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ISRAËL
Introduction
Un peuplement
issu de l’immigration
Une
population en majorité urbaine
Population et
aménagement du territoire
2. Du sionisme
politique à la création de l’État d’Israël
3. L’État d’Israël :
institutions et vie politique
La mise en
place des institutions : le débat constitutionnel
La Knesset et
le mode de scrutin
Le
gouvernement et l’élection du Premier ministre au suffrage universel
Le pouvoir
judiciaire et les contrôles
Situation et
orientation d’Israël
La guerre et
les relations avec les États voisins
4. Le miracle
économique israélien en péril
Les problèmes
économiques d’Israël
Les étapes du
développement économique
Une
agriculture à la recherche de son avenir
Une industrie
tournée vers l’avenir
Problèmes
financiers et monétaires
Le commerce extérieur et la dette gouvernementale
5. La société
israélienne cinquante ans après la naissance de l’État
De la
normalisation nationale à la normalisation internationale
La constitution d’une société juive souveraine
La lente conquête de la légitimité internationale
La
dualisation de la société israélienne
Le dynamisme du monde religieux
La poursuite
du processus de sécularisation
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Introduction
À quelque point de vue qu’on se place, Israël représente un
élément irréductible aux catégories habituelles. Il n’est point d’exemple de
pays se constituant ou se reconstituant après deux mille ans d’interruption
environ. Il n’est point d’exemple de peuple tentant l’épreuve de la
reconstitution après une dispersion semblable à celle d’Israël. Il est vrai que
le destin du peuple juif est à lui seul irréductible à toute catégorie connue.
Du point de vue
politique, Israël représente une énigme, aussi bien en politique intérieure
qu’en politique extérieure. En politique intérieure, cet État combine les
expériences les plus audacieuses en matière de défrichement, de fertilisation
et d’irrigation du désert, mais aussi et surtout en matière de vie collective
(le kibboutz) avec des secteurs de population qui vivent une vie traditionnelle
reposant sur des valeurs religieuses anciennes et des pratiques rigoureuses.
D’où une législation qui, sur certains points, est des plus avancées et des
plus modernes, qui, sur d’autres, repose sur des principes religieux datant
d’il y a plus de trois mille ans. Ce pays a pu produire des savants et des
chercheurs dans des instituts considérés parmi les plus avancés au monde, tel
l’Institut Weizmann de Rehovot, alors que les milieux religieux peuvent
s’opposer à ce que des autopsies soient pratiquées sur les corps de leurs
proches, ou même que des fouilles archéologiques soient réalisées, là où l’on
aurait trouvé des tombes vieilles de deux mille ans, pour ne pas troubler le
repos des morts.
On ajoutera à cette
vue des problèmes intérieurs d’Israël le fait que ce pays pratique la
démocratie parlementaire et libérale (la seule au Proche-Orient), reposant sur
des coalitions où les partis religieux jouent toujours le rôle de partis
charnières. En politique extérieure, Israël semble tout aussi irréductible aux
grands conflits qui secouent le monde; en particulier, il apparaît que le
conflit israélo-arabe ne puisse être réduit à un conflit de type colonial, même
si certains traits ont pu longtemps le laisser penser.
Enfin, ce qui a
constitué depuis la guerre de Six Jours (juin 1967) le grand drame de la vie
politique israélienne, à savoir l’affrontement avec les Palestiniens lié à
l’occupation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, semble lui aussi avoir
été longtemps irréductible aux catégories habituelles et connues. Depuis le
début, en décembre 1987, de la révolte palestinienne connue sous le nom d’intifada
(en arabe, le soulèvement), la situation était devenue tragique. D’un côté, les
Arabes (1 200 000
en Cisjordanie et 950 000 dans l’étroite
bande de Gaza) demandaient la possibilité de s’autodéterminer. De l’autre,
Israël se réfugiait soit derrière des arguments de sécurité (c’était la thèse
travailliste) soit derrière un droit historique ou même religieux. La
conclusion d’un premier accord entre Israël et l’O.L.P., au mois de septembre
1993, autorise désormais de très réels espoirs, malgré un coup d’arrêt sensible
voire une détérioration de la situation entre 1996 et 1999.
Israël ne laisse donc pas indifférent. Il suscite chez le visiteur comme chez celui qui l’étudie certains sentiments de sympathie ou d’antipathie, qui font appel au plus profond de l’inconscient.
1. Une
enclave originale
L’État d’Israël constitue dans le Moyen-Orient une enclave originale. L’immigration massive d’une population soutenue par de forts investissements extérieurs et possédant un haut degré d’organisation et d’activité a créé, dans le milieu méditerranéen côtier, de grandes agglomérations urbaines et un paysage d’agriculture hautement spécialisée, cependant qu’elle se lançait par ailleurs à la conquête du désert du Néguev, dont la mise en valeur systématique apparaît comme la seule solution aux problèmes posés par l’aménagement d’un espace très restreint (cf. ASIE - Géographie physique).
Un peuplement issu de
l’immigration
En dehors d’une minorité arabe d’environ 18 p. 100, la
quasi-totalité de la population est composée d’immigrants juifs arrivés depuis
moins d’un siècle. En 1882, la population juive de Palestine
était estimée à 24 000 personnes.
Jusqu’à 1914, la première vague sioniste n’amena que 50 000 à 60 000 immigrants. En 1919,
compte tenu des échecs et des abandons, il n’y avait encore que 80 000 Juifs
en Palestine. Ces premiers colons étaient pour la plupart originaires d’Europe
orientale. Un grand essor se produisit pendant la période du mandat
britannique, avec 452 000 entrées
de 1919 à 1948, dont un maximum en 1932-1939 à la suite des persécutions
nazies. Cette seconde vague d’immigrants provenait surtout d’Europe centrale,
la Pologne arrivant cependant encore largement en tête des pays d’origine. Les
groupes d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient ne comptaient que pour 8,5 p.
100 des apports. La première période consécutive à l’indépendance, de mai 1948
à 1951, vit un afflux massif (685 000 entrées), doublant pratiquement en trois ans la
population de l’État, où les Juifs du Moyen-Orient (Irak, Yémen, Turquie, Iran,
etc.) et d’Afrique du Nord comptaient pour près de la moitié du total (330 000) à côté
d’un fort contingent venu d’Europe orientale. Depuis 1952, les arrivées se sont
considérablement ralenties (quelques dizaines de milliers de personnes par an
en moyenne), tandis qu’apparaissait un phénomène d’émigration, encore limité,
mais qui réduisait cependant l’excédent et aboutissait même certaines années
(1953) à un solde négatif. Cependant, le bilan global restait encore nettement
positif en moyenne (on note un excédent de 165 000 entrées pour les années
1970-1975, par exemple). Quelque 15 000 Falachas (Juifs d’Éthiopie) sont arrivés en
1984-1985. Mais le fait nouveau majeur a été surtout le déclenchement d’une
vague importante en provenance de l’ex-Union soviétique, dont le total
approchait les 300 000 personnes
à la fin de 1992, mais le mouvement semble maintenant se ralentir. Cette
population juive reste en voie de croissance rapide, avec un excédent annuel
qui est de l’ordre de 1,5 p. 100. Parallèlement, la minorité arabe,
dont le taux de natalité est très supérieur à celui de la population juive
(respectivement 40 et 23 p. 1 000), voit sa part s’accroître
régulièrement. Elle atteint en 1992 environ 730 000 personnes, auxquelles il faut
ajouter les habitants arabes de Jérusalem-Est (150 000) et du Golan (15 000), annexés
par Israël.
La majorité de la population juive actuelle est née en Israël, la population née en Europe (de rite ashkénaze) et la population née en Asie et en Afrique (de rite sépharade) se partageant à peu près également le reste. Les minorités arabophones sont surtout importantes en haute et basse Galilée (52 p. 100 de la population de la province) et le long de la bordure orientale de la plaine de Sharon. La ville de Nazareth possède une majorité musulmane. Il reste une trentaine de milliers de Bédouins dans le Néguev, à peu près totalement sédentarisés aujourd’hui. Depuis la guerre de 1967 et l’occupation de la Cisjordanie, des colonies juives ont également été implantées en Judée et en Samarie. Leur nombre en 1992 approchait cent cinquante (90 000 personnes), sans compter les 120 000 habitants des nouveaux quartiers construits depuis la même date dans la partie orientale (ex-jordanienne) de Jérusalem et les 12 000 colons installés dans le Golan. Il ne s’agit encore que d’une très faible minorité au milieu des quelque 900 000 Arabes qui peuplent ces territoires, auxquels il convient encore d’ajouter les 950 000 habitants de la bande de Gaza. Une émigration régulière vers les pays arabes affecte ces territoires occupés, et on l’évalue en vingt-cinq ans à 10 p. 100 de leur population totale. Leur intégration éventuelle à l’État d’Israël poserait cependant de redoutables problèmes démographiques, et on a calculé que la croissance naturelle de cette population arabe, de l’État d’Israël proprement dit et des territoires occupés, la rendrait majoritaire par rapport à la population juive, dans un «Grand Israël», si aucun autre facteur n’intervenait, aux environs de 2010.
Villages et coopératives
Le peuplement fut d’abord principalement rural. Les premiers pionniers en provenance d’Europe orientale trouvèrent dans les terres plates de la plaine côtière, souvent marécageuses, alors abandonnées, un milieu ressemblant aux grandes plaines de leur contrée d’origine. À partir de 1920, la colonisation pénètre dans les vallées de l’intérieur (Jezreel et Harod), dans le Sharon puis dans la dépression du Houleh et enfin dans les vallées de la haute Galilée occidentale, pour s’étendre, après la fondation de l’État d’Israël, au sud de la plaine côtière et au désert du Néguev septentrional. Plusieurs types de villages correspondent à ces diverses phases aussi bien qu’à des différences d’organisation sociale. La mochava (pl. : mochavot), village de propriété privée, s’est généralement développée d’abord à partir d’une rue axiale et a plus ou moins abouti aujourd’hui à un ensemble peu organique. Les villages communautaires (kibboutz; pl. : kibboutzim) sont bâtis suivant un plan artificiel qui sépare strictement la partie résidentielle et les bâtiments d’exploitation. Le mochav (pl. : mochavim), village de petits tenanciers indépendants mais coopérants, est généralement édifié suivant un plan circulaire qui place au centre les installations et établissements publics, qu’entoure une ceinture de fermes dont les jardins sont rejetés à l’extérieur. Le mochav chitoufi, village de petits tenanciers coopérants dont la production est assurée en commun, mais où la vie familiale individuelle est préservée, a un plan intermédiaire entre celui des mochavim et des kibboutzim, se rapprochant des premiers pour l’aire résidentielle, des seconds pour la disposition des bâtiments d’exploitation. Après l’indépendance ont été appliqués des schémas de colonisation régionale, disposant de trois à six villages, autant que possible homogènes quant à leur communauté d’origine, autour d’un centre rural regroupant les services.
Une population en majorité
urbaine
L’essentiel de la population est aujourd’hui concentré dans
les villes (85 p. 100), dont 60 p. 100 dans les trois conurbations de
Tel-Aviv, Haïfa et Jérusalem). Ces villes principales sont toutes trois
antérieures à la colonisation juive, mais ont été profondément transformées par
celle-ci.
Tel-Aviv, fondée en 1909 par les nouveaux colons juifs, n’était
d’abord qu’un faubourg nord de Jaffa, vieille cité accrochée à une colline
rocheuse qui émerge de la plaine littorale et y découpe deux bassins abrités
par des récifs de grès calcaires pléistocènes. Rapidement devenue la principale
agglomération du pays, Tel-Aviv a absorbé Jaffa depuis 1950 et est entourée
d’une ceinture de cités satellites, anciens villages urbanisés pour la plupart.
La conurbation avait 1 300 000 habitants
en 1986 (dont 320 000
dans les limites de la municipalité elle-même). L’expansion s’est faite
principalement vers le nord-est, mais les anciens quartiers dégradés de Jaffa
ont été reconstruits. Tel-Aviv même est avant tout le centre administratif,
culturel et commercial de la communauté juive, tandis que de petites et
moyennes industries se sont installées surtout dans les villes satellites.
De même, au nord du pays, la colonisation juive a revigoré
Haïfa, accolée aux pentes est du mont Carmel. Bourgade insignifiante au début
de ce siècle, Haïfa est aujourd’hui un grand port, un centre d’affaires et un
puissant foyer industriel (avec l’aboutissement du pipe-line de Kirkouk et
l’établissement de raffineries de pétrole entre 1936 et 1939). L’agglomération
s’étend maintenant de façon à peu près continue sur les côtes de la baie et a
rejoint au nord l’ancienne cité d’Acre, fixée sur une langue de terre tournée
vers le sud-ouest qui isole une rade beaucoup plus médiocre que celle de Haïfa.
La conurbation Haïfa-Acre dépasse 600 000 habitants (plus de 220 000 dans les seules limites de
Haïfa).
La nouvelle ville de Jérusalem s’est développée à l’ouest de
l’agglomération ancienne le long de la route de Jaffa, dans un relief
difficile, assez peu propice à l’expansion d’une grande cité, où l’État
d’Israël a cependant tenu, pour des raisons essentiellement spirituelles et
idéologiques, à installer son centre politique, ainsi qu’une importante
université. La situation de la ville ancienne, qui avait été déterminée par
l’intersection de la route nord-sud au pied oriental des monts de Palestine et
de la route ouest-est reliant le littoral à la Transjordanie au nord de la mer
Morte, garde sa valeur, mais il n’en va pas de même du site, qui avait été
celui d’une ville forte, fixé par les possibilités de défense. L’agglomération
compte 530 000 habitants,
dont 28 p. 100 d’Arabes.
