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Symbolisme du potier et de l'argile 1999 Année consacrée à la Personne du Père Parole qui fut adressée à Jérémie par Yahvé en ces termes: "Debout! Descend chez le potier et là, je te ferai entendre mes paroles." Je descendis chez le potier et voici qu'il travaillait au tour. Mais le vase qu'il fabriquait fut manqué, comme cela arrive à l'argile dans la main du potier. Il recommença et fit un autre vase, ainsi qu'il paraissait bon au potier. Alors la parole de Yahvé me fut adressée en ces termes: "Ne suis-je pas capable d'agir envers vous comme ce potier, maison d'Israël ? - oracle de Yahvé -. Oui, comme l'argile dans la main du potier, ainsi êtes-vous dans ma main, maison d'Israël !" (Jr 18,1-6) Introduction générale Inspiré par l'Esprit-Saint, Jean-Paul II a demandé à toute l'Eglise de se préparer à entrer dans le troisième millénaire, en consacrant les trois années qui précèdent l'an 2000, au trois Personnes de la Sainte Trinité. Ainsi, 1999 est consacré à la Personne du Père. S'il est assez facile de trouver des symboles bibliques pour le Fils ou l'Esprit-Saint, comme le bon Berger pour Jésus et le feu pour l’Esprit, il est certainement plus difficile de trouver un symbole biblique pour la Personne du Père. Ceci s'explique facilement étant donné que le symbole est une réalité visible qui révèle l'invisible et que la " visibilité de Dieu " s'est exprimée dans l'Incarnation du Fils en Jésus-Christ et dans " l'Incarnation " de la Personne de l’Esprit-Saint dans l'Eglise par le mystère de la Pentecôte. On comprend mieux pourquoi il est plus facile de trouver des symboles pour le Fils et l'Esprit car ce sont eux qui sont "venus" embrasés l'humanité et toute la création pour que Dieu le Père soit tout en tous et pour tout ramener au Père (1 Co 15,27-28). L'accès au Père se fait ainsi par la médiation du Fils dans l'Esprit: "Qui m'a vu a vu le Père" (Jn 14,9) dit Jésus à Philippe. La symbolique du potierLa bible ne nous laisse pas pour autant dans le néant car le Père a parlé par les prophètes, il a envoyé un d'entre eux, Jérémie, chez le potier pour qu'il comprenne qui est Dieu et comment il agit. A la même époque, le récit de la création prend forme. Nous connaissons bien ce récit, un des plus important de la Bible, qui exprime la création de l'homme par Dieu à travers la symbolique de la terre glaise (Gn 2,7). Ce texte s'inscrit dans une des dynamiques essentielles de l'Ancien Testament, celle de la "Terre promise" car c’est précisément au moment où Israël a été chassé de sa terre, lorsqu’il est en Exil, que ce texte est écrit. Le désir du Peuple de Dieu de rentrer en Terre promise n’a jamais été aussi fort. L'enracinement de la symbolique du potier ne s'arrête donc pas au seul texte du prophète Jérémie, au contraire, nous verrons qu'elle "traverse" l'ensemble de la Parole de Dieu par le récit de la création et le thème de la " terre promise ". Dieu invite Jérémie à "descendre chez le potier" pour qu’il contemple l’agir de Dieu. Nous répondons à notre tour à cette invitation pour contempler l’agir de Dieu (le Père) en regardant ce que fait le potier, ce qu’il vit, ce qu’il symbolise en travaillant l'argile, l'eau, le feu, les émaux et leurs couleurs. Espérons que la puissance de l'efficacité symbolique nous invitera à notre tour à nous convertir. Approfondissement de la notion de symbole Nous allons suivre la symbolique de la terre et du potier pour méditer cette année consacrée à la Personne du Père. Toutefois, comme nous en avons l'habitude, avant d'étudier un symbole, nous approfondissons notre recherche sur le symbole en lui-même. Après avoir étudié le symbole et les expressions qui lui sont apparentées, telles que le signe ou la parabole, puis la dimension relationnelle du symbole en partant du symbolisant jusqu'à la réalité symbolisée, nous aimerions, cette année approfondir l'acte symbolique et son efficacité en particulier au niveau rituel et sacramentel. Dans le cadre de cette étude, la symbolique du potier illustrera bien l'acte symbolique et son efficacité car celui-ci ne se comprend véritablement que lorsqu'il agit. "Debout! Descend chez le potier et là, je te ferai entendre mes paroles. Je descendis chez le potier et voici qu'il travaillait au tour." (Jr 18,1) I - L'efficacité de l’acte symbolique1. Un exemple biblique (2 Macc 6,18-31)L’agir du potier manifeste bien la puissance de l’acte symbolique mais, à dessein, pour bien montrer que ce n’est pas un cas isolé dans la bible nous avons choisi l'histoire d'Eléazar. Résumons brièvement la situation de l’époque. La consommation du porc est interdite par la Loi juive. Le roi païen ordonne que l'on force Eléazar à manger du porc pour manifester qu’Eléazar se soumet au roi et non à Yahvé. Eléazar refuse, il sait qu’il sera, pour cela, condamné à mort. Le roi lui propose alors de faire semblant de manger afin d'être préservé de la mort. Eléazar refuse à nouveau en disant : "A notre âge, il ne convient pas de feindre, de peur que nombre de jeunes, persuadés qu'Eléazar aurait embrassé à 90 ans les mœurs des étrangers, ne s'égarent eux aussi, à cause de moi et de ma dissimulation, et cela pour un tout petit reste de vie. J'attirerais ainsi sur ma vieillesse souillure et déshonneur, et quand j'échapperais pour le présent au châtiment des hommes, je n'éviterai pas, vivant ou mort, les mains du Tout-Puissant..." (2 Macc 6, 24-26) C'est bien le fait de manger ou non du porc qui est ici l’enjeu de l'acte symbolique. Cependant, la signification profonde de l’acte symbolique est une soumission à Dieu ou au roi païen. L’efficacité de cet acte symbolique rejaillira donc sur la communauté juive et sur la communauté païenne. Si Eléazar obéit à Dieu, la communauté juive est renforcée dans sa résistance aux païens sinon c’est la communauté païenne qui sera renforcée dans sa puissance face aux juifs. C'est à ce niveau-là que porte son témoignage pour les jeunes. Il ne sert donc à rien de " faire semblant de manger " car à ce moment-là il se soumet quand même au roi et désobéit à Dieu, aux yeux de la communauté juive, même s'il ne mange pas le porc ! "Manger ou faire les mines de manger" est donc un acte symbolique de soumission au roi et son enjeux est considérable. Cet exemple nous montre l'efficacité de l'acte symbolique sur la vie intérieure d'Eléazar, de la communauté juive, sur l’autorité et le rayonnement du roi face aux païens et sur Dieu. Autrement dit, si Eléazar avait fait les mines de manger le porc sa vie intérieure aurait changé radicalement en se soumettant désormais au roi et les jeunes n'auraient pas trouvé dans son exemple la force de la foi qui va jusqu'à donner leur vie. Quant au roi, il aurait réussi à être plus fort que Dieu et son règne devenait incontestable pour l’ensemble de ses sujets. L’efficacité symbolique porte sur l’acte même tel qu’il est perçu par la communauté car le symbole crée (ou détruit) la communion. La performance symbolique porte donc sur sa médiation pour créer la communion de la communauté pour autant que le symbole soit attesté par une référence qui la transcende. C’est dans la mesure où la communauté reconnaît le symbole qu’elle accepte qu’il soit efficace sur elle. Il y a donc une influence réciproque entre symbole et communauté mais les deux sont ordonnés à une référence transcendante qui les accrédite. 2. Signe ou symbole efficace ?sumbalein signifie en grec "mettre ensemble", joindre, ajuster, reconnaître des partenaires d'alliance. Le symbole est un élément visible qui fait partie d’un ensemble, il est donc nécessaire de le mettre avec d'autres symboles pour comprendre sa signification. Ce qui permet à une société de vivre ensemble et de se reconnaître comme communauté est l'ordre symbolique. Le symbole permet de m'identifier, de me faire reconnaître, de me situer comme sujet en relation avec d'autres sujets. C'est un tout cohérent, un ensemble de valeurs éthiques, politiques, sociales, esthétiques, vestimentaires, culinaires... intégrées depuis la plus tendre enfance. Chaque élément, comme dans un puzzle, se comprend que resitué dans le tout. Isoler un symbole, c'est le détruire, le faire tomber dans l'imaginaire. Le symbole produit du sens à partir du moment où il est ajusté à l'ensemble auquel il appartient. Le symbole se réfère à l'Autre. Tout partenaire d'alliance, de pacte social doit avoir une référence supérieure à l'individu et à la communauté ne serait-ce qu'en cas de conflit. Cet "Autre" est nécessaire car il légitime les liens des partenaires, leurs droits et leurs devoirs qui y sont liés. Il n'est pas de symbole sans cet "assujettissement" à l'Autre (condition de la liberté car il reconnaît les droits et devoirs) même si cela est souvent vécu de façon inconsciente. Parfois, les personnes qui représentent cet "Autre" doivent rappeler leur légitimité. "En vertu des pouvoirs qui me sont conférés" dira le président de la république ou "au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit" dira le prêtre qui baptise. La valeur du symbole n'est pas lié en soi à sa qualité matérielle mais à la relation qu'il établit. C'est pour cette raison qu'un symbole transféré dans un autre milieu culturel peut être interprété de manière erronée car la relation à ce symbole change. Seuls les symboles de la création sont véritablement universels car ils appartiennent à l'ensemble de la communauté humaine. C’est ce que l’on appelle les archétypes. C'est cette dimension communautaire du symbole qui provoque son efficacité symbolique. Le symbole n'a aucune signification s'il ne me met pas en relation avec quelque chose ou quelqu'un. C'est le sens du symbole de la foi (credo) pour les chrétiens. Le signe se réfère à deux réalités différentes séparées alors que le symbole est une seule réalité totale. La notion de symbole convient donc mieux à l'Eglise qui prolonge la corporéité du Christ homme mais aussi la présence de sa Divinité invisible. Elle est ce qu'elle signifie, elle contient l'invisible qu'elle révèle. La notion de symbole, réalité visible qui révèle l'invisible convient donc mieux à la notion de sacrement. L’efficacité d’un signe renvoie à quelque chose ou quelqu’un d’extérieur à la personne alors que l’efficacité symbolique renvoie à quelqu’un qui est intérieur à la personne. Autrement dit, le symbole révèle la présence divine au cœur de notre existence, le divin s’unit à l’humain. Le symbole est une médiation qui unit le visible à l’invisible en les reliant. Il présente l’invisible sous un mode visible, il le rend présent, sous un mode nouveau, symbolique. L'élément symbolique représente la société, la communauté ou le groupe auquel il appartient puisqu’il est, comme nous l’avons vu, " créateur de communauté ". Il rend présent l'ensemble du "monde" qu'il représente. Le signe renvoie à quelque chose d'autre que lui-même alors que le symbole nous introduit dans un ordre dont il fait lui-même partie. " Cette présence réelle " dans le symbole lui-même se réalise à des niveaux d’intensités différentes. L’Eglise a reconnu dans sa foi une intensité de " présence réelle " dans le cierge pascal inférieure à celle qui se réalise dans le pain et le vin à l’eucharistie. L’eucharistie et l’être humain sont les deux seuls cas où la présence divine dans le symbole se réalise en plénitude, ils sont tous deux des " tabernacles " de Dieu. Certes cette présence réelle est voilée car les apparences dans le premier cas restent celles du pain et du vin et dans le deuxième cas, l’homme n’étant pas encore totalement glorifié, n’est pas totalement transparent, comme ce sera le cas à la résurrection, de Dieu lui-même. Seul le Christ a manifesté parfaitement et absolument la divinité dans le visage humain, il est donc le Symbole Parfait, le Créateur de Communion entre Dieu et l’humanité. D'autre part, le symbole intègre l'expérience existentielle, le vécu profond de l'homme car il fait partie de l'être humain en tant qu'archétype. Ici encore la notion de symbole convient mieux car le signe est d'ordre conventionnel pour une société donnée, il n'intègre pas la vie de l'humanité. Comment s’exerce l’efficacité du symbole dans le sacrement sur la communauté et la personne humaine qui le reçoit ? 