, au début, dans l'extrait que j'ai reproduit plus haut, et j'ai souligné le fait. Une deuxième fois au n° 785, alinéa 3, in fine, en ces termes :

 « Hérodiade épousa Hérode le tétrarque, fils d'Hérode le Grand, et de Mariamne, fille de Simon Grand sacrificateur, dont elle eut Salomé, après la naissance de laquelle elle n'eut point de honte de fouler aux pieds le respect dû à nos lois, en abandonnant son mari pour épouser, même de son vivant, Hérode son frère, tétrarque de Galilée. »

Flavius Josèphe ne précise pas non plus ici que le mari d' Héridiade est Lysanias. Qu'importe ! Immédiatement après, il ajoute ceci, qui nous fixe sur la femme de l'Hérode Philippe : « Salomé, sa fille, épousa Philippe, fils d'Hérode le Grand et tétrarque de la Traconite, lequel étant mort sans qu'elle en eût d'enfants, elle épousa Aristobule, fils de l'Hérode frère d'Agrippa, dont elle eut trois fils. »

Est-ce assez clair ? Salomé a épousé l'Hérode Philippe, tétrarque de la Traconite. Elle est la fille d'Hérodiade. Elle s'est remariée, et avec Aristobule, mais c'est que son mari Philippe était mort ; elle était veuve.

Si les savants, les érudits, les critiques et exégètes, - je ne vise que- ceux qui s'occupent de l'histoire des origines du christianisme, - étaient aussi éminents qu'on le dit, rien que ce passage de Flavius Josèphe les aurait mis en garde contre les récits évangéliques sur la décapitation de Jean-Baptiste. Comment leur demander, dans ces conditions, - ils ne savent même pas lire, - d'avoir vu que c'est justement à la mort de Philippe, en 787 de Rome ou 33 de notre ère, à cause de sa tétrarchie vacante, et pour tenter de l'obtenir de 1' empereur Tibère, que l'Hérode Antipas part pour Rome et que c'est en allant s'embarquer qu'il rend visite à son frère vivant, Lysanias, tétrarque de l'Abilène, et qu'il persuade Hérodiade, femme de ce prince falot, et dévorée d'ambition, de l'accepter comme mari ? Promettre à Salomé la moitié de son royaume, au moment où il ne rêve que de s'emparer des territoires dont son mari fut tétrarque, pour les ajouter à sa tétrarchie par la grâce de Tibère ! Quelle ironie ! Et des savants austères tiennent pour historiques ces contes il dormir debout [1].

Machoerous-Machéron.

Où est Hérode Antipas, pendant la nuit d'orgie évangélique ? Après avoir habité Sepphoris, ayant fait construire Tibériade, sur les bords du lac de Génézareth, avec un palais magnifique à son usage, c'est, en 787, à Tibériade qu'il réside, qu'il offre aux « premiers » de la Galilée, le festin qui commémore l'anniversaire de sa naissance. Il ne peut être ailleurs.

Et Jean ? Il est en prison. A Machoerous (Machéron) en Arabie ? Admettons que ce soit possible, que contre toute vérité, Arétas ne soit pas le maître de Machoerous, que sa fille répudiée ne s'y soit pas réfugiée. Je raisonne sur les données des faussaires. Hérode envoie, de Tibériade un garde pour couper la tête à Jean-Baptiste. Connaissez-vous la distance qui existait entre Tibérias, sur la rive occidentale du lac de Génésareth, et Machoerous près de la rive orientale de la mer Morte ? Cent quarante kilomètres, à vol d'oiseau. Aller et retour par des routes, - on suit la vallée du Jourdain, - c'est donc trois cents kilomètres au minimum de randonnée qu'a dû faire, en quelques heures de nuit, le bourreau hérodien, et, entre temps, exécuter sa mission.

Eh ! bien, malgré l'impossibilité résultant des "distances, malgré l'impossibilité du fait que Machocrous est occupé par les garnisons du roi de Pétra, Arétas, - Flavius Josèphe l'a dit, tous les exégètes tiennent que Jean est à Machoerous (Machéro, Machéron ou Machéra, car le mot a diverses orthographes). Pourquoi veulent-ils qu'il en soit ainsi ?

Sans doute parce que c'est l'avis d'Ernest Renan, leur chef de file.

Voici donc l'avis de Renan, dans sa Vie de Jésus (chap. XII). « Le triste Jean, dans sa prison de Machéro, s'exténuait d'attente et de désirs... Cette année (probablement l'an 30), - non, nous sommes en 787 de Rome, 33 de l'ère vulgaire, - Antipas se trouve, le jour anniversaire de sa naissance, à Machéro. Hérode le Grand, - son père, - avait fait construire à l'intérieur de la forteresse un palais magnifique, où le tétrarque (Antipas) résidait fréquemment. Il y donna un grand festin, durant lequel Salomé, etc... ». Et Renan renvoie, sur ce palais magnifique, au texte de Flavius Josèphe De Bello judaïco, liv. VII, chap. VI (c'est XXI qu'il faut lire), alinéa 2.

On trouve, en effet, dans Flavius Josèphe (Guerres, VII, xxi, 2) qu'Hérode le Grand avait fait construire à l'intérieur de la forteresse un palais magnifique, « où, - déclare Renan, qui n'en sait rien, car nulle part ce n'est dit, - le tétrarque (Antipas) résidait fréquemment ». D'où, d'après lui, s'y est donné le fameux festin. Ainsi, 1' Hérode, tétrarque de la Galilée, invite les grands (chiliarques), les « premiers » ( les prôtes) de la Galilée et ses officiers à venir banqueter en son honneur à cent kilomètres et plus de leur résidence. Admettons.

Ce qui est sur, c'est que ce Machéro n'est pas le Machoerous d'Arétas (même orthographié Machoerous et non Machéro, et j,y consens). Il est vrai que, à l'occasion des événements qui suivent la guerre de Vespasien et Titus (824 = 70) Flavius Josèphe parle de Machoerous comme d'une place forte qui n'a pas encore été réduite (ainsi que Massada, Iotapat et Gamala, naturellement). Et pour le plaisir de bien nous persuader qu'il s'agit de Machéro, Machéron, Machoerous, il consacre, au milieu de cette tragédie sanglante que fut l'admirable résistance juive, trois chapitres à nous ébaudir puérilement sur une « plante de rue d'une grandeur prodigieuse qui était dans le château de Machéron », sur les « qualités et vertus étranges d'une plante zoophyte qui croit dans l'une des vallées qui environnent Machéron », sur « quelques fontaines de Machéron dont les qualités sont très différentes ». Machéron  ! Machéron ! Machéron !

Fort bien. Mais ce Machéron, ainsi nommé dans Flavius-Josèphe, à l'époque de Vespasien et Titus, où Hérode-le-Grand a fait construire un château, soixante-quinze ans en ça, nous le connaissons. Pourquoi Renan ne nous apprend-il pas qu'il en est parlé aussi dans Flavius-Josèphe, au moment même où Hérode-le-Grand le fait construire (Guerres, I, xvi, 87) ? Une phrase, une seule : « Il fit bâtir, à l'opposite de la montagne qui est du côté de l'Arabie, un château extrêmement fort qu'il nomma Hérodion. » C'est tout. En face du Machoerous ou Machéron d'Arabie, il a donc fait construire une forteresse, capable de faire échec à celle de l'ennemi. Elle s'appelle alors Hérodion. L'a-t-on nommée ensuite Machoerous (de Judée) pour l'opposer à Machoerous (d'Arabie), comme à notre frontière de l'Est, après Nancy et Lunéville, il y avait, de 1871 à 1914, Avricourt-français et deutsch-Avricourt ? Jamais, nulle part, Flavius Josèphe ne nous en a informés. Ce qui paraît certain, c'est que la description qu'il en donne, à l'époque des guerres de Vespasien et que Renan reprend à son compte, a tout l'air d'une fraude, en harmonie avec l'histoire évangélique de Jean-Baptiste. Ce palais, en effet, construit dans la forteresse d'Hérodion, devenue Machoerous, d'après le Flavius Josèphe relatant la guerre vespasienne, il n'en est nullement question, lorsqu'il parle de cette forteresse à l'époque où Hérode-le-Grand la fait construire. Mais, - et vous allez toucher du doigt l'origine de la fraude, ayant fait connaître en une phrase (celle de ci-dessus) la construction de ce « château » par Hérode le Grand, à la frontière d'Arabie, face au Machoerous des Arabes, Flavius Josèphe, sans même couper sa phrase par un point, ayant dit qu'Hérode nomma ce château Hérodion, continue ainsi : « et il donna le même nom à une colline distante de soixante stades de Jérusalem, qui n'était pas naturelle, mais qu'il fit élever en forme de mamelle avec de la terre rapportée, et dont il environna le sommet de tours rondes. Il bâtit au-dessous des palais... intérieur très riche... extérieur superbe... Il y fit venir de très loin quantité de belles eaux, etc ». Près de Jérusalem, ou comprend ce palais. Mais dans l' Hérodion, forteresse frontière de l'Arabie, on ne le conçoit pas. La guerre y est endémique. Voir Flavius Josèphe. Hérode Antipas n'y va jamais. Il aurait bien trop peur de s'y faire prendre par les Arabes.

En résumé, la forteresse qu'Hérode a fait construire face à Machoerous, que Flavius Josèphe nomme Machéron, soixante-quinze ans après qu'elle a été construite, elle a été appelée Hérodion, quand Hérode la faisait construire. Le palais merveilleux que Flavius Josèphe décrit, lors du siège qu'en fit Bassus, général de Vespasien, Flavius Josèphe n'en dit pas un mot, quand il parle, en une phrase, de la construction d'Hérodion sous Hérode. Le château que décrit Flavius Josèphe, sous Vespasien, comme ayant été construit dans la forteresse de l' Hérodion devenu Machéron, c'est celui dont il dit qu'il a été construit dans l' Hérodion, à vingt stades de Jérusalem [2].

Après quoi, si vous croyez à un Machéron de Judée où aurait été prisonnier Jean-Baptiste, à la frontière d'Arabie, en deça ou au delà, avec un palais où « le tétrarque (Antipas) résidait fréquemment »), où il a donné un festin aux grands de sa cour, aux premiers de la Galilée, à ses officiers, taudis qu'Arélas, en face, dans Machoerous d'Arabie, concentre ses troupes pour venger l'affront fait par Hérode Antipas à sa fille répudiée, c'est que vous avez dans le génie critique et la loyauté de Renan la foi qui transporte les montagnes [3].

Si Flavius Josèphe parle aujourd'hui de Machéron, substitué à l'Hérodion de la frontière arabe, et, en le décrivant comme l' Hérodion-lès-Jérusalem, c'est qu'on le lui fait dire, - une fraude de plus ou de moins ! - pour donner le change sur le Machéron véritable où « ses disciples ont enseveli Jean », - Baptiste ou non, - et non point après décapitation, mais comme étant le Christ, dont ils ont dérobé le cadavre au Guol-Golta, la fosse commune, pour faire croire à la résurrection, le transportant en Samarie, à Machéron, où ils le mirent dans un tombeau. Dans ce Machéron, il n'y avait ni palais, ni prison. Si Jean est en prison, c'est à Tibériade, et non point encore comme condamné à mort. Avant de se résoudre à le punir de la peine capitale, Hérode Antipas et Ponce-Pilate ont commencé par lui appliquer la prison, et quelquefois, deux au moins, le fouet, - c'est un parent par alliance des Hérodes, - avec l'espoir de mettre fin à ses exploits de prétendant roi des Juifs. Et ce n'est pas leur faute s'il a diaboliquement persévéré.

Le corps retrouvé.

En 362 de l'ère vulgaire, au mois de loûs, c'est-à-dire août, l'empereur Julien, - l'Apostat, parfaitement ! - se trouvant à Antioche, retour des Gaules et de Lutèce, qu'il a tant aimées, et prêt à s'engager dans une guerre contre les Perses, résolut de frapper un grand coup pour prouver au monde que le « mort » que les Juifs « adorent comme un dieu » n'était et n'est jamais ressuscité. Ayant appris qu'autour du tombeau de ce mort, qu'il désigne sous son pseudonyme apocalyptique de Jôannès-Jean, il se faisait des pèlerinages, - ce qui lui a permis d'identifier sans erreur le tombeau, - où des exploiteurs, des magiciens tiraient profit de la crédulité des foules, - on y vendait déjà des morceaux de la sainte croix, -il résolut de procéder à l'exhumation du cadavre de ce « mort », dont le tombeau avait été retrouvé à Machéron de Samarie, près de Sébaste, l'ancienne Sichem (voir saint Jérôme).