À ces centres anciens revigorés se sont ajoutées des fondations nouvelles. Si beaucoup de villes de la plaine côtière sont d’anciens centres ruraux peu à peu promus à des fonctions urbaines, d’autres agglomérations ont été créées de toutes pièces, comme Eilat, port d’Israël sur la mer Rouge, au fond du golfe d’Aqaba; Ashdod (75 000 hab.), second port d’Israël sur la Méditerranée, au sud de Tel-Aviv; Ashqelon, dans le sud de la plaine côtière. D’autres sont des bourgades arabes abandonnées à peu près totalement lors de la naissance de l’État d’Israël et ayant pratiquement fait l’objet d’une nouvelle fondation, telle Beersheba, capitale du Néguev, que l’administration ottomane avait créée au début du siècle pour être un petit centre administratif et militaire devant contenir les Bédouins.
Population et aménagement du
territoire
L’État d’Israël, tel qu’il résulte des lignes d’armistice de
1948, comporte, à l’exception de la bande de Gaza, la plus grande partie de la
plaine côtière de la Palestine, d’une largeur de 15 à 20 km au maximum,
jouissant d’un climat méditerranéen et bien arrosée (500-600 mm annuels),
et des collines de piedmont des monts de Judée. À cela s’ajoutent des fragments
importants des monts de Galilée (600 à 800 mm de pluies annuelles), par
lesquels le territoire s’étend jusqu’au fossé intérieur du Jourdain et au lac
de Tibériade, s’incorporant la dépression du Houleh au nord de ce dernier.
Enfin, il possède, au sud des monts de Judée, le Néguev, zone de plis lâches
s’élevant jusqu’à plus de 900 m d’altitude, mais où règne un climat
subdésertique ou désertique, avec des précipitations ne dépassant pas 100 à
150 mm, et qui occupe à lui seul la moitié de la surface totale du pays.
Le plateau du Golan, fragment du territoire syrien qui
domine la dépression du Houleh, a été formellement annexé en 1981. Il était
occupé depuis 1967. Une partie de sa population (villages druzes; 15 000 personnes)
y est restée.
La répartition de la masse des nouveaux immigrants dans un
cadre aussi restreint ne va pas sans poser de sévères problèmes d’aménagement
régional. Le fait majeur est la concentration massive de la population dans la
partie centrale de la plaine côtière, la première abordée par les colons juifs,
où l’abondance des terres libres à la suite des ravages des Bédouins, la
pluviosité satisfaisante et les sols fertiles se conjuguaient pour attirer le
peuplement. En 1936, 78 p. 100 de la population juive de Palestine y était
concentrée, contre 12 p. 100 dans les monts de Judée et à Jérusalem, et
10 p. 100 en Galilée et dans les vallées intérieures du Nord. Tout
l’effort de redistribution régionale depuis 1948 a visé à assurer un véritable
équilibre. En 1961, les pourcentages s’établissaient à 70 p. 100 dans la
plaine côtière centrale, 10 p. 100 dans les monts de Judée et à Jérusalem,
10 p. 100 dans la Galilée et les vallées intérieures du Nord, 10 p.
100 dans le Sud et le Néguev; en 1970, à 14 p. 100 en Galilée,
63,7 p. 100 dans le centre côtier, 8,7 p. 100 dans les monts de Judée
et à Jérusalem, et 13,5 p. 100 dans le Sud et le Néguev. Depuis cette
date, le fait nouveau majeur est le développement de Jérusalem, dont le
district compte aujourd’hui pour 12 p. 100 du total.
L’élément majeur de l’aménagement régional a été ainsi la mise en valeur du Néguev. Les pionniers agricoles juifs n’y ont pénétré qu’en 1943. Des 60 000 Bédouins qui l’occupaient encore, un quart seulement ont regagné le pays après la guerre de 1948. Plus d’une cinquantaine de centres agricoles ont alors été installés dans la partie septentrionale du désert, dans le sud de la plaine côtière et au nord et à l’ouest de Beersheba, avec une avancée vers les hauteurs du Néguev central. La plupart sont des colonies communautaires, fondant leur exploitation du sol sur une culture céréalière extensive. Avec des rendements ne dépassant pas 9 quintaux par hectare en culture pluviale, le Néguev fournit néanmoins plus de la moitié des céréales récoltées en Israël. L’adduction des eaux du Yarkon, des eaux usées de l’agglomération de Tel-Aviv, et, en l’absence de réalisation du projet d’utilisation intégrale des eaux du Jourdain, le transport, par de puissantes conduites, d’eaux prélevées dans le lac de Tibériade ont permis le développement de centres d’irrigation consacrés notamment au coton et aux cultures fourragères. Les autres appuis de la colonisation sont l’exploitation minière et l’industrie minérale (potasses de la mer Morte, phosphates, gypse, industrie de la céramique). Beersheba, avec 120 000 habitants, est devenue la quatrième ville du pays. Cet effort apparaît d’autant plus nécessaire que la place est de plus en plus strictement mesurée dans la plaine côtière, où les densités étaient de l’ordre de 1 000 habitants au kilomètre carré dès 1980.
2. Du sionisme
politique à la création de l’État d’Israël
Au cours des siècles, depuis la disparition de la dernière
forme d’autonomie politique juive (marquée par la destruction du second Temple
par les Romains en l’an 70 de notre ère), les Juifs n’ont jamais cessé de
rappeler leur attachement à Sion et à la Terre promise. Cependant, peu à peu,
le lien perdait de sa réalité pour ne plus être qu’un rappel purement religieux
sinon mystique. Il faut attendre le XIXe siècle
pour qu’apparaisse une nouvelle forme d’attachement à Sion et que l’idée d’un
retour ne soit plus présentée comme relevant uniquement des temps messianiques,
mais qu’elle soit considérée comme une possibilité réelle, permettant en
particulier la solution du problème juif là où il semble à l’époque
particulièrement critique, c’est-à-dire en Europe orientale et centrale.
Dans la seconde moitié du XIXe siècle apparaissent les premiers essais visant à
suggérer le retour à l’existence politique indépendante du peuple juif, fût-ce
ailleurs qu’en Palestine. L’essai le plus marquant et le plus connu est celui
de Leo Pinsker (1821-1891), médecin russe, qui publie en 1882 son Autoémancipation,
véritable manifeste en faveur d’une solution nationale à la question juive. On
signalera également l’ouvrage de Moses Hess (1812-1875), intellectuel allemand,
qui fut le secrétaire de Karl Marx, qui publie, en 1862, Rome et Jérusalem,
dans lequel il appelle à la formation d’un État juif et socialiste en
Palestine.
À ces précurseurs du sionisme politique on doit ajouter deux
rabbins qui, dès cette époque, tentent la synthèse de la religion et de la
politique et préfigurent donc la tendance religieuse du sionisme : le rabbin
Yehuda Hai Alkalai (1798-1878) et le rabbin Zwi Hirsch Kalischer (1795-1874).
Le premier en Serbie, le second en Pologne militent en faveur d’un retour
physique à Sion. Cependant, il faut attendre Théodore Herzl pour que toutes ces
tendances se cristallisent et surtout s’institutionnalisent.
En 1896, Théodore Herzl (1860-1904), journaliste mondain,
correspondant à Paris du grand quotidien viennois Die Neue Freie Presse,
publie l’ouvrage fondamental pour l’épopée sioniste : Der Judenstaat
(dans les traductions courantes on trouve L’État juif, en fait la
traduction littérale est : L’État des Juifs). Un an plus tard, le
29 août 1897, Herzl ouvre à Bâle le Premier Congrès sioniste mondial. Le
sionisme politique était né, formulant son programme politique, connu
précisément sous le nom de programme de Bâle. À ce jour il peut encore être
considéré comme la meilleure définition du sionisme. On y lit : «Le sionisme
aspire à la création, en Palestine, pour le peuple juif, d’un Foyer garanti par
le droit public.» On trouve en germe dans cette déclaration les idées centrales
du sionisme politique : le Foyer (c’est l’idée qui fait référence au refuge pour
les Juifs persécutés); la Palestine (c’est-à-dire la Terre promise et elle
seule, même si, plus tard, Herzl essaiera de faire accepter d’autres
territoires tels que l’Ouganda ou la région d’El-Arisch, «en attendant...»); la
garantie par le droit public : il s’agit de la reconnaissance internationale,
pour que la légitimité de la présence juive ne puisse pas être contestée.
Herzl meurt, épuisé, dès 1904, âgé de quarante-quatre ans à
peine. De 1897 à sa mort, il n’a cessé de voyager, de rencontrer des «Grands»,
en Europe (aussi bien en Europe centrale et orientale qu’en Europe occidentale
et en Grande-Bretagne), en Turquie (où il négocie avec le sultan qui est alors
le maître de la Palestine) et en Palestine même (où il rencontre l’empereur
Guillaume II). Il n’aura guère de succès, sinon qu’il réussit à créer une
organisation qui lui survivra. Désormais, le sionisme politique a son organe
d’action et d’expression : l’Organisation sioniste mondiale.
En même temps, la population juive de la Palestine augmente
très régulièrement. À la première vague (Aliah) d’immigration de 1882 à 1903,
composée de Juifs russes (environ 25 000 personnes), succède la deuxième Aliah, de 1904 à
1914, russe et polonaise. Cette deuxième vague (environ 35 000 personnes),
qui compte des hommes comme David Ben Gourion, est nettement socialisante. La
troisième vague (1919-1923) compte elle aussi environ 35 000 personnes : c’est
l’Aliah dogmatique formée en Russie, à la veille de la Révolution. La quatrième
vague (1924-1927) est toute différente : si elle vient de Pologne, elle n’est
pas socialiste. C’est la première Aliah bourgeoise, qui fuit les mesures
économiques antijuives prises en Pologne en 1924 et qui se trouve rejetée par
l’adoption du système des quotas d’immigration aux États-Unis. On l’estime à 82 000 personnes.
La cinquième vague, de 1932 à 1947, comptera environ 265 000 Juifs. Elle inclut les
Juifs allemands fuyant Hitler ainsi que des Juifs d’Europe orientale et
centrale. À la veille de la proclamation de l’État juif, en 1948, la population
juive de la Palestine est estimée à 630 000 personnes (alors qu’il n’y
avait que 24 000 Juifs
en 1880) . Dans le même temps, la population arabe, qui était de 525 000 en 1880,
atteignait le chiffre de 1 310 000 personnes.
La grande «chance» du sionisme lui sera fournie par la
Première Guerre mondiale. À la faveur du jeu des alliances, de la
redistribution de l’Empire ottoman, les Anglais veulent s’installer au
Moyen-Orient. D’un côté, ils soutiennent les aspirations arabes contre les
Turcs (cf. l’épisode de T. E. Lawrence ainsi que la célèbre correspondance de
1915-1916 entre Hussein, le chérif de La Mecque et le ministre anglais
Mac-Mahon). Mais, par ailleurs, ils s’entendent avec les Français pour acquérir
des zones d’influence au Moyen-Orient (accords Sykes-Picot de 1916); ces
accords préfigurent le système des mandats qui interviendra après la guerre et
sera inclus dans les traités de paix.
En même temps, les sionistes font pression sur le
gouvernement anglais. Il s’agit d’arracher à celui-ci une déclaration politique
endossant les vues sionistes. L’action est surtout dirigée par le professeur
Haïm Weizmann. Celui-ci joue un rôle important dans le mouvement sioniste qu’il
dirigera peu après. Mais il est aussi chimiste (il enseigne à l’université de
Manchester) et il mettra au point la synthèse de l’acétone. Après de longues
discussions, le gouvernement anglais publiera, le 2 novembre 1917, la
célèbre déclaration Balfour. Celle-ci dispose : «Le gouvernement de Sa Majesté
envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le
peuple juif et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet
objectif, étant entendu que rien ne sera fait qui pourrait porter préjudice aux
droits civils et religieux des communautés non juives en Palestine, ainsi
qu’aux droits et au statut politique dont les Juifs jouissent dans tout autre
pays.»
La déclaration Balfour ouvre une ère nouvelle. Elle transforme la sphère d’action du sionisme. Surtout, cette déclaration qui, à l’origine, n’est qu’un acte unilatéral, alors que Londres n’a encore aucun droit sur la Palestine, va acquérir une légitimité indiscutée du fait de son inclusion dans le mandat sur la Palestine, accordé par la S.D.N. à la Grande-Bretagne en 1920. Désormais, à travers les vicissitudes de la politique anglaise, la déclaration Balfour lie les Anglais.
Le mandat britannique
Les accords de mandat définissent le cadre général du
mandat. Les véritables précisions seront fournies par le
Palestine-Order-in-Council de 1922, profondément amendé dès 1923.
Si à l’origine le mandat sur la Palestine devait être un
mandat de la catégorie A (semblable au mandat français au Liban et en
Syrie), c’est-à-dire laissant une large place à l’autonomie des populations
locales, du fait de l’hostilité de la population arabe au programme sioniste,
il fut impossible de mettre en place le Conseil législatif prévu par les
textes. Les Arabes boycottèrent les élections : les Britanniques décidèrent de
mettre en place un système d’administration directe. Le haut commissaire
disposerait du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif.
Cependant, la puissance mandataire se devait de mettre en
place les instruments permettant l’établissement du foyer national juif. La
principale étape consistera en la reconnaissance de l’Organisation sioniste
mondiale et surtout de sa branche locale en Palestine, l’Agence juive. Cet
organisme a pour fonction de permettre l’association des Juifs à la mise en
place du foyer. En fait, c’est une véritable administration parallèle qui se
créera. L’Agence juive est chargée tout particulièrement de l’accueil des
immigrants, de leur prise en charge, de l’attribution des terres et de leur
mise en valeur (ainsi que de l’attribution des certificats d’immigration
délivrés par la puissance mandataire).
