Dogme Encarta (voir Universalis)
Thèse sans appel d'une doctrine religieuse, qui est proclamée comme une vérité intangible de la foi. Dans son sens strict, le terme semble être particulier au christianisme. Un dogme est considéré comme tel s'il est révélé par Dieu et attesté par l'Écriture ainsi que par la tradition, et s'il est promulgué par une autorité ecclésiastique incontestable. Pour la plupart, les dogmes furent formulés au cours des querelles doctrinales et avaient pour fonction d'affirmer l'enseignement orthodoxe face aux positions proclamées hérétiques. Certains dogmes formulés par des conciles œcuméniques dans les premiers siècles de l'Église servent toujours de référence à la grande majorité des chrétiens, en Orient comme en Occident. C'est le cas, par exemple, de la définition de la personne du Christ par le concile de Chalcédoine, en 451. D'autres dogmes sont plus récents et ne concernent que l'Église catholique romaine, tels que les dogmes relatifs à l'Immaculée Conception (1859) et à l'Assomption (1950) ainsi que le dogme de l'infaillibilité pontificale (1870).
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Même si l’on peut parler de dogmes en philosophie, politique, littérature et science, c’est en histoire des religions et plus particulièrement à propos du christianisme que le terme trouve son emploi usuel. Dans cette perspective, le «dogme» est une donnée non pas originelle mais dérivée. Au commencement existe le message de salut: événements survenus dans l’histoire, paroles exprimées dans le langage des hommes; c’est Jésus-Christ, sa personnalité, son enseignement, son destin. L’absolu faisant irruption dans la vie humaine. Ce message se formule en «professions de foi», mais il est beaucoup plus qu’un texte : une réalité qui se transmet, une expérience inépuisable qui peu à peu se fixe en des Écritures tout en continuant de s’approfondir et de s’expliciter. Des questions nouvelles surgissent, des possibilités nouvelles sont offertes à l’homme de mieux comprendre le message, enfin l’annonce de l’Évangile a ses exigences de formulation intellectuelle : des théologies chrétiennes vont naître, multiples, selon les temps, les cultures, la connaissance plus ou moins riche de la tradition antérieure, les philosophies qui leur confèrent leur structure. Toutes ces théologies ne seront pas parfaitement fidèles à l’intégralité et à l’équilibre de la foi, certaines doivent être écartées ; l’autorité apostolique elle-même va s’engager dans une formulation plus adéquate, sans opter pour la théologie d’une école. Ce sera la formulation dogmatique, le dogme.
Formulation ecclésiale de la foi en tel temps et tel lieu : il faut y distinguer l’autorité absolue qui vient de la parole de Dieu et l’autorité de l’Église engagée dans la formulation. Aucune parole humaine n’est définitive, le dogme peut être reformulé, dans la fidélité au donné et en fonction de la norme que constituent les formules du passé. On exposera ici la conception catholique, les autres points de vue étant présentés dans les articles suivants : FOI, œCUMÉNISME, église ORTHODOXE, RÉFORME.
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Les divers usages du mot
Dans l’Église ancienne, le mot «dogme» recouvrait tout ce qui s’impose à la pratique et à la croyance chrétiennes, avec une insistance sur la doctrine venue d’en haut et transmise par les Apôtres. Il ne s’agit pas encore de formules doctrinales abstraites que l’on distinguerait de la parole de Dieu, mais de professions de foi liturgiques. La notion reste souple au Moyen Âge – où le terme est peu employé, car on lui préfère celui d’article de foi, qui connote un acte personnel – et jusqu’au concile de Trente en Occident, jusqu’à nos jours dans l’Orient chrétien. Ce n’est qu’au XVIIIe siècle que les documents ecclésiastiques emploient le mot au sens moderne, au pluriel d’abord : tel dogme, les dogmes, et non le dogme. Le sens strict actuel se fixe au premier concile du Vatican: désormais le dogme se distingue du dépôt divin confié à l’Église comme en étant la proclamation authentique; l’aspect d’autorité et de norme est mis davantage en avant, ainsi que le lien avec le magistère ; il s’agit de formules proprement doctrinales.
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Sens général
Quels que soient les développements qu’il comporte, le dogme est toujours caractérisé par sa relation étroite avec la Révélation. C’est l’intelligence que l’Église prend de la parole de Dieu à tel moment de l’histoire, en raison de la nécessité d’écarter telle erreur par une formulation plus juste ou plus adaptée au milieu culturel, ou simplement en raison de la maturation que tel aspect de la foi a connue dans la réflexion chrétienne, et dont la vie sociale de l’Église exige la communication par une formule. Mais tantôt ce lien à la parole divine signifie une simple réexpression de son contenu déjà accessible, tantôt il s’agit d’en dégager une conséquence, une implication, une condition de possibilité tout à fait immédiate; l’absolu de la parole de Dieu aux hommes ne peut leur devenir intelligible que peu à peu, et cette compréhension voulue par Dieu est incluse dans la Révélation elle-même. Parfois, enfin, il est impossible sans d’absurdes contorsions de montrer cette appartenance sous forme de simple explicitation de ce qui était implicite dans un texte, mais il faut dire que c’est l’expression réflexive du «vécu», de l’expérience chrétienne qui déborde la Parole consignée. C’est tout le problème de la Tradition vivante qui ne contient pas d’«autres vérités » que l’Écriture, mais constitue une communication vécue de la même réalité (et de l’intelligence de l’Écriture elle-même), avec ce que cela implique de fécondité, de confrontation avec les questions et les richesses de toutes les générations.