La découverte de ce corps du « mort », sous le nom de Jean, est rapportée par M. Allard, dans son ouvrage sur Julien (Paris, tome III, p. 406), la plus savante étude peut-être, que l'on ait faite sur ce grand empereur. NI. Allard est chrétien, de l'orthodoxie la plus rigoureuse. Comme l'Église, il tient que ce Jean, dont Julien « profana » les restes, c'est le Jean-Baptiste des Évangiles. Rien du Christ, crucifié par Ponce-Pilate, rien de Jésus-Christ. Mais cette affirmation qui ne repose que sur « l'autorité » de l'Église, se retourne contre elle, car elle aboutit à la preuve logique que ce Jean, dit Baptiste ou non, - et le Jésus-Christ évangélique est, lui aussi, un baptiseur, tout comme Jean,- est bien le Christ crucifié par Ponce-Pilate et non le Jean-Baptiste des Évangiles, décapité par Hérode.

Ce n'est pas, en effet, le cadavre du Jean-Baptiste ecclésiastique, dont il connaissait l'invention frauduleuse, que Julien recherchait et qu'il a exhumé. C'est le corps du « mort », - il ne l'appelle qu'ainsi et Iôannès = Jean, - que les Juifs adorent comme un Dieu, et qu'on disait être ressuscité. Les Juifs-chrétiens, - à l'époque de Julien, ce sont encore les Juifs qui font le christianisme, - adorent-ils Jean-Baptiste comme un Dieu ? Non. Prétendaient-ils que Jean-Baptiste était ressuscité, pour qu'il soit besoin de les démentir en exhibant son cadavre ? Non encore. C'est donc que le corps du « mort », sous son pseudonyme d'Apocalypse, est celui du Christ, crucifié par Ponce-Pilate, et qui n'est pas ressuscité. C'est évident. Jean, c'est le Christ.

 « La flèche du Parthe ».

Les conséquences de cette découverte auraient tué le christianisme si Julien, parti peu après pour la guerre contre les Perses, en était revenu vivant. Les « chrétiens », tels qu'ils sont au IV° siècle, l'ont si bien compris, qu'ils ont fait assassiner Julien par une flèche soi-disant Parthe. Les injures basses et les menaces « prophétiques » qui lui ont été adressées après la découverte du cadavre, - elles ne se comprendraient pas si ce cadavre était celui de Jean-Baptiste, - ne laissent aucun doute. C'est le prêtre Théodoret qui dit à un fonctionnaire impérial [1] : «Ton tyran (Julien), qui espère que les païens seront vainqueurs, - les Perses étaient-ils donc chrétiens ? - ne pourra pas triompher. Il périra et de telle manière que personne ne saura par qui il a été frappé. Il ne reviendra pas au pays des Romains. »

Dans un dialogue de Théodoret, encore, entre un professeur chrétien » et Libanius, celui-ci demande à celui-là  « Que fait maintenant le fils du charpentier ? » Et l'autre répond : « Le Maître du monde que tu appelles ironiquement le fils du charpentier, prépare un cercueil [2]. »

A Antioche, ce ne sont que railleries sur Julien, sur son physique, ses épaules étroites, sa  barbe de boue, son profil hirsute. « Nos traits ont atteint le but. Nous t'avons percé de sarcasmes, comme de flèches. Comment feras-tu, ô brave, pour affronter les projectiles des Perses ? »

Deux des hommes engagés dans la lutte contre les chrétiens, Félix et le comte Julianus, étant morts presque en même temps, en 363, - le départ de l'empereur Julien pour l'expédition de Perse est de mars de la même année, les chrétiens, lisant sur les monuments, la formule : « Julianus, pius, augustus », - c'est l'empereur, - disaient : - Félix et Julianus (le comte) sont déjà morts. C'est maintenant le tour de l'Auguste [3]. »

Les chrétiens priaient, faisaient des voeux pour la défaite de l'empereur Julien. Les femmes allaient en pèlerinage aux tombeaux (du Christ Iôannès, de ses frères, enterrés près de Machéron).

Comment aussi ne pas faire état du récit où Julien trouve la mort ? A une attaque des Perses, repoussée, Julien poursuit les fuyards. Les cavaliers de sa garde se rallient autour de lui. Soudain le javelot d'un cavalier effleure en sifflant le bras de Julien, s'engage entre les côtes et s'enfonce dans son foie. Julien essaie d'arracher la lame à double tranchant et se coupe les doigts de la main droite. Évanoui, il tombe de cheval. Il mourut peu après [4].

D'où partait le coup ? « D'un prisonnier barbare moitié fou, moitié bouffon, dit Grégoire de Nazianze, bon apôtre (Oratio, V, 13). » Sozomène dit (VI, 1) -. « D'un soldat exaspéré de l'expédition. » Un chrétien, autrement dit. Libanius (Epitaphe de Julien) dit que ce fut un de ceux, ennemis des lois et des dieux, qui avaient déjà essayé d'attenter à la vie de Julien, « qui fut frappé par ruse et trahison (Pro templis) ». Am. Marcellin dit. « Les soldats eux-mêmes avaient entendu dire par des transfuges, qui le rapportèrent, que Julien était tombe sous un javelot romain ( telo romano), » disons, nous : « catholique romain ». Devant tous ces témoignages et d'autres, M. P. Allard conclut : « La flèche du Parthe était proverbiale. Il est à peu près certain que c'est celle qui atteignit Julien. » Torne III, p. 276. Oui, le jésuitisme aussi est proverbial. La cause est entendue. Le coup de pied de l'âne et la danse du scalp sont de même proverbiaux ». Les voici : « Dieu et son Christ (plus de Jésus, ni de Jésus-Christ) ont vaincu (Théodoret III, 22). » Et c'est le même mot que les scribes ont mis dans la bouche de Julien mourant : « Tu as vaincu, Galiléen ! » pour ne pas avouer l'accusation certaine d'assassinat, qu'il a proférée contre les chrétiens, avant d'expirer. Écoutez encore un Père de l'Église, Grégoire de Nazianze (Oratio, 34) : « Considérons avec sérieux cette divine vengeance. Montrons que nous avons mérité, non les souffrances passées, mais les bienfaits présents, etc... »

Et voici enfin Philopatris ou l'Homme qui s'instruit, dialogue plein d'allusions au christianisme, et notamment à l'assassinat de Julien, prédit sous une forme obscure. Un chrétien, parlant à Critias, lui dit : « Si tu veux être discret, je t'initierai à des mystères importants qui doivent bientôt s'accomplir. Ce ne sont point des songes, mais des réalités. Tout s'accomplira au mois de mésori ( le mois d'août ou de loüs), en égyptien, car la scène se passe à Alexandrie). » Il s'agit si bien du meurtre prémédité de Julien, qu'un autre interlocuteur vient s'opposer aux prédictions sinistres du Chrétien ; il chante la victoire de l'empereur sur les Perses ; Critias se réjouit que l'empereur vive, et l'on rend à ce «  si grand prince » des actions de grâce [5].

Mais cette danse du scalp sur un homme que l'on a fait assassiner, d'un chef d'empire dont la disparition pouvait avoir pour les peuples les plus graves conséquences, - considération d'ailleurs qui ne faisait qu'exciter les espoirs des chrétiens, comme toute complication ou désordre politique et social sert les intérêts de tout ce qui est révolutionnaire et destructeur, - cette danse du scalp effrontée n'a pas suffi à l'Église. Il est des morts qu'il faut qu'on tue, car leurs oeuvres les suivent. Le grand empereur Julien fut de ceux-là.

Les scribes ont eu beau changer en Jean-Baptiste le cadavre squelette, retrouvé par Julien, du Iôannès, du Christ-Jean pour prouver qu'il n'était pas ressuscité, de ce mort que les Juifs (minim, les Juifs christiens, les chrétiens d'alors), adoraient comme un dieu », cette fraude, à l'époque, ne pouvait tromper personne, parmi les élites tout au moins.

Il a fallu l'anarchie, les troubles, le désarroi, les destructions, les ruines des invasions barbares, pendant deux siècles, pour faire disparaître le souvenir de la découverte de Julien et falsifier les textes, les interpoler, en fabriquant parallèlement et en concomitance de la fable du Baptiste décapité, ce que les scribes, avec un cynisme impudent et une impudeur cynique, appellent encore dans les Évangiles (« le miracle de Jean ».  « Cette génération méchante et adultère demande un miracle, s'écrie Jésus au III° siècle. ; il ne lui en sera pas donné d'autre que celui de Jonas (Iôannès) [6]. »

Les scribes, dans la forme mystagogique des Thargoums ou paraboles ou similitudes, avouent. Les Évangiles ne sont, après tout, qu'un genre de littérature, auquel il faut savoir se faire pour comprendre.

Et c'est une preuve de plus que le Christ et Jean sont le même personnage historique.

Mais les oeuvres profanes, l'Église, avant Charlemagne, n'a jamais été sûre de mettre la main dessus. Quelques-unes pouvaient échapper, bien que les événements ultérieurs ne l'aient pas permis. Courant  au plus pressé, elle a « arrangé » les Évangiles, pour achever de démentir quasi-directement l'histoire vraie du cadavre dérobé au Golgotha, de son transport en Samarie et de sa découverte par Julien.

Quand je dis : les Évangiles, au pluriel, sur ce point, je me trompe. Elle en a arrangé un, un seul. Le sort est tombé sur le Selon-Matthieu, de ce Matthieu ou Lévi, péager, qui est déjà l'un des douze disciples dans les Évangiles, et sur qui tombe aussi le sort, dans les Actes des Apôtres, quand il s'agit de remplacer Juda Iscariote, comme douzième, le Christ disparu. Car ces deux Matthieu n'en font qu'un, sous le nom duquel on a mis un Évangile.

Voici ce que l'Église a trouvé (Matt., XXVII, 62-66) : « Le lendemain (de la crucifixion et de la mise tu tombeau), les chefs des prêtres et des Pharisiens se rendirent ensemble chez Pilate et lui dirent : Seigneur (Kyrie), nous nous sommes souvenus que, de son vivant, cet imposteur (comme dans Flavius Josèphe) disait : après trois jours, je ressusciterai. Ordonne donc que la tombe soit soigneusement surveillée jusqu'au troisième jour, de peur que, les disciples ne viennent voler le corps et ne disent ensuite : Il est ressuscité des morts. Imposture dernière qui serait pire que la première. - Pilate leur répondit : Vous avez des gardes ; allez et surveillez comme vous l'entendez. Alors ils allèrent s'assurer du sépulcre, en scellant la pierre en présence de la garde. »

Ce morceau, qui n'est que dans le Selon-Matthieu, n'a été fait que pour répondre, après Julien mort, à ceux qui disaient ce qui s'est exactement passé, afin de leur donner un démenti. Et la preuve, c'est que, d'après le Selon-Matthieu lui-même, la garde était inutile puisque, « le premier jour de la semaine,... un ange s'approcha de la pierre, l'éloigna en la roulant et s'assit dessus. » Cet ange est quelque Simon dit la Pierre, justement à cause de son exploit, d'où est sortie la résurrection, sur laquelle l'Église est bâtie. Cet ange est d'aspect si foudroyant que « les gardes, tremblants d'épouvante devant lui, étaient comme morts.? » Leur compte est bon, comme pour Ananias et Séphira.

Au surplus, l'ange lui-même est inutile aussi, car, quand il a ôté la pierre, Jésus ne sort pas du sépulcre. Il en est sorti sans que nul le voie, la pierre encore scellée. Un dieu peut, en effet, passer à travers la pierre. C'est ce qu'a fait Jésus pour se rendre en Galilée. Mais, coup de théâtre ! les deux Marie qui se trouvaient là, qui étaient entrées dans le tombeau pour voir s'il était bien vide, en sortent, et voici que Jésus s'avance à leur rencontre et leur dit : « Salut ! ».

Osez maintenant soutenir que Julien a retrouvé son squelette en Samarie. Et pourtant, il l'a retrouvé, il a, et l'Église ne peut pas le nier, sauf à nous aiguiller par fraude sur Jean-Baptiste, retrouvé le corps du Iôanñès, du « mort » que les Juifs adoraient comme un dieu. Ce mort que les Juifs adoraient comme un Dieu, ce n'est pas Jean-Baptiste, comme le pretend par un mensonge diabolique l'Église ; ce n'est pas Jean l'apôtre, ni Jean l'Évangéliste.

Alors, qui est-ce ? Il ne reste que le Iôannès-Christ, devenu, en Jésus-Christ, celui que les chrétiens adorent.

C'est donc lui.

Le Iôannès, sous son nom d'Apocalypse, c'est le Christ, crucifié par Ponce-Pilate. On ne peut pas échapper à l'étreinte de cette vérité.