Par ailleurs, une représentation de la population est
établie. Une Assemblée est élue au suffrage universel (de manière assez
irrégulière en fait), par tous les Juifs (Assefat Hanivrarim ou Assemblée des
délégués). Celle-ci élit un Comité national (Vaad Leumi), qui en est l’organe
exécutif. Enfin, c’est dans ce même cadre que commence à fonctionner le Grand
Rabbinat de la Palestine, qui deviendra plus tard Le Grand Rabbinat d’Israël.
Les deux organismes combinés (l’Agence juive, dirigée par
David Ben Gourion, et le Vaad Leumi) réussirent très rapidement à créer une
structure de société, dans laquelle le pouvoir exercé par les autorités juives
dérive d’un consensus et non de la coercition d’État. En réalité, le pouvoir y
est très centralisé et la société juive (le Ychouv) apparaît très unie
dans le combat face à la puissance mandataire et face à la population arabe.
Durant toute la période du mandat, jusqu’au début de la
Seconde Guerre mondiale, les tensions entre Juifs et Arabes ne cessent de s’exacerber.
Trois vagues principales de flambée nationaliste sont à noter : en 1920-1921, en
1929 et en 1936. La dernière préfigure l’intifada des années 1980. Elles sont
toutes marquées par des séries d’attentats, d’attaques contre les localités
juives et enfin, en 1936, par une grève générale arabe qui durera plusieurs
mois. La crise de 1929 est certainement la plus meurtrière : c’est au cours de
celle-ci que près de soixante-dix Juifs vivant à Hébron seront tués.
Entre Juifs et Arabes, la politique de la puissance
mandataire sera très fluctuante, pour devenir antisioniste à la veille de la
Seconde Guerre mondiale. La lune de miel entre les Britanniques et les Juifs
aura été de courte durée. Dès 1922, un premier Livre blanc vient marquer les
limites du dessein britannique : foyer national en Palestine, certes, mais la
Palestine ne devait pas devenir un foyer national pour le peuple juif. À la
suite des émeutes de 1929, plusieurs commissions d’enquête aboutissent à
formuler les premières limitations substantielles, notamment en matière
d’immigration.
La crise de 1936 sera elle aussi suivie d’une commission
d’enquête : la commission Peel. Celle-ci formule pour la première fois l’idée
d’un partage de la Palestine pour régler le problème du heurt des deux
nationalismes. Malgré un certain intérêt de la part de la S.D.N., le projet
restera sans suite.
Au moment où l’orage de 1939 approche, la Grande-Bretagne
tient plus que jamais à rassurer le monde arabe. Une conférence de leaders
juifs et arabes, en mars 1939 à Londres, échoue complètement (les leaders
arabes refusant notamment de siéger avec les leaders juifs). Peu après, la
puissance mandataire publie le Livre blanc de 1939. Celui-ci peut se résumer en
deux mesures principales : interdiction de l’achat de terres par les Juifs (en
dehors d’une zone très limitée) et, surtout, limitation draconienne du nombre
de certificats d’immigration (un total de 75 000 pendant une période de cinq années,
au-delà de laquelle les certificats ne pourront être obtenus qu’avec l’accord
des Arabes). C’était la fin du foyer national, au moment même où les Juifs
semblaient le plus en avoir un ardent besoin!
Pourtant, le Ychouv s’est considérablement renforcé. En
1939, il compte un peu plus de 400 000 personnes, il représente déjà 30 p. 100
de la population totale de la Palestine. Surtout, il possède une certaine
infrastructure économique, qui repose sur une petite industrie et sur
l’agriculture. Le Ychouv s’est doté d’une armée semi-clandestine (la Haganah) à
laquelle il faut ajouter le groupe Etzel (Irgoun) de la droite révisionniste
(duquel se détachera plus tard le groupe Stern).
Par ailleurs, le Ychouv a une organisation politique et administrative. Il a son réseau d’écoles et son système d’assurance-maladie. Par l’intermédiaire de l’Organisation sioniste mondiale et du département politique de l’Agence juive, il parvient à élaborer une politique étrangère qui, à de nombreuses reprises, mettra la puissance mandataire dans l’embarras, l’obligeant parfois à reculer.
Vers l’indépendance
Au début de la guerre, David Ben Gourion indique la ligne
que suivra le Ychouv : «Nous ferons la guerre à l’Allemagne, comme s’il n’y
avait pas de Livre blanc; nous ferons la guerre au Livre blanc, comme s’il n’y
avait pas de conflit avec l’Allemagne.» De fait, d’une part le Ychouv se
mobilise et s’engage aux côtés des troupes britanniques; d’autre part il mène
sa lutte contre le terrorisme arabe et contre les mesures antijuives prises par
la Grande-Bretagne, en particulier dans le domaine de l’immigration (d’où le développement
de l’immigration clandestine). À l’approche de la fin de la guerre, dès 1944,
un terrorisme anti-anglais et anti-arabe se développe. Il est surtout le fait
des groupes «dissidents» (la Haganah), c’est-à-dire l’Etzel (Irgoun Tsvaï Leumi
dirigé par Menahem Begin depuis 1942) et le groupe Stern (qui comprend des
éléments de gauche et de droite).
En mai 1942, à l’hôtel Biltmore de New York, un congrès de
sionistes américains inspirés par Ben Gourion adopte le programme dit de
Biltmore, par lequel l’Organisation sioniste revendique la création d’un État
juif et rejette définitivement la thèse de l’État binational qui avait semblé
prévaloir dans certains milieux sionistes avant la guerre.
À la fin de la guerre, la politique britannique ne se
modifie guère. Après l’arrivée des travaillistes au pouvoir, et malgré leurs
promesses aux dirigeants sionistes, la politique de Londres se raidit. C’est
l’époque la plus difficile du Ychouv. Les incidents sont quotidiens et de plus
en plus meurtriers. Les États-Unis prennent position en faveur des sionistes,
mais la Grande-Bretagne reste inflexible. Une série de plans sont proposés
aussi bien par les États-Unis que par diverses commissions internationales. La
politique d’immigration reste inchangée et provoque des drames dont le
retentissement est mondial, telle l’affaire de l’Exodus, bateau ayant à
bord 4 500 immigrants
qui seront renvoyés en Allemagne en juillet 1947.
Le grand tournant intervient pourtant au cours de l’année
1947. En février, Ernest Bevin, ministre des Affaires étrangères, décide de
porter l’affaire palestinienne devant l’O.N.U. Une commission d’enquête est
formée : après une étude minutieuse, tant dans la région qu’au siège de
l’O.N.U., elle rendra son rapport. La commission comptait onze membres (Australie,
Canada, Tchécoslovaquie, Guatemala, Inde, Iran, Pays-Bas, Pérou, Suède, Uruguay
et Yougoslavie). Le rapport de la majorité fut adopté par sept membres (Canada,
Tchécoslovaquie, Guatemala, Pays-Bas, Pérou, Suède, Uruguay). Un plan
minoritaire était soutenu par trois membres (Inde, Iran, Yougoslavie). Ce plan
prévoyait la création d’un État fédéral. L’Australie s’abstenait.
Le rapport (de la majorité) prévoit la création de deux
États, l’un juif , l’autre arabe. Il prévoit de même une Union économique entre
les deux États. Un statut particulier est prévu pour Jérusalem, qui échapperait
à la souveraineté des deux États. L’évacuation des troupes britanniques devrait
intervenir au plus tard le 1er
août 1948. Ce plan sera adopté à la majorité des deux tiers par l’Assemblée
générale, le 29 novembre 1947.
Les autorités juives annoncent qu’elles acceptent le plan
cependant que les États arabes s’y opposent. La Grande-Bretagne refusera de
participer à la mise en œuvre du plan. La période allant de la fin de novembre
1947 à la proclamation de l’État juif sera la période la plus sanglante. Les
attentats se multiplient des deux côtés (massacre de Deir Yassin par l’Irgoun,
attaque du convoi sanitaire du Mont-Scopus par des troupes arabes). La police
et les troupes britanniques n’interviennent pas. Les Britanniques annoncent
même qu’ils avancent leur départ et le fixent au 15 mai 1948 à 0 heure. De la
fin de novembre à mai, on assiste également à diverses tentatives visant à
suspendre l’application de la recommandation de l’Assemblée générale. En
particulier, les États-Unis présentent au mois de mars un plan tendant à créer
un conseil de tutelle.
Cependant, les autorités juives se préparent à la prise du pouvoir. Elles créent un organisme, qui regroupe les principales organisations (Agence juive, Vaad Leumi...), formé de 37 membres. Ce groupe dit des 37 prend d’abord le nom de Conseil du peuple. C’est lui qui, présidé par David Ben Gourion (dont le titre officiel était chef de l’Exécutif de l’Agence juive), dans l’après-midi du vendredi 14 mai 1948 à Tel-Aviv, proclame la création de l’État d’Israël . Il signera la déclaration d’indépendance. Le Conseil du peuple prendra le nom de Conseil provisoire de l’État; il exercera le pouvoir législatif jusqu’à l’élection de la première Assemblée à la fin de janvier 1949. L’organe exécutif des 37 devient alors le gouvernement provisoire de l’État.
3. L’État
d’Israël : institutions et vie politique
La déclaration d’indépendance
Document d’environ trois feuillets, la déclaration d’indépendance
fut soigneusement préparée par Ben Gourion et ses conseillers, conscients de
l’importance historique que prendrait le texte. On considère généralement que
la déclaration peut être divisée en trois parties.
La première partie, qui représente près de la moitié de
l’ensemble, est essentiellement historique. Elle rappelle le lien historique du
peuple juif avec la Terre d’Israël. Le texte rappelle ensuite l’histoire
moderne du sionisme ainsi que la signification particulière de l’Holocauste.
Enfin, il s’appuie sur la résolution de l’Assemblée générale de l’O.N.U.
La deuxième partie, très courte, comprend la décision
elle-même : «[...] nous proclamons la création d’un État juif [...]». On
remarquera que l’État d’Israël est proclamé «en vertu du droit naturel et
historique du peuple juif et conformément à la résolution de l’Assemblée
générale de l’O.N.U.». Les auteurs de la déclaration ont pris un soin extrême à
ne pas établir la légitimité de la création d’un État juif sur la résolution de
l’Assemblée générale. Cette légitimité – pour les auteurs de la déclaration –
provient du droit naturel du peuple juif. La référence à la résolution du
29 novembre 1947 n’est donc que subsidiaire.
Le texte comprend ensuite les dispositions positives,
traitant de l’exercice du pouvoir législatif pendant la période intérimaire,
c’est-à-dire jusqu’à l’adoption d’une Constitution par l’Assemblée constituante
qui doit être élue avant le 1er octobre
1948.
La troisième partie traite du futur État et des principes
sur lesquels il sera établi. Il affirme en particulier les principes de liberté
et d’égalité pour tous les habitants du pays, sans distinction de race, de
langue ou de religion.
Jusqu’en 1994, aux termes d’une jurisprudence de la Cour suprême de l’État d’Israël, la déclaration – en l’absence d’une Constitution – ne pouvait être considérée comme un texte ayant valeur supralégislative. Les termes de la déclaration peuvent cependant servir de principes directeurs, notamment pour l’application de décrets et règlements. La déclaration, dans ce sens, n’avait au mieux que force législative. Cette situation devrait changer rapidement. Les lois fondamentales adoptées en 1992 et amendées en 1994 stipulent désormais que : «Les droits de l’homme en Israël sont fondés sur la reconnaissance de la valeur de l’individu, la sainteté de sa vie et sa liberté; ces droits seront respectés dans l’esprit des principes de la Déclaration d’Indépendance». Dans un proche avenir, la Cour suprême pourrait donc contrôler la constitutionnalité des lois, en se basant notamment sur les principes de la Déclaration d’Indépendance..
La mise en place des institutions : le débat
constitutionnel
À cause de la guerre, qui ne prit fin qu’au début de l’année
1949, les élections à l’Assemblée constituante ne purent se tenir qu’en janvier
1949. Immédiatement, le débat constitutionnel s’engagea, alors que l’on savait
déjà que Ben Gourion avait décidé de repousser – au moins provisoirement –
l’idée de l’adoption d’une Constitution écrite et rigide. La principale raison en
est l’hostilité des partis religieux, sans lesquels aucune coalition
gouvernementale n’est possible en Israël. Ces partis soutiennent en effet les
thèses suivantes : pour les uns (Agoudat Israël, le parti le plus orthodoxe),
seule la loi de Dieu peut être la loi suprême; point n’est donc besoin
d’adopter une Constitution; pour les autres (le parti national-religieux), le
danger d’une Constitution qui serait supérieure à la loi ordinaire résiderait
dans le fait que certaines lois (religieuses) pourraient être déclarées
anticonstitutionnelles par la Cour suprême. On peut y ajouter que Ben Gourion
lui-même envisageait avec beaucoup de méfiance un système dans lequel des juges
pourraient remettre en question la volonté de la Knesset ou des partis.
Dès sa première réunion, l’Assemblée constituante se
proclama «Première Knesset». Cependant, le débat constitutionnel s’engageait et
se terminait en juin 1950 par un compromis sur la résolution dite Harari (du
nom du signataire qui figure en tête de la liste des députés qui la
soutiennent). Aux termes de cette résolution, la Commission de la constitution
et des lois est chargée de la préparation d’un projet de constitution.