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Sens strict
Si l’on entend dogme au sens moderne, strict, il faut distinguer dans la proposition de l’Église les affirmations qu’enseigne tout le collège épiscopal successeur des Apôtres (magistère ordinaire) et celles que promulgue solennellement un concile œcuménique ou le pape dans l’exercice de son infaillibilité (magistère extraordinaire). De telles promulgations n’ont pas lieu de façon habituelle, et le IIe concile du Vatican s’est refusé à toute définition solennelle. D’autre part, elles sont intervenues surtout dans le passé en vue de faire face à une menace d’erreurs, si bien que l’on n’a pas toujours exprimé les aspects les plus profonds et les plus centraux du message chrétien; il est donc nécessaire de situer ces dogmes dans l’ensemble de la foi au mystère chrétien. Il est nécessaire aussi de faire droit à une certaine hiérarchie des vérités; toutes ne sont pas de même importance, toutes ne sont pas liées d’aussi près à l’essentiel, qui est le don de Dieu en Jésus-Christ: «Il y a un ordre ou une hiérarchie des vérités de la doctrine catholique, en raison de leur rapport différent avec le fondement de la foi chrétienne» (Vatican II). D’autre part, ce qui a été dit du magistère ne doit pas faire penser que l’ensemble du peuple chrétien n’est pas concerné par cette expression de la foi: c’est lui le sujet de la Tradition vivante, le gardien de la foi; c’est seulement à la lumière de la foi du peuple tout entier qu’une affirmation pourra être reconnue comme foi de l’Église. Avec l’autorité qui lui est propre et qu’il tire du Christ, le magistère formule cette foi du peuple de Dieu; et son indéfectibilité concrétise celle de l’Église entière. Dans l’Orient chrétien, on insiste beaucoup sur le phénomène de la «réception» ou non-réception des formulations officielles par la communauté entière. Certaines décisions disciplinaires ou doctrinales se trouvent aussi mises à l’écart par la vie même, et en dehors de toute décadence.
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Signification des dogmes
Le dogme, comme la parole divine elle-même et la théologie qui en recherche l’intelligence, a une valeur intellectuelle réelle, même si cet aspect est à entendre de façon moins rigidement intellectualiste qu’on ne l’a fait parfois. La certitude de foi est non seulement confiance, mais connaissance. Quand il s’agit de Dieu et de tout ce qui touche à Dieu, la connaissance n’est jamais qu’une connaissance pauvre, susceptible d’une critique «négative», c’est-à-dire rejetant le mode humain imparfait de l’expression. Ce caractère balbutiant concerne la foi elle-même, la théologie, et finalement le dogme, qui n’est jamais qu’un discours humain, inadéquat et cependant vrai. Humain, il est aussi dépendant du temps où il a été élaboré, et il est classique d’insister sur le fait qu’en utilisant tel terme l’Église le reprend selon sa signification universelle et sans canoniser tel système particulier («natures», «substance»). Mais on était d’autant plus soucieux de souligner ce fait que l’on considérait un peu trop les formules comme immuables en elles-mêmes, alors qu’il est préférable de reconnaître qu’elles peuvent être, à certaines conditions, remplacées par d’autres.
On est passé, en ce domaine, de la conception fixiste d’un dogme immuable à la considération d’une certaine évolution. Celle-ci a d’abord été conçue de manière trop étroitement logique: explicitation d’un contenu de pensée, puis, comme on l’a vu, de manière organique. Il est bon d’insister sur l’homogénéité, la fidélité de ce développement par rapport au donné initial et de les opposer à certaines conceptions évolutionnistes. Toutefois cela ne doit pas faire méconnaître le rôle de l’histoire profane dans ce processus, et plus généralement celui de la vie de l’Église dans le monde dont elle fait partie: de l’homme vivant dans cette histoire viennent les questions qui, sans cesse, réinterrogent l’Évangile et provoquent de nouveaux efforts de la réflexion chrétienne. Surtout, cela ne doit pas conduire à une vue apologétique du développement homogène progressif du dogme chrétien, incluant à chaque étape le fruit entier de ses acquisitions antérieures. Le processus est plus complexe, fait de recherches, d’oublis, de redécouvertes; il y a des développements en des sens divers. À toute époque il faut reprendre le message en fonction de ce qu’on est, il faut donc réinterpréter le passé, avec les risques que cela comporte. Le penser et l’exprimer – qu’il s’agisse de théologie ou de dogme – c’est lui donner des structures nouvelles avec les ressources philosophiques et culturelles du temps. Cela suppose, dans la fidélité non seulement à l’essentiel, mais même à l’exemple normatif des élaborations du passé, une nouvelle formulation. «Autre chose est le dépôt même ou les vérités de la foi, autre chose la façon selon laquelle ces vérités sont exprimées, à condition toutefois d’en sauvegarder le sens et la signification» (Vatican II, L’Église dans le monde de ce temps , no 62, reprenant le discours de Jean XXIII du 11 oct. 1962).