3. Comment comprendre l’efficacité symbolique médiatrice de communion ?Notre société individualiste et matérialiste détruit doublement le symbole étant donné que le symbole ne trouve pas son efficacité dans sa valeur matérielle mais dans sa capacité à manifester l'unité de la communauté. Les dix francs que je donne pour les scouts est dérisoire matériellement et, compris en ce sens matériel, cet acte symbolique ne vaut pas grand chose. En fait, ce don manifeste mon soutien qui dépasse l'aspect financier, il est "créateur" d'unité, de communauté entre moi et le groupe des scouts. De ce point de vue relationnel, l'acte symbolique est de la plus haute importance. Ainsi la performance majeure du symbole est de permettre à chacun de se situer comme sujet dans son rapport avec d'autres sujets. A l'opposé de la tendance matérialiste de dépréciation du symbole, il y a une conception " magique " du symbole. On prend le symbole comme étant la réalité même qu'il représente, le symbole ne nous met plus en relation avec l'invisible. Ainsi, dans une piété malsaine on croit, non plus à la personne de la Vierge et à son intercession, mais à l'objet même qui la représente, une statue, un chapelet. On tombe dans la superstition, dans le magique. Ce n'est donc pas de cette manière qu'il faut comprendre l'efficacité symbolique. Certes l’eucharistie " contient " la Présence réelle du Christ, c’est le Corps du Christ mais les apparences restent celles du pain et du vin. Si l’hostie est le Corps du Christ, le Christ n’est pas une hostie et dans le ciel, il n’y aura plus besoin d’hosties, plus besoin d’eucharistie. Il faut donc affirmer que l’eucharistie et l’être humain " contiennent " la Présence réelle du Christ mais qu’ils ne sont pas le Christ ! Il y a un lien de communion et de vie mais non de fusion et de confusion. Equilibre entre différence et communion Le symbole n’est donc pas purement et simplement la réalité qu’il révèle mais il la " contient " avec plus ou moins d’intensité comme nous l’avons vu. Le symbole est efficace dans sa capacité de mettre en relation, en communion le visible et l’invisible. Il établit la différence dans le sacrement, car il nous met en relation au Christ qui n'est pas l'Eglise mais qui est en communion avec l'Eglise. Le symbole représente, il met ainsi à distance, il exprime que le salut est "déjà" réalisé mais "pas encore" pleinement manifesté. "Nous avons été sauvés mais c'est en espérance" dit saint Paul (Rm 8,24). Il manifeste "l'absence", comme dans les disciples d'Emmaüs (Lc 24), de la plénitude de visibilité de l'invisible. Autrement dit, le symbole rend réellement présent (selon différents niveaux d’intensité) et visible (imparfaitement sauf dans le cas du Christ), l'invisible. Il manifeste la plénitude de la Présence de Dieu invisible et l'absence de plénitude de visibilité de cette présence. Dans l'ordre de la vision béatifique, au ciel, il n'y aura plus besoin de symbole ni de sacrement puisque cette visibilité sera pleinement manifestée sans aucune médiation. L'histoire d'Eléazar résume bien l'efficacité de l'acte symbolique dans le sacrement. L'acte visible (manger du porc) révèle son identité juive, sa communion à Dieu et sa solidarité avec ses frères juifs, son témoignage envers les jeunes. L'assujettissement à Dieu est ici évident. Le don de sa vie est la pointe ultime de sa conversion vers Dieu. Eléazar ouvre pleinement son cœur à la grâce de l'Esprit-Saint. L'acte symbolique (ne pas manger le porc ni faire les mines) manifeste la puissance de l'efficacité symbolique qui transforme les sujets. 4. L’efficacité symbolique dans le sacrementCe récit d’Eléazar nous aide à comprendre l’efficacité de l’acte symbolique sur la communauté. Essayons maintenant de voir comment cette efficacité se réalise dans les sacrements à partir de notre exemple biblique. Si l’acte symbolique est efficace, il ne faut toutefois pas en faire un acte magique. L’acte magique agit quelque soient les dispositions de celui qui le reçoit. Le sacrement serait un instrument quasi automatique de la grâce qui opère le salut. La liberté du sujet concret qui reçoit le sacrement est supprimée. A ce moment-là, c’est la " matière " objective et visible du sacrement qui agit quelque soit l'attitude du sujet (dimension subjective) qui le reçoit. Certes, si Eléazar " fait les mines " l’acte symbolique agit sur la communauté mais elle est trompée. Aujourd’hui, dans le sacrement, une personne qui reçoit le baptême, par exemple, agit sur la communauté, on pense qu’elle en fait partie, mais si " elle fait les mines ", si elle n’est pas sincère dans son cœur, la communauté est trompée, la grâce ne peut pas agir en elle car elle n’est pas en référence avec Dieu. L’autre extrême est de mettre l’accent que sur les bonnes dispositions intérieures du sujet qui accueille le sacrement. Le sacrement n'opère plus le salut mais le révèle. On finit alors par relativiser le sacrement, le côté visible qui n’est plus important. On se rend compte, avec Eléazar qu’il n’en est rien. Sa foi intérieure en Dieu ne résiste pas à l’épreuve s’il n’a pas le courage de la rendre visible, d’en témoigner. L’acte visible doit exister pour que le symbole puisse exercer sa médiation créatrice de communion. Par rapport au sacrement, on peut dire qu’il ne suffit pas de dire " je crois " et se contenter de se promener dans la forêt pour " trouver Dieu " mais qu’il faut vivre dans la référence transcendante au cœur de la communauté. En fait, les deux dimensions, visible et invisible doivent être en harmonie pour que le symbole exerce pleinement son efficacité. Si l’acte visible ne correspond pas à l’invisible il y a tromperie " on fait les mines que l’acte visible correspond à la réalité invisible ". Dans ce cas, la communauté croit qu’il y a acte symbolique mais en fait il n’a que sa dimension visible, il est ramené à un signe et non à un symbole. Peut-on dire alors, dans le cas du sacrement qu’il n’existe pas si le sujet qui le reçoit " fait les mines " ? Non, car c’est la communauté chrétienne qui reçoit le sacrement et qui l’accrédite et non le sujet qui le reçoit. Cependant, la grâce donnée par le Christ dans le sacrement ne pourra pas déployer sa puissance dans le sujet qui le refuse par son manque de foi en " faisant les mines ". Si la communauté n’accrédite pas le ministre qui pose un acte symbolique semblable au sacrement, il n’y a pas sacrement. C’est le cas célèbre du prêtre qui, pour faire du spectacle ou parce qu’il y est forcé, dit les paroles de consécration sur du pain et du vin dans un bar. Comment peut-on affirmer que l’invisible se révèle dans l’acte symbolique visible du sacrement ? Parce que Dieu, invisible, s’est rendu visible dans la vie du Christ. Toute sa vie est un acte symbolique qui révèle l’invisible. " Jésus leur dit: Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé, et d'accomplir son oeuvre. "Jésus leur dit: Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé, et d'accomplir son oeuvre. "Jésus leur dit: Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé, et d'accomplir son oeuvre. "Jésus leur dit: Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé, et d'accomplir son œuvre. " (Jn 4,34) Le Christ est le Sacrement visible de Dieu, le signe parfait de sa Présence. En donnant son Corps aux Apôtres, en leur demandant de faire mémoire de ce don dans le sacrement de l’eucharistie, le Christ fait de l’Eglise son Corps visible. L'Eglise devient à son tour "sacrement", elle est le fondement à partir duquel se comprennent les sept sacrements. De même que ce n’est pas seulement l’aspect physique et corporel de Jésus qui est le sacrement visible de la présence de Dieu mais que c’est toute sa vie, ses gestes, ses paroles, de même, c’est toute la vie de l’Eglise qui est sacrement de la présence du Christ. Toutefois, comme l’Eglise est composée de pécheurs, elle n’est pas toujours fidèles à sa mission. Il fallait donc discerner, de source sûre, où Dieu intervient et quand. C’est ainsi que l’on a retenu les 7 sacrements, autrement dit les actes de l’Eglise où nous sommes sûrs que le Christ intervient par sa présence. Nous sommes les membres du Christ, nous prolongeons, en Eglise, la sacramentalité du Christ (1 Co 12,27). Le sacrement est vraiment un symbole efficace qui rend visible l’agir de Dieu et sa présence invisible. La Parole de Dieu garante de l’efficacité du geste symbolique dans le sacrement La liturgie est le lieu de réception de l'agir de Dieu car sa Parole est créatrice. C'est la grande différence entre le logos grec qui est un discours et la Parole qui, dans la bible, est non pas une parole abstraite mais un événement divin. La liturgie ne doit donc pas être un discours sur Dieu, un cours de théologie, mais l'accueil du don de Dieu. La liturgie est "mémorial" de l'acte salvifique divin qui se déploie de génération en génération. L'efficacité symbolique est liée à la Parole de Dieu car, contrairement à la parole humaine, elle se réalise au moment même où elle est proclamée, Dieu étant toujours fidèle à sa Parole. L'efficacité des sacrement est à comprendre sur le mode de l'efficacité symbolique de la Parole. Il n’y a donc pas de sacrement sans Parole de Dieu qui est donnée à la communauté chrétienne et le sacrement se réalise toujours au cœur de la