Cependant, la résolution donne le schéma général de cette future constitution :
celle-ci sera préparée sous forme de chapitres séparés dont chacun constituera
une loi fondamentale qui entrera en vigueur immédiatement. Lorsque tous les
chapitres seront prêts, ils seront réunis en un document unique qui sera la
Constitution de l’État.
Ce n’est qu’à partir de 1958 que le système ainsi prévu
commença à se mettre en place. Onze lois fondamentales ont été adoptées à ce
jour : sur la Knesset (1958), sur les terres de l’État (1960), sur le président
de l’État (1963), sur le gouvernement (1968; remplacée en 1992 par une nouvelle
loi fondamentale sur le gouvernement qui instaure l’élection du Premier
ministre au suffrage universel; cette nouvelle version fut appliquée pour la
première fois aux élections du 29 mai 1996 (cette loi, qui modifie
considérablement le système politique israélien, sera analysée plus loin), sur
le budget de l’État (1975), sur l’armée (1976), sur Jérusalem, capitale de
l’État (1980), sur le pouvoir judiciaire (1983), sur le contrôleur de l’État
(1987), sur la liberté professionnelle (1992), sur la dignité et la liberté de
l’individu (1992). Ces deux dernières lois ont été profondément remaniées en
1994.
Avant les lois de 1992, seuls quelques rares articles des
lois fondamentales bénéficiaient d’une protection spéciale contre le
législateur ordinaire, ce qui signifie qu’il fallait une majorité spéciale pour
les amender. Cependant, la loi fondamentale sur la liberté professionnelle et
la nouvelle loi fondamentale sur le gouvernement sont entièrement «rigides». À
cinq reprises déjà, la Cour suprême a été amenée à déclarer certaines lois
contraires à des dispositions rigides. Dans le passé, ce véritable contrôle de
la constitutionnalité des lois était limité aux seules matières électorales :
désormais, il pourra se développer dans d’autres directions.
Il n’est donc plus possible d’affirmer de manière catégorique qu’Israël n’a pas de Constitution. Le processus est très engagé. Il manque encore une déclaration des droits, semblable à celles qui existent dans d’autres pays. Une très importante décision de la Cour suprême, en date du 9 novembre 1995, affirme que les lois fondamentales sont supérieures même si elles ne sont pas rigides. En même temps, l’activisme de la Cour suprême n’est pas sans provoquer de vives critiques, notamment de la part des partis religieux. C’est ainsi que le 14 février 1999 une manifestation contre la Cour suprême, accusée de vouloir imposer ses vues libérales, organisée par les milieux ultra-orthodoxes réussit-elle à rassembler 300 000 personnes (une contre-manifestation organisée le même jour parvenait à réunir environ 60 000 personnes.
La Knesset et le mode de scrutin
Le nom choisi pour désigner la Chambre des députés,
«Knesset», rappelle celui de l’Assemblée existant à l’époque du Second Temple.
Elle compte 120 membres. La Knesset est élue pour quatre ans, au scrutin
proportionnel et national. Le pays tout entier forme donc une seule
circonscription qui élit les 120 députés. Les partis présentent des listes
comportant jusqu’à 120 candidats. Parfois, une petite liste se contente
d’un seul ou de quelques candidats. Les sièges sont répartis au prorata des
voix obtenues : cependant, pour un premier siège, une liste doit obtenir, depuis
une réforme de 1990, au moins 1,5 p. 100 des voix (1 p. 100
précédemment). Ce quotient représentait 45 000 voix aux élections de 1996 et
49 600 voix
en 1999. Pour l’attribution des sièges, on calcule le quotient électoral
(nombre de voix obtenues par les listes participant à la répartition des sièges
divisé par 100). Les restes sont attribués, depuis 1973, selon le système de la
plus forte moyenne (ou système d’Hondt), alors que, de 1951 à 1973, c’est le
système des plus forts restes qui avait été utilisé. Il n’y a ni panachage
possible ni vote préférentiel. En cas de décès ou de démission d’un député,
c’est le candidat placé immédiatement après le dernier élu de la liste qui
siégera à la Knesset.
Il semble bien que l’une des clés pour la compréhension du
système politique israélien réside dans ce mode de scrutin, unique au monde.
L’absence de circonscription électorale, l’impossibilité de toucher aux listes
présentées par les partis (notamment à l’ordre de présentation des candidats)
transforment la démocratie israélienne en une fédération de partis, où le
pouvoir est surtout concentré dans les états-majors de ceux-ci. De même, ce
système favorise une multiplication anarchique des partis. En revanche, il
existe un système d’apparentements entre les listes, lequel joue uniquement
pour les restes.
Malgré de nombreuses tentatives de modification de ce système,
il a toujours été impossible de réunir les 61 voix nécessaires pour y
parvenir.
La Knesset fonctionne soit en assemblée plénière, soit par
l’intermédiaire de commissions, dont certaines sont très puissantes; ce sont
essentiellement la Commission des affaires étrangères et de la défense et la
Commission des finances. On relèvera aussi que les députés jouissent d’une
immunité très étendue qui, pour ce qui touche à leurs actions accomplies «dans
le but d’exercer leurs fonctions», ne peut jamais être levée! Le président de
la Knesset, constitutionnellement le second personnage de l’État, est élu pour
la durée de la législature au scrutin secret.
Le droit de dissolution n’existait pas jusqu’à la nouvelle
loi fondamentale de 1992. La seule possibilité était celle de
l’autodissolution, qui ne pouvait intervenir que par le vote d’une loi spéciale
à cet effet. La Knesset a utilisé cette faculté en 1951, en 1961, en 1977, en
1984 et en 1992. De même, les élections du 17 mai 1999 ont-elles aussi été
avancées par une loi, votée en janvier 1999. Cependant, aux termes de la
nouvelle loi fondamentale, le Premier ministre peut demander la dissolution de
la Chambre au Président de l’État, au cas où il ne disposerait plus d’une
majorité pour soutenir le gouvernement.
À l’inverse, en octobre 1973, du fait de la guerre de
Kippour, la Knesset s’était prorogée de trois mois.
Comme dans tout régime parlementaire, les fonctions de la Knesset sont les suivantes : pouvoir législatif, approbation du budget, vote de la confiance au gouvernement, contrôle de l’action gouvernementale, élection du président de l’État et du contrôleur de l’État.
Le président de l’État
Le président de l’État était élu pour cinq ans au suffrage secret par la Knesset. Il pouvait être réélu une fois. À l’exemple des présidents de la IIIe et de la IVe République en France, il a surtout une fonction représentative. Il signe les lois. Il accrédite les ambassadeurs. Tous les actes de sa fonction nécessitent le contreseing ministériel, sauf la décision par laquelle il charge un membre de la Knesset de former un nouveau gouvernement (le contreseing est même exigé pour l’exercice du droit de grâce dont le président est investi). Au cours des années, la fonction s’est quelque peu renforcée, plus particulièrement sous la présidence d’Itzhak Navon (1978-1983). Dès l’origine, la présidence avait été conçue comme une magistrature morale, et c’est la raison pour laquelle elle fut confiée au grand leader sioniste Haïm Weizmann (1949-1951). Par la suite, elle fut confiée à des hommes politiques qui avaient surtout su se faire connaître dans le domaine de la recherche et des lettres (Ben Zvi, puis Schneour Zalman Shazar jusqu’en 1973). En 1973, la Knesset avait élu un pur intellectuel, le professeur Ephraïm Katzir de l’Institut Weizmann. De 1978 à 1983, le président Navon sut habilement manœuvrer, bien qu’issu du parti travailliste, face à une majorité de droite. En mars 1983, la Knesset porta son choix sur un député travailliste, Haïm Herzog, bien que la droite fût toujours au pouvoir. Il fut réélu sans opposition en 1988, pour une nouvelle période de cinq ans. En 1993, Ezer Weizmann, ancien commandant des forces aériennes, passé au Parti travailliste, fut élu président. Il fut réélu en 1998 alors que la droite était au pouvoir. Il joue un rôle plus important que ses prédécesseurs (et subit de ce fait de vives critiques). Un amendement, voté en janvier 1999, stipule désormais que le président est élu pour sept ans et ne peut être réélu pour un second mandat.
Le gouvernement et l’élection du Premier ministre au
suffrage universel
Le gouvernement comprend le Premier ministre et les
ministres. Le Premier ministre est nécessairement un membre de la Knesset. Dans
l’ancien système, il était d’abord pressenti, après les élections ou en cas de
démission ou de décès du précédent gouvernement, par le président de l’État.
Celui-ci «consulte» les divers partis et charge un député de former un
gouvernement. Le Premier ministre chargé de cette tâche dispose de vingt et un
jours pour parvenir à former un gouvernement. Ce délai est renouvelable une
fois. En cas d’échec, le président peut faire une nouvelle tentative de même
durée.
Pour entrer en fonctions, le Premier ministre devait obtenir
l’investiture de la Chambre, à la majorité simple. De même, il pouvait être
renversé par une motion de censure, à la majorité simple, ce qui ne s’est
d’ailleurs produit qu’une seule fois (en mars 1990).
Les ministres peuvent s’adjoindre des vice-ministres,
choisis nécessairement parmi des membres de la Knesset (cela n’est pas requis
des ministres eux-mêmes, mais la plupart des ministres sont effectivement des
députés).
Les différents chefs de gouvernement qu’Israël a connus
depuis sa création ont peu à peu modelé la fonction. Plus particulièrement
David Ben Gourion, qui cumula les fonctions de Premier ministre et de ministre
de la Défense, imprima au poste une note très personnelle. Le bref interlude de
Moshe Sharett (1953-1956) reste sans grande portée. Le passage au pouvoir de
Levi Eshkol fut marqué d’un plus grand esprit de conciliation. À la mort de
celui-ci (1969), Golda Meïr reprit le style de Ben Gourion. Itzhak Rabin
(1974-1977) apparut plutôt faible. À nouveau, Menahem Begin , Premier ministre
à partir de 1977, a dirigé le gouvernement très fermement. Après sa démission
en septembre 1983, la faiblesse des coalitions gouvernementales n’a pas permis
aux deux chefs de gouvernement (Itzhak Shamir et Shimon Peres ) d’influer
réellement sur la fonction. Itzhak Rabin, qui occupa à nouveau les fonctions de
chef du gouvernement après les élections de 1992 et jusqu’à son assassinat (le
4 novembre 1995), semblait beaucoup plus décidé que durant la précédente
période où il occupa la fonction.
Cependant, la situation devait être complètement transformée
par l’adoption, en 1992, d’une nouvelle loi fondamentale sur le gouvernement.
Celle-ci fut appliquée pour la première fois lors des élections du 29 mai
1996.
Pour comprendre les raisons de cette importante
modification, il faut rappeler que, depuis 1977, le système politique israélien
connaissait une crise profonde due à la grande perte d’influence du Parti
travailliste qui, jusqu’alors, jouissait d’une position dominante. Tous les
gouvernements étaient dirigés par celui-ci. L’alternance de 1977 se traduisit
par la prise du pouvoir par Menahem Begin et la droite. Désormais, le rapport
de forces entre les deux grands partis (le Likoud à droite et les travaillistes
à gauche) s’équilibre. La difficulté de former un gouvernement stable
s’accentue d’un scrutin à l’autre. Les petits partis exercent un chantage
incessant et, par ailleurs, la fragmentation politique s’accentue (ainsi, si en
1981 les deux grands partis comptaient 95 députés sur 120, ce total ira en
diminuant pour tomber à 66 aux élections de 1996 et à 45 en 1999). C’est ainsi
que naquit l’idée de la réforme constitutionnelle.
Désormais, le Premier ministre est élu au suffrage
universel. Au premier tour est élu le candidat qui a obtenu la majorité absolue
des suffrages. Faute d’une telle majorité, il est procédé à un second tour
entre les deux candidats les mieux placés. En 1996, du fait qu’il n’y avait que
deux candidats, Benyamin Nétanyahou fut élu contre Shimon Peres avec moins de
0,8 p. 100 d’avance. En 1999, le candidat travailliste Ehud Barak
l’emportait avec 56 p. 100 des voix contre Benyamin Nétanyahou.
Normalement, le Premier ministre est en fonction pour quatre
ans (comme la Knesset élue le même jour que lui). Néanmoins, il doit obtenir
l’accord de la Knesset pour la formation de son gouvernement. S’il ne l’obtient
pas, ce refus s’assimile à une motion de censure (qui doit être votée à la
majorité absolue) : elle entraîne la dissolution automatique de la Chambre et la
tenue d’élections anticipées, pour le Premier ministre et pour la Knesset.
C’est là une sanction grave, qui protège le Premier ministre. Elle n’a
cependant pas empêché la tenue d’élections anticipées en 1999, soit trois ans à
peine après les élections du 29 mai 1996.
De graves critiques ont été émises contre ce nouveau système. Il lui est reproché en particulier d’affaiblir les grands partis au profit des petites formations. L’appareil des grands partis serait lui aussi détruit, au profit du pouvoir des leaders des «grands candidats» au poste de Premier ministre. C’est la raison pour laquelle il n’est pas certain que le système soit conservé. Le retour à l’ancienne formule, quelque peu modifiée, a déjà été voté, en première lecture, en janvier 1999.
Le pouvoir judiciaire et les contrôles
Israël a conservé le système britannique dans une très large
mesure. Celui-ci repose sur trois degrés de juridiction : à la base, pour les
affaires les moins importantes, des justices de paix. Les tribunaux de droit
commun sont les tribunaux de district. Au sommet, la Cour suprême qui entend
les recours pour excès de pouvoir, en premier et dernier ressort. Ce pouvoir
est extrêmement efficace et bien établi. La Cour délivre souvent des
injonctions ainsi que des mesures suspensives. De même, la Cour suprême entend
les appels contre les décisions des tribunaux de district. On remarquera qu’à
tous les niveaux la compétence s’étend aussi bien au civil qu’au pénal.