La danseuse.

Dans les deux Évangiles qui narrent la décapitation de Jean-Baptiste, la danseuse qui plaît à Hérode, c'est la fille, pas nommée, de sa nouvelle femme Hérodiade. C'est Salomé. Les plus anciens manuscrits du Nouveau Testament, le Codex Sinaïticus et le Codex Vaticanus, dont, l' Église et les savants nous disent, sans rire, qu'ils sont du IV° siècle, sont conformes à cette version. Dans leur texte, c'est Salomé qui danse. Le IV° siècle va de l'an 301 à l'an 400. Donc, entre 301 et 400, conformément aux textes évangéliques, toute la chrétienté est prévenue. Plus que tous autres surtout, les Docteurs, polémistes, apologistes et Pères de l'Église sont fixes. Pour eux, c'est Salomé qui danse, n'est-ce pas ? ou ils n'ont pas lu les Évangiles. Eh ! bien, ils les ignorent, car, pour eux, la danseuse, c'est Hérodiade.

Voici un témoin, et de marque : Saint Jean-Chrysostôme, c'est-à-dire, Bouche-d'Or. Va-t-on le récuser ? Dans une de ses Homélies (In decoll. Precursoris), fulminant contre l'impératrice Eudoxie, - et ceci peu avant ou peu après l'an 400, -il la compare à Jézabel ; il en fait aussi une nouvelle Hérodiade. Et il s'écrie : « Hérodiade danse toujours en demandant la tète de Jean ; et on lui donnera la tête dc . Jean, PARCE QU'ELLE DANSE. » C'est clair [1].

La phrase, avec ses deux propositions liées, ne laisse aucun doute. Malgré les manuscrits Sinaïticus et Vaticanus, donnés comme du IV° siècle, et faisant danser Salomé, vers l'an 400, les vrais manuscrits de l'époque étaient différents. C'est Hérodiade qui y dansait. D'où il suit que le Sinaïticus et le Vaticanus sont des contrefaçons de manuscrits du IV° siècle [2].

Deuxième témoin : Athanase d'Alexandrie, l'un des plus fougueux défenseurs de toutes les impostures judaïques qui sont devenues l'essentiel du dogme catholique. Les évêques ariens, - ceux qui ont toujours soutenu, jusqu'à ce que la persécution les ait anéantis, comme de vulgaires Albigeois, qu'en Jésus-Christ, il y a deux personnes ; ils faisaient de la mythologie à la mode grecque, - l'avaient déposé, au concile de Tyr, en 335 de l'ère vulgaire, avec l'approbation de l'empereur Constance. Il s'écrie : « L'empereur Constance leur renouvelle la promesse d'Hérode... » A qui ? A Salomé ? Non. « A Hérodiade. Aussi, reprennent-ils la danse de leurs calomnies [3]. » Pas de doute. Danse, promesse à la danseuse, qui est Salomé, dans les Évangiles, et chez Athanase, promesse à Hérodiade. C'est Hérodiade la danseuse, au temps d'Athanase. Et si la danse des calomnies aboutit à une autre promesse d'un autre Antipas à une nouvelle Hérodiade, c'est bien, pour Athanase, l'ancienne Hérodiade qui dansait et à qui avait été faite la promesse, et non sa fille.

Nous voici arrivés à la fin de notre examen des fraudes internes sur l'imposture de la décapitation de Jean-Baptiste. Il en est d'autres « extérieures » aux récits évangéliques. Nous en avons rencontré et dans le passage interpolé de Flavius Josèphe et ailleurs. Celles qui restent, nous allons les mettre en lumière et les tirer au clair en répondant à une question qui se pose, qu'il est impossible de ne pas se poser : « Pourquoi a-t-on substitué, comme danseuse, la fille à la mère, Salomé à Hérodiade, d'abord, et ensuite, l'Hérode Philippe à l'Hérode Lysanias ? » Car il faut que tout s'explique dans la fraude, puisque tout s'y tient.

La réponse à cette question s'encadre dans l'ensemble des fraudes qui constituent l'imposture générale relative à l'invention de Jésus-Christ, par l'incarnation littéraire du Dieu-Jésus, Verbe ou Logos, dans le corps de Jean. Après avoir indiqué les fraudes, il nous reste donc, pour la clarté, à parcourir ce que j'appellerai les « étapes » de l'imposture, et j'en aurai fini.

Les étapes de l'imposture.

Lorsque, utilisant les éléments historiques de la carrière du Christ, en en faisant disparaître le plus possible son « humanité » de Prétendant davidique au trône de Judée contre les Hérodes, protégés de Rome, et les combinant avec les fables métaphysiques de Cérinthe sur l' Eôn céleste, le Verbe ou Logos, et de Valentin et autres gnostiques sur le Dieu-Jésus, les scribes judaïques ou judaïsants eurent, à la fin du II° siècle, et surtout au commencement du III°, inventé Jésus-Christ, la grande figure de Jean-Iôannès Messie juif ou Christ, dominait toujours. On avait eu beau biffer son nom de circoncision, sous son pseudonyme apocalyptique de Jean, sa mémoire restait présente à tous dans les communautés purement juives où s'agitaient les spéculations « chrétiennes » sur le Christ, Communautés universellement répandues dans l'empire romain [4].

En créant ainsi Jésus-Christ par la transposition sur le plan humain, puis catholique, des conceptions métaphysiques de Cérinthe et des Gnostiques, les scribes fondaient ensemble, - c'est tout le mystère de l'incarnation, - en le donnant comme un être biologique personnel, le Christ juif historique et le Dieu-Jésus des affabulations millénaires de Cérinthe et gnostiques de Valentin. Ce n'était plus tout à fait du Cérinthe et du Valentin, mais on pouvait les y retrouver. Les Juifs n'y regardaient pas de très près [5]. Seulement, en donnant le nom de Jésus-Christ à cet être hybride, les scribes effaçaient, cette fois, jusqu'au pseudonyme de Jean, après lui avoir supprimé son nom de circoncision Juda, fils de Juda. Les scribes exagéraient. Ce résidu de la combinaison Jésus-Christ, il était l'Histoire, et même, pour une part, l'Histoire héroïque. Impossible, et impie sans doute, de le détruire. « Le nom survit quand l'homme tombe », Jean, le Iôannès ! que faisait-on de Jean ? Les scribes le repêchèrent, si l'on peut dire d'un homme qui a symbolisé l'eau, et, à son surnom de Jean ajoutant l'épithète le Baptiste, ils en firent le Précurseur de Jésus, de Jésus-Christ. L'idée ne leur avait pas coûté un gros effort d'imagination. Elle est en puissance dans Pistis-Sophia de Valentin, comme l'incarnation y est en germe. Les scribes ont toujours pris ait plus près les matériaux qu'ils ont « contrefaçonnés ». Mais l'idée était adroite. Faire de Jean le Précurseur de Jésus-Christ, c'est à peine sortir encore des conceptions valentiniennes et cérinthiennes où Jean est la demeure, l'enveloppe charnelle, le corps qu'emprunte le Dieu-Jésus quand il descend du ciel sur la terre de Judée, comme les déesses de l'Olympe sur les champs troyens prenaient la figure de leur héros préféré. Et ce Précurseur, on commence par en faire une « voix qui crie dans le désert ». C'est lui qui devient métaphysique. Pas pour longtemps. Voici qu'il baptise, qu'il baptise même Jésus-Christ. Voici qu'il injurie les Pharisiens : « Race de vipères ! » Oh ! oh ! Mais ce Jean, devenu distinct de Jésus-Christ, chair lui-même, comme il rappelle le Christ ! Les communautés juives « christianisantes » s'agitent. Entre Jean et Jésus-Christ, elles hésitent, elles balancent. Les Évangiles portent l'empreinte profonde des polémiques et discussions qui se sont produites au III° siècle, sur cette substitution de Jésus Christ à Jean comme Christ. Elles ont dû être terribles pour que les Évangiles, --procès-verbal de conciliation entre les sectes. -- aient été obligés d'en tenir compte. Oh ! à leur manière habituelle ! En édulcorant, en essayant de donner le change pour faire mentir la vérité ! Tout de même, c'est leur leit-motiv [6].

On étoffe à peine la carrière de Jean : baptême, prédication, prison, avec des éléments pris à sa carrière de Christ, fiche de consolation aux johannistes. Mais la propagande effrénée se poursuit en faveur de Jésus-Christ : on fabrique les Lettres de Paul, on lui prête une vie de missionnaire, après l'avoir dédoublé du prince hérodien Saül ; on compose les Actes des Apôtres. Submergés de documents faux, les Johannistes ne désarment pas. Pour eux, la force de leur conviction résulte de la crucifixion. Le Christ avait été crucifié, et tous savaient et disaient, - même la littérature profane (Apulée, Lucien, Flavius Josèphe, Juste de Tibériade, Tacite, etc., etc.) en témoignait, - que ce crucifié, c'était Jean, l'auteur de l'Apocalypse. Les historiens, les littérateurs, qui les lit ? Une élite. Les manuscrits sont chers. Qu'importe l'élite aux scribes ? Une poignée ! Il reste l'immense foule anonyme qui ne lit rien, qui ne sait rien, qui ne peut aller aux sources se renseigner sur l'histoire. Et puis les Incendies n'ont pas été inventés pour rien. Avec la foule ou a beau jeu pour une propagande de mensonges, de fables que l'on répand comme vérités, surtout en dosant adroitement le peu de vérité historique nécessaire, où raccrocher la légende. Les savants ? Ils écrivent et personne ne les lit. Leurs oeuvres ne résistent pas aux torches. Ils ne vont pas se mêler à la foule. Mais les chrétiens, avec leurs prêtres, appelant les multitudes dans des réunions secrètes puis publiques, quelle action multipliée ils ont pour répandre les fables judaïques ! D'ailleurs, pourquoi ne pas parer aux objections, même de l'élite ou des gens informés ? «Vous dites que c'est Jean, le christ Crucifié ? Mais vous n'y pensez pas ? répond l'Église. Ce crucifié dont vous parlez, Messie peut-être,- il s'en est tant levé à cette époque, imposteurs, brigands de grands chemins, Bar-Abbas, Apollos, Pérégrinus ! - c'est celui de 788-789, ce n'est pas le nôtre, notre Jésus-Christ, qui est mort en 781-782, sous le consulat des deux Geminus. » Mais oui, c'est à ce point. L'Église, au III° siècle, a fait rétrograder de sept ans, d'un sabbat d'années, la crucifixion du Christ, pour qu'on n'y retrouve pas Jean. C'est l'époque où l'on fabrique les Actes des Apôtres qui débutent ainsi en 782 et qui, sous le nom de Jean, relatent des faits qui appartiennent au Christ et qui ont disparu des Évangiles : deux emprisonnements, deux supplices du fouet. Jean y prêche sa propre résurrection. Toutefois, comme il est mort, Pierre le domine. Il lui reprend des miracles, qui sont à lui dans les Évangiles ( le Centenier notamment). Pierre est « le plus grand », jusqu'à ce que Saül, mué en Paul, mette tous les apôtres dans sa poche. Le Christ crucifié en 781-782, c'est encore le système de Lactance (De verd sapientid, Liv. IV, ch. x) et de Saint-Augustin. Jésus-Christ aurait été « crucifié par les Juifs, par les Romains, en 782, l'an quinzième du règne de Tibère, sous le Consulat des deux Geminus, avant le septième jour des calendes d'avril, soit le 6 (ou avant le dixième jour d'avril, d'après certains manuscrits). »

Ouvrez Tacite, Annales, livre V. « Sous les consuls Rubellius et Fufius, surnommés tous deux Géminus... » Au paragraphe V, une lacune qui embrasse la fin de l'année courante, la suivante toute entière, et au moins dix mois de la troisième. Pourquoi ? Parce que dans l'Apologie de Tertullien, en latin (III° siècle, toujours) et dans l'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe, en grec (IV°), on a introduit l'histoire fantastique de Tibère demandant au Sénat romain de reconnaître Jésus-Christ comme Dieu et de lui élever une statue. C'est ce morceau que de vils païens ont voulu dérober à la postérité, en le supprimant dans Tacite. Quand le texte reprend : « On entendit à ce sujet quarante-quatre discours... ». Ce sujet, ne serait-ce pas justement la divination du Christ ? Les ciseaux de l'Église sont habiles. Si le Jésus-Christ des Évangiles était mort en 781-782 crucifié, comme le Selon-Luc le fait naître en 760, un recensement de Quirinus, il serait mort à 21-22 ans. L'Église ne peut se dépêtrer du filet de faux qu'elle a tissé.