communauté. Le sacrement est toujours un acte ecclésial, communautaire. De même que tout le corps humain est solidaire et responsable de la personne humaine, de même, tout le Corps du Christ, l’Eglise, est responsable et solidaire de ses actes. Le don que Dieu propose de lui-même ne dépend pas de la foi des sujets mais la fécondité de ce don en eux dépend de leur foi. Il y a, de la part de Dieu, une gratuité sans limite du don de sa grâce mais d'autre part cette grâce n'est pas capitalisable. La grâce consiste à se laisser "convertir" par la révélation de la Parole dans le Souffle de l'Esprit qui nous donne de nous situer en communion comme fils de Dieu et frères en Jésus-Christ. L'efficacité de l'acte symbolique permet au sujet de se situer, de se donner à la communauté, d'être accueilli et d'accueillir les autres. La symbolique s'inscrit donc dans l'ordre du don, de l'amour, de la communion, de la communauté et donc des sacrements. L'efficacité symbolique du sacrement ne dépend pas de la beauté de la célébration ou la théologie du sermon ni à la qualité humaine de la célébration. Une petite communauté persécutée qui ne saurait pas chanter et qui se réunit dans une grange expérimentera la véritable efficacité symbolique de la grâce et de la communion. Une grande messe solennelle avec les plus beaux chœurs de Paris à l'église Notre-Dame ne va pas nécessairement aider les fidèles à ressentir la communion et la grâce car l'aspect de la beauté esthétique enviera peut-être trop les fidèles. Cet exemple ne signifie pas qu'il faut négliger le côté humain de la célébration mais il veut montrer que l'efficacité symbolique en est totalement indépendante. La beauté humaine peut "toucher" l'homme, l'inviter même à la conversion mais ce dernier devra de toute manière passer par un dépouillement car Dieu veut le conduire à l'essentiel à la véritable efficacité symbolique du sacrement: la fidélité à la Parole de Dieu, à la grâce de l'amour dans la communion au Christ. II - La symbolique du potier et de l'argileIntroduction généraleJérémie, envoyé chez le potier, est un prophète qui a particulièrement mis en valeur l'importance des gestes symboliques et la puissance de leur efficacité. Le prophète est l'homme de la Parole qui investit tout son être. L'action symbolique est demandée par Dieu au prophète pour manifester que sa Parole se réalise (Ez 37,14). L’Incarnation de cette parole, au moment de la création, donne naissance aux réalités créées et dans la vie du prophète donne naissance aux actes symboliques. L’Incarnation du Verbe de Dieu réalisera en plénitude dans l'humanité du Christ le Symbole et les actes symboliques du Christ que l’Eglise, Corps du Christ, prolongera durant sa vie, tout particulièrement dans les sacrements. Lorsque Dieu demande à Jérémie de descendre chez le potier, il veut lui montrer qu'il agit comme le potier. L'efficacité symbolique ne va pas changer l'événement annoncé qui va suivre, car celui-ci dépend de Dieu, mais il transforme les cœur s de la communauté de ceux qui comprennent le message symbolique qui révèle l’événement annoncé. Les hommes sont ainsi invités à se convertir. Aujourd’hui, l’événement annoncé par Dieu à travers son prophète, à savoir, la destruction de Jérusalem, est passé mais le message de conversion, l’attitude de Dieu révélé dans l’acte symbolique à travers le potier demeure car Dieu ne change pas. Notre clé de lecture par contre a changé car nous passons de la communauté juive à la communauté chrétienne. Descendons donc à nouveau chez le potier, cette fois-ci comme chrétien, pour relire l’attitude de Dieu ! 1. La patience du PotierMon premier regard se porte sur les œuvres merveilleuses du potier ! L'artiste lit dans mon regard l'émerveillement qui scintille dans mes yeux au moment où je le salue. C'est certainement ce même regard d'émerveillement que je devrais avoir dès que je me lève et que je salue l'Artiste dans ma prière matinale... Mon étonnement est d'autant plus grand lorsque je pose mon regard sur l'argile et que je prends conscience de ce que le potier a pu en faire. La plus belle pièce de poterie n'est, au départ, que grains de poussière... Découvrir ce qui y est caché et en tirer le meilleur, voilà en quoi consiste le travail du potier... Deux regards m’ont déjà fait comprendre la béatitude du potier. J'ouvre ma bible au premier chapitre de la Genèse et je comprends tellement mieux la joie de Dieu qui tire du néant les merveilles de la création (Gn 1,2 ss). Si le regard est rapide, la création l'est beaucoup moins. Certes lorsque je vois le potier à son tour tout semble tellement facile... mais lorsqu'il me propose d'essayer de tourner je change très rapidement d'avis. En fait, la préparation de l'argile en vue de son utilisation est déjà un long et lent processus auquel il faut ajouter le long apprentissage du travail de l’argile. Après ce premier regard d'émerveillement laissons-nous emporter par le parcours de l'argile pour comprendre la patience merveilleuse du Potier. 1.1. La création des argilesSelon les scientifiques, il y a 4,6 milliards d'années, une sorte d'explosion a provoqué un vaste nuage de gaz et de poussières (Gn 1,3) qui tournait dans l'espace s'est condensé et a donné naissance à une étoile, le Soleil. Près du soleil, des poussières et des blocs de rochers se sont agglomérés pour former les neuf planètes du système solaire et parmi celles-ci la terre. Un volcanisme intense libère d'immenses quantités de gaz qui créent un début d'atmosphère (Gn 1,7). Puis le refroidissement ébauche un embryon de continent par solidification des magmas tandis que la condensation de l'eau dans l'atmosphère primitive (Gn 1,7) suscite une pluie diluvienne qui recouvre d'océans les trois quarts de la surface de la planète. Dès cette période les trois mécanismes de fabrication des roches sont en place: formation des magmas, des roches sédimentaires qui elles-mêmes sont transformées par de hautes températures et de fortes pressions (Gn 1,9-10). Toutes les roches présentes à la surface de la terre sont attaquées par l'action du ruissellement de l'eau, par le gel et le dégel répétés et par le vent (Gn 1,2). C'est ce que l'on appel l'érosion qui dissocie les roches magmatiques en particules (sédiments) qui sont transportées (par l'eau et le vent) à un endroit donné pour former des roches sédimentaires. L'eau, sans aucune forme propre, épouse celle de l'argile, s'infiltre doucement dans les parties dures, les détrempe et rend l'argile brute utilisable. C'est donc au cours des millions d'années que l'argile a pris patiemment naissance. Une roche sédimentaire peut mettre des millions d'années à se former mais aussi à s'éroder. Les roches circulent et se transforment par l'érosion, la fusion, la recristallisation et le phénomène de subduction. On estime à quelques 15 milliards de tonnes par an la quantité de sédiments aboutissant actuellement en mer. Plus de deux milles espèces minérales sont nées de cette évolution géologique. Dès l'apparition du granite à la surface de la terre, l'atmosphère s'acharne, par l'eau, le gaz carbonique et le gel, par les matières organiques, à démolir le bel édifice que les profondeurs avaient engendré. Les nouvelles matières formées aux dépens des feldspaths gonflent, font exploser la roche en s'hydratant et puis s'en vont pour devenir argiles. Le quartz reste intact; il lui faudra d'autres agressions pour devenir sable; l'eau et le vent s'en chargeront. L'altération, à partir d'une seule roche, livre tous les produits pour le céramiste. L'argile est donc le produit naturel de l'altération de toutes les roches magmatiques qui affleurent à la surface de la terre. 1.2. La patience du Potier devant la création" Pourquoi la terre a-t-elle mis tant de tant pour se former ? " Pour le scientifique, c'est la loi de la nature, les événements se sont déroulés au rythme de la nature qui ne cesse pas de se transformer. " Cette patience du Créateur " interroge le théologien. La création est un processus constant qui ne s'arrête jamais, nous sommes "en route" vers un "ciel nouveau et une terre nouvelle" (Ap 21,1). Dieu respecte le rythme de la créature car il désire que celle-ci participe à son œuvre. mda l'homme (le terreux) - hmda le sol, la terre - hmd le calme ont une même et unique racine hébraïque. Il y a plus de dignité pour la créature de "devenir" ce qu'elle désire, de mettre l'empreinte de ses propres mains sur son visage dans la plénitude de sa diversité que de "subir" comme une pièce d'échec ce que le joueur veut bien décider pour elle. Toutefois la créature ne doit pas en déduire qu’elle peut faire ce qu’elle veut, pour être créatrice, elle doit sans cesse, comme l’argile dans les mains du Potier, se laisser façonner par l’Amour sinon elle devient destructrice (Jr 18,4). La difficulté ne proviendra jamais du manque de patience de Dieu mais de l’obstination de l’homme. Dieu recommence autant de fois qu’il faut son œuvre sur le tour (Jr 18,1-6). 1.3. La terre ne fait rien brusquement !Le potier symbolise la patience créatrice de Dieu car l’argile ne doit pas être préparé à la hâte. Le repos, pour l'argile est primordial car l'air s'échappe de la terre et celle-ci s'imprègne d'eau. Sa texture devient alors plus régulière, sa plasticité grandissante empêchera la terre de se fendiller pendant le modelage. Le repos n'est pas une donnée facultative, mais une exigence dans l'ordre de la création (Gn 2,2; Ex 34,21; Lv 25, 3-7). Il en va de même dans la musique, la pause, le silence sont les conditions de la symphonie et de l'équilibre. Les potiers laissent vieillir l’argile pour qu’il repose bien car de lentes transformations amènent l’argile à maturité. Si ces transformations sont trop brusques, l’argile n’a pas la même résistance et souvent il casse déjà à la cuisson. Le potier sait que la patience peut faire la différence entre un pot quelconque et un pot de grande valeur. En Asie, les potiers préparent l’argile pour leurs enfants... Une donnée de l'Ecriture difficile à saisir en notre temps de rentabilité et d'efficacité, de stress. Que Dieu respecte le rythme de l'homme peut paraître normal mais il est surprenant qu'il respecte le rythme de la moindre parcelle de terre ! L'amour de Dieu nous surprendra toujours décidément... Chaque parcelle de la création a un rôle unique à jouer, une contribution à apporter et aucune autre ne peut prendre la place que Dieu lui a assignée, nous sommes les vases fragiles, œuvre du Maître Potier (2 Co 4,7) Dieu respecte par sa patience notre mission et notre contribution uniques. Certes, quelque soient les refus de la créature, l’œuvre de Dieu se réalise car l’Amour transforme tout jusqu’au sommet de la croix. Toutefois, l’amour unique que Dieu donne à chaque parcelle de la