Il faut souligner la très grande indépendance dont jouissent
les juges dans le système israélien. Il s’agit de juges de type anglo-saxon,
qui ne sont pas des juges de carrière, mais qui sont choisis parmi les juristes
déjà connus et expérimentés. La Commission de nomination comprend des
représentants du pouvoir exécutif, du législateur, des juges et des avocats.
L’indépendance par rapport au pouvoir exécutif est très grande.
À côté des tribunaux indiqués existent des tribunaux à
compétence particulière : les tribunaux du travail, créés en 1969 à l’image des
prud’hommes français. Surtout, il faut mentionner les tribunaux religieux,
compétents en matière de mariages et de divorces (mais non en matière de
successions). C’est ainsi qu’il existe des tribunaux rabbiniques, des tribunaux
musulmans, des tribunaux druzes : tous sont des tribunaux d’État. À l’inverse,
les tribunaux chrétiens sont des tribunaux de chacune des religions considérées
(grecque orthodoxe, arménienne, melkite...), dont les décisions seront
cependant exécutées par l’État.
Il faut rappeler l’importance particulière du droit
religieux, dont on a déjà indiqué qu’il s’applique uniquement en matière de
statut personnel. De plus, les tribunaux religieux sont soumis au contrôle de
la Cour suprême, par la voie du contrôle de l’excès de pouvoir. Cette
possibilité de révision d’une décision des tribunaux religieux par la Cour
suprême (ainsi d’ailleurs que des décisions du rabbinat de l’État) n’est pas
sans créer des tensions très graves. Le rabbinat refuse toute intervention des
autorités laïques. On a déjà souligné plus haut la tension entre les milieux
religieux et la Cour suprême.
Le contrôle de l’administration est exercé en premier lieu
par le Parlement. Mais celui-ci est insuffisant. C’est pourquoi fut créé, dans
un premier temps, dès 1949, un contrôleur de l’État, personnage puissant, nommé
par le Président de l’État, sur proposition de la Knesset. À l’origine, ses pouvoirs
d’investigation touchaient avant tout au domaine financier : il présentait un
rapport annuel sur les comptes des collectivités publiques. Par la suite, il
lui fut adjoint la compétence de l’ombudsman (depuis 1971). En réalité, ses
pouvoirs sont étendus dans la mesure où il ne contrôle pas seulement
l’administration stricto sensu, mais tout organisme public ou privé qui est
subventionné par le gouvernement.
On remarquera l’importance particulière, en cas de
circonstance grave, des commissions d’enquête. Celles-ci peuvent être créées
sur décision du gouvernement si l’intérêt général l’exige. Mais la nomination
de leurs membres est laissée au président de la Cour suprême. Une commission
doit toujours être présidée par un juge. Les conclusions de la commission ne
lient pas le gouvernement, mais il est tout à fait exceptionnel que le
gouvernement ne décide pas d’endosser les conclusions et recommandations (deux
commissions ont joué un rôle important : la commission Agranat, chargée
d’enquêter sur les circonstances dans lesquelles avait éclaté la guerre du
Kippour en 1973, et la commission Kahane, chargée d’enquêter sur les massacres
des camps de Sabra et Chatila de Beyrouth, en 1982).
Le droit israélien présente des caractéristiques bien particulières. Le vieux droit ottoman a complètement disparu. Cependant, de très larges domaines du droit sont d’origine mandataire britannique (en particulier le droit pénal, la procédure pénale, le droit de la responsabilité, le droit administratif). Dans d’autres domaines, le législateur a peu à peu introduit une législation israélienne nouvelle : le cas le plus marquant est celui du droit des contrats. Cette œuvre se poursuit et gagnera peu à peu les autres domaines.
Les partis politiques
Le mode de scrutin pratiqué par Israël favorise fort
évidemment la multiplication des partis politiques. Cependant, depuis 1970, on
assiste à une tendance très nette à un regroupement autour de deux grands
blocs, l’un travailliste, l’autre de droite. De plus, un bloc religieux sert de
fléau à la balance politique. Le bloc travailliste est certainement le plus
ancien et le mieux établi. Depuis 1969, il est formé d’une alliance entre deux
partis, d’une part le Parti travailliste à proprement parler, d’autre part, le
parti socialiste sioniste de gauche Mapam. Historiquement, le Parti
travailliste, sous diverses appellations (dont la plus connue a été celle de
Mapaï), a été le grand parti qui a exercé une domination totale sur la vie
politique du Ychouv à l’époque du mandat et de l’État à partir de 1948. Il a
fourni jusqu’en 1977 tous les Premiers ministres. Certes, il n’a jamais atteint
la majorité absolue, tout en l’approchant de très près. Cependant, à partir de
1965 on assiste à un lent déclin de la force du Parti travailliste, dû, à
l’origine, à une grave crise interne (l’affaire Lavon) qui opposa Ben Gourion,
le leader historique, à l’équipe dirigeante du parti. Ben Gourion, battu,
quitta le pouvoir, tenta une scission en 1965, mais ne réussit à emporter que
dix sièges aux élections de cette même année. Après la guerre de Kippour
(oct. 1973), le Parti travailliste était au plus bas. Aux élections du
31 octobre 1973, les travaillistes réussirent à conserver le pouvoir,
mais, en mai 1977, c’est l’écroulement brutal : le bloc travailliste tombe à 32 sièges.
Certes, cette chute spectaculaire est due en grande partie à l’apparition d’un
parti du centre (Dash), qui emporte 15 sièges, mais la droite accède au
pouvoir. Elle s’y maintient en 1981, obtenant alors 48 sièges contre 47 au
bloc travailliste.
Si, aux élections de 1988, le Parti travailliste n’obtenait
que 39 sièges, il réussit une percée en 1992, avec 44 sièges,
enlevant à nouveau la direction du gouvernement, sans l’appui de la droite. De
même, aux élections de 1992, un bloc de gauche, Meretz, qui regroupe trois
anciens partis (le Ratz, ou Liste des droits de l’homme, le Mapam et le
Chinouï), parvint à enlever 12 sièges. La gauche totalisait donc
56 sièges (auxquels il convient d’ajouter les sièges obtenus par la liste
communiste et par les listes arabes : 5 au total), ce qui restait encore
insuffisant pour former un gouvernement. Aux élections de mai 1999, la donne
électorale est transformée : malgré la victoire écrasante d’Ehud Barak, celui-ci
doit former une coalition avec de nombreux groupes. Les travaillistes n’ont
plus que 26 sièges (contre 34 en 1992) et doivent trouver des alliés soit à
droite (Likoud), soit dans les partis religieux .
À droite, les choses sont plus complexes. Le principal parti
ou Likoud (le mot signifie coalition) repose sur une alliance entre deux
partis : le Herout et le Parti libéral. Le Herout, fondé par Menahem Begin, en
1948, reprend les grands thèmes du mouvement révisionniste juif, c’est-à-dire
de l’aile nationaliste. Le Herout a été édifié après la dissolution du mouvement
clandestin Etzel (Irgoun) que dirigeait Begin durant la lutte contre les
Anglais. L’autre branche, le Parti libéral, correspond à la droite bourgeoise
traditionnelle. Les deux partis se sont alliés en 1965. En 1988, ils ont
complètement fusionné.
Menahem Begin, qui avait été tenu à l’écart par Ben Gourion,
fait sa première entrée dans le gouvernement d’union nationale, constitué à la
veille de la guerre de Six Jours, par Levi Eshkol. Il quittera ce gouvernement
en 1970, mais, désormais, il ne sera plus le paria de la politique qu’il avait
été pendant très longtemps.
Après la guerre du Kippour, qui discrédite l’équipe
travailliste, il prépare la prise du pouvoir. L’année 1977 est celle de son
grand triomphe. Il renouvellera son succès en 1981, bien qu’il ait toujours été
très loin de la majorité absolue. Menahem Begin et le Likoud tirent une grande
partie de leur force d’une polarisation quasi «ethnique» dans la mesure où ce
sont les Juifs d’origine orientale (appelés «séfarades») qui assurent leur succès.
Toutes les études menées depuis 1977 montrent que près de 75 p. 100
de la population séfarade vote pour le Likoud (on estime généralement que la
population séfarade représente de 55 à 60 p. 100 de l’ensemble de la
population juive du pays).
Le Likoud semble lui aussi être parvenu à un palier. Certes,
sa progression à partir de 1965 (année de l’alliance Herout-libéraux) est
spectaculaire (26 sièges en 1965 et en 1969, 39 en 1973, 43 en 1977, 48 en
1981, 41 en 1984, 40 en 1988 mais seulement 32 en 1992 et à nouveau 32 en
1996). En 1999, il s’écroule et n’obtient que 19 sièges.
Encore faut-il compter avec le bloc religieux. Celui-ci, qui
avait été le grand vainqueur des élections de 1988 (avec un total de
18 sièges pour toutes les formations religieuses), est retombé à
14 sièges en 1992, mais, dès 1996, le bloc religieux réussissait une nouvelle percée, obtenant même
23 sièges, pour passer à 28 sièges en 1999. Le bloc religieux comporte
deux groupes principaux. D’une part, le Parti national-religieux, qui représente
l’aile sioniste. Autrefois, ce parti était le véritable groupe charnière de la
Chambre. Il fut longtemps l’allié privilégié des travaillistes et de Ben
Gourion. Il passait alors pour modéré. En 1976, une révolte des «jeunes»
modifia complètement l’équilibre de ce parti, qui est devenu
ultra-nationaliste. Pourtant, s’il a pu avoir son heure de gloire
(12 sièges en 1977), il doit se contenter de 5 sièges en 1984 et en
1988, et de 6 sièges en 1992. Il obtint 9 sièges en 1996 et à nouveau 5
sièges en 1999.
D’autre part, les autres partis religieux, ultra-orthodoxes,
qui semblent en vedette. C’est le cas plus particulièrement du parti Shass, qui
représente l’orthodoxie séfarade et qui a obtenu 6 sièges en 1988 et en
1992, pour grimper à 10 sièges en 1996. En 1999, il réalise un score
impressionnant en obtenant 17 sièges.
Quant au Parti communiste, il fait preuve d’une très grande
stabilité. Il est vrai que sa clientèle électorale est presque exclusivement
arabe. Les Arabes israéliens votent à près de 40 p. 100 pour lui. Il
recule cependant en 1999 et ne recueille plus que 30 p. 100 des voix des
Arabes.
Aux élections de 1999, la grande nouveauté est celle d’un parti du centre qui rassemble quelques personnalités importantes ayant quitté le Likoud, mais aussi des militaires qui ont quitté l’uniforme. Son score est modeste, mais il a contribué à la chute de Benyamin Nétanyahou.
Le syndicalisme
La grande originalité réside dans le fait que le mouvement
syndical est tout entier concentré dans les mains d’une seule centrale, la
Histadrout, qui exerce un quasi-monopole (plus de 75 p. 100 de la population
lui sont affiliés). Mais la Histadrout est aussi l’un des plus grands
employeurs du pays, dans la mesure où elle a mis sur pied, en près de soixante
années d’activité (elle a été fondée en 1920), le plus grand konzern du pays.
La Histadrout contrôle, directement ou indirectement, près de 50 p. 100 de
l’économie. De plus, c’est elle qui gère l’assurance-maladie pour l’écrasante
majorité des citoyens. Elle est dirigée par une majorité issue d’élections au
suffrage proportionnel; il est frappant de constater que les élections de 1977
et de 1981, tenues à quelques mois d’intervalle des élections à la Knesset, ont
donné au bloc travailliste la majorité absolue (dont il a d’ailleurs toujours
disposé au sein de la centrale). Ce phénomène s’est répété en 1984.
La Histadrout est le partenaire attitré du gouvernement et du patronat pour les négociations salariales, pour les discussions sur les primes de vie chère, etc. Son rôle politique n’est pas non plus à négliger. Pourtant, le pouvoir de la Histadrout n’est plus ce qu’il était. De plus, les industries de la Histadrout sont en crise et il ne semble pas que l’État soit disposé à secourir les entreprises défaillantes. Désormais, la Histadrout voit son rôle diminuer. L’assurance-maladie lui échappe désormais. Le rôle du syndicat a été ramené à des proportions beaucoup plus modestes.
Situation et orientation d’Israël
Sous quelque angle que l’on se place, on doit conclure
aujourd’hui qu’Israël est un pays divisé. Cependant, il existe plusieurs lignes
de clivage qui ne se recouvrent pas complètement l’une l’autre.
Le premier clivage est le clivage entre religieux et
laïques. L’État d’Israël n’est certes pas un État théocratique, mais la place
de la religion y est très grande. On a déjà signalé le problème du statut
personnel (mariages et divorces) : seul le mariage religieux est possible. Mais
il existe une législation religieuse dans d’autres domaines. Sans être aussi
contraignante, cette législation est cependant perçue par les groupes laïques
comme relevant de la coercition (notamment en matière de respect du Chabbat et
des jours de fête, comme jours de repos forcé, ou encore du respect des règles
concernant les prescriptions alimentaires). Le débat entre laïques et religieux
va cependant plus loin encore, car il pose la véritable question du sens même
de l’État d’Israël comme État juif – et non pas simplement État des Juifs. Pour
Herzl, l’État ne serait que l’État des Juifs. Il servirait avant tout de refuge
aux Juifs persécutés, mais il n’aurait pas de caractéristique culturelle
particulière. Dans la conception de l’État juif, au contraire, l’État d’Israël
doit véhiculer les valeurs juives (essentiellement les valeurs religieuses). Il
doit traduire l’identité propre du peuple juif, à tous les points de vue : le
fait de parler la langue hébraïque n’est donc pas suffisant. La controverse
entre les deux conceptions va en s’amplifiant, dans la mesure où l’accent est
mis de plus en plus sur la religion stricto sensu.