Imposture formidable, mais qui ne suffit pas, car si Jean n'est pas le Christ, mort crucifié, il faut bien qu'il soit mort d'autre façon. De quelle ? On cherche. Il y a un moment où, en tant que Christ, il est en prison. C'est « l'occasion favorable », comme disent et l'Évangile Selon-Matthieu et l'Évangile Selon-Marc. Jésus-Christ n'étant plus emprisonné qu' avant le jugement du sanhédrin qui l'a condamné au supplice de la croix, il devient impossible de le confondre avec Jean. On amorce donc le trépas de Jean. Justement le quatrième Évangile pour une fois va être utile. « Jean n'avait pas encore été mis en prison », dit-il, indiquant ainsi sans doute qu'il y sera mis tout à l'heure, mais esquivant le motif. Tel est le premier temps du mouvement mortel pour Jean. Il suffit, puisque, ensuite, Jean, dans cet Évangile, disparaît totalement, sans qu'on nous dise ce qu'il devient. C'est inutile. Il y continue comme Christ, accueillant dans son corps le Dieu-Jésus ; et cet assemblage fait le Jésus-Christ si contradictoire, si peu cohérent du Selon-Jean et des Synoptisés.

L'extrait que j'ai reproduit ci-avant de Flavius-Josèphe, d'après la traduction Arnaud d'Andilly [1], sur Jean-Baptiste mis en prison, ce qui causa la défaite des troupes d'Hérode par les troupes d'Arétas, du côté de Gérasa et Gamala, cet extrait, traduit sur un manuscrit déjà sophistiqué, comme attribuant à Jean-Baptiste des faits qui appartiennent à sa carrière, comme Christ, va plus loin que le quatrième Évangile, le Selon-Jean. Jean est en prison, c'est fait, et il dit pourquoi. Par mesure préventive, de peur qu'il ne fomente quelque trouble. Oui, sa doctrine de « petit saint-Jean » pieux et saint, sans intention autre qu'avouable, a cette vertu. Mais de méfait à sa charge, point. Incarcéré préventivement, du moins est-il vivant. Il n'est pas condamné à mort. Mais ne donnez tout de même pas une obole de sa peau. Il ne perd rien pour attendre. Voici que, dans un autre manuscrit de Flavius Josèphe, qu'a traduit l'abbé Gillet [2], nous faisons, dans la fraude, un pas en avant. Deuxième temps du mouvement. On y lit : « Dieu a permis qu'Hérode (Antipas) perdit cette bataille (contre Arétas) pour le punir d'avoir lait mourir Iôannès, surnommé le Baptiste ».L'addition saute aux yeux, elle met la charrue avant les boeufs ; la suite immédiate le prouve ; le récit revient en arrière. (i Il le fit mettre aux fers et conduire à Machéron, où il le lit mourir, etc... D Autre addition, - mais précieuse, car, à dessein on non, elle laisse échapper le secret de l'enlèvement du cadavre dit Christ ait Golgotha da fosse commune) où e sus disciples le prirent », pour « l'ensevelir dans un tombeau». Julien l'y a retrouvé en 362, au mois d'août.

Aucun Évangile ne parle de Machéron. Ce n'est pas que les Évangiles hésitent devant la fraude. Mais quand ils la perpètrent, autant qu'ils peuvent, ils grattent et couvrent.

Voilà donc Jean décédé, et à Machéron-Machéra = Machoerous. On petit choisir. Mais Flavius Josèphe ne précise pas de quelle mort. Alors ? Rien ne prouve qu'il n'a pas été crucifié. C'est ce que ne manquaient pas de dire ceux qui savaient qu'il était le Christ, sans accepter d'en faire un dieu. Cette fois, il fallait dire le supplice. L'Église s'en charge par le Selon-Luc, d'abord, qui prête à Hérode Antipas, comme vous le savez, ce propos qui est l'aveu du coupable : « J'ai fait décapiter Jean ! » Oui, à Machéron, c'est entendu. Mais il reste des points obscurs. Décapité ? Pour quel motif ? Comment ? Quand ça ? Qui l'a vu ?

- Le motif ? Le Selon-Luc et le Selon-Marc, répond Antipas, vous l'ont dit : « Parce que Jean me reprochait, d'avoir pris Hérodiade, femme de mon frère, Philippe ou Lysanias, peu me chaut ! » -- « Mais Flavius Josèphe, pour qui sait le lire entre les lignes, déclare que    Jean a été mis à mort, sans dire que c'est par décapitation. » --- «  Et c'est exact, car il a été crucifié ! » - - « Et pour avoir, entre autres, méfaits poussé à la trahison quelque légion de vos troupes dans la guerre contre Arétas. »--« Oui, c'est vrai encore. Alors, Flavius Josèphe le disait ? Il ne le dit plus. Il le dit autrement. Oh ! moi, vous savez, j'étais mort depuis si longtemps quand « ils » ont truqué, sophistiqué l'histoire de mon règne ! Je n'ai pas pu protester. Vous essayez de retrouver la vérité qui me réhabilitera ? Merci, Monsieur, et bon courage [3]»

Comment la décapitation a été exécutée ? Et qui peut en témoigner ? Le Selon-Matthieu et le Selon-Marc sont suffisamment explicites. Jean est bien décapité. Le garde n'a pas reçu une mission pour rire. Il a rapporté la tête ; il l'a mise sur un plateau, et comme on offre les rafraîchissements dans le monde bien stylé, il l'a présentée à Salomé qui l'a remise à sa mère. Que de témoins ont vu, touché cette tête coupée ! Qu'est-ce qu' Hérodiade a bien pu en faire ? Pourquoi, l'histoire tournant court, les scribes, si bien informés de tout, ne l'ont-ils pas dit ?

Reste la date. Quand ? C'est l'année 787. Pas de doute. Hérodiade, femme de Lysanias, a épousé Antipas, retour de Rome, où il était allé demander à Tibère la tétrarchie de Philippe, après la mort de ce dernier. Or, la mort de Philippe, c'est bien 787. Attirer l'attention sur Hérodiade, en la faisant danser par surcroît, quelle maladresse ! Si l'on reportait l'intérêt de l'action sur quelqu'un d'autre ? Sa fille, par exemple. Hérodiade passe au second plan ; elle s'efface. Le festin d'ailleurs n'est pas un banquet de mariage. Hérode fête l'anniversaire de sa naissance, Et voici la fille, anonyme, qui remplace sa mère comme danseuse. Une poupée ! Korasion ! Cette fille et femme de souverains ! Une danseuse !

Tout de même, la date de 787 résistait. Hérodiade avait beau passer au second plan et mettre sa fille en vedette, elle est la femme d'Hérode Antipas, et son mariage coïncide avec cette guerre d'Arétas qui en fut la conséquence.

Les mauvaises langues disaient : « Mais puisque Jésus-Christ est mort en 781-782, crucifié, et après son Précurseur Jean-Baptiste, comment se fait-il qu'il vocifère toujours, ce Jean, en 787, soit six ans après, et que vous le décapitiez ensuite ? C'est inconciliable. » - «Mais les Évangiles vous disent-ils que Jean est décapité en 787 ? » - « Non, bien sûr, pas plus qu'ils ne disent que Jésus-Christ fut crucifié en 781-782 ou en 788-789. Sauf l'an 15 du règne de Tibère, soit 782 de Rome, où Jean commence sa manifestation à Israël, il n'y a aucune date dans les Évangiles. Tout s'y passe en ce temps-là ! Mais Flavius Josèphe ? Il est précis. Hérode Antipas a enlevé, à son frère Lysanias vivant, Hérodiade qu'il convoitait, et pour l'épouser après avoir répudié la fille d'Arétas. D'où la guerre, en ce temps-là, au temps de la mort de Philippe qui est de 787. » - « Oh ! oh ! Hérode Antipas a épousé la femme de son frère vivant, dites-vous ? de son frère Lysanias ? et Philippe est mort en 787 ? Comme il est facile de s'entendre ! Tenez ! Remplaçons Lysanias par Philippe. Nous ne sortons pas de la famille. Antipas épouse alors Hérodiade, femme de Philippe, et du vivant de Philippe, par conséquent. Philippe est mort en 787. Donc Antipas a épousé Hérodiade antérieurement à cette mort. Qu'est-ce qui vous permet de dire que ce n'est pas vers 779-780, avant la crucifixion que nous avons fixée en 781-782 ? » - «Tout de même la guerre d'Arétas... » - « Est-ce que les Évangiles en parlent ? Jean y est-il pour quelque chose ? Sa mort peut être cause que Dieu a fait perdre à Hérode cette guerre. Mais Hérode n'a pas fait mourir Jean parce qu'il a perdu cette guerre. Il l'a fait décapiter, parce que Salomé et Hérodiade ont demandé sa tête, et ce, parce qu'il reprochait à Hérode Antipas d'avoir pris la femme de son frère Philippe, vivant toujours. Les Évangiles le disent assez clairement. » Voilà comment l'Église écrit l'Histoire.

Vous savez maintenant pourquoi Salomé a remplacé Hérodiade comme danseuse, et pourquoi l'Hérode Pliilippe a été substitué a l'Hérode Lysanias, comme mari d'Hérodiade, dans les Évangiles, et pourquoi les Évangiles ne spécifient pas que Philippe, dont Antipas enlève la prétendue femme, est vivant ou mort, laissant supposer qu'il est vivant [4].

Mais voici Julien. Près d'un siècle a passé. Les fables judaïques se sont répandues. Ne croyez pas que celle des Évangiles a triomphé. Sous Constantin, tout le monde chrétien est arien, à peine dégagé des affabulations mythologiques de Cérinthe et de Valentin. Pendant tout le IV° siècle c'est une discussion enragée sur le Verbe ou Logos. Polémiques de théologiens sur le Christ, sur ses deux natures, sur les deux personnes qui sont en lui. Jean-Baptiste, en tant que Précurseur de Jésus-Christ, et décapité, reste un individu contesté et nié. Le Iôannès, c'est le Christ. Julien le déterre. Il y a, parmi les chrétiens, un mouvement de stupeur. Mais Julien mort, assassiné, ils se reprennent. Pour parer le coup, ils inséreront dans le Selon-Luc, qui n'a pas eu sa part avec la décapitation, une Nativité symbolique, qui appartient d'ailleurs à Jean comme Christ, mais qu'ils lui attribueront en tant que Jean-Baptiste, et c'est parce qu'il en est ainsi qu'en la lui attribuant comme Baptiseur, ils fourniront à la Vérité, sans s'en douter, un élément de plus, comme preuve, dont aucun exégète n'a eu l'intuition, qu'en Jean-Baptiste et en Jésus Christ, il n'y a qu'un même et unique personnage historique le Crucifié de Ponce-Pilate.

Fin du Chapitre IV


Notes pour les chapitres 3 et 4


Notes de la section 41

[1] Amsterdam, 1700, avec approbation des Docteurs A. Debreda, curé de Saint-André, P. Merlin, curé de Saint-Eustache, Mazure, ancien curé de Saint-Paul, T. Fortin, proviseur du collège Harcourt l'actuel lycée Saint-Louis, à Paris, boulevard Saint-Michel, je pense, Gobillon, curé de Saint-Laurent.

[2] Qui nous avoue ceci : « Les contradictions et les altérations naissent pour ainsi dire à chaque pas... Je suis obligé de dire si souvent que le texte est altéré et qu'il se contredit soi-même, que j'ai tout sujet de craindre qu'une si fréquente répétition ne soit importune et à charge  (Flavius Josèphe, trad. tome III, p. 276). Je n'ai rien dit de plus dur que l'abbé Gillet.

[3] Pauvre Antipas ! L'Église n'a pas même voulu nous laisser savoir ce qu'il est devenu. Pourquoi ? En quoi en aurait-elle été gênée ? Les manuscrits de Flavius Josèphe qu'elle a recopiés, sophistiqués, et qu'elle nous a transmis sont contradictoires, même sur la fin d'Antipas.

D'après l' Histoire des Juifs liv. XVIII, chap. ix), Caïus Caligula ôta à Antipas sa tétrarchie, qu'il donna à Agrippa, « et le condamna à un exil perpétuel à Lyon, qui est une ville des Gaules ». Il envoie Hérodiade en exil avec lui.