création est absolument irremplaçable et cet amour-là peut être mis en échec par le refus de l’homme. Le rôle essentiel du potier est de délier ce qui est lié. Son but est de libérer l'argile pour qu'il devienne tout ce qu'il peut devenir. Dieu, à travers l'histoire de la création a pour dessein d'élever l'argile jusqu'à lui en le faisant participer à sa propre nature divine (Gn 1,27; 2,7; 2 Co 4,7). A cause du péché, nous laissons l'amour s'échapper, Dieu n'est plus au cœur de chaque instant et l'homme ne saisit plus, dans sa contemplation, la révélation, la Parole divine dans le moindre mouvement d'un cristal d'argile, épiphanie de l'amour de Dieu. 1.4. La patience de Dieu dans l’histoire de l’humanité brisée" Je descendis chez le potier et voici qu’il travaillait au tour. Mais le vase qu’il fabriquait fut manqué, comme cela arrive à l’argile dans la main du potier. Il recommença et fit un autre vase, ainsi qu’il paraissait bon au potier. " (Jr 18,3-4) "La patience a des limites ! " Telle est l’affirmation que nous entendons souvent lorsque quelqu’un commence de douter. On entend même des croyants affirmer " Dieu va bien finir par perdre patience, quand on voit comme le monde va mal ! " De la chute à la croix, la patience de Dieu avec son peuple manifeste, en quelque sorte, une obsession divine. Le Cantique des Cantiques est le plus beau poème biblique qui relate cette recherche patiente de l’Epouse par l’Epoux (Cant 2, 13-14). Dieu doit avoir de la patience avec chaque personne humaine. Le potier symbolise cette patience à chaque fois que le pot est manqué sur le tour mais il sait aussi que sa patience doit se poursuivre jusqu’au bout, jusqu’au moment où il a examiné de près la pièce à la sortie de l’ultime cuisson ! Il y a une effervescence extraordinaire au moment où la porte du four tourne sur elle-même. La patience du potier est forte lorsqu’il découvre son pot brisé ou la lorsque la couleur n’a pas encore donnée ce qu’il imaginait ! Il faut comprendre qu’il ne suffit pas que la pièce ne soit pas cassée, elle doit correspondre à ce que le potier attendait d’elle. Elle ne doit pas avoir le moindre défaut et la couleur doit correspondre exactement à ce qu’il désire ! Il s’agit donc souvent pour lui de recommencer plusieurs fois ! Il faut aussi comprendre que les moyens modernes facilitent le travail du potier mais les anciens cuisaient au feu de bois les pièces d’une année de travail… ils devaient affiner leur patience, leur " foi " et leur espérance dans l’attente du résultat. De même Dieu se réjouit de notre " plasticité " au " tournage " mais au moment de l’épreuve du feu... qu’elle " déception " pour lui de nous voir lâcher prise ! Qu’elle est donc l’intérêt de Dieu de nous laisser " patauger " dans la plasticité de cette vie comme l’argile qui n’obéit pas aux mains du potier parce qu’il est trop mou ou, au contraire, trop dur ? Lorsque le potier corrige un défaut au moment du tournage, ce défaut peut ressortir à la cuisson, c'est ce que l'on appelle le phénomène de la "mémoire des pâtes", la mémoire de la terre. La terre a, inscrite en elle, un sens, une direction, si, au tournage, ce sens est contrarié, la terre reprend sa direction à la cuisson. Il en va de même pour nous, un sens est donné à notre vie, il ne dépend pas de notre volonté, car il est inscrit en nous par le créateur (Gn 1,27). Au moment où nous tombons dans le péché, l'épreuve nous amène à la vérité, on retrouve le sens de notre humanité (Gn 3,7). Le potier sait ajuster sa terre en fonction de ce phénomène de mémoire des pâtes. Il met, par exemple, une anse de travers pour qu'à la cuisson avec le phénomène de retour de la terre l'anse soit droite. De même Dieu ajuste sa grâce pour que l'épreuve soit transfiguré, dans l'amour et pardonne notre égarement. La croix du Christ est cette distorsion qui redonne sens et justice à l'humanité dans le feu de l'Esprit (Rm 5,7-9). Tout cela montre que Dieu lui-même doit, comme le potier patienter jusqu’au dernier moment. " La durée de sa vie : cent ans tout au plus. Une goutte d’eau tirée de la mer, un grain de sable. Telles sont ces années auprès de l’éternité ? C’est pourquoi le Seigneur use avec eux de patience et répand sur eux sa miséricorde. Il voit, il sait combien leur fin est misérable, c’est pourquoi il a multiplié son pardon. La pitié de l’homme est pour son prochain mais la pitié du Seigneur est pour toute chair il reprend, il corrige, il enseigne, il ramène, tel le berger, son troupeau. (Sir 18,9-13) 1.5 Le Potier a-t-il le droit d’imposer sa patience à l’homme ? Dieu est en dehors du temps, en un seul regard, il est éternellement présent au début de la création comme à la fin de l’histoire. A-t-il alors du mérite " de patienter " et est-il normal qu’il impose sa " patience " à l’humanité et à la création ? La souffrance, l’humiliation et l’échec de la personne humaine ne sont-elles pas intolérables ? Certes, Dieu embrasse dans un seul regard, tous les instants du temps, il contemple sa victoire glorieuse sur le péché et les puissances du mal. De même que le potier "voit" déjà le vase qu'il va tirer du morceau d'argile qu'il a en face de lui. L'œuvre "existe" déjà dans le cœur et l'esprit du potier. De même, nous "existons" de toute éternité dans le cœur de Dieu, dans le Souffle de son Esprit. Nous n'existions, bien sûr, pas en tant qu'individu, pas plus que le vase du potier, mais en tant que connus et aimés dans le cœur de Dieu. Le seul dessein de Dieu étant l'amour, le reste importe pas. L'amour est donc patient (1 Co 13,4). Seul l'amour demeurera (1 Co 13,8.13). L’amour prend patience car il ne s’impose pas, il fait confiance à lui-même. Il n’a de défense que lui-même et dans ce sens il passe pour être d’une extrême faiblesse. Notre patience humaine a des limites car notre temps est limité, l’au-delà du temps nous est voilé. C’est notre manque de foi en la vie éternelle qui limite notre patience. Une des difficultés face au mal, pour l’homme, est de ne pas encore contempler (être dans la vision béatifique), la Gloire de Dieu et la victoire finale de son salut. Nous en avons, certes les prémices, mais c’est encore en espérance (Rm 8,24). Notre espérance n’étant pas infaillible, le doute s’installe et l’angoisse, la peur de la victoire du mal s’installe en nous. Toutefois, cette réponse ne nous satisfait pas. Il faut contempler le mystère de l’Incarnation : Dieu s’est fait l’un de nous jusqu’à se faire " péché " pour nous (2 Co 5,21). Ce n’est pas Dieu qui souffre en lui-même de notre malheur mais il le vit en nous car nous sommes son Corps et, par le mystère de l’amour, il souffre plus que nous-mêmes de notre propre souffrance puisqu’il nous aime. La souffrance rédemptrice de Dieu au cœur de notre humanité Tout n’est donc pas si simple pour Dieu même s’il embrasse d’un seul regard l’humanité tout entière, il " porte " en vérité notre souffrance et la croix, très mystérieusement, ne cessera d’être " éternisée " en Lui. L’Agneau pascal ne cesse pas d’être immolé dans le ciel nous dit saint Jean dans sa vision mystique du ciel (Ap 5,6). Dieu n’arrête donc pas l’histoire à cause de la souffrance, il nous donne la force de la transformer, avec le temps qu’il nous faudra pour accueillir une si grande grâce, dans son amour infini. Chaque instant, quelqu’il soit devient amour : " tout est grâce " (Jn 1,16). La mort sera le point d’orgue de cet amour car il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l’on aime (Jn 15,13). Il ne faut pas en conclure que Dieu veut la souffrance car il appelle les hommes à œuvrer pour lutter contre elle. Dieu est notre Rédempteur, il nous sauve du péché et de la souffrance en enracinant sa Présence au cœur de nos vies. Tout artiste qui manque de patience ne progresse pas. C'est la patience qui est la condition de la grandeur, de la progression, du dépassement de soi, de la maîtrise de soi, de la foi. Si le potier n'avait pas de patience, il ne créerait plus rien, si Dieu n'avait pas de patience, il cesserait de créer... Dieu veut que nous soyons créateurs d’amour unique en Lui, par Lui et avec Lui Le sacrement est un signe sacré qui dépasse la réalité humaine car il manifeste l'incarnation de l'Amour créateur au cœur de la matière. Il est le signe sacré de l'union intime de Dieu au cœur de la création en Jésus-Christ. Le Christ ne vient pas sauver uniquement l'humanité mais la création tout entière (Col 1,18). Le Christ épouse toute sa création. L'homme a la dignité la plus grande en transmettant la vie humaine. Le monde animal, végétal transmet aussi la vie. Quant à la matière, nous avons vu qu'elle a aussi sa propre manière de "vivre" au long des millénaires en subissant de nombreuses transformations. Nous connaissons bien le cycle de la matière qui circule dans la création. En se décomposant elle constitue des réalités aussi diverses qu'un corps d'homme, une plante, un animal, un minéral ! La matière partage donc cette dignité co-créatrice par ses propres lois que le Seigneur a inscrites en elle pour subir sa transformation propre. Cette transformation est d'une lenteur incroyable mais cela nous montre combien Dieu tenait à faire partager à sa créature la plus infime sa dignité créatrice. Le sacrement de cette réalité est le mariage. Dieu veut que toute créature soit unique par "elle-même" dans l’acte créateur de l’Amour. C'est un deuxième élément, corrélatif au premier, qui nous permet de mieux comprendre la patience de Dieu. Lorsque deux personnes envisagent se marier, une des béatitudes propres de leur amour est constituée par la liberté du don de soi. Elles " créent " un seul être, une seule chair (Gn 2,24) par elles-mêmes. Ce n'est pas Dieu, ni les hommes qui les oblige à s'aimer. L'amour ne se commande jamais. Dieu est source de tout amour mais il n'oblige personne à aimer. Dieu prend nos décisions au sérieux et il les respecte. La véritable béatitude est la liberté absolue dans le don de soi à l'être que je choisis d'aimer. Si je l'aime dans l'Esprit du Christ, Dieu me permettra de lui donner l'humanité tout entière et son propre cœur ! Dieu respecte mon choix d'amour jusqu'au propre don de son Etre à celui que j’aime. Pour cela il fallait le déroulement du temps et de l’histoire où l’amour a la beauté d’être mis à l’épreuve et d’en ressortir grandi ! " Heureuse faute qui nous a valu un tel rédempteur " nous dit saint Augustin. 