Le deuxième clivage porte sur la question territoriale. Il
s’agit de la question dite du Grand Israël. Cette question est surtout actuelle
depuis 1967, c’est-à-dire depuis qu’après la guerre de Six Jours Israël a été
amené à occuper l’ensemble de l’ancienne Palestine en deçà du Jourdain. À
droite, on doit distinguer les partisans du Grand Israël, qui prônent le
nationalisme «intégral», des milieux religieux, pour lesquels il serait
«sacrilège» d’évacuer toute portion du territoire d’Israël. La question se
complique du fait de l’installation de nouvelles colonies juives dans ces
territoires. À gauche, on prône soit le compromis territorial (thèse du Parti
travailliste), qui implique la restitution d’une partie de la Cisjordanie occupée
depuis 1967 à la Jordanie de Hussein, soit la création d’un État palestinien en
Cisjordanie (thèse de l’extrême gauche). Le soulèvement dans les territoires
occupés a posé de façon très directe la question de la poursuite de
l’occupation. La décision du roi Hussein de Jordanie, annoncée le
31 juillet 1988, de renoncer à tout lien et à toute revendication sur la
Palestine a certainement contribué à précipiter la recherche d’une solution, en
particulier après le retour des travaillistes israéliens et de leurs alliés de
gauche au pouvoir (juin 1992). Une formule confédérale (englobant l’O.L.P. et
la Jordanie, et peut-être même Israël) est toujours envisageable. La signature des accords de Washington
(septembre 1993) a ouvert une ère nouvelle. L’O.L.P. est devenue
l’interlocuteur officiel et privilégié d’Israël.
L’assassinat du Premier ministre Itzhak Rabin
(4 novembre 1995) s’inscrit dans ce cadre. Perpétré par un étudiant
religieux et nationaliste, il résulte de la délégitimation de la gauche après
les accords de Washington. Il traduit ainsi très profondément la fracture entre
les deux camps.
Le troisième clivage porte sur les deux grands groupes juifs : les Juifs séfarades et les Juifs ashkénazes (d’origine européenne). Au clivage socio-économique très marqué qui existe à l’origine s’ajoute une politique très maladroite menée par les gouvernements travaillistes avant 1977 dans de nombreux secteurs. Mais ce clivage porte également sur les valeurs culturelles propres à chaque groupe. Il s’étend en fait à tous les secteurs de la vie publique et privée.
Les minorités
La population de l’État d’Israël comprend des minorités
arabes diverses. Dans les limites de 1967, on compte en Israël un peu plus de 1 000 000 Arabes
(sur 5 millions d’habitants). Cette population se divise en chrétiens
(environ 20 p. 100 de l’ensemble arabe) et musulmans. Par ailleurs
existe une population druze (environ 100 000 personnes). Contrairement aux
Arabes, les Druzes accomplissent le service militaire et sont donc plus
intégrés à la société israélienne.
Les minorités arabes sont dans une situation très délicate, prises entre leur appartenance à la nation arabe et leur loyalisme à l’État d’Israël. Il semble incontestable que depuis la guerre de Six Jours un mouvement de radicalisation traverse la minorité arabe israélienne. De plus, celle-ci est maintenant en contact quotidien avec la population arabe des territoires occupés, qui n’a pas d’obligation de loyalisme à l’égard d’Israël et qui est influencée par des éléments proches de l’O.L.P. Depuis le début de l’Intifada, les signes marquant la solidarité des Arabes israéliens avec ceux de la bande de Gaza et de Cisjordanie sont de plus en plus nombreux.
La guerre et les relations avec les États voisins
La politique israélienne est entièrement dominée par le
problème de la sécurité et des relations avec les pays arabes voisins. De ce
fait, l’histoire d’Israël est avant tout l’histoire de ses guerres : guerre
d’Indépendance (1948-1949), campagne du Sinaï (1956), guerre de Six Jours (juin
1967) suivie de la guerre d’usure sur le canal de Suez (de septembre 1968 à
août 1970), guerre du Kippour (octobre 1973), opération du Liban (appelée en
Israël «opération paix pour la Galilée») à partir de juin 1982 .
La guerre d’Indépendance commence en fait avant même la
création de l’État : dès le 30 novembre 1947, soit quelques heures à peine
après l’adoption du plan préconisant la partition de la Palestine. Cependant,
jusqu’au 15 mai 1948, cette guerre est surtout l’œuvre d’irréguliers. Le
15 mai 1948, à l’aube, le nouvel État est envahi par les troupes du Liban,
de la Syrie, de la Transjordanie (c’est alors le nom officiel de l’actuelle
Jordanie), de l’Égypte. La guerre sera meurtrière pour l’État hébreu, dont la
population compte le jour de sa proclamation 650 000 habitants et qui perdra près
de 4 000 combattants
et 2 000 civils.
Cependant, malgré quelques revers locaux (notamment à Jérusalem-Est et dans la
région de Kfar Etzion, près de Hébron), la nouvelle armée l’emportera sur tous
les fronts (en partie grâce à une importante livraison d’armes
tchécoslovaques). Les États en guerre avec Israël accepteront de signer des
accords d’armistice, sous l’égide de l’O.N.U., qui d’ailleurs devra superviser
la trêve. Il ne s’agit que d’accords d’armistice – non de paix –,
mais on espère alors que très rapidement une étape supplémentaire pourra être
franchie. Les frontières ne sont pas établies : Israël n’a donc aucune frontière
reconnue, seulement des lignes d’armistice.
Les négociations qui s’engagent après la signature des
accords portent surtout sur le problème qui paraît le plus aigu : celui des
réfugiés. Ce sera la conférence de Lausanne (d’avril à septembre 1949), qui
échouera complètement. Le roi Abdallah de Jordanie, soupçonné de vouloir
parvenir à une paix séparée avec Israël, est assassiné (21 juillet 1951)
après avoir procédé à l’annexion pure et simple de la Cisjordanie.
Après l’arrivée au pouvoir des officiers en Égypte (juillet
1952), le front du Sud devient rapidement pour Israël le plus agité. Nasser
encourage les feddayin (combattants palestiniens) et leur permet d’utiliser la
bande de Gaza comme point de départ pour des incursions en Israël. La
nationalisation du canal de Suez (en 1956) va amener à la mise en place du
scénario de la campagne du Sinaï (fin octobre 1956) et de l’entrée de troupes
anglo-françaises. Nasser est battu militairement, mais retourne habilement la
situation à son profit. Israël doit se retirer du Sinaï, puis de la bande de
Gaza, cependant que les observateurs de l’O.N.U. viennent assurer la liberté de
navigation pour Israël dans le golfe d’Aqaba; de même, des troupes de l’O.N.U.
viennent servir de tampon à la frontière entre les deux pays.
Les raisons qui pousseront Nasser à demander – et à obtenir
plus rapidement que prévu – le départ de ces troupes de l’O.N.U., en mai 1967,
ne sont pas véritablement connues. Nasser parvient à conclure une alliance avec
les voisins d’Israël. Se sentant menacé d’étouffement, Israël réagit : c’est la
guerre de Six Jours (5 juin-11 juin 1967). Cette fois, c’est
l’effondrement total des armées arabes. Dès le premier jour, l’aviation
égyptienne est détruite au sol, puis le Sinaï conquis en deux jours. En même
temps, le roi Hussein, à qui pourtant Israël avait demandé de se tenir à
l’écart du conflit, ouvre le feu à Jérusalem. En trois jours, la Cisjordanie
tombera aux mains d’Israël. Les deux derniers jours, les troupes israéliennes
escaladent le Golan et s’en emparent, mettant ainsi fin aux bombardements
incessants dont souffraient les colonies de la Haute-Galilée. Nasser est battu,
mais il ne renonce pas complètement : il se lancera dans l’aventure de la guerre
d’usure sur le Canal. Celle-ci est très meurtrière pour Israël, qui réplique en
lançant de profondes incursions en Égypte. Le cessez-le-feu interviendra, grâce
aux États-Unis, en 1970. Après la mort de Nasser, son successeur, Sadate, va
s’employer à reconstituer l’armée pour tenter une percée militaire permettant
de débloquer la situation. C’est l’origine du plan qui mènera à la guerre du
Kippour (6 oct. 1973). L’idée est de surprendre Israël au moment où la vie
y est complètement arrêtée. Le calcul repose surtout sur le fait que les
Israéliens ne s’attendent pas à une offensive arabe. Le plan réussit en grande
partie. Durant près d’une semaine, l’attaque syro-égyptienne met l’État juif en
difficulté. Les troupes israéliennes parviendront à retourner la situation,
mais un certain mythe aura vécu. De fait, rapidement les négociations sur le
cessez-le-feu déboucheront sur un dégagement de troupes. Israël commence à
restituer une petite partie du Sinaï à l’Égypte (en particulier la zone du
Canal, puis les puits de pétrole). Même sur le Golan, Israël cède quelques
kilomètres.
Pour ce qui est des relations avec l’Égypte, c’est de ce
processus que va finalement émerger le grand dégel qui permettra le voyage de
Sadate à Jérusalem (nov. 1977) puis les accords de Camp David
(sept. 1978). Quelques semaines plus tard sera signé le premier traité de
paix entre Israël et un pays arabe (mars 1979). Les relations sont alors
normalisées : des ambassades sont ouvertes et les voyages possibles entre les
deux pays. L’intégralité du Sinaï est restituée à l’Égypte. Pourtant, si Israël
a conclu une paix, la scène politique moyen-orientale ne retrouve pas le calme.
Le conflit de légitimité continue, au moins avec la Syrie. Le conflit se double
d’ailleurs d’un conflit territorial, dans la mesure où Israël aura décidé
d’annexer purement et simplement le Golan (déc. 1981).
Depuis 1967, Israël découvre le problème palestinien. Une
partie des réfugiés sont sous administration militaire israélienne, en
Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Les États arabes vont encourager la
transformation de l’O.L.P. en une organisation plus active. Celle-ci apparaît
dès lors comme un organisme politique reconnu par de nombreux États, alors
qu’Israël refuse tout contact et préconise la solution de l’autonomie
personnelle.
Les accords de Camp David paraissent déjà loin. L’un d’eux
prévoyait la mise en place d’une structure d’autonomie, mal définie. La Jordanie
devait d’ailleurs être associée au processus de mise en place du système, mais
elle refusa. De plus, la conception étroite de l’autonomie que présentera
Menahem Begin fera échouer le projet et, très rapidement, les négociations
seront interrompues. La crise provoquée par la guerre du Liban paralyse dès
lors l’ensemble. Cependant, le gouvernement de Menahem Begin poursuit son
dessein : assurer la protection de la Galilée, mais aussi briser l’O.L.P., pour
parvenir à une solution au Liban, puis en Jordanie.
La situation d’Israël devient alors délicate. Isolé
diplomatiquement, l’État hébreu s’appuie avant tout sur les États-Unis qui, de
façon très marquée, se sont montrés de plus en plus hostiles à la politique
menée par Menahem Begin au Liban. Cependant, il faut comprendre qu’il y a
des limites à l’appui américain, comme il y a des limites à la pression que les
États-Unis peuvent exercer sur Israël. Le soutien américain, s’il fut à
l’origine dicté surtout par des motifs idéologiques et presque mythiques (la création
de l’État d’Israël ressemblait à celle des États-Unis à la fin du XVIIIe siècle), ne cessera de se renforcer
de manière spectaculaire. Ce processus repose d’abord sur le soutien que
l’U.R.S.S. commença à manifester aux États arabes : le conflit, dès lors,
s’inscrivait dans le contexte général de la guerre froide. Plus tard, les
États-Unis pourront considérer Israël comme un point d’appui particulièrement
digne de confiance, en particulier lorsque l’Iran basculera avec la chute du
shah.
Depuis 1987, l’attention est centrée sur la révolte
palestinienne dans les territoires occupés (Intifada) qui, en un peu plus de
cinq ans, a déjà entraîné la mort de plus de mille cinq cents civils
palestiniens. Après de nombreuses hésitations, le gouvernement de droite d’Itzhak
Shamir (issu des élections de 1988) avait accepté d’engager un dialogue avec
les représentants des Palestiniens, à partir de la conférence de Madrid
(oct. 1991). Ce dialogue n’avait pas permis de progrès substantiels,
l’offre israélienne paraissant trop limitée aux Palestiniens qui exigent
l’indépendance. Il reprit, avec quelques nouveaux espoirs, après l’arrivée de
la gauche au pouvoir (juin 1992), et l’on vit même s’instaurer une certaine
euphorie à ce sujet.
En fin de compte, à la surprise générale et à la faveur de
négociations ultra-secrètes, le gouvernement d’Itzhak Rabin et l’O.L.P.
parvenaient, le 13 septembre 1993, à la signature d’un accord encore
modeste précédé d’un échange de lettres de reconnaissance réciproque (datées du
9 septembre 1993). Le nom officiel de cet accord, Déclaration de principes
sur des arrangements intérimaires d’autonomie, dissimule quelque peu ses vastes
ambitions. En effet, l’accord traite avant tout, concrètement, de la mise sur
pied d’une autonomie transitoire de la bande de Gaza et d’un secteur (encore à
définir) autour de Jéricho, devant mener progressivement, en cinq ans, à une
autonomie générale de l’ensemble de la Cisjordanie. Mais l’accord prévoit
surtout que, très rapidement, s’engagera une vaste négociation qui s’inscrit
dans le processus de paix global. Les Palestiniens et les Israéliens, dès le
préambule de l’accord, reconnaissent «leurs droits légitimes et politiques
mutuels». Dès lors, une véritable course de vitesse s’engageait : d’un côté, les
négociateurs israéliens et palestiniens essayaient de concrétiser l’accord;
d’un autre côté, les adversaires de l’accord, en Israël (notamment les colons)
et chez les Palestiniens (en particulier les intégristes du Hamas) tentaient de
créer des situations de crise de nature à bloquer l’évolution de la
négociation.
