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Le
zoroastrisme ne compte plus aujourd'hui que quelques
200 000 adeptes dans le monde, mais le rôle important qu'il a joué dans
l'histoire de la civilisation iranienne, les multiples influences qu'il a
exercées sur d'autres religions comme le judaïsme, le christianisme et
l'islam ainsi que ses rapports avec les autres religions indo-européennes rendent
intéressante à plus d'un titre l'étude de ce qui reste aujourd'hui l'une
des religions les plus ignorées du monde.
Qui était
Zarathoustra ?
C'est vers l'an -650 de notre ère que naquit dans une famille sacerdotale
dans la région de Hérat aux confins de l'Afghanistan le prophète perse :
Zarathoustra, anciennement appelé ZOROASTRE.
Il fut considéré comme un réformateur de l'ancienne religion perse composée
essentiellement de familles aristocratiques guerrières. Les arguments de
justice et de conscience personnelle heurtèrent profondément les coutumes
et les mentalités de ces vieilles familles.
Un des rares textes qui parvenus jusqu'à nous pourrait être les Gathas,
hymnes dans une langue iranienne archaïque vieille d'entre 2500 et 3000
ans, se rattachent à la vieille tradition de poésie sacrée indo-européenne
dont on trouve d'autres exemples dans les textes védiques indiens. Il
s'agit de chants attribués à la personne même de Zarathoustra, révélant des
détails biographiques intéressants. Par ailleurs, la tradition rapporte
aussi un récit épique de la vie de Zarathoustra, scénario exemplaire de la
vie du Sauveur, rempli d'événements surnaturels et de miracles.
Né sous le signe de la lumière surnaturelle, Zarathoustra devient d'abord
prêtre de la religion traditionnelle aryenne alors régnante en Iran et qui
comportait entre autres de nombreux rites sacrificiels. Puis il reconnaît
en une série de visions le Seigneur Saint Ahura Mazda et commence alors sa
prédication exclamative et passionnée, dont les Gathas nous donnent un
aperçu.
Zarathoustra prêche et annonce "la venue du Royaume de Justice, la
coopération à l'oeuvre de Dieu (Ahura Mazda), sous peine de châtiment total".
Il élève le dieu Ahura Mazda au rang de Dieu suprême, reléguant les autres
divinités de la religion aryenne traditionnelle à un rang secondaire - à
tel point que le zoroastrisme est souvent appelé mazdéisme- et critique les
pratiques de la religion traditionnelle notamment le sacrifice, ce qui lui
attire les foudres des prêtres.
Il fuit alors pour sauver sa vie et, après plusieurs années d'exil au cours
desquelles il a des entretiens mystiques avec Ahura Mazda, il gagne le
soutien d'un souverain local appelé Vishtasp, qu'il rallie à sa foi à
travers un parcours initiatique exemplaire et qui l'aidera à surmonter les
nombreux obstacles qui jalonnent sa mission.
C'est désormais l'étape du succès : la foi de Zarathoustra se répand au
rythme des victoires remportées sur les souverains "méchants" et
finit par se répandre dans "tous les royaumes".
Le message spirituel
zoroastrien
L'exemple donné par Zarathoustra est celui d'une expérience mystique,
résultat d'une pratique rituelle illuminée par un espoir eschatologique,
celui de l'avènement du Royaume de Justice. Au travers du récit de sa vie
l'on voit constamment l'omniprésence de la lumière surnaturelle, signe de
l'espoir eschatologique, qui le soutient dans son combat permanent contre
les démons.
Là où le destin de Jésus tourne à une tragédie qui n'est consolée que par
une promesse de résurrection, celui de Zarathoustra se termine sur une
réussite et avec une note d'optimisme qui a fasciné certains penseurs
occidentaux, dont Nietzsche, à l'époque où les orientalistes venaient de
découvrir cette religion antique à travers ses textes.
Dans la cosmogonie zoroastrienne, l'Esprit Saint -Ahura Mazda- occupe la
place centrale. Il crée le monde par la pensée, mais ceci ne constitue pas,
comme dans les religions abrahamiques où Dieu est tout-puissant, l'acte
fondateur de son statut divin.