2. Dieu inscrit son empreinte dans la terre2.1. La terre : symbole matriciel" Parmi les quatre expériences fondamentales qui déclenchent consciemment ou non, chez tout être humain, l’intuition des choses symboliques, l’une concerne le lien vital avec la mère. Cette expérience tout à fait marquante sous-tend ce que nous avons appelé les symboles matriciels. Parler de matrice, c’est évoquer une réalité qui enclôt, qui renferme, qui enveloppe. " La terre fait partie des symboles exclusivement matriciels. Elle accueille la semence, elle contient en son sein le germe de vie pour le règne végétal et la nourriture humaine. Pourquoi les hommes ne seraient-ils pas nés alors de cette terre qui enfante tous les êtres, les animaux et les plantes ? Les hommes se sentaient enracinés sur la terre comme les arbres. Le patriotisme moderne n’est qu’une forme affadie de cet amour de la terre natale. Dans la mythologie, la création de l’homme est par génération spontanée, avec l’intervention indirecte des divinités ou, au contraire l’œuvre directe des dieux. C’est la symbolique de l’arbre et des plantes qui est utilisée pour parler de la création de l’homme par génération spontanée. Les hommes naissent à partir d’un arbre, d’une racine ou d’une fleur mais toujours grâce à la terre mère. Lorsque la création de l’homme n’est pas une génération spontanée mais l’œuvre des dieux, ceux-ci ont toujours besoin d’une matière première et la plus courante est celle de l’argile. Cette une autre manière de dire que l’homme jaillit de la terre mais cette fois-ci, l’homme possède une part de divinité, quelque chose en lui est à l'image des dieux ou de Dieu. La mythologie sumérienne a influencée tous les peuples sémites. Il semble que la découverte de la céramique, du pétrissage et du façonnage de l’argile ait joué un rôle certain d’autant qu’elle apparaît pour la première fois au pays de Sumer où l’on inventa les premières poteries. Tous les dieux sont convoqués en assemblée pour créer l’homme après avoir créé tous l’univers. L’argile est mêlé au sang d’une divinité sacrifié pour la circonstance afin que l’homme puisse posséder la vie. C’est une conception de la création qui fera son chemin chez tous les peuples sémites. Ce qu’il faut noter avant tout, c’est que cette conception fera de l’homme le détenteur d’une parcelle ou d’une goutte de sang des dieux. Il sera donc lui-même, en quelque sorte, un dieu d’argile, un " dieu matérialisé ". On ne peut s’empêcher ici de faire le lien avec le Christ lui-même, sacrifié sur la croix pour sauver l’humanité et créer l’homme nouveau (Eph 2,11-22). Pour la Bible, l’homme est aussi créé à l’image de Dieu, le sang divin, symbole de vie, coule en lui et il est à peine moindre qu’un Dieu pour le psalmiste ! Qu'est-ce que l'homme, pour que tu te souviennes de lui? Tu l'as fait de peu inférieur à Dieu, et tu l'as couronné de gloire et de magnificence. Tu lui as donné la domination sur les œuvres de tes mains, Tu as tout mis sous ses pieds. (Ps 8) 2.2. L’image du couple, image de DieuDans la Bible, c’est le souffle divin qui anime l’homme et non plus une substance matérielle tel que le sang. Ainsi la part divine résidant en l’homme devient entièrement spirituelle mais l’homme est tiré de la terre glaise (Gn 2,7). Le Coran lie explicitement l’argile utilisé par Dieu à la création de l’homme avec l’argile pâteuse du potier. L’existence de la femme semble avoir posé bien des difficultés à bien des peuples anciens nostalgique d’un monde où elles seraient exclues et où l’homme s’engendre lui-même. On peut classer les mythes en trois catégories lorsqu’ils parlent de l’avènement des sexes. Il y a ceux qui affirment que les sexes apparaissent simultanément, il y a ceux qui affirment un premier être androgyne qui, par la suite se sépare en deux sexes, il y a enfin ceux qui font apparaître la femme après l’homme. La bible se range dans cette dernière catégorie. Il semble que Dieu " oublie " de créer la femme, les animaux ne suffisent pas à l’homme. Dieu décide alors de créer la femme pour tenir compagnie à l’homme (Gn 2,18-20). Cependant, et c’est le cas dans la plupart des mythes, toutes les inventions des dieux après la création se retournent contre eux. C’est le cas de la femme dans la Bible qui va entraîner Adam dans la chute (Gn 3). Le Coran voit ainsi dans la femme une infériorité innée qui l’oblige à se soumettre à l’homme car celle-ci en est tirée. Infériorité, dit le Coran, dont elle porte la marque jusque dans sa chair. L’homme est tiré de la terre et la femme est tiré de la chair ! Notre lecture du mythe de la création se distance totalement de l’interprétation qu’en fait le Coran. Dieu n’oublie pas de créer la femme mais il veut que celle-ci naisse dans l’amour et le sacrifice de l’homme qui ouvre son côté (son cœur) pour elle. C’est pour cette raison qu’aucun animal ne pouvait lui tenir compagnie. La femme n’est donc en rien inférieure à l’homme mais son égal puisqu’elle est tout entière tirée de lui. Ils sont appelés d’ailleurs à ne former qu’une seule chair. Faite de chair, la nature féminine est physiquement plus " fragile ", que celle de l’homme tirée de l’argile. Sa dépendance naturelle est dans l’ordre d’une protection de l’homme et non d’une soumission. Au contraire, l’homme doit se " sacrifier " pour elle, livrer sa propre chair jusqu’à livrer sa propre vie pour elle, symbolisé par le profond sommeil, symbole de mort, dans lequel tombe Adam. Jésus-Christ est le Nouvel Adam qui se sacrifie pour son Epouse, la nouvelle Eve, l’Eglise (Eph 5). Le couple devient ainsi le symbole sacré de la relation entre le Christ-Epoux et l’Eglise-Epouse. De même que Dieu crée l’humanité -son Epouse-, en l’aimant ; de même, l’homme, l’époux, engendre la vie dans le sein de son épouse en l’aimant, symbolisé par son côté ouvert. La Bible se distance des autres mythes en insistant sur l’homme et la femme, en tant que couple, comme image de Dieu (Gn 1,27), car ils sont, dans l’amour, source de vie, l’un pour l’autre. L’homme en tant que don de la semence de vie, la femme en tant qu’accueil de cette semence et don en retour d’amour de sa propre semence pour engendrer l’enfant. La famille devient ainsi image de la Trinité. Le mari, symbolise le Père, la femme symbolise l’Esprit (Ruah, féminin en hébreu) et l’enfant symbolise le Fils. Le Père engendre le Fils dans la matrice de l’Esprit-Saint qui, en retour, offre le Fils. 2.3. Notre soif s’inscrire notre empreinte dans la terreUne partie de notre attraction pour l'œuvre du potier est due à notre soif de créer et de pouvoir mettre notre empreinte, notre image, dans une œuvre, comme Dieu l'a fait lui-même (Gn 1,27), en créant à partir de la poussière d'argile ! Nous avons ici le cœur de la dignité du travail humain. Cette transformation symbolise notre propre mystère humain... malgré les erreurs, la fragilité de la terre nous sommes élevés à la dignité de potier ! Ce symbole fascinant du potier créateur se comprend facilement lorsque l’on peut contempler le résultat du travail humain ou lorsque le visage de l’enfant reflète celui de ses parents. On voit le potier qui fait jaillir de son cœur la pièce qui " sort de ses mains ", on voit l’être qui jaillit de l’Amour créateur et on voit la femme qui met au monde son enfant. Mais il est plus difficile de comprendre comment l’amour peut mettre son empreinte sur le cœur de la personne aimée. Lorsque je vois un visage humain, la foi me fait voir plus que ce visage, elle me fait voir le Christ qui habite son être. A la résurrection, ce ne sera plus la foi mais la vision qui manifestera cette vérité. La résurrection est la naissance du corps à la vie éternelle, l’épiphanie plénière de l’amour divin qui a marqué de son empreinte la personne humaine dans l’Esprit-Saint (Eph 1,13). Le visage du Christ apparaîtra sur tous les visages comme la ressemblance marque tous les enfants d’une même famille tout en ayant chacun leur caractéristiques propres. Lorsque je " rencontrerai " un être ressuscité, je verrai le visage du Christ dans son visage et sa caractéristique propre, autrement dit, les visages de tous ceux qui ont aimé cet être durant sa vie. Ainsi lorsque un époux retrouvera à la résurrection, son épouse, il verra son propre visage dans celle qui à été l’élue de son don total. Chaque être est unique et accepter l’amour d’un époux ou d’une épouse, c’est le laisser dessiner son visage sur le sien, c’est le laisser " modeler " la terre glaise que Dieu a mis entre mes mains, c’est le laisser mettre les empreintes de ses doigts dans la caresse de son amour. Dieu a façonné dans l’argile chacun d’entre nous mais il a voulu que nous participions à son œuvre. Le Potier a façonner un vase d’argile magnifique qui contient un trésor merveilleux (2 Co 4,7) et c’est à nous de s’ouvrir aux fleurs de sa grâce de les disposer en un bouquet unique qui se nourrit de l’eau baptismale. Le potier exprime donc à merveille toute cette symbolique de l’empreinte créatrice de Dieu dès qu’il touche la terre en la préparant par le malaxage et le battage, en y mettant l’empreinte de ses doigts. 3. La promesse de Dieu à la terre: un chemin de liberté et de plénitudeQuelle richesse le potier nous a déjà apportée simplement en ouvrant la porte de son atelier. Après ce partage avec lui sur la patience du Potier et la vocation de la terre qui est de révéler l'homme à lui-même, voici qu'il nous invite, tenant dans ses mains une boule de terre, à nous approcher du tour pour découvrir un chemin de liberté et de plénitude. 3.1. Le long parcours de la libertéIl ne faut pas croire que l'on trouve l'argile dans la nature comme il est dans l'atelier. L'argile n'a aucune valeur propre à l'état brut, le travail du potier sera de lui donner cette valeur. En cela, il ressemble à Dieu qui crée (Gn 1,2) et qui façonne l'homme à partir de la poussière glaise (Gn 2,7). Le premier travail du potier consistera à chercher l’argile dans la nature. Après ce long travail, une condition essentielle s'impose au potier: bien préparer sa terre. Il s'agit d'éliminer les bulles d'air qu'elle contient car ces dernières perturbent le travail sur le tour et, surtout, font éclater la pièce au moment de la cuisson. Le potier doit donc utiliser une certaine violence en tapant la terre contre elle-même pour faire fuir les bulles d'air. Le potier qui ne prépare pas bien sa terre ne pourra jamais vraiment bien la tourner car elle n’est pas homogène. Le Potier nous travaille longuement de la même manière pour nous ouvrir un chemin de liberté. Certes, ce n'est pas lui qui nous frappe violemment mais il permet que nous soyons confrontés à nous-mêmes dans la violence de nos deux tendances essentielles: celle qui nous attire vers le bas et celle qui nous attire vers le haut. Autrement dit, l'attirance du repli sur soi dans l'égoïsme ou l'attirance du don de soi. Cette confrontation entre ces deux tendances nous frappe parfois de plein fouet mais elle fait disparaître en nous les "espaces vides" le bulles d'air de la banalité qui ne cessent pas de nous gêner et même, parfois, de nous faire éclater au moment de l'épreuve du feu. Pour s'ouvrir à un chemin de