L’accord du 13 septembre 1993 n’est pas sans avoir des
répercussions sur l’ensemble du processus de paix déclenché à Madrid en octobre
1991 (avec la Jordanie, la Syrie et le Liban). Avec la Jordanie, un traité de
paix est signé le 25 juillet 1994. Du coup, la Syrie, principal adversaire
d’Israël, porte-flambeau traditionnel du nationalisme arabe et du Front du
refus, semble complètement isolée (le Liban, qui n’a pas de contentieux réel
avec Israël, ne pourra signer un traité sans l’accord de la Syrie). Il est vrai
que, pour la majorité des Israéliens, le plateau du Golan qui surplombe la
Galilée, cette partie de la Syrie occupée depuis 1967, représente un enjeu
aussi important, sinon davantage, que la Cisjordanie.
Il faut rappeler que le processus de paix se déroule sur
deux axes : d’une part, les différentes négociations bilatérales; d’autre part,
une vaste négociation multilatérale portant sur des sujets aussi divers que les
réfugiés, l’environnement, l’eau...
Avec l’arrivée au pouvoir de B. Nétanyahou, le
processus a semblé bloqué, malgré la signature par lui de deux accords avec
Yasser Arafat et l’Autorité palestinienne : d’une part, un accord concernant le
retrait de la plus grande partie de la ville de Hebron (15 janvier 1997);
d’autre part, l’accord de Wye Plantation (23 octobre 1998).
Les grands espoirs qui étaient nés après les accords de
Washington se sont peu à peu dissipés. La série d’attentats meurtriers contre
Israël (dont la majorité a été perpétrée par le Hamas) de 1994 à 1996 a
provoqué une grave crise de confiance chez nombre d’Israéliens. C’est elle qui
est à l’origine du tournant pris après l’élection de B. Nétanyahou. Il semble
acquis que la chute de Benyamin Nétanyahou, à l’issue des élections de mai
1999, doive aussi être imputée au blocage des négociations.
Dès son investiture, en juillet 1999, le Premier ministre,
Ehoud Barak, tente de faire redémarrer le processus de paix sur tous les
fronts. Un an après, les résultats sont bien maigres. La reprise des
négociations avec la Syrie (avec, au centre des discussions, le retrait
israélien du Golan) échoue rapidement face à l’intransigeance du président
Assad, alors que les Palestiniens paraissent quelque peu tenus à l’écart et
envisagent la proclamation unilatérale de l’État palestinien. C’est sur le
front libanais qu’Ehoud Barak se montre le plus imaginatif. Après avoir annoncé
qu’il mettrait fin, au plus tard le 7 juillet 2000, à un enlisement qui a fait
près de deux mille victimes dans l’armée israélienne, le Premier ministre
accélère le mouvement; le retrait israélien de la zone de sécurité occupée dans
le sud du Liban depuis dix-huit ans est achevé à la fin de mai, dans la
précipitation, mais sans faire de victimes. L’A.L.S. (Armée du Liban Sud),
encadrée par l’armée israélienne, ne peut soutenir seule la pression du
Hezbollah; la plupart de ses membres trouvent refuge en Israël. Le
redéploiement de Tsahal, face au Hezbollah et à une armée libanaise fragile,
crée une situation nouvelle dont il n’est pas encore possible de définir toutes
les évolutions.
L’armée
Tsahal (abréviation pour «Armée de défense d’Israël») joue
un rôle particulier dans la société israélienne. Outre le rôle militaire
proprement dit, l’armée joue un rôle social. Il faut d’abord rappeler que la
conscription touche les hommes (trois ans) et les femmes (vingt mois). À noter
que les jeunes filles qui déclarent être religieuses peuvent être exemptées du
service militaire. L’armée joue donc un rôle de creuset national. À cela il faut
ajouter le fait que la défense est surtout assurée par les forces de réserve,
c’est-à-dire un système aux termes duquel chaque soldat, après son service
militaire, est appelé à accomplir des périodes de réserve de trente jours par
an en moyenne. Bien entendu, en cas de crise, les forces de réserve sont
immédiatement mobilisées, soit publiquement (radio), soit par un système de
relais. En moins de vingt-quatre heures, l’ensemble de l’armée israélienne
peut être opérationnel.
Les Arabes israéliens sont dispensés du service militaire
(mais non les Druzes). Un problème particulier est celui des étudiants des
Yechivot (écoles talmudiques supérieures) qui, eux aussi, sont dispensés. Or,
le nombre des étudiants ainsi dispensés est allé en augmentant pour atteindre
désormais 10 p. 100 de l’ensemble d’une classe. Cette situation est très
critiquée et a même fait l’objet d’un arrêt de la Cour suprême.
La défense pesait autrefois très lourdement sur le budget de
l’État. Les dépenses de sécurité atteignaient en 1983 près de 25 p. 100 du
P.N.B. Cette part est désormais de l’ordre de 10 p. 100. Inversement, la
défense a obligé Israël à développer sa recherche et à se doter de moyens
modernes. L’industrie militaire israélienne fabrique aujourd’hui une très
grande partie du matériel dont elle a besoin : armes légères, armes lourdes,
tanks, avions, etc.
La mission de l’armée s’est transformée à la suite de la
guerre de 1967. C’est en effet l’armée qui administre les territoires occupés.
Un corps d’officiers d’active s’est développé, qui joue un certain rôle dans la
vie du pays. Cependant, on ne peut parler d’une pression sur le pouvoir civil.
Le phénomène le plus intéressant semble être celui du passage à la vie publique
après le passage à la retraite : celui-ci, dans l’armée israélienne, se situe en
général à l’âge de quarante-cinq ans. De nombreux hommes politiques sont
d’anciens généraux et l’on retrouve ces anciens généraux dans tous les partis,
de l’extrême gauche à l’extrême droite. Aux élections du 17 mai 1999, Ehud
Barak, qui accède au poste de Premier ministre, est un ancien chef d’état-major
de l’armée.
4. Le miracle
économique israélien en péril
Les problèmes économiques d’Israël
Afin de bien comprendre le développement économique
d’Israël, il est nécessaire de rappeler quelques caractéristiques économiques
de la Palestine. Celle-ci était, au début du XXe siècle, une terre désertique, peuplée de moins de
100 000
habitants, pour la plupart nomades. Habitée par différents groupes ethniques et
religieux, sans homogénéité, la Palestine, dépourvue de ressources naturelles
et manquant d’eau pour irriguer ses terres, était destinée à rester un pays
sous-développé. Les premiers colons juifs apportèrent les connaissances de la
civilisation occidentale et la volonté de travailler cette terre aride. Bien
que financés par des capitaux extérieurs, les débuts des premiers colons furent
très difficiles. Cependant, dans les années vingt, on pouvait déjà discerner
les premiers éléments d’une agriculture naissante. D’après un rapport préparé
par les Britanniques, la Palestine pouvait au grand maximum subvenir aux
besoins d’une population d’un million d’habitants.
En 1993, dépassant les prévisions les plus optimistes,
Israël compte plus de 5 000 000 d’habitants,
auxquels il faut ajouter près de 1 000 000 d’habitants
en Judée-Samarie et 650 000
à Gaza. Par son produit national brut, Israël se classe bien avant l’Égypte,
pays dont la population est dix fois supérieure en nombre. Si on considère le
produit national brut par habitant, Israël se place parmi les pays «à revenu
élevé», entre Taïwan et Singapour. Ce résultat a été obtenu grâce à un taux de
croissance annuel de 9,5 p. 100 par an en moyenne pendant la période
1950-1980; seul le Japon atteignit un tel taux pendant une période aussi longue.
C’est ce qui a amené certains à parler de miracle économique israélien. Cette
croissance a eu lieu malgré l’intégration de milliers d’immigrants chaque
année.
Exemple de développement pour les pays du Tiers Monde, Israël doit faire face à des problèmes qui risquent de mettre en péril son avenir. Ses dépenses militaires sont encore, proportionnellement, très importantes, alors que l’aide de l’étranger se fait plus rare. La dette gouvernementale, tant intérieure qu’extérieure, atteint des proportions énormes, au point que 24 p. 100 du budget de l’État sont consacrés à son remboursement et au paiement des intérêts. Le taux d’inflation annuel, bien qu’ayant diminué à partir de 1986, reste encore supérieur à celui des pays occidentaux. Ces trois problèmes : dépenses militaires, dette gouvernementale et inflation, menacent gravement l’avenir du pays.
Les étapes du développement économique
Le développement économique peut être divisé en plusieurs
périodes.
De 1948 à 1951, ce fut la période des restrictions : il fallut,
du jour au lendemain, nourrir, loger, vêtir une population qui, en moins de
trois ans, passa de 650 000
à 1 500 000 habitants,
alors que le pays luttait pour son indépendance. Le rationnement alimentaire
fut institué. Le gouvernement finança ses dépenses en faisant marcher la
planche à billets, entraînant par là même l’inflation.
En 1952 et 1953, l’armistice ayant été signé avec les pays
arabes, le flot des immigrants s’étant arrêté, le gouvernement se pencha sur
les problèmes économiques et institua la réduire ses dépenses et à freiner la
croissance économique. Il s’ensuivit le chômage pour des milliers de
travailleurs et une véritable récession. L’inflation diminua aussi et atteignit
1,7 p. 100 en 1967, le taux le plus faible de toute l’histoire d’Israël.
De 1968 à 1970, après la guerre de Six Jours qui marqua un
tournant dans la vie économique, les investissements reprirent, les capitaux
extérieurs affluèrent, le plein-emploi fut rétabli.
De 1970 à 1973, l’expansion économique et l’accroissement
des dépenses militaires entraînèrent une reprise de l’inflation. Parallèlement,
des problèmes sociaux commencèrent à apparaître : les Israéliens originaires des
pays orientaux, pour la plupart membres de familles nombreuses, pauvres et sans
éducation, contestèrent les choix économiques de la classe dirigeante.
De 1974 à 1976, la guerre du Kippour (oct. 1973)
entraîna, outre une crise morale, une très forte augmentation des dépenses
militaires. Le déficit de la balance des paiements s’accrut. L’inflation devint
rapidement l’un des problèmes majeurs du pays.
De 1977 à 1984, l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement de
droite, après trente ans de gouvernement travailliste, ne changea pas
fondamentalement la problématique économique. En 1977, afin d’essayer de
combattre l’inflation, on entreprit une «révolution économique». La monnaie fut
dévaluée de 38 p. 100, les subventions accordées à certains produits de
base comme le pain furent supprimées, le contrôle des changes fut libéralisé.
Toutes ces mesures ne permirent pas de juguler l’inflation qui atteignit le
taux record de 445 p. 100 en 1984. Toutefois, le plein-emploi fut presque
constamment maintenu.
De la fin de 1984 à 1987, la formation d’un gouvernement
d’union nationale permit de sauver l’économie. Grâce à un accord tripartite
– gouvernement, patronat, syndicats –, tous les prix furent bloqués
et les salaires gelés tandis que le gouvernement maintenait le cours de change
de la monnaie. L’accord tripartite, signé en novembre 1984 pour une période de
trois mois, fut prolongé jusqu’en juillet 1985. En février 1985, le
gouvernement obtint l’accord de ses partenaires pour augmenter les tarifs
publics afin d’éviter un trop grand déficit budgétaire. Étant donné que
l’inflation continuait (19,4 p. 100 en avril), en mai 1985, un autre
train de mesures fut décidé (nouveaux impôts, contrôle des changes plus strict,
augmentation des produits subventionnés, etc.). Comme la situation économique
ne s’améliorait pas, le gouvernement israélien décida, le 1er juillet 1985, sans consulter ses
partenaires, par décret exceptionnel, de réajuster sa politique économique. La
monnaie fut dévaluée de 19 p. 100, les prix des produits
subventionnés furent de nouveau augmentés (jusqu’à 75 p. 100 pour le
pain par exemple), la prime de vie chère qui devait être versée aux salariés
réduite, des impôts exceptionnels, décrétés. Le 1er janvier 1986 était mis en circulation le «nouveau
shekel», d’une valeur de 1 000 shekels anciens. Toutes ces mesures permirent de
stabiliser l’économie et de réduire l’inflation, qui passa de
185 p. 100 en 1985 à 19 p. 100 en 1986.
De 1988 à 1993, l’économie israélienne a connu une période de récession due en partie à la politique gouvernementale, à la crise dans les principaux pays occidentaux et à l’intifada. L’arrivée des nouveaux immigrants d’U.R.S.S. fut d’abord un fardeau : en effet, il fallut intégrer, nourrir et loger plus de 380 000 personnes en 1990-1991. Le taux de chômage passa de 6,4 p. 100 en 1988 à 11,2 p. 100 en 1992, le phénomène touchant en premier lieu les nouveaux immigrants. Afin d’absorber ceux-ci et de relancer l’économie, le gouvernement décida de lancer des emprunts internationaux pour plus de 5 milliards de dollars et demanda aux États-Unis de se porter garants de leur remboursement. En 1993, les premiers signes de redémarrage économique se sont fait sentir. Les accords de paix avec les Palestiniens et les nouvelles relations économiques avec les pays arabes, africains et asiatiques ouvrent des perspectives de développement sans fin.