Il est entouré de plusieurs êtres divins (qui ont d'ailleurs donné leur nom
aux mois du calendrier iranien) et le père de plusieurs entités dont
notamment les Esprits jumeaux Spenta Mainyu (Esprit Bienfaisant) et Angra
Mainyu ou Ahriman (Esprit Destructeur). A l'origine, raconte un gatha
célèbre, le premier a choisi le bien et la vie, l'autre le mal et la mort :
leur différence vient non de leur nature mais d'un choix. De cette façon
Ahura Mazda n'est pas à l'origine du Mal, qui provient du libre choix
d'Ahriman.
Zarathoustra invite alors les fidèles à imiter l'acte primordial d'Ahura
Mazda : le choix du Bien. Les hommes ne sont donc pas les serviteurs ou les
esclaves de Dieu comme se reconnaissent par exemple les fidèles de Yahvé,
de Varuna ou d'Allah mais libre dans le choix de suivre Ahura Mazda ou non.
Le zoroastrisme est bien un monothéisme. Certains ont vu dans le
zoroastrisme un dualisme, ce que récusent à la fois les zoroastriens et
ceux qui connaissent le zoroastrisme. En effet, Dieu n'y est pas confronté
à un anti-Dieu comme c'est le cas dans les dualismes tels que le
manichéisme : le conflit se situe entre l'Esprit Bienfaisant et l'Esprit
Destructeur (Ahriman). Dieu était conscient de ce conflit au moment où il a
engendré les deux Esprits mais il ne l'a pas empêché, ce qui peut signifier
soit qu'il transcende toutes les contradictions soit que l'existence du Mal
est la condition préalable de la liberté humaine.
Zarathoustra le
réformateur
La réforme la plus importante de Zarathoustra est sa transformation de la
religion traditionnelle basée sur les sacrifices rituels d'animaux en un
monothéisme axé sur des préoccupations éthiques.
Il ne refuse pas complètement la religion traditionnelle mais reprend de
nombreuses idées de cette dernière en leur donnant une nouvelle valeur
morale. Il reprend notamment le thème de la résurrection cyclique du monde,
présent dans les traditions associées au Nouvel An, pour introduire l'idée
audacieuse de la Résurrection, associée de l'avènement du Saoshyant, le
sauveur.
Mais le message zoroastrien n'avait pas seulement une portée métaphysique
ou théologique : Zarathoustra critique à maintes reprises les sacrifices
animales et d'autres aspects des traditions de sa société, appelle au
respect du bœuf (élément que l'on retrouve en Inde) et fait l'éloge de la
vie sédentaire et agricole par opposition à celui des nomades chasseurs. La
propagation de l'agriculture est constamment mise en valeur dans les textes
zoroastriens, qui mettent l'accent sur le respect de la vie animale et
humaine.
L'Avesta, livre
sacré des zorosatriens
Les zoroastriens ont aussi leur livre sacré : l'Avesta. Du texte initial,
seul le quart est arrivé jusqu'à nous : les manuscrits ont été perdus ou
détruits une première fois lors de l'invasion d'Alexandre qui fit brûler la
bibliothèque de Persepolis et une seconde fois lors de l'invasion arabe (VIIème
siècle). Ce quart fait toutefois mille pages en traduction française...
Certaines parties de l'Avesta datent d'il y a à peu près trois mille ans,
mais l'Avesta que nous connaissons aujourd'hui est une compilation qui a
été effectuée au IIIème siècle après J.C., à l'époque de la dynastie
sassanide soit à peu près neuf siècles après la prédication de
Zarathoustra. Les parties les plus anciennes sont dans une vieille langue
iranienne dite avestique ; le reste est en pahlevi littéraire, langue de
l'Empire Perse à l'époque sassanide (226-651).
Zoroastrisme et
judaïsme
Un autre thème important du zoroastrisme est sa promesse d'une vie après la
mort, où les âmes seront départagées lors de la traversée du Pont de
Chinvat, et finissent soit au Paradis, soit en Enfer soit au Purgatoire.
Nous avons également évoqué la notion de résurrection, qui surviendra à la
fin des temps avec l'avènement du Saoshyant qui rétablira la justice par
une régénération du monde.
On retrouve tous ces thèmes sous une forme semblable dans le judaïsme, le
christianisme et l'Islam. Toutefois, bien que présents dans les plus
vieilles parties de l'Avesta, ils ne sont attestés dans les écrits judaïques
que postérieurement à la Captivité de Babylone (597-538 av. J.C.), période
pendant laquelle les élites judéennes, en exil à Babylone, entrèrent en
contact avec la Perse et les religions iraniennes.
