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Saint
Paul sur le chemin de Damas par Gérard
Israël
La « conversion » de Paul sur le chemin de Damas, puis la
prédication que l'apôtre a exprimée pendant plus de trente ans
apparaissent comme autant de moments fondateurs du christianisme...
et peut-être aussi comme le point de départ de la civilisation
occidentale. Le monothéisme et l'idée du salut ont marqué
l'entrée
dans un monde nouveau...
L'émergence, le développement et
finalement le succès de l'idée chrétienne sont évidemment le
résultat d'une rupture ; d'une double rupture, même, avec le
judaïsme du 1er siècle et, tout autant, avec l'hellénisme comme
philosophie et comme civilisation. « Ni juif, ni grec »,
annonçait Paul de Tarse, l'Apôtre autoproclamé des gentils, au
moment d'entreprendre la course qui devait le lancer à la conquête
du monde des païens. Un déséquilibre demeurait, cependant, qui
faisait le tourment de Paul : les deux brisures ne pouvaient être
totales ni symétriques.
Il était plus aisé de s'éloigner des
idées grecques sur la nature de l'homme, réduit à lui-même,
entretenant avec les dieux un rapport superficiel, que de rompre
avec la loi hébraïque. De nombreux adeptes de la parole de Jésus
réunis autour de Jacques « le frère du Seigneur » le
chef de l'Eglise de Jérusalem n'entendaient nullement
abandonner les croyances ancestrales, encore moins se fondre dans
une civilisation étrangère. Paul savait bien qu'il ne pouvait en
conséquence se présenter, en tout cas vis-à-vis des juifs, comme le
propagateur d'une nouvelle religion. Il lui était également
impossible de renoncer vraiment aux séductions du monde grec. Mais
le cas juif restait pour lui, de loin, le plus difficile.
Jésus,
durant sa prédication laquelle, on l'oublie souvent, ne dura
qu'un ou deux ans , avait certes contesté l'autorité de la
classe sacerdotale, s'en était pris aux pharisiens hypocrites (ils
ne l'étaient pas tous dans son esprit), avait bousculé les habitudes
religieuses du peuple, privilégié l'enseignement moral, l'amour du
prochain par rapport au rigoureux ritualisme du Temple, accompli
quantité de miracles, poussé l'imprudence jusqu'à renverser les
étals des « marchands du Temple » (ce qui fut la cause réelle
de sa dénonciation par les prêtres) et, enfin, laissé dire à ses
disciples, en recommandant la discrétion, qu'il était l'envoyé de
Dieu, le Messie ; mais en aucune circonstance Jésus, lui qui était
resté proche de l'enseignement des pharisiens authentiques, n'a
rompu ni avec le peuple, ni avec la Loi d'Israël, ni avec
l'enseignement des prophètes, ni surtout avec la conception juive de
la toute-puissance du Dieu unique.
Le futur saint Paul, qui
devait évidemment fonder son message sur la vie et les paroles de
Jésus, ne pouvait donc rompre tout net avec le milieu d'où était
venu le Nazaréen. L'homme de Tarse ne pouvait non plus donner au
drame du Golgotha une autre signification que celle qu'elle avait
aux yeux du peuple en général : la mise à mort ignominieuse, par le
pouvoir romain, d'un juif porteur d'idées nouvelles et dangereuses
pour la paix civile, c'est-à-dire pour ce même pouvoir romain. Il
fallait que celui qui ne pouvait se présenter comme un disciple
direct de Jésus ayant bénéficié de son enseignement au quotidien
fonde son intervention sur un autre registre.
Qui a rejeté l'autre ?
Paul, sur le chemin de Damas, a rencontré un Jésus
ressuscité, et c'est la résurrection qui constitue, pour lui et pour
la tradi-tion chrétienne, tout au long des âges, le fondement
premier du christianisme. Sans résurrection, point de Paul... ni
de pensée chrétienne. La nouvelle tradition religieuse commence en
effet avec le retour de Jésus d'entre les morts, dont Paul a été le
témoin, le propagateur et le penseur. Ce faisant, la question se
pose : l'Apôtre des gentils aurait-il imprudemment reconstruit une
croyance en Jésus fort différente de ce qu'était la religion de
Jésus, c'est-à-dire la religion d'Israël ?