liberté, il faut être homogène, être bien dans sa peau, mais il faut plus encore, il faut être en harmonie avec soi-même, s'aimer soi-même. C'est ce que symbolise la sphère que le potier forme dans ses mains en faisant une boule avec la terre avant de la déposer sur le tour. La sphère, déjà chez les anciens, est le symbole de la perfection, de l'harmonie. Cette harmonie pour l'être de glaise que nous sommes est l'équilibre de notre être trinitaire: corps-âme-esprit. En résumé, nous pouvons dire que ce travail de base difficile qui est exercé sur soi-même, n'est pas encore la liberté mais la condition pour trouver un chemin de liberté. De même que le potier ne se satisfait pas d'une boule sur son tour, même s'il a déjà beaucoup de bonheur et de satisfaction dans son travail à ce moment-là, il a conscience, d'une certaine manière, que tout reste à faire. De même, le difficile travail sur soi donne déjà beaucoup de bonheur et de satisfaction mais tout reste à faire pour entrer dans un chemin de liberté. Le déroulement du temps est ainsi symbolisé par les rotations de la girelle du tour. 3.2. Liberté et plénitude...Dans la Bible, Dieu donne la terre à toute l'humanité (Gn 1,28) mais cette dernière s'égare comme l'argile dans les quantités de recoin et de profondeurs de la terre. Dieu promet alors une terre à son peuple (Gn 12) pour être comblé de bénédictions comme le potier choisit un morceau d'argile qui lui convient parmi les quantités de terre qui se présentaient à son choix. Cette terre, chemin de liberté est aussi un chemin de plénitude (Ex 3,8) mais il faudra passer par l'épreuve du temps avant de pouvoir y demeurer. Dieu a tout créé dans l'harmonie et le don de soi, l'amour (Gn 2,22-25). Le péché originel est l'émergence du replis sur soi, de la captivité pour soi symbolisée par l'acte du fruit défendu mangé par Adam et Eve (Gn 3,6). Le dessein de Dieu consiste donc à rétablir l'harmonie des hommes entre eux, avec la création dans l'Amour de Dieu. La Terre promise symbolise donc la parenté qu'il y a entre l'homme tiré de la glaise et la création. Dieu donne "une Terre" à son Peuple pour qu'ils vive en harmonie sur cette terre et avec cette terre en obéissant à la Loi divine. La boule de terre du potier ne doit pas seulement être posée sur le tour, symbole du monde qui tourne et donc du temps qui passe, mais elle doit y adhérer. L'harmonie de l'être glaise avec la création par son enracinement dans une terre est le chemin dans l'histoire de liberté et de plénitude. Au moment où le potier lance son tour, on se rend compte de l'importance de l'adhésion de la terre au tour d'autant plus que pour centrer, le potier lance son tour à une très grande vitesse. De même que la terre tourne et marque ainsi l'écoulement du temps, de même la boule sur le tour symbolise ce temps qui passe. Le mouvement du tour demande à la terre d'être parfaitement collé sur le tour au risque d'être victime de la force centrifuge et d'être expulsé du tour. C'est l'épreuve du temps bien connue où il s'agit de durer dans la fidélité. Une difficulté bien moderne dans un monde qui "tourne" de plus en plus vite. Si l'homme n'est pas bien encré dans la création, il ne tient pas d'autant plus qu'une nouvelle épreuve l'attend, comme nous le verrons, au moment du centrage de la terre. Nous verrons que cette épreuve du temps se termine qu'au moment du défournement de la dernière cuisson au moment où la pièce est vraiment achevée. Toutefois, au cours de ce cheminement les épreuves du temps prendront des formes différentes il ne s'agira donc pas seulement d'être bien encré dans la création. Le Peuple de Dieu devait aussi s'enraciner dans cette terre, non pas en y étant déjà physiquement mais en y étant déjà spirituellement dans le sens où ils posent un acte de foi (en se centrant sur Dieu et en se laissant conduire par Lui) en Dieu qui réalise toujours ses promesses (He 11,1). Ce peuple n'a pas échappé à la difficile épreuve du temps à travers le désert durant l'Exode (Ex 17,3). 3.3. Etre centré pour être libreAssis sur son tour, le potier me révèle la première grande difficulté de son art: centrer la terre sur la girelle. La terre ne se centre pas toute seule, elle a besoin du potier, elle doit se laisser faire. Nous touchons ici tout le thème de l'humilité de la terre. La force centrifuge, nous l'avons vu, a tendance a faire éjecter la terre en dehors de la girelle. Cette force symbolise l'attirance du mal qui nous désunit, elle ne fait pas partie de la nature de la terre, elle vient d'ailleurs. N'importe quel élément sur la girelle aurait la même tendance. On peut dire ainsi que le mal n'est pas co-naturel à la création car tout était très bon (Gn 1,31) mais que c'est l'épreuve du temps qui a fait chuter Adam et Eve. Quelque soit la matière que Dieu eut utilisée pour créer l'homme, cette épreuve serait venue comme la force centrifuge qui n'épargne aucune matière sur le tour. Dieu ne pouvant pas faire un être absolu, comme lui, car Dieu restera toujours unique, ne pouvait faire qu'une créature à partir de la matière nécessairement ébranlée par l'épreuve du temps, de la durée. Le mystère du mal a de tout temps préoccupé l’être humain et la mythologie a tenté d’y apporter des " réponses " ou, du moins, quelques pistes de méditation. On met en cause la matière même de l’argile utilisée par les dieux. Cette matière est " trop lourde ", elle est attirée vers le bas par l’attraction terrestre. La cuisson nécessaire pour donner de la dureté à la terre la rend, en même temps fragile, des fissures peuvent apparaître aux moments des épreuves, de la violence qui lui est faite. L’autre grande question, corrélative à la fragilité humaine, est le mystère de la mort. Pourquoi les dieux n’ont-ils pas fait l’être humain immortel ? Dans la plupart des mythes, le malheur humain vient des démons jaloux qui perturbent la création de l’homme. Tout ce qui est bon en l’homme vient de Dieu, tout ce qui est mauvais vient des démons. Tous les mythes affirment que les dieux n’avaient pas créé l’homme mortel. Il est intéressant de noter que le serpent joue un rôle primordial dans tous les mythes relatifs à l’origine de la mort et à l’acquisition de l’immortalité. La tradition chrétienne a pratiquement uniquement mis l’accent sur le côté négatif du serpent, on a vu ainsi pratiquement unilatéralement la présence du diable dans la peau du serpent. On se contente alors du récit de la faute originelle pour expliquer l’origine du mal, en fait, on ne fait que repousser la question de l’origine du mal : D’où vient le diable, pourquoi existe-t-il ? Nous proposons de voir le côté éminemment positif du serpent, son symbolisme d’immortalité, de présence divine et de connaissance. C’est l’erreur de l’interprétation symbolique d’Adam et Eve qui est ici en jeu, autrement dit, au lieu de contempler dans la création les symboles de l’invisible de la présence de Dieu, Adam et Eve sont tentés de croire que la créature peut être Dieu. En voyant le serpent, ils se disent : " c’est Dieu ". Ils entendent alors le serpent leur dire " vous serez comme des dieux si vous me croyez " (Gn 3,4). A ce moment là, le serpent devient le lieu de chute, celui qui les trompe, " l’incarnation " du mal. Mai d’où vient cette tentation ? De notre condition de créature faillible car nous ne sommes pas Dieu et cette tension est soutenue par le démon qui, lui aussi, jaloux de ne pas être Dieu est tombé comme l’homme dans le mal. En mangeant le fruit de l’arbre au centre du jardin, Adam et Eve se mettent au centre, ils se prennent pour Dieu… ils font ainsi " mourir Dieu en eux " et perdent ainsi celui qui est l’Immortalité en eux. Dieu ne se possède pas (symbole de l’acte de manger le fruit), il se donne, ainsi en voulant posséder la Vie, ils la perdent. " Celui qui aime sa vie la perdra, et celui qui hait sa vie dans ce monde la conservera pour la vie éternelle. " (Jn 12,25) Nous ne pouvons donc pas trouver notre liberté par nous-mêmes en faisant ce qu’il nous plaît, en se prenant pour Dieu, nous avons besoin de nous laisser façonner par la grâce. De même, la terre ne se centre pas toute seule sur le tour, elle a besoin du potier. Nous ne pouvons pas nous centrer nous-mêmes, nous avons besoin de la grâce. C'est ici que nous devons reprendre tout le problème de la liberté pour essayer de mieux comprendre ce qu'elle est vraiment. 3.4. Remettre sa liberté dans les mains du Potier pour être libreBeaucoup pensent, aujourd'hui, que la liberté est la possibilité de faire tout ce que l'on veut, quand on veut et comme on veut. Si la terre, qui symbolise faut-il le rappeler, l'être humain, fait ce qu'elle veut, elle vaguera sans fin dans la nature dans l'anonymat le plus complet et ne réussira jamais à s'épanouir car c'est le travail du Potier qui lui permet de réaliser sa vocation dans un combat avec soi-même d'abord, comme nous l'avons vu, en faisant disparaître de son être tous ces espaces qui n'ont pas de sens, puis en se laissant centrer et travailler sur le tour. Le centrage est le premier travail du potier sur le tour, la première étape essentielle. Il ne peut rien tirer de l’argile tant que la terre n’est pas parfaitement centrée. Les mains du potier sont douces mais fermes sous peine de ne pas pouvoir centrer la terre. Ce ne sont pas les mains du potier qui doivent suivrent la terre mais la terre qui doit se laisser modeler dans les mains du potier. Si le potier ne mouille pas ses mains, il arrache la terre et ne peut pas la centrer, l'eau donne la plasticité voulue à la terre pour qu'elle puisse être centrée. Cette source d'eau vive qui jaillit des mains du Potier est l'eau du baptême, la grâce créé, le "divin créé". L'eau est donnée en surabondance et déborde dans la cuve du tour mais elle pénètre aussi dans la terre. C'est cette grâce divine qui nous ouvre à la liberté en nous façonnant de l'intérieur. Souvent, nous pensons que Dieu devrait être au service de nos désirs au sens où il devrait nous accorder les grâces qui nous conviennent. Dieu agit avec beaucoup de tendresse envers nous, certes, mais il est aussi ferme car, par lui-même l'homme ne peut rien faire (Jn 15,5). Aucune masse de terre ne s'est jamais façonnée toute seule sur le tour chez aucun potier ! Cette fermeté de Dieu est nécessaire, elle représente les commandements. Ces derniers ne s'opposent pas à la liberté, au contraire, ils sont la condition de la liberté. Autrement dit, il faut à tout prix se laisser faire dans les mains du Potier pour acquérir la liberté. Bien sûr une motte de terre centrée sur le tour c'est beau mais c'est banal, il n'y a pas de place pour l'art ou l'imagination, à ce stade elles se ressemblent toutes. Nous avons ici encore une difficulté car souvent on pense qu'être libre ce n'est pas être comme