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Unité de la foi, pluralité des formulations
C’est de cette dépendance où la formulation dogmatique se trouve placée par rapport à la conjoncture ecclésiale et culturelle que naît une certaine diversité non seulement de la théologie mais des dogmes: «L’héritage transmis par les Apôtres a été reçu selon des formes et d’après des modes divers et a été expliqué çà et là de façon différente selon la diversité du génie et des conditions de vie» (Vatican II, décret sur l’œcuménisme, no 14). Cela ne surprendra que ceux qui se font de la Révélation une conception doctrinaire. S’il s’agit d’un événement de salut, accompagné de paroles ou exprimé réflexivement sous la mouvance de l’Esprit en message salutaire, le donné déborde toujours par transcendance et en richesse vécue les formules. Aucune ne l’appréhende de façon adéquate, et si elles ne sont pas contradictoires elles peuvent être équivalentes dans des horizons divers ou complémentaires. Cette constatation est d’une grande importance œcuménique.
Dans le protestantisme, le problème du dogme est celui de l’autorité, contestée, de la confession unanime de la foi par la communauté entière – non celui de l’autorité de la parole divine elle-même. Chez Luther, la conviction de l’évidence du sens de l’Écriture, l’importance d’un «centre» de cette Écriture, l’insistance sur la foi-confiance contribuent à reléguer dans l’ombre le problème de la formulation dogmatique. Mais l’orthodoxie luthérienne ultérieure attribuera à ses «documents symboliques» une valeur quasi dogmatique. On reconnaît généralement une valeur décisive aux quatre premiers conciles œcuméniques. La prédominance de la foi-confiance réapparaît dans le piétisme et va jouer un rôle, avec la philosophie critique et la critique historique, dans le «protestantisme libéral» (F. Schleiermacher, A. von Harnack, A. Sabatier): primat de l’expérience religieuse, qui est à l’origine des formes sociales de la religion et des dogmes. K. Barth a contribué à revaloriser l’aspect dogmatique dans la foi, mais toujours de manière que l’Église n’apparaisse pas comme disposant de la foi dont Dieu seul est l’auteur en l’homme.
La crise « moderniste » représenta l’émergence dans le catholicisme des problèmes posés par le protestantisme libéral. La découverte de l’aspect historique et relatif des dogmes aboutit à une vision transformiste de leur évolution, fruit des pressions extérieures (A. Loisy). La découverte du conditionnement de l’Évangile et des formulations dogmatiques, la critique de la connaissance conduisent à une mise en question de la valeur intellectuelle de l’affirmation de foi, conçue comme simplement «prophétique» et symbolique (G. Tyrrell). L’insistance sur la valeur morale du christianisme conduit, en dehors même des cercles modernistes, à une conception pragmatique du dogme: il incite à des conduites et écarte des erreurs (E. Le Roy). On peut penser que la pauvreté de l’idée de symbole chez les modernistes et l’intellectualisme rigide et irréel de leurs adversaires ont pesé lourd dans ce débat. Une meilleure compréhension des rapports entre pensée et action ou vie morale (M. Blondel), la revalorisation du symbole comme acte intellectuel véritable (P. Ricœur), l’acceptation d’une certaine palette des formulations de la foi (entre l’affirmation doctrinale et le symbole, entre l’attestation historique et le mythe signifiant) devraient permettre de reprendre le problème avec sérénité.
Beaucoup de chrétiens se posent la question de la nécessité des institutions pour la vitalité du christianisme: gardent-elles l’esprit ou l’étouffent-elles? Parmi les problèmes d’institution, celui du dogme se pose: la foi a-t-elle besoin de formules rigides, intemporelles? Le décalage culturel éprouvé à l’égard des expressions bibliques et dogmatiques aggrave le malaise. Nous avons assez insisté sur la nécessaire reformulation pour pouvoir nous en tenir à poser une question: pourrait-on concevoir que le témoignage soit rendu aux événements fondateurs sans une communauté des croyants, milieu de la tradition fidèle du message, et cette communauté peut-elle à son tour demeurer sans structure ni autorité aucune?
Enfin, depuis le XVIIIe siècle, beaucoup sont convaincus de la nocivité des «étroitesses dogmatiques», source d’intolérance et empêchement à la confluence de ce qu’il y a de profond et de commun entre les religions. Que les convictions dogmatiques aient été source d’intolérance et de crimes odieux, on ne saurait le nier – mais l’expérience actuelle ne tend-elle pas à montrer que dans un autre contexte elles sont compatibles avec le respect d’autrui et le consentement sincère au pluralisme? Le dialogue entre les hommes de religions ou de convictions diverses implique-t-il une réduction à un plus petit commun dénominateur et exige-t-il que le christianisme se défasse de son bien le plus précieux: la foi inconditionnelle à l’absolu de la parole de Dieu adressée aux hommes et venue parmi les hommes?
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