Les épîtres de Paul,
qui constituent le texte le plus ancien de la tradition chrétienne,
ont manifestement forgé une doctrine novatrice dont les successeurs
de l'apôtre, y compris les rédacteurs des Évangiles, se sont
évidemment inspirés. Ainsi les Pères de l'Eglise ont creusé le fossé
qui les séparait des juifs, dénonçant successivement leur
aveuglement, leur obstination, leur responsabilité dans l'échec
apparent de Jésus, puis le rôle qu'ils auraient joué dans le drame
du Golgotha et, finalement, leur culpabilité dans la mort de Dieu,
le déicide. La tension ainsi créée était si forte qu'au 2e siècle
un théologien, Marcion, riche armateur de son état, pouvait défendre
une doctrine qui non seulement rejetait explicitement la Loi et les
prophètes, mais encore s'en prenait au Dieu d'Israël réputé
juste, c'est-à-dire vengeur, Dieu qu'il opposait à
celui des chrétiens, bon, c'est-à-dire miséricordieux.
Marcion allait encore plus loin. Il vouait aux gémonies les Évangiles
de Marc, de Matthieu et de Jean, accusés d'avoir fait la
part belle au sanhédrin et d'avoir été écrits dans la peur des
juifs. Seul le texte de Luc, le plus proche de l'enseignement de
Paul, trouvait grâce à ses yeux. La tentation marcionite devait
avoir été bien grande. En effet, pourquoi les premiers chrétiens
devaient-ils s'encombrer de la lourde tradition juive avec son
ritualisme, ses enseignements, son rigorisme intellectuel et son
exclusivisme ? Pourquoi maintenir une filiation qui privilégiait un
peuple élu au détriment de tous les peuples de la terre ?
Telle
a bien été la tentation de l'Eglise des premiers siècles. Mais ce
fut Marcion qu'on excommunia et le lien paradoxal qui attachait le
christianisme des Pères au judaïsme des rabbis qui fut maintenu.
Cent fois, au cours de son histoire, l'Eglise aurait pu se séparer
radicalement de la Synagogue. Elle ne l'a jamais fait. Bien sûr, les
chrétiens ont parlé de Nouvelle Alliance et se sont
considérés comme le Nouvel Israël, ce qui semblait rendre
caduque l'élection du peuple qui reçut la Loi des mains de Moïse.
Mais jamais l'idée que judaïsme et christianisme fussent deux
religions sans relation l'une avec l'autre n'a été retenue. Jésus et
Dieu pouvaient être déclarés de la même substance (concile de Nicée
en 325), le sabbat remplacé par le dimanche, les règles alimentaires
oubliées et la circoncision déclarée inutile (on célébrait pourtant
la circoncision de Jésus chaque 1er janvier) : la religion
chrétienne se présentait comme la continuation et le renouvellement
de celle des prophètes, et surtout de la révélation faite à
Israël.
Une continuité contestée
Du côté des rabbis qui, après la destruction du Sanctuaire
de Jérusalem par les Romains (en 70), avaient la charge de rétablir
le culte ancestral , on entendait avant tout éviter les risques
de spiritualisation et d'allégorisation de la Loi. Le service
religieux du Temple étant désormais impossible, la religion juive ne
devait pas se transformer en une vague croyance d'essence abstraite
rejetant les observances fondatrices au niveau du symbole. Il ne
fallait pas que la rigueur des pratiques aboutît à une
mythologisation de nature païenne. Les nouveaux maîtres du judaïsme,
se fondant sur la tradition pharisienne, n'observaient donc pas avec
déplaisir tout ce qui, dans le christianisme en plein développement,
tendait à différencier la nouvelle croyance de celle dont elle
prétendait prendre la suite. Les signes concrets tendant à maintenir
une continuité historico-religieuse entre les deux religions, loin
de rassurer, paraissaient inquiétants, sinon blasphématoires. Ce qui
semble aujourd'hui de bon aloi constituait à l'époque la pire des
catastrophes. Pour les rabbis, les chrétiens avec leur culte
(la figuration de la Croix et des saints dans les églises) et leur
christologie déformant le concept de Messie au point de le diviniser
devaient être rejetés et s'éloigner au plus vite du judaïsme,
ce que les adeptes de la religion universelle ne pouvaient ou
n'entendaient pas faire... radicalement.
Aux atteintes
théologiques que les chrétiens faisaient peser sur la Loi, les
penseurs juifs répondaient par l'anathème puis, après le basculement
de l'Empire romain dans la nouvelle religion, par le silence et
l'occultation. Parallèlement, les docteurs chrétiens ont opacifié
leur enseignement concernant les juifs, au point que, pendant
dix-neuf siècles au moins, les tenants de la Torah ont été
présentés, dans la prédication et la catéchèse, comme les
récalcitrants par excellence à la parole de Dieu, voire comme les
responsables des malheurs de l'humanité pécheresse.
