Boccace
(in Le Décaméron)
Présentation
Ce texte de Boccace traite des religions présentes dans leur univers
intellectuel. Le nôtre est plus large et s'étend à la planète entière mais nous
y découvrons des différences et des analogies. Partout la même tension des
hommes vers un infini qui les dépasse.
Il est écrit dans l'Ecclésiaste attribué à Salomon : Il n'est rien de
nouveau sous le soleil... En 185 Celse remarquait :
"Toutes les nations les plus vénérables par leur antiquité s'accordent entre elles sur les dogmes fondamentaux. Égyptiens, Assyriens, Chaldéens, Hindous, Odryses, Perses, Samothraciens et Grecs ont des traditions à peu près semblables. C'est chez ces peuples et non ailleurs qu'il faut chercher la source de la vraie sagesse qui s'est en suite répandue partout en mille ruisseaux séparés. Leurs sages, leurs législateurs, Linus, Orphée, Musée, Zoroastre et autres, sont les plus antiques fondateurs et interprètes de ces traditions, et les patrons de toute culture".
"C'est chez ces peuples, et chez les autres, que nous devons chercher
la source de la vraie sagesse qui est discernement." Dans son livre
intitulé "Le Sacré", Rudolphe Otto a relevé
une des correspondances entre les écrits de Shankaracharia
et ceux de Maître Eckardt,
un de nos amis en découvrant Épictète a trouvé ses écrits très
"taoïstes"....
Les Trois anneaux ou les trois religions
Saladin fut un si grand et si vaillant homme, que son mérite l'éleva non
seulement à la dignité de soudan de Babylone, mais lui fit remporter plusieurs
victoires éclatantes sur les chrétiens et sur les Sarrasins. Comme ce prince
eut diverses guerres à soutenir, et que d'ailleurs il était naturellement
magnifique et libéral, il épuisa ses trésors
De nouvelles affaires lui étant survenues, il se trouva avoir besoin
d'une grosse somme d'argent; et ne sachant où la prendre, parce qu'il la lui
fallait promptement, il se souvint qu'il y avait dans la ville d'Alexandrie, un
riche juif, nommé Melchisedec, qui prêtait à usure.
Il jeta ses vues sur lui pour sortir d'embar-ras. Il
ne s'agissait que de le déterminer à lui rendre ce service: mais c'était là en
quoi consistait la difficulté; car ce juif était l'homme le plus intéressé et
le plus avare de son temps, et
Saladin ne voulait point employer la force ouverte.
Contraint cependant par la nécessité, et prévoyant bien que Melchisédec ne donnerait jamais, de son bon gré, l'argent
dont il avait besoin, il s'avisa, pour l'y contraindre, d'un moyen raisonnable
en apparence. Pour cet effet, il le mande au prés de sa personne, le reçoit
familièrement dans son palais le fait asseoir au prés de lui, et lui tient ce
discours:
·
« Mechissedec, plusieurs personnes m’ont dit que tu as de la
sagesse, de la science, et que tu es surtout très versé dans les choses divines
: je voudrais savoir de toi laquelle de ces trois religions, la juive, la
mahométane ou la chrétienne te paraît la meilleure et la véritable. »
Le juif, qui avait autant de prudence que de sagacité, comprit que le soudan
lui tendait un piège, et qu'il serait infailliblement pris pour dupe,
s'il donnait la préférence à l'une de ces trois religions. Heureusement il ne
perdit point la tête, et avec une présence d'esprit singulière :
· « Seigneur lui dit-il, la question que vous daignez me faire est belle et de la plus grande importance; mais pour que j'y réponde d'une manière satisfaisante, permettez-moi de commencer par un petit conte.
· « Je me souviens d’avoir plusieurs fois ouï-dire que, je ne sais dans quel pays, un homme riche et puissant avait, parmi d’autres bijoux précieux, un anneau d’une beauté et d’un prix inestimable. Cet homme voulant se faire honneur de ce bijou si rare, forma le dessin de le faire passer à ses successeurs comme un monument de son opulence, et ordonna, par son testament, que celui de ses enfants mâles qui se trouverait muni de cet anneau après sa mort, fût tenu pour son héritier, et respecté comme tel du reste de sa famille.
Celui qui reçut de lui cet anneau fit, pour ses successeurs, ce que son père
avait fait à son égard.
En peu de temps, ce bijou passa par plusieurs mains, lorsque enfin il tomba
dans celles d'un homme qui avait trois enfants, tous trois
bien faits, aimables, vertueux, soumis à ses volontés, et qu'il aimait
également. Instruis des prérogatives accordées au possesseur de l'anneau,
chacun de ces jeunes gens, jaloux de la préférence, faisait sa cour au père,
déjà vieux, pour tâcher de
l'obtenir.
Le bonhomme, qui les chérissait et les estimait autant l'un que l'autre,
et qui l'avait successivement promis à chacun d'eux, était fort embarrassé pour
savoir auquel il devait le donner. Il aurait voulu les contenter tous
trois, et son amour lui In suggéra le moyen. Il s'adressa secrètement à un
orfèvre très habile, et lui fit faire deux autres anneaux qui furent si
parfaitement semblables au modèle, que lui-même ne pouvait distinguer les faux
du véritable.
Chaque enfant eut le sien. Après la mort du père, il s'éleva, comme
on le pense bien, de grandes contestations entre les trois frères. Chacun, en
particulier, se croit des droits légitimes à la succession ; chacun se met en
devoir de se faire reconnaître pour héritier, et en exige les honneurs. Refus
de part et d'autre. Alors chacun de son côté produit son titre; mais les
trouvent si ressemblants, qu'il n'y a pas moyen de distinguer quel est le
véritable.
Procès pour la succession; mais ce procès, si difficile à juger, demeura
pendant et pend encore.
·
« Il en est de
même, seigneur, des lois que Dieu a données aux trois peuples sur lesquels vous
m'avez fait l'honneur de m'interroger: chacun croit être l'héritier de Dieu,
chacun croit posséder sa véritable loi et observer ses vrais commandements.
Savoir lequel des trois est le mieux fondé dans ses prétentions, c'est ce qui
est encore indécis, et ce qui, selon toute apparence le sera longtemps. »
Saladin vit, par cette réponse, que le juif s'était habilement tiré du piége qu’il lui avait tendu. Il comprit qu'il essayerait vainement de lui en tendre de nouveaux. Il n'eut
donc d'autre ressource que de s'ouvrir à lui; ce qu'il fît sans détour. Il lui
exposa le besoin d'argent où il se trouvait, et lui demanda s'il voulait lui en
prêter. Il lui apprit, en même temps, Ce qu'il avait résolu de faire dans le
cas que sa réponse eut été moins sage. Le juif, piqué de générosité, lui prêta
tout ce qu'il voulut; et le soudan, sensible à ce procédé, se montra très
reconnaissant. Il ne se contenta pas de rembourser le juif, il le combla encore
de présents, le retint au prés de sa personne, le traita avec beaucoup de
distinction, et l'honora toujours de son amitié.
Traduit par A. Sabatier de Castres.
Sans doute depuis cette époque, le nombre des peuples en relations c'est
accru, sans que la leçon ait perdu de son actualité.