tout le monde mais être à tout prix et parfois à n'importe quel prix, original. On pense que celui qui ne se fait pas remarquer, qui se laisse modeler par son éducation ou sa religion n'est pas libre mais qu'il est victime du système. Certes la liberté ne s'arrête pas au stade de la motte de terre centrée sur le tour mais elle passe par là. De même, la liberté ne s'arrête pas au fait d'être comme tout le monde et d'accueillir purement et simplement la culture ou la religion reçue mais elle passe par là. La liberté n'est pas une abstraction, elle se construit à partir de ce que nous avons reçu même si ce n'est pas toujours bon ou bien. Ainsi la liberté n'est pas de "faire ce que l'on veut" ni refuser systématiquement ce que l’on a reçu mais d’avoir la capacité de discerner ce qui épanouit l’être humain et de le vivre dans la grâce de Dieu, dans les mains du Potier en me laissant faire. Comme la terre doit se laisser modeler dans les mains du potier pour libérer en elle toutes ses capacités à devenir une œuvre d’art, l’être humain créé dans l’argile doit aussi se laisser modeler dans les mains du Potier pour libérer en lui toutes les capacités qu’il a à devenir un saint. La découverte de la liberté s'acquiert en acceptant de se laisser faire, en acceptant que quelqu'un d'autre conduise ma vie. C'est l'inverse de la conception moderne qui pense que la liberté ne s'acquiert que dans la stricte décision personnelle. " La terre me révèle, me confie le potier, car dès que je ne suis pas bien unifier en moi-même, fatigué ou préoccupé, je ressens davantage mes difficultés à centrer la terre ". Le potier doit être unifié, calme, sans spasmes dans les doigts, et parfaitement stable dans ses mains qui ne doivent plus bouger pour pouvoir centrer la terre. Dieu est le Potier parfaitement unifié, source de paix et parfaitement stable qui nous unifie parfaitement. Il faut remarquer ici que dans notre monde en perpétuel mutation, source de stress, il est de plus en plus difficile d'être stable et centré en soi et dans les mains de Dieu. Ce dernier étant peu crédible puisqu'il ne change pas, n'évolue pas ! " Maintenant que la terre est bien centrée sur le tour, il ne faut pas croire, ajoute le potier, que cette étape est terminée car il s'aira de ne pas décentrer la terre par la suite. " Il va de soi qu'en travaillant la terre des petits décentrages peuvent apparaître et cela peut se corriger mais un potier qui débute peut aussi totalement décentrer la terre en la creusant, en l'étirant ou en lui donnant une forme. Le potier devra donc veiller à ce que sa terre soit toujours parfaitement centrée. Il en va de même dans la vie spirituelle. Au cours de notre vie, les péchés nous décentrent toujours un peu du Potier mais, grâce au sacrement de réconciliation, le Potier corrige ces petits décentrements. Il en va différemment pour les fautes graves qui sont beaucoup plus difficiles à corriger. Tout dépend aussi du moment où elles interviennent. Après le creusage, on forme une couronne et on peut facilement recentrer la terre mais si un grave décentrage arrive au moment où la terre est déjà élevée à son maximum, la pièce est souvent irrécupérable. La terre est déjà " trop engagé " au moment où la forme de la pièce est donnée. Tout cela symbolise bien la vie spirituelle, les fautes qui interviennent avant un engagement sont moins graves que celles qui interviennent après. Il est vrai, et le texte de Jérémie le confirme (Jr 18,4), que le meilleur potier peut manquer une pièce mais la terre est toujours recyclée, le potier ne jette jamais la terre. Même celle qui est passée par la cuisson peut être broyée et mélangé à de l'argile. On obtient alors ce que l'on appelle une terre chamottée. Même si, aux yeux des hommes, il y a des fois des situations irrécupérables, le Potier sait lui, que jamais rien n'est perdu et que tout peut être récupéré. Le potier qui manque sa pièce symbolise la possibilité de la mise en échec de la grâce de Dieu par l’homme qui lui résiste. Comme dans l’atelier de poterie, jamais rien n’est perdu pour Dieu, jamais rien ne sera anéantie par le Potier. Par contre, une cruche peut être brisée à jamais comme l’être humain qui se brise dans le péché peut laisser s’échapper à jamais l’eau de la grâce divine qu’il a reçu à son baptême. 4. Se vider de soi-mêmeNous avons déjà parlé d'un premier déchirement symbolisé dans la préparation violente de la terre. Il y en a un deuxième au moment où le potier creuse la masse de terre centrée sur son tour. C'est un geste relativement facile pour le potier mais pas pour la terre qui est pratiquement toujours décentrée après cette opération. L'homme reçoit tout et est appelé à tout redonner. Dans la vie spirituelle, après s'être bien laissé homogénéiser et centrer par le Potier, il s'agit de faire un pas supplémentaire. C'est la situation du jeune homme riche qui rencontre Jésus et qui lui demande ce qu'il doit faire. Jésus lui dit: "Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu as et donne-le aux pauvres." (Mt 19,20-21) Nous touchons ici tout le thème de la pauvreté évangélique, du don de soi jusqu'au dépouillement de soi. Le potier ne doit pas trop creuser la terre sinon la pièce n'aura plus de fond mais il doit la creuser assez pour qu'elle soit harmonieuse et non grossière. Le don de soi ou le dépouillement ne correspond pas à l'anéantissement ni au suicide mais à la kenose. La kenose est un mot employé pour ce que le Fils de Dieu, le Verbe fait chair à vécu lui-même. "Il s'est dépouillé, prenant la condition d'esclave jusqu'à mourir sur la croix (Phil 2,6-8). Le Christ étant notre "Chemin" (Jn 14,6), nous sommes appelés à le suivre et à nous dépouiller comme lui, mais pourquoi ? Nous avons vu que le péché était la marque de l'orgueil du replis sur soi qui s'oppose au don de soi. Le dépouillement total, le don total que le Christ nous invite à vivre en lui, dans son Esprit, a pour but de faire disparaître totalement et définitivement (au moment de la mort) la racine de l'orgueil et du péché. La pauvreté est comme l'apprentissage progressif de ce passage, de cette Pâques que l'on appelle la mort qui débouche sur la Vie. Dieu creuse donc notre terre et l'étire vers l'extérieur pour nous ouvrir aux autres et nous vider de nous-mêmes. Ce sera le seul moyen d'être tout accueil à la grâce (en devenant capacité comme la cruche ou le pot) pour la redonner ensuite aux autres. La cruche symbolise à merveille ce mouvement d'accueil de l'eau pour être resservit à ses frères et sœurs au moment du repas. Nous retrouvons ici toute la symbolique du service et de l'eucharistie. Cependant l’épreuve de ce dépouillement nous décentre, nous place dans le doute d’autant plus que nous avons peur d’être " anéanti " dans le don de soi jusqu’à la mort, nous avons peur de perdre notre " fond ", ce qui nous donne de la stabilité, nous avons peur de trop creuser notre argile ! Au niveau du Peuple de Dieu, c'est le grand apprentissage du passage dans le désert, lieu de pauvreté et de vide. C'est à ce moment-là que le peuple regrettait les oignons d'Egypte (Nb 11,5). Ce passage a "décentré" le Peuple qui commençait à douter de Dieu et de son berger Moïse (Ex 14,11). De même que le potier a toujours peur de trop creuser, de même, l'homme a peur de la mort dans ce passage. C'est le moment des doutes car on se rend compte que l'on mise tout sur la foi. On n'a plus rien pour se raccrocher dans la tempête de sable. Il est d'ailleurs interdit de faire des réserves de manne car elles manifestent un manque de foi (Ex 16,19-20). 5. La terre prête à s'éleverUne fois creusée et recentrée, si nécessaire, la terre est prêtre pour être élevée par le potier. Inutile de dire que la terre ne s'élève pas toute seule, c'est le potier qui lui donne cette grâce. L'élévation de la terre doit se faire rapidement pour ne pas "fatiguer la terre". Effectivement, à force d'être travaillée, la terre acquiert trop de plasticité et n'est plus suffisamment stable pour être élevée. Il n'est donc pas rare de voir, surtout chez les potiers débutants, des pièces qui s'écroulent. Les potiers expérimentés élèvent la terre en trois fois, c'est une grâce trinitaire. La forme de base de la plupart des pièces du potier est le cylindre. Cela requiert donc une élévation de la terre harmonieuse et régulière. Il s'agit d'exercer une pression régulière sur la terre avec ses mains. Si on presse pas assez on "perd" de la terre au fond de la pièce et celle-ci ne sera pas harmonieuse. Si on presse trop la terre on peut créer une faiblesse et la pièce s'écroule ou on peut carrément la couper. Les mains du potier doivent donc être sûres stables, régulières et fermes. Une fois de plus ce sont elles qui guident la terre et non l'inverse et le potier doit sans cesse veiller à ce que la terre reste bien centrée. Dans la vie spirituelle, c'est également le Potier qui nous permet de nous élever dans la grâce du Christ source d'eau vive. Par contre, sommes-nous élevés aussi rapidement que la terre sur le tour du potier ? Si on considère notre lenteur à nous élever dans notre vie spirituelle, il semble que non. Par contre, si on considère le travail du Potier, on remarque que toute la grâce est donnée dans le sacrement du baptême même si cette grâce se déploie dans le temps. Comme Jésus dit à Paul: "Ma grâce te suffit: car la puissance se déploie dans la faiblesse." C'est donc de grand cœur que je me glorifierai surtout de mes faiblesses, dit Paul, afin que repose sur moi la puissance du Christ. (2 Co 12,9) Cette faiblesse de la terre est ressentie par le potier mais grâce à l'eau contenue dans la terre, symbole de la grâce, cette dernière se travaille facilement par un potier expérimenté. Trop d'eau, de grâce, peut faire vaciller le pot. De même, Jésus se révèle progressivement à ses amis, il respecte leur cheminement, il leur dira même explicitement: "J'ai encore beaucoup de choses à vous dire mais vous n'êtes pas capables de les porter" (Jn 16,12). Dans l'Ancien Testament, Moïse porte un voile sur le visage pour le rencontrer lorsqu'il lui fait face (Ex 34,33) sinon il ne peut voir Dieu que de dos (Ex 33,23). Les mains du potier symbolisent les " deux mains de Dieu " comme disait Saint Irénée: la Parole et le Souffle. En parfaite harmonie, la Parole de Dieu nous "presse" dans le sens où elle nous pousse à la conversion et l'Esprit-Saint nous en donne la force et nous élève. De même, dans le travail du potier, une main exerce une pression contre la terre et l'autre main retient la terre pour qu'elle ne cède pas et qu’elle puisse s’élever. Grâce à cette harmonie la terre reste parfaitement centrée. Dieu ne nous demande jamais plus que ce que l'Esprit nous donne de supporter. "Ma grâce te suffit" dit Jésus à Paul. (2 Co 12,9). 