Le retour d'Aristote
Le rejet de la philosophie grecque par les penseurs chrétiens fut
moins franc et sûrement moins dommageable. Socrate, Platon, Aristote
et leurs successeurs avaient, aux yeux des adeptes de la Bonne
Nouvelle, fabriqué un réceptacle vide de spiritualité que la foi en
Jésus pouvait remplir. Il suffisait, pour dire les choses
simplement, de remplacer la mythologie grecque par une théologie
positive : les dieux de l'Antiquité n'avaient guère de puissance
salvatrice ; tout au plus les Gréco-Romains cherchaient-ils, par des
procédés souvent naïfs, à se concilier leurs bonnes grâces. Le Dieu
de Jésus pouvait, lui, lever les barrières entre les hommes et
assurer leur salut, c'est-à-dire les aider à vaincre la mort. Quant
à la conception que les Grecs se faisaient de la nature humaine,
elle n'était pas inconciliable avec l'idée d'un Dieu fait homme. Il
reste que, fondamentalement, la démarche philosophique opposait
comme antinomiques raison et révélation.
C'est un philosophe
juif, éminent talmudiste, Maimonide, qui tenta la première
réconciliation entre philosophie et religion. Dans son « Guide des
égarés », composé vers 1180, il essaya d'expliquer les vérités
religieuses par la référence au rationnel. Se fondant sur les thèses
d'Aristote, largement ignorées en Occident mais auxquelles il avait
accès par le truchement des penseurs arabes dont il
connaissait la langue , Maimonide pensait que la révélation est
indispensable au processus cognitif. En effet, la raison butte
souvent sur des difficultés insurmontables ; la révélation prend
alors le relais du rationnel et permet d'atteindre à la vérité.
Ainsi, les miracles sont en général susceptibles d'une explication
raisonnable et, lorsque ce n'est pas le cas, il convient de les
situer sous le registre de la révélation. La raison, donc la
philosophie, est le mode premier de la connaissance.
Moins de
cent ans plus tard, Thomas d'Aquin procède à une démarche similaire.
Le futur saint Thomas, qui appartenait à l'ordre des dominicains,
conscient du danger que représentait la transformation progressive
du christianisme en une religion du mystère, lance les bases d'une
théorie spéculative fondée sur le raisonnable, mais susceptible
d'ouvrir la voie à la spéculation afin d'en combler les
insuffisances. Les deux philosophes, le chrétien et le juif, ne
pouvaient éviter de rencontrer, dans ce type de démarche, la
difficulté majeure, la question de l'identité de Dieu. A la question
de Moïse adressée au Tout-Puissant dans le but de savoir qui Il est,
Dieu répond : « Je suis celui qui suis. » Maimonide
interprète cette réponse comme signifiant que Dieu est Dieu,
c'est-à-dire que Dieu est à la fois nécessaire et objet de
connaissance : « Dieu existe, mais non par l'existence » ;
« [Il] est l'Être qui est l'Être, c'est-à-dire l'Être
nécessaire. » Pour Thomas d'Aquin, par le « Je suis celui qui
suis », Dieu a révélé que son essence est d'exister et que son
nom est « Qui est ». Le dominicain écrit : « Ce nom, "Celui qui
est", est dit le nom le plus proche [...] puisque l'existence de
Dieu est identique à son essence, ce qui ne convient qu'à lui
seul. » Ainsi se fonde une philosophie religieuse novatrice
établie sur la pensée d'Aristote, que l'Eglise avait pourtant, au
début du XIIIe siècle, déclarée hérétique. Cette réconciliation
entre raison et révélation, philosophie et religion, allait-elle
conduire à un processus identique entre Loi et amour, religion et
foi, observance et croyance ? La pensée religieuse des juifs et
celle des chrétiens allaient-elles pouvoir se réconcilier au milieu
des années 1200, et cela paradoxe des paradoxes , grâce à
la philosophie grecque ?
Vers une nouvelle philosophie religieuse
La diffusion des thèses de Maimonide parmi les savants juifs
d'Occident allait provoquer un scandale épouvantable, entraînant des
exclusions et des anathèmes en série entre les partisans des études
philosophiques et ceux qui y voyaient un danger d'hérésie. Il a
fallu attendre l'expulsion des juifs de France en 1306 pour que,
faute de combattants, cesse cette titanesque querelle. En revanche,
les théories de Thomas d'Aquin reçurent de la part des rabbis, en
Italie, en Espagne, en Provence, un accueil enthousiaste. Achevée en
1264, la « Somme contre les gentils », dans laquelle le dominicain
tentait pourtant de démontrer les erreurs des juifs et des
musulmans, fut traduite en hébreu, non pas seulement par souci de
recherche intellectuelle, mais bien parce qu'elle ouvrait un nouvel
axe de réflexion pour le judaïsme authentique. Ainsi naquit une
sorte de thomisme juif qui fit dire à un savant juif traducteur de
la « Somme » : « La grande voie que devra choisir quiconque
recherche la vérité et la paix, c'est celle de Maître Thomas d'Aquin
qui suit les pas des philosophes. [...] Il a séché les mers des
hérésies. Il a sauvé qui était sur le point de se noyer »
!