Dans Guerre des Juifs liv. II, chap. xvi), Antipas, dépossédé par Caïus de sa tétrarchie au profit d'Agrippa « s'enfuit en Espagne, où Hérodiade l'accompagna, et il y mourut. »

Retenons que si Antipas a été disgracié, exilé, «  l'infâme » Hérodiade ne l'a pas abandonné, fidèle dans les mauvais jours. Le «Saint » Pierre-Simon, dit Képhas, premier pape, qui a renié son maître, par trois fois, la nuit de l'arrestation, ne la vaut pas, non plus que les disciples dont Saint-Justin déclare que « lorsqu'il fut crucifié (le Christ), tous l'abandonnèrent et le renièrent ( L, 12). »

[4] C'est en faisant état de toutes ces fraudes, qu'il n'a pas vues, puisqu'il les tient comme documents sincères, que Renan, qui place la guerre d'Arétas à sa vraie date, - impossible de ruser avec la Chronologie de l'Histoire, -la fait éclater six ans après la mort de Jean.

Il y a d'ailleurs tant de faux, mathématiquement prouvés, dans la table évangélique que l'Église elle-même y trébuche à chaque pas. Que l'Église réponde à cette constatation, qui touche à notre sujet.


Notes de la section 40

[1] L'impératrice Eudoxie était la fille d'un général, Bauto, venu des bords de la Seine, du pays Franc. En l'an 400, est-on encore Gaulois ? Est-on Franc ? Elle fut mariée à l'empereur Arcadius, en 395. Elle avait déjà tout le charme, tout l'esprit, toute l'élégance, toute la grâce du génie français. Elle en avait aussi la claire raison, l'équilibre. C'est dire que, jetée dans ce milieu byzantin surchauffé par les fanatismes religieux, « faute au Iôannès », comme disait Julien, - assez sceptique aux « fables judaïques » , ainsi qu'à leur métaphysique en baudruche et à leur théologie de déments, elle fut immédiatement en horreur à l'Église, déjà puissante, dont les hommes, répandus, pareils, dans leurs robes noires, à des nuées de chauves-souris, à travers l' Empire, payaient d'audace, fomentaient des troubles, parlaient presque en maîtres, - tout comme les socialistes et communistes dans les sociétés démocratiques d'aujourd'hui, - qu'ils tueront. Eudoxie, particulièrement malmenée par le kanaïte Chrysostome, salie et diffamée à l'envi par d'autres le fit exiler par deux fois et chasser du Palais patriarcal, et de Sainte-Sophie, définitivement, en 403. Mais la nuit même où Chrysostome quitta Constantinople, Sainte-Sophie était la proie des flammes ; le feu se communiquait à une partie de la ville et au Sénat, qui périt avec toutes ses oeuvres d'art et ses manuscrits. Chance heureuse ! Tout ce qui démontrait la fourberie purement humaine du christianisme est détruit. La flèche du Parthe qui assassina Julien fut, cette fois, la torche incendiaire. Après les hommes, les oeuvres. Quant à Eudoxie, elle mourut un an après, en 404. De quoi ? Nul ne le sait.

[2] Mais c'est là une question qui déborde le cadre de cette étude. J'en apporterai la discussion, au sujet des Évangiles, (manuscrits et composition) et nous reparlerons de cette plaisanterie du Sinaïticus découvert dans le couvent de Sainte-Catherine, au pied du Sinaï, en 1859, le 4 février, par Tischendorf, et du Vaticanus, entré au Vatican, le diable sait quand, mais ne nous le dit pas, et Dieu l'ignore. Moïse ayant reçu la Thora juive au sommet du Sinaï, c'est bien le moins que les Chrétiens trouvent la nouvelle alliance au pied du même mont. Il n'y a pas de couvent sur sa cime. Quant au Vaticanus, son frère jumeau, - le même scribe l'a écrit qui a écrit le Sinaïticus, - Il met le Palais de Saint-Pierre à la même hauteur que le Sinaï. Le pape égale Moïse.

Ces deux manuscrits, du IV° siècle, portent la fraude sur Philippe, époux d'Hérodiade, qui fut, on l'a vu, la femme de Lysanias et la belle-mère de Philippe, - et que le Codex Borgianus, au VI° siècle, deux cents ans plus tard, ne connaît pas encore, ou dont il n'a pas voulu faire état, s'il la connaît.

[3] Dans son Histoire des Ariens. Cet Athanase ne répugnait pas aux troubles et aux désordres. C'est un de ces vrais «  christiens » qui ne rêvaient que d'abattre l'Empire romain. Les Juifs ne pouvaient plus, du moins par la force. Mais les Barbares sont aux portes. Sur les ruines politiques, et autres, l'Église, avec le réseau de ses communautés partout, aidera, en les dominant, les barbares à se fixer.

[4] Elles s'en vantent dès le temps de Caligula, dans une lettre d'Agrippa à cet empereur, rapportée par l'auteur, que l'on dit être Flavius Josèphe, de « l'ambassade de Philon ,vers l'empereur Caïus. » - « Jérusalem n'est pas seulement la capitale de la Judée : elle l'est aussi de plusieurs, autres pays à cause de tant de colonies dont elle les a peuplées, dans l'Égypte, la Phénicie, la Syrie, la Pamphilie, la Cilicie, plusieurs autres parties de l'Asie, jusque dans la Bithynie et bien avant dans le Pont. En Europe, la Thessalie, le Béotie, la Macédoine, l'Étolie, Athènes, Argos, Corinthe, avec la plus grande partie du Péloponèse, et même des îles telles que l'Eubée, Chypre et Candie... Les pays au-delà de l'Euphrate où, exceptée une partie de la province de Babylone, et quelques autres gouvernements, toutes les villes assises en des contrées fertiles sont habitées par des Juifs... répandus dans tous les endroits du monde où votre gloire éclata ».

Si Flavius Josèphe a écrit ce morceau, c'est qu'un scribe lui tient la plume, et un scribe « christien », élève de Papias, - car il connaît son Apocalypse, l'Évangile premier. Il se souvient du septième ange qui « pose son pied droit sur la mer, le gauche sur la terre », et qui, en sonnant de la trompette, provoque de grandes voix dans le ciel, qui disent : « L'empire du monde appartient désormais à notre Seigneur (Dieu, Iahvé) et à son Christ, et il règnera au cycle des cycles (pendant tous les AÉôns) ». L'Espérance d'Israêl se réalise (Apoc., X, 5, XI, 157).

[5] Toutefois, il devait y en avoir qui voyaient clair, d'abord et ce qui le prouve, parce que tout le judaïsme n'est pas passé au christianisme, et  ensuite , parce que dans des ouvrages, comme l'Anticelse, d'un faux Origène qui écrit au IV° siècle, après l'invention de Jésus-Christ, on éprouve encore le besoin de rendre hommage à la vérité historique, sous forme d'une hypothèse possible. « En accordant que le Fils de Dieu, - le faussaire veut parier de Jésus-Christ, - soit un esprit de Dieu envoyé par Dieu dans un corps humain (Celse : le Discours vrai, Liv. III, 82)... » Voilà l'aveu. Suit tout un morceau sur le phénomène : l'envoi de l'esprit dans un corps d'homme, et des allusions à la doctrine sur deux Fils de Dieu l'un le Logos, et l'autre le Christ-chair, c'est moi qui ajoute pour expliquer), qui sont incompréhensibles si l'on ne connaît pas les inventions métaphysiques de Cérinthe et des Gnostiques. Tout le passage, - soyez sûrs que le Scribe ecclésiastique qui a l'air de citer l'ouvrage de Celse, l'a contrefait dans la forme pour lui enlever de sa force, - suffirait à prouver comment on a fabriqué Jésus-Christ, avec le Logos, le Verbe, l'AÉôn, le Dieu Jésus, et le Christ crucifié par Ponce-Pilate.

[6] Luc, III, 15, Luc, IX, 7, Matthieu, XIV, 1-2, Marc, VI, 14-15. Voir le chapitre : Jean n'est-il pas le Christ, et les ambassades inventées pour détruire la certitude qu'il l'est, et où Jean qui a baptisé Jésus, qui a entendu la voix du ciel, fait demander par ses disciples à Jésus s'il est le Christ. Il a tout oublié, même qu'il a joué, enfant, avec son cousin.

Et je rappelle ce que j'ai dit à propos de l'Anti-Celse.


Notes de la section 39

[1] Acta de Theodoret, citation de P. Allard, tome III, p. 77.

[2] Théod., Hist. eccl., III, 2.

[3] Ammien Marcellin, Histoire, XXIII, 1.

[4] Ammien Marcellin, XXV, 3; Libanius, Zosime, III, Zonare, XIII.

[5] Philopatris, a été longtemps attribué à Lucien de Samosate, l'auteur de Pérégrinus. Mais les allusions à la Guerre des Perses et à Julien l'Apostat ont forcé les critiques à le remettre à sa vraie date. Au surplus, le dialogue est si incohérent, si plein de coq-à-l'âne, qu'on peut être certain qu'il a été bouleversé de fond en comble. 0n y sent que l'auteur y donnait des renseignements historiques précieux sur les origines véritables du christianisme. Comme Apulée, dans l'Ane d'or, il fait des allusions transparentes à l'Apocalypse, qu'il semble considérer, au IV° siècle, - et les Évangiles sont faits, - comme le véritable livre des chrétiens. Il raille le « un en trois et le trois en un », le Père, le Fils et le Saint-Esprit, le galiléen « ravi » jusqu'au troisième ciel, qui nous a renouvelés par l'eau et nous a rachetés du séjour des Impies. » On voit que cet auteur, au IV° siècle, considère toujours le Iôannès comme le Christ historique. Il fait des allusions à Moïse (le Bègue) et aux tables du témoignage ; il cite le mot des Actes, à propos des Athéniens visités par Saint-Paul :  « Au dieu Inconnu ! ». On assiste à un début d'initiation dans une pièce à voûte dorée, - quelque ekklesia. Tandis que les gens se réjouissent des succès espérés de l'Empereur, les chrétiens, « comme des gens sûrs de leur fait,... disent que ce monde va changer de place ( toujours l'Apocalypse)... et que nos armées vont être vaincues par les ennemis. »  On les blâme, « gens aux desseins pervers », aux « propos injurieux », et aux imprécations contre leur patrie. »

L'ensemble est d'une forme telle qu'on peut y suivre toutes les traces des sophistications que le texte a subies - suppressions, interpolations qui coupent les idées, plaisanteries de mauvais goût remplaçant des renseignements disparus, succession de scènes sans lien ou mal liées, - bref, toutes les marques qui prouvent que ce Dialogue, dans son texte original, a gêné l'Église, car on y trouvait la preuve que son histoire du christianisme est la falsification de l'Histoire vraie. Une fois de plus on constate que toutes les oeuvres qui parlent du christianisme ont été ou supprimées ou fraudées.

[6] Ceci dans le Selon-Matthieu, XVI, 4, en réponse aux Pharisiens et aux Saducéens qui lui demandent de leur faire un signe ou miracle, - le mot grec est : sêmeion, que nous connaissons. Il aurait pu ajouter, après Jonas on Iôannès : ressuscité.

Revoir chapitre Ier : JEAN-BAPTISTE A-T-IL, ÉTÉ LE CHRIST ? le paragraphe final.


Notes de la section 38

[1] Une deuxième fois. Hérode Antipas, et cette fois-ci directement à l'instigation d'Hérodiade, - la première fois, on n'en sait rien, - fera le voyage de Rome, sous Caligula, pour obtenir le titre de roi, que Caligula avait donné à Hérode Agrippa, propre frère d'Hérodiade, en lui attribuant les tétrarchies de Philippe et de Lysanlas.

Je signale enfin, sans en tirer de conclusions, qu'il est aussi un autre fils d' Hérode-leGrand, qui a épousé sa belle-soeur, la femme de son frère ; c'est Archélaüs, qui fut pendant quinze ans ethnarquc de Judée, puis déposé ; après quoi, la Judée devint province romaine. Archélaüs, qu'Hérode-le-Grand avait eu de Malthacé, épousa, en effet, la Cappadocienne Glaphyra, veuve d' Alexander, et fille d' Hérode-le-Grand par une première Marianne (car Hérode-le-Grand eut deux femmes nommées Marianne). Entre Alexander et Archélaüs cette Glaphyra fut la femme du roi de Mauritanie Juba, qui mourut aussi.

Dans Flavius Josèphe, Archélaüs, après sa déposition, est exilé en Gaule, à Vienne. Hérode Antipas, exilé aussi et dépossédé de sa tétrarchie, fut envoyé à Lyon, en Gaule, d'après les Antiquités (liv. XVIII, chap. ix, 788 in fine) ; Il s'enfuit en Espigne où il mourut, d'après Guerre des Juifs (liv. II, eh. xvii, 163).

[2] Antonin le Martyr, vrs 570, c'est-à-dire à une époque oû il n'y a plus de « martyrs ». même au sens chrétien, rapporte qu'une basilique avait été édifiée à Machéron-Sichem-Naplouse, près du puits de la Samaritaine, et qu'elle avait été dédiée à Joannès-Baptiste. Je n'ai qu'une confiance mineure dans ces constructions de basiliques, en général, et tout particulièrement, lorsqu'il s'agit d'une basilique édifiée en Samarie, à la fin du VI° siècle. A partir des Croisades, je n'y contredis pas.