6. Des êtres uniques et irremplaçables par la grâceSi le travail du potier consiste purement et simplement à faire des pots, le potier ne fait pas ce métier, sauf s’il est obligé, toute sa vie. En fait, c'est l'expérimentation de la créativité infinie qui fascine le potier d'autant plus que chaque pièce est unique car elle a son histoire propre. La mise en forme des pièces et l’émaillage symbolisent l'infinie variété des visages humains. Chaque poterie exprime de manière unique la grâce du potier. Comme les êtres humains se ressemblent le potier sait aussi faire des pièces semblables mais toutes ont leur particularité et aucune n’est parfaitement identique. La mise en forme de la pièce est une bonne épreuve pour voir si le cylindre est parfaitement bien réussi. Si ce n'est pas le cas, aucune mise en forme ne pourra récupérer les déficiences du cylindre. La réussite du cylindre est donc à la base de la réussite de la plupart des pièces du potier. La réussite du cylindre me fait penser à une humanité solide, dans son corps, dans sa psyché, dans son cœur, ses relations affectives. Un grand principe théologique nous dit que la grâce présuppose la nature. La grâce doit donc d'abord guérir la nature comme le potier doit parfaire son cylindre avant de donner une forme à sa pièce. La mise en forme du cylindre me fait aussi penser au Peuple de Dieu qui doit "se former" à l'école de la Loi avant de pouvoir accueillir le Christ. Il en va de même dans notre vie, nous devons faire l’apprentissage de la loi avant d’être libérés dans le souffle de l’Esprit d’Amour infiniment plus puissant que la Loi pour nous donner la joie de vivre selon le dessein de Dieu. 7. Le séchage de la pièceUne fois que le tournage est terminé on enlève la pièce du tour et on la laisse sécher. La pièce reviendra plus tard sur le tour pour le tournassage. Comme le mouvement du tour, avons-nous dit, symbolise le temps qui passe, le détachement du tour peut symboliser la vieillesse, le rythme actif de la vie s’est arrêté. Au moment où la pièce ne reviendra plus sur le tour, après le tournassage, nous y voyons le symbole de la mort. L'eau doit disparaître au maximum de la pièce avant de passer à la première cuisson pour ne pas éclater au moment de l'épreuve du feu. Ce temps de séchage symbolise l'abandon de la vie dans la vieillesse d'autant plus que le potier va encore finir sa pièce au moment où elle a la consistance du cuivre en mettant par exemple une anse ou en faisant des trous dans la pièce mais surtout en tournassant celle-ci. Le tournassage consiste à fignoler une pièce, à enlever certaines grossièretés de terre qui restent inévitablement au moment où on enlève la pièce du tour. Ce tournassage symbolise tout cet abandon des conforts physiques de la vie au moment de notre vieillesse. Le Seigneur nous "fignole" ainsi dans le sens où il nous prépare au don total de notre vie au moment de la mort pour que notre mort ne soit pas subie mais offrande d'amour car "il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis" (Jn 15,13). 8. La première épreuve du feuLe moment où le potier ouvre le four est un grand moment d'effervescence mais aussi d'une certaine crainte car il peut y avoir des pièces qui n’ont pas résisté à l’assaut du feu. La première cuisson fait passer la pièce sèche à un nouvel état que l'on appelle le "biscuit". Même sèche la pièce contient toujours un peu d'eau mais le feu va totalement l'enlever. L'élément " eau " fait place à celui du " feu ". Jean-Baptiste baptise dans l'eau mais il annonce le Christ qui va baptiser dans le feu ! (Mt 3,11) On pourrait penser que l'on s'est trompé dans notre symbolique en voyant dans la première cuisson la mort et non pas le baptême ! Pas du tout, car le baptême est précisément notre mort ! Essayons brièvement de voir pourquoi. C'est l'affirmation de Jésus qui nous met sur la piste: "Je suis venu jeter un feu sur la terre, et comme je voudrais que déjà il fût allumé! Je dois être baptisé d'un baptême, et quelle n'est pas mon angoisse jusqu'à ce qu'il soit consommé! (Lc 12,49-50) Lorsque Jésus parle ainsi, il est absolument évident qu'il a déjà été baptisé par Jean dans le Jourdain. Jésus ne parle donc pas du rite de son baptême d'eau dans le jourdain. D'autre part, le feu et l'angoisse font clairement référence à sa Passion et à sa mort. Le baptême est la mort. La théologie confirme parfaitement cette vision des choses car le baptême est le "passage" la Pâques qui nous fait passer de la mort à la Vie. Le baptême d'eau que nous recevons est l'expression du processus de mort qui commence dès notre naissance, il nous donne la grâce pour vivre ce long processus. Ce n'est pas parce que le rite est limité dans le temps à une liturgie que le baptême s'arrête. Nous ne cessons pas d'être plongé dans la grâce divine et donc d'être invité à mourir à nous-mêmes pour accueillir le Christ. Nous ferons alors avec lui le passage de la mort à la résurrection (Rm 6,4). La plénitude de notre baptême se vit dans notre mort, c’est là que nous sommes plongés en vérité dans la plénitude de la mort et de la résurrection du Christ (Rm 6,8-9). Le passage de l'eau au feu symbolise donc bien notre mort. 9. L’émaillageQue peut bien représenter l'émaillage si la première cuisson symbolise la mort ? Une pièce qui sort du four pour la première fois est terne, elle n'est pas brillante et sa couleur n'est pas vive. C'est un peu comme un corps mort. L'émaillage permettra au potier, à travers le mystère du feu, de redonner vie à sa pièce. Effectivement au moment du tournage, la pièce était vivante, en séchant mais surtout en sortant du premier four, elle a comme perdue vie. L’espace de temps entre les deux cuissons représente le " temps "entre la mort et la résurrection. Qu'est-ce que l'émaillage ? C'est un art très différent du tournage, on pourrait dire que c'est presque un autre métier. C'est un art qui est très précis et le mélange savant des différents composants de l'émail permet au potier d'offrir une couleur à son pot. Toutefois ce dernier ne maîtrise jamais pleinement le résultat car le mystère du Feu le dépasse toujours. Il y a une quantité de facteurs qui interviennent et qui s'entremêlent. Le mode de cuisson, au feu de bois, au gaz ou à l'électricité, l'emplacement de la pièce dans le four, la durée de la cuisson et la température du four sont parmi les facteurs les plus importants L'émaillage peut se faire de différente manières. Le trempage consiste à tremper la pièce dans l'émail. Le coulage consiste à verser de l'émail sur la pièce pour obtenir des effets spéciaux notamment ce que l'on appelle des coulures. On peut aussi émailler au pinceau ou au pistolet. Les couleurs peuvent se superposer aussi en de savant mélanges. Au niveau de la symbolique que nous avons suivi, il correspond effectivement à un tout autre ordre puisqu'il s'agit de l'action du Potier après notre mort. Aucun potier en fait ne maîtrise totalement et parfaitement, comme nous l'avons dit, l'art de l'émaillage à cause du mystère insondable du feu. Le feu de la résurrection, le Feu de l'Esprit-Saint qui transforme notre être de chair corruptible en corps incorruptible et glorifié (1 Co 15,54) restera toujours un mystère insondable. Le potier ne réussit pas toujours, il peut arriver que sa pièce ait coulée sur la plaque d'enfournement parce que l'émail était trop fusible où qu'il y en avait trop. Il peut arriver que l'émail fasse de cloques et que la pièce éclate. Est-ce le symbole de l'enfer ? 10. Deuxième épreuve du feuIl y a un phénomène dont nous aimerions aussi parler et que l'on appelle " la mémoire des pâtes ". Il y a un sens qui est inscrit dans la terre et que le potier, au moment du tournage, peut inverser mais grâce à sa " mémoire " la terre va corriger l'effet du tournage au moment de l’épreuve du feu. La tension qu'a imprimé le potier en travaillant la terre se détend au moment de la cuisson. On remarque facilement ce phénomène à travers la pose des anses qui se déplacent légèrement lors de la cuisson. Cette mémoire est, pour moi, un symbole tout à fait capital car il révèle ce qui est imprimé dans tout être humain. Ce que Jung appelle " l'inconscient collectif ". Au point de vue de la foi, on peut dire que c'est le message de Dieu à Adam, autrement dit tout le sens de la vie humaine que Dieu a inscrit en tout être humain. Cette nature humaine étant blessée par le péché, le Potier a du forcer la terre dans l'autre sens pour qu’elle retrouve son origine- Dieu a inscrit fondamentalement la vie dans le cœur de l'homme mais ce dernier a laissé le péché faire irruption dans son être (Gn 1-3). Dieu a du " forcer " l'être humain en le laissant mourir (l'inverse de son projet) pour que ce dernier puisse revenir à la Vie au moment de la deuxième cuisson, symbole de la résurrection. La mort que Dieu laisse à l'homme n'est donc pas une punition pas plus que le potier qui force sa terre ne la punit. C'est au contraire en le laissant mourir que ce dernier pourra offrir sa vie, surabondance d'amour (Jn 15,13) pour détruire la mort. La tension mort-vie disparaît à la résurrection. Il y a encore un autre phénomène qui me paraît tout à fait important c'est celui du retrait de la terre. Déjà au moment du séchage mais plus encore au moment de la cuisson, la terre " se retire " car l'eau qu'elle contient disparaît et les " espaces " entre les " plaquettes " d'argiles sont réduites ou disparaissent. Nous avons vu qu'au moment du battage de la terre le premier travail du potier était de faire disparaître les bulles d'air dans la terre, ces espaces qui symbolisent ce manque de sens à la vie. On peut dire que les espaces qui rétrécissent ou disparaissent totalement dans le cas du grès sont "cet espace" qu'il y a entre la foi et la vision béatifique. Après la deuxième cuisson, au moment de la résurrection, il n'y aura vraiment plus d'espace notre terre sera ferme et dur, solide plus rien ne pourra l'atteindre. Seule l’ultime épreuve du feu fait disparaître tous les " espaces " dans la terre, tous les vides, les absences de sens, de vie et d’amour. Enfin, la barbotine qui reste après le travail du potier nous ramène au déluge. Effectivement, en travaillant, la terre se mélangeant avec de l'eau produit de la barbotine. Cette terre trop mouillée est totalement inutilisable pour être tournée, elle devra être recyclée, séchée. Il en va de même pour la terre inondée par le déluge qui a du sécher pour pouvoir être à nouveau vivable. (Gn 8,7) Toutefois, la barbotine permet de "coller" des éléments de terres les uns contre les autres. Elle est utile pour mettre une anse, par exemple. Ainsi, le déluge n'est pas inutile, il permettra le souder le ciel et la terre dans une nouvelle alliance dont l'arc-en-ciel sera le symbole (Gn 9,11-17). |