Hélas, ces tentatives de compréhension réciproque,
philosophiquement fondées, annonciatrices de l'esprit de la
Renaissance, n'allaient pas dans la bonne direction de l'histoire.
L'expulsion des juifs d'Espagne, la naissance de la Réforme, les
guerres de Religion, l'association paradoxale mais de plus en plus
intense entre le pouvoir politique et l'Eglise détournaient
littéralement les élites chrétiennes d'une réflexion approfondie sur
la pensée juive originelle. Le combat engagé contre les protestants,
le danger représenté par les idées nouvelles, une certaine liberté
d'esprit des clercs rendaient inopérant tout retour à la philosophie
aristotélicienne. Du côté chrétien, les hérésies fleurissaient.
Celle des cathares notamment, avec la remise en question du
fondement même du christianisme, la désespérance qu'elle induisait,
la perte totale de confiance qu'elle exprimait à l'égard de la
providence divine, traduisait bien l'angoisse populaire face au fait
que les promesses évangéliques, douze siècles après la crucifixion,
n'étaient pas tenues. Mais du côté juif, à peu près à la même
époque, c'est-à-dire à la fin du XIIe siècle, dans le midi de la
France, des talmudistes audacieux prenaient le risque de donner une
formulation explicite à la tradition ésotérique du judaïsme, la
kabbale. Un pouvoir extraordinaire était reconnu à l'homme, non
seulement celui d'influencer, par ses mérites, la volonté divine,
mais surtout celui d'intervenir, par différents procédés rituels,
directement sur la nature de Dieu, au point de faire de l'homme un
coopérateur de la puissance divine. Ainsi s'expliquerait
l'enseignement de la Genèse établissant une communauté
d'images entre Dieu et l'homme.
Ce fut au tour des
savants chrétiens de se passionner pour les idées hébraïques. De
même que Thomas d'Aquin avait été traduit dans la langue de la
Bible, des penseurs chrétiens Pic de la Mirandole notamment
apprenaient l'hébreu pour mieux se pénétrer de l'enseignement
kabbalistique. Mais, là non plus, le nouvel état d'esprit ne pouvait
suffire à fonder un nouvel humanisme (une nouvelle conception de
l'humanité et de la condition humaine) susceptible de faire tomber
le mur qui empêchait toute convergence intellectuelle ou spirituelle
entre judaïsme et christianisme d'une part, et entre les religions
bibliques et la philosophie d'autre part.
Il n'est pas impossible
qu'en ce début de siècle un christianisme fidèle à ses origines,
c'est-à-dire authentique, se détachant de toute stratégie de
rupture, puisse tirer les conclusions théologiques peut-être
douloureuses, après la Shoah (dont l'aboutissement aurait
certainement signifié aussi la fin de la chrétienté), d'une
réconciliation avec les juifs ; d'autres conclusions peut-être moins
douloureuses résultant de la sécularisation irréversible des
sociétés et aussi de la coexistence dramatique et dangereuse du
monde du bien-être et de l'univers du dénuement.
La société
occidentale du XXIe siècle reste détentrice de la capacité de
générer du sacré, de sacraliser ou de désacraliser. Il existe bien
une puissance publique de sacralisation. De bon augure est la parole
du cardinal Joseph Ratzinger, préfet de la Congrégation pour la
doctrine de la foi (anciennement le Saint-Office), qui annonce, lors
d'un colloque à la Sorbonne, en ce lieu même où étudia pendant
quelques années Thomas d'Aquin : « L'ethos de la tolérance
appartient à qui reconnaît en chacun un bout de vérité, à qui ne
place pas le sien plus haut que celui de l'autre et qui s'insère
paisiblement dans la symphonie polymorphe de l'éternel Inaccessible.
»
Gérard
Israël est philosophe et historien, directeur-fondateur
des « Nouveaux Cahiers », membre de la Commission nationale
consultative des Droits de l'Homme.
Derniers ouvrages parus : «
Provences - Juifs, chrétiens et hérétiques » (JC Lattès, 1996) ; «
la Question chrétienne - Une pensée juive du christianisme » (Payot,
1999).
Nouvel
Observateur - HORS-SERIE n° 40
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