A cette époque, le Christianisme n'est plus en Judée. Il n'y sera jamais plus que par la violence. Les Juifs qui n'ont pas donné dans la mystification chrétienne et qui habitent alors la Palestine ne se soucient guère d'élever des basiliques. Le christianisme est passé en Occident où il ne pouvait réussir qu'auprès de peuples tombés en décadence ou de barbares, - tous incapables de ne pas se laisser prendre à la mystification ecclésiastique.

Ce que rapporte Antonin le Martyr, si ce qu'on lui fait dire est authentique, et j'en doute, n'a pour dessein que de parer le coup de la découverte du « mort » que les Juifs-christiens adorent comme un dieu, par quoi le Iôannès s'identifie au Christ. Les ragots d'Antonin sont de la même main que les fraudes et faux perpétrés par l' Église dans les oeuvres de Julien. Inventions rétroactives. Mais la fraude nous permet de juger Renan et son Machéro ; car elle est construite sur un fait certain : c'est que le Machéron de Jean-Baptiste est le Machéron de Samarie.

[3] C'est à Renan, au flair si caractéristique, que l'on doit déjà la trouvaille du rocher à pic, qui est au-dessous de l' Église des Maronites, comme mont de la Précipitation à Nazareth, quand ses compatriotes veulent jeter Jésus-Christ dans l'abîme, « du haut de la montagne où leur ville était bâtie. »

Et cette bataille entre les troupes d'Arétas (Renan dit : Hareth) et celles d'Hérode Antipas, - vous vous rappelez, - causée justement par la répudiation de la femme d'Hérode fille d'Arétas, et prétextée par des incidents de frontière ? Eh ! bien, Renan nous apprend qu'elle eut lieu six ans après la mort de Jean. Arétas est un monsieur pour qui la vengeance est un plat qui se mange froid, glacé. Ah ! on est bien renseigné quand on lit Renan ! C'est pour son flair, son sens critique sans doute que les gouvernements de la République laïque, démocratique et obligatoire lui ont confié des missions archéologiques en Phénicie, comme ils donnent à des sous-Renan des chaires officielles de professeurs d'histoire du christianisme dans les Universités.


Notes de la section 37

[1] J'ai montré tout ceci dans l'Énigme de Jésus-Christ, Tome I, au chapitre 1er.

[2] En-réalité Antipas et Philippe n'étaient que demi-frères, frères consanguins, frères de père.

[3] Les Évangiles, bien entendu, ne précisent pas le lieu du festin. Mais il ne peut être que là. Je suis en désaccord sur ce point, comme sur tant d'autres, avec les savants, exégètes et critiques, qui, tous, Renan en tête, situent le festin à Machéro, Machéron, Machoerous, forteresse de guerre à la frontière de l'Arabie. J'en discute plus loin, documents du dossier en mains. Le lecteur nous départagera.

[4] Les Évangiles ne disent pas où. Ils sont prudents. Bien qu'ils aient fait ressusciter le Christ, nous verrons plus loin que ce tombeau, qui est celui du crucifié de Ponte-Pilate, sous le pseudonyme apocalyptique de Jean, se trouvait en Samarie. Rufin (11, 29), Théodoret (111, 3), Plillostorge (VII, 4), saint Jérôme Tome 1, p. 899 de Migne), tous écrivains d'Église, la Chronique d'Alexandrie (Migne, Patr., XCII, p. 295) sont d'accord que Jean fut enterré en territoire samaritain, et, cette étude le prouvera, à Machéron des montagnes d'Éphraïm, dont parle Esaïe, non loin des lieux où Jean-Baptiste et Jésus-Christ baptisent, dans les Évangiles (à Haggan-Aïn, source du Jardin, non loin de l'actuelle Djenin, contraction de Djenane-Aïn, qui a le même sens en arabe).

C'est pour donner le change sur ce Machéron, que dans Flavius-Josèphe, on invente un Machéron juif à la frontière d'Arabie, qui intervient à l'occasion de la guerre de Vespasien, et que tous les exégètes et critiques déclarent que, dans la nuit tragique de la décapitation de Jean-Baptiste, Hérode-Antipas et Jean, se trouvaient dans ce Machéron, frontière d'Arabie. je n'esquive pas la discussion sur ce point important ; on la lira plus loin.

Le Nouveau Larousse Illustré, direction Claude Augé, termine les quelques lignes qu'il consacre à Jean le Baptiste, -- distinct du Christ, bien entendu,- par ces précisions :

 « Les disciples de Jean recueillirent bon corps et le déposèrent à Sébaste, l'ancienne Samarie dans le tombeau oû reposaient les Prophètes Ëlisée et Abdias. Tel est le récit de l'Évangile. »

Duquel, Évangile ? J'en connais quatre, qui sont canoniques. Aucun ne donne le nom du lieu où fut transporté le corps. Le Nouveau Larousse illustré, direction Claude Augé, « étoffe » singulièrement ses sources d'information. L'auteur de l'article, qui doit être d'Eglise - ce qui juge la valeur de la documentation de ce dictionnaire sur l'histoire du christianisme, -rend tout de même hommage à la vérité. S'il avait parlé de Julien déterrant à Sébaste, dans les tombeaux des prophètes, le cadavre du « mort » que les Juifs adorent comme un dieu, il aurait identifié loyalement le Iôannès au Christ. Le Larousse confond les Évangiles avec saint Jérôme.

[5] Je me place, ici, sur le terrain du faux où l'on me mène, bien entendu, et qui fait de Machéron, frontière d'Arabie, le lieu où Jean est en prison.

[6] Antiquités judaïques ou Histoire des juifs, liv. XVIII, ch. VII.

[7] Certains manuscrits, dont le T (Codex Borgianus), texte alexandrin, donné comme du VI° siècle, porte : « A cause d'Hérodias, femme de... son frère. » Il omet Philippe. Il ne dit pas de quel frère. Il sait qu' Hérodiade n'était pas la femme de l'Hérode Philippe, mais de l'Hérode Lysanias. Au vil siècle, on n'avait pas encore fait jouer la fraude qui résulte de l'attribution d'Hérodiade comme femme à Philippe, et dont nous parlerons. On n'avait pas non plus substitué Philippe à Lysanias, son frère.

Il est bon de savoir que jamais Flavius Josèphe ne désigne le Tétrarque de l'Abilène, par son prénom Lysanias, que nous ne connaissons que par le Selon-Luc (III, 1). Flavius Josèphe dit du Tétrarque de l'Abilène qu'il était fils d'Hérode par Mariamne, fille du grand sacrificateur Simon. Du moins, il le dit actuellement. Mais ne le lui a-t-on pas fait dire ? Le disait-il quand il a écrit ? Hérode-le-Grand eut neuf femmes, dont, entre autres, et à part Mariamne ci-dessus, une Cléopâtre, de Jérusalem, (font il eut deux fils : l'Hérode Philippe, tétrarque de Traconite, Bathanée, etc., et un autre Hérode, sur lequel règne le silence le plus complet. J'ai le soupçon que cet Hérode est le Lysanias évangélique, tétrarque de l'Abilène, qui eut pour mère Cléopâtre, et à qui Flavius Josèphe donne aujourd'hui pour mère, Mariamne. Il était le frère et non le demi-frère de Philippe. Sur ce point, l'Évangile confirme.

Je montrerai, quand je tirerai au clair les questions relatives à la parenté du Christ, que sa grand'mère, la mère de Marie, est justement cette Cléopâtre, qu'Hérode-le-Grand épousa en secondes noces, après la mort d'Héli, son premier mari, père de Marie. Les Actes des Apôtres (XIII, 1) citent un Ménahem, « prophète et docteur », comme Barnabas, Lucius, Saül. C'est le nom du dernier des fils de Joseph et de Marie, le Josès-Nathanaël des Évangiles, son neveu. Le Ménahem des Actes avait été élevé avec le tétrarque Hérode ; Il était son frère de lait. Ce Ménahem, prophète et docteur, disciple du Christ, pour avoir sucé le même lait qu'un Hérode, a la même mère, femme d'Hérode-le-Grand  et cette mère ne peut être qu'une parente du Christ. C'est Cléopâtre, mère, de Marie. On ne peut pas comprendre qu'un disciple du Christ, Ménahem, en l'espèce, prophète et docteur, un gros personnage par conséquent, ait pu être élevé avec un Hérode, tétrarque, tel qu'Antipas ou Archélaüs, les deux seuls autres fils d'Hérode-le-Grand, qui furent tétrarques, et ennemis acharnés du Christ. Il n'avait pas la même mère qu'eux. Sa mère ne peut être que celle d'Hérode et Philippe, tous deux fils de Cléopâtre et d'Hérode-le-Grand. Ménahem est fils de Cléopâtre et d'Héli. Il est le frère cadet de Marie. Rien d'étonnant qu'il soit docteur, prophète, disciple et apôtre du Christ. Si le dernier fils de Joseph et Marie porte son nom, c'est même qu'il en est le parrain. Cléopâtre, veuve d'Héli, l'apporta, encore au berceau, à Hérode-le-Grand, second mari, à qui elle donna deux autres fils : Hérode, sans autre désignation, et Philippe. Pour avoir été élevé avec l'un des deux, Il faut que ce soit avec le premier, qui doit le suivre, comme âge, à un an près. Si cet Hérode, frère de Philippe, a été tétrarque, c'est l'Hérode Lysanias, qui n'est donc pas fils de Mariamne. On a touché, sur ce point, le texte de Flavius Josèphe. Hérode-Lysanias et Hérode-Philippe sont les frères utérins de Marie, les oncles maternels du Christ, dont la carrière justement semble s'être déroulée avec une certaine sécurité, tant qu'elle ne sort pas de la Bathanée, la Gaulanitide, l'Iturée, l'Abilène. Bathanée, Iturée, Gaulanitide, Abilène sont des régions qui cernent au nord et à l'est le lac de Génésareth, terres d'élection du Christ pour sa propagande. Tout s'explique.

[8] Le récit relatif à Arétas, repris après le morceau sur Jean-Baptiste, finit d'ailleurs en queue de poisson. Il a été violemment sophistiqué. Tel quel, il nous apprend que Vitellius, sur l'ordre de Tibère, part en guerre contre Arétas, avec deux légions et de la cavalerie et d'autres troupes indigènes. Il arrive à Ptolémaïde. Là, les Juifs le supplient de ne point traverser la Judée, « parce que les légions romaines portaient dans leurs drapeaux des figures contraires à notre religion. » Les légions gauloises : un porc sauvage, un sanglier. Dirait-on pas que les troupes romaines, enseignes déployées, n'ont jamais foulé la Judée ! Vitellius fait passer son armée par le grand Champ. Il perd trois jours à Jérusalem. Puis, ayant reçu la nouvelle de la mort de Tibère et de l'avènement de Caligula, il ne poursuit pas son expédition -, il rappelle ses troupes et les envoie dans leurs quartiers d'hiver.

Ainsi, guerre d'Arétas et d'Hérode et défaite d'Hérode, en 787-788. Ordre de Tibère à Vitellius de        venger cet échec. Et Vitellius n'est en marche qu'en 790, au moment de la mort de Tibère. Il lui a fallu deux ans pour se décider à commencer d'exécuter les ordres foudroyants de Tibère, et qu'il néglige absolument ensuite. Et plus jamais ni Vitellius, ni tout autre ne portera la guerre contre Arétas. Si ce récit est vrai dans le fond, il est sûr qu'on l'a sophistiqué en ce qui concerne la chronologie.

Arétas d'ailleurs, apprenant que Vitellius marchait contre lui, consulte des devins qui « l'assurent que jamais Vitellius n'arriverait à Petra, parce ou l'auteur de Cette guerre, ou l'exécuteur de ses ordres, ou celui que

L'on voulait attaquer, mourrait auparavant. » Moyen élégant d'avouer que ce récit est une invention.

[9] Dirait-on pas que Jean a inventé le baptême, comme si en tous temps et en tous pays les ablutions n'étaient pas les signes extérieurs de la purification de l'Ame ! Avant d'être initié aux mystères d'Isis, Apulée passe par ces ablutions ordonnées (Métam., liv. II). Il en était de même dans le culte d'Osiris (Plutarque, De Iside et Ostride)

[10] Rien qu'au point de vue des faits matériels.