C'est d'ailleurs l'empereur perse Cyrus qui met fin à cet exil en libérant
Jérusalem de la domination babylonienne (Isaïe 45 : 1-14), en rendant la
liberté de culte aux juifs et en faisant reconstruire le Temple (Esdras 1 :
1-5). La plupart des textes judaïques traitant de la vie après la mort
appartiennent durant la période de domination perse en Palestine, ce qui
laisse penser à une influence zoroastrienne. De nombreux travaux ont été
faits dans cette direction dont [2] et [3] donnent un aperçu.
La cosmogonie zoroastrienne a également influencé de nombreux penseurs
musulmans tels Sohravardi (1155-1191), initiateur du courant des
Ishraqiyoun, qui fit un syncrétisme philosophique de cette cosmogonie avec
la pensée islamique, et plusieurs auteurs musulmans ont tenté d'intégrer
Zarathoustra à la lignée prophétique abrahamique.
Destin du madzéisme
Peu après la prédication de Zarathoustra, sa religion se répandit en Iran
et finit par rallier les empereurs de la Perse : les inscriptions sur le
tombeau de l'empereur achéménide Darius (VIème siècle av. J.C.) font
explicitement mention du dieu zoroastrien Ahura Mazda, et. le zoroastrisme
fut également à l'honneur chez les Parthes qui dominèrent en Iran entre 123
et 226 A.D.
Mais c'est sous la dynastie Sassanide (226-651) que le zoroastrisme devint
religion officielle de l'Empire et fut doté d'une véritable institution
ecclésiastique - la caste des mobads - ayant une grande influence dans les
affaires de l'Etat.
L'avènement de l'Islam au VIIème siècle et l'invasion arabe provoquèrent la
chute des Sassanides et avec elle, la fuite d'un groupe de zoroastriens
vers l'Inde où ils fondèrent une communauté qui subsiste encore aujourd'hui
: en Inde on les appelle les Parsis (les persans).
La majorité des iraniens se convertirent graduellement à l'Islam par la
suite mais il subsiste encore aujourd'hui une communauté zoroastrienne en
Iran (environ 40 000 fidèles) et qui se considère la gardienne de la
tradition trois fois millénaire de Zarathoustra. Par ailleurs de nombreuses
traditions iraniennes ainsi que le calendrier iranien ont des origines
zoroastriennes.
Aujourd'hui il n'y a plus qu'environ 200 000 zoroastriens dans le monde,
essentiellement en Inde, en Iran et dans les diasporas aux Etats-Unis et en
Grande-Bretagne. Citons à titre anecdotique quelques zoroastriens
contemporains célèbres : le chef d'orchestre Zubin Mehta et le chanteur de
rock Freddie Mercury.
Mais même si le zoroastrisme a pratiquement disparu en tant que religion il
reste un élément important de la civilisation iranienne, et qui a joué un
rôle important dans l'histoire politique et religieuse du Proche-Orient
pendant plus d'un millénaire et fait partie intégrante du patrimoine
culturel et historique de l'humanité.
Il mérite donc, pensons-nous, d'être mieux connu qu'il ne l'est
actuellement. Espérons que cet article ait éveillé chez quelques-uns la
curiosité d'en connaître davantage...
Rama CONT
BIBLIOGRAPHIE
1. J. Duchesne-Guillemin "L'Iran Antique et Zoroastre" dans :
Histoire des Religions Tome 1 , Encyclopédie de la Pléiade.
2. Charles Autran : Mithra, Zoroastre et la préhistoire aryenne du
christianisme Payot, Paris, 1935.
3. George William Carter : Zoroastrianism and
Judaism AMS Press, New York.
4. Paul du
Breuil : Le zoroastrisme (Que sais-je ? nº 2008), P.U.F, 1982. Ouvrage plus
détaillé mais dense, contient de nombreuses références bibliographiques
précises.
5. Jean Varenne : Zarathushtra et la tradition mazdéenne (Coll. Maîtres
spirituels) Ed. du Seuil, Paris, 1966. Ouvrage accessible à tout lecteur
non-spécialiste, bonne introduction au sujet, illustrée par des cartes et
des photos.
6. The Cambridge History of Judaism Vol.1 : The
Persian period Cambridge University Press, 1984, p.308-326
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