 Au point de vue « tendance », il est tout aussi remarquable. Il présente Jean, comme un personnage dont le portrait ressemble comme une réplique, comme un frère, à celui de Jésus dans le célèbre faux, passage unique sur Jésus, dans tout Flavius Josèphe, qui se lit dons les Antiquités judaïques (XVIII, IV, 772). J'en ai fait justice dans l'Énigme de Jésus-Christ. Jésus est un « sage », Jean, homme de grande piété ; il pousse, les Juifs à embrasser la vertu. Il baptise, - comme Jésus dans les Évangiles. Les foules le suivent, comme Jésus. Ce n'est pas de lui, de son nom, pas plus que de celui de Jésus, que vient le nom de chrétien. Tout de même, il y a des chrétiens de saint Jean, comme de Jésus, qui ont persévéré, malgré les persécutions dont l'Église les a frappés. Jésus meurt sur la croix. Jean, dans le passage que nous examinons, n'est encore qu'en prison. Son tour viendra de mourir. Mais, attention ! Jean est en prison. Pourquoi ? Par mesure préventive, de peur qu'il ne fomente quelque trouble, quelque sédition. Oui, cet homme pieux, juste, qui ne prêche que la vertu, il est inquiétant. Il exhorte les Juifs à la morale, au bien, tout comme le Christ, mais sa doctrine, comme celle du Christ, produit sur les foules l'effet d'une excitation à l'émeute, à la révolte : elles sont toujours prêtes, après avoir entendu sa parole, à entreprendre tout ce qu'il ordonnerait, trouble, sédition, émeute, révolte. Et vous me direz que le scribe, dans ce tissu de contradictions, ignore que Jean est le Christ lui-même, dont il ne peut s'empêcher d'évoquer la vraie figure !

[11] « Philippe, frère d'Hérode, mourut en ce même temps, - en la vingtième année du règne de Tibère, et après avoir joui durant trente-sept ans des tétrarchies de la Traconite, de la Gaulanitide et de la Bathanée. »

Auguste est mort en août 767 de Rome, date à laquelle Tibère lui a succédé. La vingtième année d son règne est bien 787. Hérode Philippe est devenu tétrarque à la mort de son frère Hérode-le-Grand, soit en 750. Trente-sept ans comme tétrarque nous mènent bien à 787.

[12] Ceci, pour montrer ce que vaut l'exégèse de certains critiques. M. Paul Stapfer, qui fut doyen de la Faculté de théologie protestante de Paris, le meilleur des hommes an demeurant, - je l'ai connu, - qui a écrit des ouvrages remarqués et suivis sur le christianisme, qui a traduit le Nouveau Testament, etc., soutient dans son ouvrage, « la Palestine au temps de Jésus-Christ », qu'Antipas a rencontré Hérodiade à Rome même, chez un Hérode Philippe dont elle était la femme ; que, de Rome, il l'a ramenée en Galilée avec sa fille Salomé, et qu'il lui a offert le mariage, à Rome, pour l'épouser au retour en Galilée. Où M. Paul Stapfer a-t-il trouvé ces fantaisies ? Question sans réponse. Il a sans doute lu, dans Flavius Josèphe, que l'Hérode Philippe a été élevé à Rome. Oui. Il y a fait son éducation ; il n'est pas le seul des fils d' Hérode-le-Grand à qui cet honneur ait été fait. C'est sur ce trait que, peut-être, M. Paul Stapfer a laissé vagabonder son imagination.

Quant à l'Église, - elle n'en est pas à une fraude de plus ou de moins, afin de brouiller les idées sur l'unique Philippe connu, tétrarque de Traconite, elle invente un quatrième Hérode, frère d'Antipas, de Lysanias et de Philippe susdits, qui serait un Hérode prénommé aussi Philippe. tétrarque de l'Iturée, dont il n'y a aucune trace, nulle part.

[13] Je ne puis qu'en prendre acte et l'indiquer ici. Je dirai plus tard ce que fut cette trahison de quelques réfugiés qui, ayant été chassés de la tétrarchie de Philippe, avaient pris parti dans les troupes d'Hérode, ainsi que cette bataille aux environs de Gamala, et je montrerai quel rôle y joua le Christ. Je crois pouvoir dire d'ores et déjà, qu'elle est devenue, dans les Évangiles, le miracle du Possédé de Gérasa, le nommé Légion, - « car nous sommes plusieurs », dit-il, - que Jésus-Christ délivre d'un Esprit impur. Le démon ou les démons chassés, - les réfugiés traîtres, - entrèrent dans des pourceaux (qui paissaient sur la montagne), dont le troupeau fut précipité dans la mer de Génésareth.


Notes de la section 36

[1] Voici à propos de ces falsifications prétendues.

- Celse a dit : les chrétiens disent communément : « N'examine pas crois plutôt » ; - et : « ta foi te sauvera », et encore « la sagesse de cette vie est un mal et la folie un bien ».

N'est-ce pas un raccourci saisissant de la doctrine paulinienne, sur le salut par la foi, sur la folie de la Croix ? Qu'on feuillette les Epîtres de saint Paul (Romains, 1, 16-17 ; III, 21 à IV, 21 ; X, 8-11 ; Hébreux, X, 33 ; XI,1 à 40 ; I Corinthiens, I, 18, 26, 27 , II, 6, 7, 13, etc., etc.). Impossible de prétendre, comme le pseudo-0rigène, que Celse a falsifié saint Paul.

Non. Ce que le scribe appelle, chez Celse, une falsification, il ne l'a pas reproduit ; car c'était une vérité sur laquelle mieux a valu faire le silence. Celse disait que saint Paul n'avait jamais existé au Ier siècle, qu'on l'a inventé au second. Charlatan ! charlatannerie ! Celse a falsifié l'imposture ecclésiastique. Il rétablissait la vérité.

[2] Le Juge de Bithynie ! Comment n'y pas reconnaître Celse, à qui, une première fois, le Pseudo-Origène a répondu en greffier, il l'avoue. Comme tout s'explique !

Que l'Eglise ne nous a-t-elle conservé les Anti-celse d'Apollinaire, de Méthodius, d'Eusèbe, de Philostorge !

[3]Quelques aperçus montrent que, dans l'Anti-celse, le Pseudo-Origène avait négligé certains points importants, vérités historiques que dévoilait Celse, préteur de Bithynie. Le nom de circoncision du Christ, par exemple, puisque Lactance, sans reproduire le nom, réplique : « Si Jésus existait au ciel, avant de naître, - le voilà bien, le Jésus de Cérinthe ! - comment s'appelait-il ? (Au ciel ?) Il s'est appelé, parmi les hommes Jésus. Car Christ n'est pas un nom propre, c'est celui de sa puissance et de sa royauté, et c'est ainsi que les  Juifs désignent leurs rois. A ce sujet, relevons l'ignorance de ceux qui en changeant une lettre, ont l'habitude de l'appeler Chrêstos. C'est Christos qu'il faut dire, Oint, traduction du mot hébreu Messiah (De la vraie Sagesse, IV, vii). »

Oui. Sur Chrêstos = Christos, Voir L'ÉNIGME DE JÉSUS-CHRIST. « Christ est le signe de sa royauté. » Oui, encore, mais pas au sens de Lactance. Au sens de Nathanaël (Selon-Jean, I, 49) : « Tu es le Fils de Dieu (Bar-Abbas), le roi d'Israël ! » et de Cléopas : « Nous espérions que c'est lui qui délivrerait Israël » (Selon-Luc, XXIV, 21).

On retrouve ici ce parti-pris de tromper sur les deux éléments avec lesquels on a composé Jésus-Christ : attribuer à l'homme le nom de Jésus, pour ne pas avouer qu'il est celui de l'AEon cérinthien, sur la terre comme au ciel. Et l'observation sur Chrêstos et Christos, qui rappelle à trois siècles et demi de distance les changes de Justin !

Comme tout est artificiel et fabriqué !

[4] Les oeuvres de Lactance sont d'une époque où le quatrième évangile a été attribué à Jean, puisqu'il donne Jean comme l'auteur de cet Évangile.

Au temps de Constantin où aurait vécu (?) Lactance, tout le monde chrétien est de la secte d'Arius. Constantin n'a professé et défendu que l'arianisme. Eusèbe, Lactance, de même. Aujourd'hui Constantin, Eusèbe, Lactance font figure de catholiques romain. Ils ont été « annexés » à l'orthodoxie victorieuse.


Notes de la section 35

[1] Ce qui est sûr, c'est que ce Celsus, et l'Église a fondé sur ce fait la confusion qu'elle a créée entre les Celse, avait écrit un livre contre la magie et les magiciens, où il devait parler du Christ juif, à cause de la Colombe, notamment, et autres tours de prestidigitation. Voir § Mahomet et le Koran, chap. V sur les Nativités. L'Église n'a pas cru devoir nous conserver cet ouvrage. Le Nouveau Dictionnaire Larousse illustré (direction Claude Augé) adopte sur ce Celse, dont il fait un philosophe platonicien, - il va même plus loin que le scribe Origène, vrai ou faux, qui sait que le Celse du II° siècle est épicurien, et le dit, - les impostures ecclésiastiques. Quant au troisième Celse, - le véritable auteur du Discours de Vérité, qui vécut au IV° siècle, et dont nous allons parler, inutile de dire qu'il n'a pas trouvé place dans le Dictionnaire Larousse. Les forces liguées pour la perpétuité du mensonge, conscientes ou inconscientes, de bonne ou de mauvaise foi, sont incommensurables.

[2] Puisque le Dictionnaire Larousse l'ignore, Indiquons-lui, pour correction, dans une prochaine édition, nos sources : l° L'historien Ammien Marcellin ; 2° les Lettres de Libanus (n° 648 notamment) ; 3° l'ouvrage de M. Paul Allard, sur Julien, qui n'est pas suspect d'hétérodoxie (tome 1er,p. 327 notamment).

[3] Sur ce point, d'une importance primordiale, pour la reconstitution de l'Histoire du Christianisme, j'ai encore le regret d'être en désaccord avec d'illustres érudits Renan, Pélagaud, Aubé, Harnack, Grats, Hudenbach, Volkmar, etc., et le dernier venu Louis Rougier. J'en suis navré. Keim, Hein, Neumann, Kœtschau sont d'avis que l'auteur du Discours de Vérité n'est pas le Celse, épicurien, ami de Lucien, du II° siècle. Mais ils ne vont pas jusqu'à retrouver le vrai Celse.

 

[4] Je m'étendrai sur ce point, au titre : La décapitation de Jean-Baptiste, Toute chose en son temps. Toutefois, je ne puis pas ne pas signaler ici, comme une des plus convaincantes preuves de détail que l'Anti-celse n'est pas une réfutation du Celse épicurien du II° siècle, mais du Celse, ami de Julien, au IV°,une allusion directe à l'événement, que les auteurs chrétiens appellent : Profanation des reliques (des restes) de Jean. Le réfutateur de Celse, oubliant qu'il écrit censément au III°, siècle, contre un auteur du II°,déclare : « Croyez que celui qui je vous parle est vraiment le Fils de Dieu, encore qu'il ait été lié honteusement et soumis au supplice le plus infamant (sous Ponce-Pilate) et encore que TOUT RÉCEMMENT il ait été traite avec la dernière ignominie ». Voir Louis Rougier, Celse, p. 393, Restauration du Discours vrai, IV, 67.

Rien que ce bout de phrase date l'Anti-celse, après 362. Si le trait n'est pas le rappel de la profanation des reliques du « mort » que les Juifs adorent comme un dieu, à quoi l'appliquer ? Je cherche, en dehors de la Crucifixion, quel fait de l'histoire, même ecclésiastique, autre que la profanation des reste du Christ, motive l'allégation de l'Anti-celse. Quand, au II° siècle, le Christ a-t-il été traité, dans sa personne physique, avec la dernière ignominie ? Aux II° et même III° siècles ? Dans quelles circonstances ? J'attends des érudits qui attribuent l'Anti-celse à Origène et font du Celse qu'il réfute le Celse, épicurien, ami de Lucien, au II° siècle, qu'ils apportent une réponse autre que puérile, à cette question.

Il est un autre cas, une autre allusion directe à Julien, qui prouve, par un trait de détail encore, que l'Anti-celse n'est pas d'Origène, au III° siècle. C'est quand il y est dit que « les divinités n'ont besoin ni du sang ni de la graisse brûlée des victimes », genre d'exercice auquel, d'après l'Église, se serait livré Julien avec une intempérance rare.

[5] Celse, par Louis Rougier, p. 57. J'ai mis sous forme interrogative les deux phrases, qui sont des affirmations chez Louis rougier. Sauf quelques réserves: « si toutefois le Celse d'Origène est bien celui de Lucien », qu'Origène identifie, « par simple conjecture, à l'auteur du Discours de Vérité, Louis Rougier semble bien admettre que le Celse d'Origène est celui de Lucien. Il n'hésite même pas, - « rien n'est plus aisé », dit-il, - à dater l'ouvrage en l'an 178. Toute son argumentation, pp. 51 et 55, repose sur les allusions de l'ouvrage à la situation de l'empire, à la menace des Barbares, à la prescription des chrétiens. Mais ce sont là des arguments qui sont tout aussi vrais, plus même, du temps de Julien. Et nous montrerons par d'autres arguments plus précis, quant aux faits, qu'Origène n'aurait pas pu, au III° siècle, écrire une oeuvre que son allure date du IV° et plutôt de la fin, et dont certains détails nous poussent an commencement du V°. L'Anti-celse ne saurait avoir été composé pendant l'été de 178, contrairement à l'affirmation de Louis Rougier. Je déplorerais un tel aveuglement, chez un auteur dont j'admire la critique littéraire, - Je ne dis pas historique, - dont le Celse fait par ailleurs mon admiration, si je n'étais habitué à rencontrer chez les universitaires l'impossibilité de se dégager et de s'affranchir des préjugés traditionnels sur les origines du Christianisme. Louis Rougier qui relève deux « sommations » d'Origène à Celse, pour qu'il s'explique, ne s'aperçoit même pas de la pantalonnade que sont ces deux sommations à un homme qu'Origène a dit être mort depuis longtemps. Et J'en passe.

[6] C'est méconnaître étrangement la psychologie chrétienne, - et alors, pourquoi discuter sur le christianisme, - que de s'imaginer qu'un livre tel que le Discours de Vérité, s'il n'avait eu aucun retentissement, s'il était passé inaperçu, au point. qu'il n'en restât qu'un exemplaire obscur enfoui dans une bibliothèque qu'on avait hâte de brûler, des chrétiens insignes seraient allés le déterrer pour en faire faire une réfutation qui, même faussant les textes, les coupant, les présentant de façon tendancieuse devait pousser les curieux à rechercher l'original, et lui donner une grande vogue, en le produisant au grand jour des polémiques.

L'organisation qui a inventé l'index, contre les livres qu'elle n'a plus le pouvoir de détruire, aime mieux faire le silence, la conspiration du silence sur ces livres, à qui la critique et la discussion font une publicité que l'on redoute. Pour que l'Église ait cru devoir réfuter l'ouvrage de Celse, en attendant qu'elle le fasse disparaître quand elle l'a pu, et mettre la réfutation sous le nom d'Origène pour l'antidater de deux siècles, ou d'un siècle et demi, c'est que l'ouvrage a fait du bruit, c'est certain. Tout le prouve, et jusqu'au ton nonchalant, homélistique, patelin, que prend le réfutateur, pour nous en conter, avant d'entrer en matière : « Jésus calomnié garda le silence. Aujourd'hui où on l'attaque, il se défend simplement par la conduite et la vie de ses vrais disciples, ce qui est la manière de confondre ses accusateurs. » Oui, bien sûr. Mais alors pourquoi écrire huit livres pour en réfuter quatre, - et qui sont passés inaperçus, que l'ou déterre après soixante-dix ans de silence ? Nous sommes en pleine littérature apocryphe.

[7] Il jette ainsi dans le débat les livres de Celse, épicurien, du II° siècle , sur la magie. Tour d'Escolar. Le Celse que le scribe de l'Anti-celce essaie de réfuter est si peu épicurien, que, parmi les nombreux philosophes qu'il cite dans les extraits du Discours de vérité (sept dixièmes de l'ouvrage mot pour mot et neuf dixième, en substance), il ne nomme pas une seule fois Épicure.

[8] Plusieurs sectes, citées par Celse, ne pouvaient lui être connues, comme postérieures au II° siècle. Telle la secte des Marcelliniens, dont l'auteur fut au milieu du IV° siècle, un adversaire de l'arianisme. S'il a connu les carpocratiens, c'est de justesse ; leur secte date de la fin du II° siècle. D'ailleurs ce qu'il dit de la haine mutuelle de ces sectes n'est pas vrai au II°siècle, à peine au III°, mais surtout au IV°.

Il est des cas où ce Pseudo-Origène entre tout de même dans la vérité de l'histoire. Il faut bien que de temps à autre il se mette dans la peau d'un homme des II° et II° siècles. C'est notamment quand il dit que les affiliés chrétiens tiennent des réunions clandestines et illicites, pour enseigner et pratiquer leurs doctrines (Préf., 1). « Ils n'ont pas d'églises encore, et ceci est conforme au témoignage de Minutius Felix et de Tertullien qui déclarent que jusqu'aux premières années du III° siècle, les chrétiens n'eurent ni temples ni autels. Ils ont la synagogue. Origène, le vrai, dit (In Matt.. 28) que sous Maximin, mort en 235, plusieurs églises furent détruites ou brûlées. Elles venaient donc à peine de sortir de terre.

[9] Je m'en voudrais de ne pas citer ici Louis Rougier, parlant de Celse (p. 53). « Plus encore qu'un philosophe, Celse est un patriote... qu'inquiète la menace des Barbares suspendue sur l'empire comme une épée de Damoclès (oui, mais cela n'est vraiment vrai qu'aux IV° et V° siècles). Lucien, dilettante convaincu de l'incurable sottise humaine, s'en divertit à la façon d'un Voltaire, d'un Flaubert ou d'un France (Lucien a-t-il vu la menace des Barbares ? S'en divertit-il ? Je n'ai rien trouvé à cet égard dans Lucien. Et son ami Celse, l'épicurien, n'a pu s'émouvoir. Au II° siècle cette menace n'apparaît pas). Celse (il est bien du IV° siècle) a pour principale préoccupation le salut de l'État. Avec une sagacité sans égale, il pronostique la baisse du sentiment patriotique qu'entraînerait le triomphe du christianisme, et prophétise l'invasion des Barbares comme son issue naturelle : ce serait le naufrage de la civilisation. »

Comment, ayant écrit ces lignes, entre autres, Louis Rougier peut-il croire qu'un Celse aurait eu de pareilles appréhensions, au II° siècle ? Au IV°, Constantin, chef d'un empire que le christianisme mine déjà, ne les a pas, et donne an christianisme droit de cité. Il introduit l'ennemi dans la place. Celse, outre les raisons de vérité, n'est contre le christianisme que parce qu'il va ruiner la domination romaine. C'est là un point de vue qui n'est possible qu'au IV° siècle.

[10] Expression remarquable dont nous reparlerons ci-dessous : sungraphikôs agonisasthaï.

[11] Pour me résumer, je citerai la conclusion de Mr. B.Aubé, qui a écrit une étude critique sur Celse, et tenté une reconstitution du texte. Étude d'une critique pénétrante, aiguisée, qui, sur le terrain où il se place, - il croit au christianisme tel que les Évangiles le présentent, - n'a pas été dépassée, ni même atteinte. A ce point de vue, le Celse de Louis Rougier est un recul.

Voici sa conclusion qui juge la façon dont le Pseudo-Origène a traité l'ouvrage de Celse dans son texte (p. 249) : « Quelque idée qu'on ait de la portée de l'ouvrage de Celse, on ne saurait lui refuser ce qu'on accorde au plus médiocre écrivain, à savoir le mince talent de composer un livre, l'art d'ordonner ses idées, de leur donner de la suite et de la cohésion, sans lesquelles une oeuvre d'esprit ressemblerait aux rêves d'un malade ou aux hoquets d'un homme Ivre. »

Or. Celse a été l'un des esprits les plus cultivés de son temps auprès duquel le Pseudo-Origène aurait pu prendre des leçons utiles.


Notes de la section 34

[1] P. 66 de la traduction Amélineau.

[2] Je tiens enfin à faire observer que, dans la réplique du Pseudo-Origène (IV° siècle), ces expressions : l° Ce Juif, qui se mêle d'équivoquer..., 2° les Juifs (pourquoi pas les chrétiens ? distinguent bien deux personnes, etc., laissent suffisamment entendre, comme je l'ai toujours déclaré et comme tout le prouve que le christianisme, à l'époque de Julien, de Celse et de l'Anti-Celse n'est encore et surtout qu'affaire entre Juifs, -pour la controverse tout au moins. Et. j'ai l'impertinence de penser que le Juif de Celse est une invention du Pseudo-Origène, - discussion de famille, toujours. Celse a bien pu émettre certaines des vérités, - peu nombreuses, d'ailleurs, sur les faits historiques, que l'Anti-Celse prête au Juif, en noyant ces quelques vérités dans un océan d'impostures, mais jamais je ne croirai que Celse ait eu besoin d'un Juif pour dire ce qu'il savait et avait à dire.


Notes de la section 33

[1] Deux observations sur ce début. D'abord, d'où vient jésus ? C'est la première fois qu'il apparaît dans cet Évangile. Les autres, Matthieu et Luc tout au moins, 1'ont fait naître, grandir, et le Se1on-Marc, qui l'introduit aussi ex-abrupto, comme le Selon-Jean, le fait venir de quelque part, « de Nazareth, ville de Galilée. » Dans le Selon-Jean, Il vient on ne sait d'où. Il tombe du ciel, du sein de Dieu. Et on le comprend très bien quand on lit, dans Pistis Sophia, où nous allons rencontrer la Colombe, que Jésus vient « du premier Mystère, qui est le Père à la ressemblance de la Colombe. » Ensuite, comment Jean peut-il dire, de Jésus : « Je ne le connaissais pas ? » Et il le répètera trois lignes plus loin. Élisabeth, sa mère, est la cousine de Marie, mère de Jésus. Elisabeth enceinte de six mois, a reçu la visite de Marie. Leurs deux fils sont cousins. On aime à croire qu'ils ont joué ensemble, enfants, que leurs deux familles les ont réunis dans des fêtes et aux vacances. Du moins, en se plaçant sur le terrain des fraudes évangéliques. Mais si Jésus est le Dieu-Jésus inventé par les gnostiques au II° siècle, et Jean, le Christ de chair, crucifié au premier par Ponce-Pilate, alors tout s'explique, tout s'éclaire. « Je ne le connaissais pas ! » Comme c'est vrai ! Non, il ne le connaissait pas, certes, ce Jésus dont il ne se doutait pas qu'il serait capable, comme Mercure fit à Sosie, de lui voler son corps, sa vie, sa croix, sa gloire de Messie. Je ne dis pas son nom, car enfin, faut-il bien qu'on puisse le désigner de quelque manière. Même, de Christ, Jean, dévalisé, car enfin faut-il bien qu'il soit quelque chose, deviendra le Précurseur, le baptiste.

[2]Mais oui, il se répète. Il tient à ce que le trait n'échappe pas au lecteur peu attentif. Ces phrases des Évangiles font un tel ronron On est vite distrait. « Je ne le connaissais pas. Il est le Dieu-Jésus du II° siècle. Moi, je suis du premier. Je m'appelle... je m'appelle... Quel était donc mon nom de circoncision ? Je fus le Christ, crucifié par Ponce-Pilate. Les histoires de Zacharie, d'Élisabeth ? les visites de ma mère Marie à sa cousine ? Qu'est-ce que c'est que ça ? Je ne connais pas. » Je le lui apprendrai quand je vous expliquerai sa Nativité.

[3] J'ai souligné à diverses reprises, dans l'Énigme de Jésus-Christ, pour la Colombe et pour Zacharie = Zébédée, toute les évocations d'idées qui résultent du thème zodiacal et qui foisonnent dans les Évangiles : baptême, lac, sources, poissons, barque, pêche, piscines, Beth-Saïda, maison de pêche, etc. Je n'y reviens pas.

[4] Dans la première Epître de Pierre (III, 19-21), le scribe assimile l'arche de Noé au baptême : « C'est par ce même Esprit (de Dieu) que Christ (pas Jésus-Christ) est allé prêcher aux esprits retenus en prison, qui furent autrefois rebelles, lorsque, du temps de Noé, ... se construisait l'arche dans laquelle... huit personnes furent sauvées à travers l'eau. C'était une figure du baptême qui maintenant vous sauve, etc. » L'arche baptismale vogue à pleines voiles. Et le baptême qui sauve, c'est toujours le baptême de Jean, le baptême d'eau. Pas de baptême du Saint-Esprit. L'Épître de Pierre, fausse, mais ancienne, est une preuve que Jésus-Christ n'est pas inventé et n'existe pas avant la fin du II° siècle.

[5] Talmud J. Sabbat, XII, 4 et 6. Sabbat, 104 b. Bert-Sotadà veut dire Fils de la déviation. Le Talmud fait -allusion à l'adultère, de David avec Bethsabée, femme d'Uri. La postérité qu'il en eut, parmi laquelle Joseph