Une agriculture à la recherche de son avenir
La propriété foncière
Lors de son indépendance, la superficie d’Israël était de 2 070 000 hectares, dont 42 000 d’étendues d’eau. La propriété de la terre se répartissait alors entre l’État (1 767 000 ha, dont 1 450 000 hérités du gouvernement mandataire et 317 000 abandonnés par leurs propriétaires), le Fonds national juif (80 000 ha achetés au fil des années), l’Association pour la colonisation juive en Palestine (45 000 ha), les particuliers juifs (51 000 ha) et les particuliers arabes (82 000 ha). En 1960 fut votée une loi aux termes de laquelle fut créée l’Administration des terres, organisme dont le but est de gérer les terres de l’État et du Fonds national juif, soit 92 p. 100 du patrimoine foncier. Se référant à la Bible, l’Administration des terres refuse de vendre les terres agricoles, celles-ci sont louées pour des périodes de quarante-neuf ou quatre-vingt-dix-neuf ans contre des sommes modiques.
L’eau
De par sa position géographique, Israël est soumis à un climat méditerranéen, caractérisé par une faible pluviosité : 50 à 80 jours par an, regroupés sur quelques mois de l’année, ce qui pose d’importants problèmes d’irrigation. Plus de la moitié des terres cultivées (437 000 ha) sont irriguées. Les besoins annuels en eau s’élèvent à près de 1,9 milliard de mètres cubes, dont 1,4 milliard pour l’agriculture. Le niveau moyen des précipitations étant de 1,7 milliard de mètres cubes, il en résulte un déficit annuel de 200 millions de mètres cubes. Ce déficit est comblé par un prélèvement sur les réserves souterraines, ce qui n’est pas sans danger pour l’équilibre du sous-sol, et par un prélèvement sur les réserves du lac de Tibériade, ce qui fait baisser son niveau et n’est pas non plus sans danger pour l’équilibre écologique. Plus de 90 p. 100 des ressources en eau sont déjà utilisées. Un système très sophistiqué permet aux eaux pompées dans le sous-sol ou dans le lac de Tibériade d’arriver jusqu’à leurs utilisateurs : la conduite nationale d’eau permet par exemple aux agriculteurs du sud du pays d’irriguer leurs champs avec de l’eau puisée dans le Nord, soit à plus de 250 kilomètres. Le manque d’eau constitue l’un des freins du développement de l’agriculture. Afin de surmonter ce handicap, toutes sortes de solutions ont été trouvées. Des barrages ont été construits pour retenir les eaux de pluie qui se déversent dans les torrents en hiver. Des usines de dessalement d’eau de mer ont été construites (celle d’Eilat subvient à 90 p. 100 des besoins de la ville). Des usines de purification des eaux usées ont été édifiées près des centres urbains. Le projet d’un canal reliant la Méditerranée à la mer Morte a été approuvé en 1982, cependant faute de crédits sa réalisation fut suspendue; les accords de paix l’ont remise à l’ordre du jour. Quelle que soit la solution envisagée, le prix de revient d’un mètre cube d’eau est l’un des plus élevés du monde et, malgré les subventions de l’État, augmente considérablement le prix de revient des produits agricoles.
La production agricole
Les agrumes sont toujours la principale production agricole.
Néanmoins, au cours des années se sont développées d’autres cultures telles que
le coton (rendement par hectare le plus élevé du monde), les fruits, les
légumes et les fleurs. À partir de 1965 s’est répandue la culture sous serre,
tant pour les légumes – tomates en particulier – que pour les fruits – fraises
– ou les fleurs. L’un des grands succès de l’agriculture israélienne est
l’avocat. La concurrence se faisant d’année en année plus dure, Israël se doit
de diversifier ses productions. C’est pourquoi s’est développée la culture des
produits tropicaux, comme la mangue, ou des produits hors saison par rapport à
leur marché, comme les tomates, les fraises ou les fleurs à Noël.
La production animale représente l’un des points faibles de
l’agriculture israélienne. Les Israéliens se nourrissent essentiellement de
volaille – poulet ou dinde. La viande bovine est presque toute importée. Les
élevages de poules sont surtout spécialisés dans la production d’œufs, dont la
quantité produite dépasse les besoins intérieurs. L’élevage des vaches est
destiné à la production de lait, le rendement par tête étant l’un des plus
élevés du monde. On pratique aussi, dans le nord du pays, la pisciculture, qui
a pour spécialité la carpe ou le saint-pierre.
La production agricole se fait soit dans les kibboutzim
(villages communautaires), soit dans les mochavim (villages coopératifs), soit
encore dans des villages composés de fermes privées. Les kibboutzim produisent
la moitié du lait et les trois quarts du coton. Les mochavim, dans leur
ensemble, représentent près de la moitié de la production agricole, dont
60 p. 100 des agrumes, 80 p. 100 des œufs, 50 p. 100 de la viande de
volaille, 50 p. 100 des légumes et la quasi-totalité des fleurs.
La commercialisation des produits agricoles est très
centralisée et constitue presque un monopole. Des coopératives agricoles
commercialisent les produits destinés à la consommation locale, et des sociétés
gouvernementales, les produits destinés à l’exportation. Les recettes de la
vente des fruits et légumes sont réparties entre les agriculteurs en fonction
de la récolte de chacun d’eux.
L’inflation et la crise économique des années 1980-1985
touchèrent durement les kibboutzim et les mochavim. L’organisation centrale des
kibboutzim ralliée au Parti travailliste (organisation qui représente plus de
90 p. 100 des kibboutzim) perdit des sommes énormes dans des
placements malheureux à la Bourse. Les mochavim, eux, par l’intermédiaire de
leurs centrales d’achats se retrouvèrent au bord de la faillite du fait des
intérêts qu’ils durent payer aux banques pour les emprunts contractés pendant
les années 1980-1984. Afin de les sauver, le gouvernement leur alloua une aide
exceptionnelle de plus de 200 millions de dollars.
Étant donné que les prix des produits destinés à l’exportation ne sont pas les mêmes que ceux des produits destinés à la consommation locale ou à l’industrie, tous les ans des quotas sont fixés pour chacun de ces marchés. Le problème de l’eau (quantité et prix), la nécessité d’amortir les investissements (serres) et la forte concurrence internationale font que l’agriculture israélienne est arrivée à un tournant. Son développement futur est conditionné par la recherche de nouveaux produits et par une diminution des prix de vente.
Une industrie tournée vers l’avenir
Les matières premières
Les ressources en matières premières sont pour ainsi dire inexistantes. Israël doit donc importer les matières premières qui sont nécessaires à son industrie. Le cuivre a été pendant longtemps la seule matière première connue en Israël. Son exploitation date des temps bibliques; cependant, du fait de la chute de son cours sur le marché mondial, son exploitation est devenue déficitaire et les mines ont été fermées. Au contraire, l’exploitation des phosphates, de la potasse et du brome, dont les gisements se trouvent dans la région de la mer Morte, s’est développée. Un complexe chimique et pétrochimique s’est ouvert à partir de 1975 à côté de ces gisements.
L’énergie
Israël doit importer presque tout le pétrole dont il a besoin, la production locale ne couvrant que 1 p. 100 de la consommation. Jusqu’au retrait du Sinaï en 1975, près d’un tiers de la consommation israélienne provenait des gisements du golfe de Suez. Dans les années 1980, les principaux fournisseurs de pétrole ont été le Mexique, l’Égypte et le marché libre. Le but de la politique énergétique est d’abaisser à la part du pétrole dans les sources d’énergie. Le pays est, dans le monde, parmi ceux qui ont poussé le plus loin les recherches pour l’exploitation de l’énergie solaire, par conversion thermodynamique ou photovoltaïque. De plus, l’installation d’une centrale nucléaire est à l’étude.
La production industrielle
La première industrie a été celle de l’alimentation, surtout
des conserves dérivées des agrumes comme les conserves de jus d’orange ou de
pamplemousse. Puis s’est développé le textile : ce secteur ne demandant pas une
grande habileté professionnelle, il avait pour avantage de fournir du travail
aux nouveaux immigrants, en particulier aux femmes. Au fil des ans, l’industrie
alimentaire s’est diversifiée, sans pour autant réussir à faire une percée
foudroyante sur les marchés extérieurs. Les usines de textiles nées dans les
années cinquante ont petit à petit fermé leurs portes; d’autres, plus
perfectionnées, spécialisées dans le prêt-à-porter (sous-vêtements, costumes de
bain), se sont créées. La mode israélienne a su se faire une place sur le
marché international. La taille du diamant, quant à elle, connaît des hauts et
des bas suivant la tendance internationale. La Bourse du diamant de Tel-Aviv
est une des premières du monde par son importance. L’avenir de cette industrie
reste incertain, Israël ayant du mal à conquérir des marchés face à la
concurrence de la Belgique et de l’Inde. L’industrie israélienne comprend
également d’autres secteurs comme l’ameublement, la chimie.
C’est cependant dans le domaine de l’électronique qu’un miracle s’est produit. Certains produits de haute technicité comme les ordinateurs ont réussi à concurrencer le matériel européen et américain sur leur propre terrain. Le gouvernement encourage spécialement les recherches de haute technicité par toutes sortes d’incitations financières. Des zones industrielles dites «à base de science» ont été créées à côté des universités et des centres de recherche. Après une expansion extrêmement rapide, certaines sociétés d’électronique ont connu quelques difficultés en 1985. L’arrêt de la production de l’avion de combat Lavi, pour lequel 1,3 milliard de dollars avaient été investis, porta un coup sévère à l’industrie aéronautique et électronique.
Les groupes industriels
L’économie israélienne n’est pas une économie socialiste au
sens où l’État est propriétaire des industries les plus vitales pour l’économie,
mais elle n’est pas non plus capitaliste au sens classique du terme. Les usines
les plus importantes se répartissent entre trois grands groupes : le secteur
contrôlé par l’État, le secteur contrôlé par la Histadrout et le secteur privé.
À l’instar de nombreux pays occidentaux, l’État israélien
contrôle des sociétés qui, du fait de leur importance vitale, sont souvent des
sociétés nationales comme la Société d’électricité, la Société des eaux, la
Société des chemins de fer. L’État a créé, au fil des années, des sociétés
comme la Société des phosphates du Néguev, la Société chimique d’Israël. Ces
sociétés, dont la rentabilité au début était incertaine, nécessitaient
d’importants capitaux qu’aucun groupe ou investisseur israélien n’était en
mesure de fournir. Les industries d’armements et d’aéronautique, qui ont une
place non négligeable dans l’économie, sont aussi propriété de l’État. Depuis
1977, le gouvernement a vendu les participations de l’État dans les sociétés
des secteurs non vitaux pour l’économie, et cette politique de privatisation
devrait se poursuivre, le gouvernement conservant seulement le droit de veto
dans les sociétés d’intérêt national.
La puissance de la Histadrout, centrale syndicale
israélienne, est considérable du fait que les premiers colons étaient déjà de
tendance socialiste. Le développement économique du pays et le renversement du
gouvernement travailliste en 1977 ont quelque peu diminué son influence.
Néanmoins, elle contrôle encore les principales coopératives agricoles, la plus
grande caisse maladie, des hôpitaux, une banque. Du point de vue industriel,
après sa création en 1920, elle a considéré de son devoir de créer des emplois
pour les travailleurs juifs membres de son organisation. Étant, avant la
création de l’État, la seule institution capable de mobiliser des capitaux
importants, ses investissements se sont concentrés surtout dans l’industrie
lourde comme la métallurgie, le ciment, le bâtiment, la céramique. Sa
production représente 25 p. 100 de la production industrielle du pays, et le
holding qui regroupe la plupart de ses sociétés (Koor) se classe parmi les
grandes sociétés internationales. Dans certaines branches, la Histadrout
détient même un monopole local. Ces dernières années, faisant fi des principes
idéologiques, elle n’a pas hésité à créer des sociétés conjointement avec des
capitaux privés, en majorité étrangers. Peinant à rembourser ses emprunts, Koor
fut presque déclaré en faillite en 1989. Les banques l’obligèrent à mettre en
œuvre un plan de redressement. Après la fermeture des usines déficitaires et le
licenciement de milliers d’employés, Koor devait renouer avec les bénéfices en
1992.
Une partie de l’industrie appartient également à des investisseurs privés. Cela est particulièrement vrai pour les industries de sous-traitance, le textile, le diamant, mais également pour l’alimentation et une partie de l’industrie de pointe comme l’informatique ou l’électronique.
Le tourisme
Profitant de l’avantage que lui apporte son climat, Israël a développé une industrie touristique. Bon an mal an, plus d’un million de touristes visitent le pays, les uns en été pour jouir du soleil, les autres en hiver pour y passer les fêtes de fin d’année ou en automne et au printemps pour assister à des congrès internationaux. Plus de 30 p. 100 des touristes viennent des États-Unis. Cette industrie qui emploie 50 000 personnes est une source de devises appréciable. Les guerres, les attentats et l’incertitude politico-militaire lui portent des coups et mettent en péril la rentabilité des investissements. La paix avec l’Égypte semble avoir été bénéfique d’un point de vue touristique pour les deux pays. Cette industrie devrait être une des premières à bénéficier des accords de paix. En 1993, on prévoyait la venue de deux millions de touristes.
Problèmes financiers et monétaires
Les finances
Les banques jouent un rôle important dans la vie quotidienne
des Israéliens; elles accordent également des prêts à l’industrie. Développé et
informatisé, le système bancaire peut être comparé aisément avec celui d’autres
pays. Les trois grands groupes bancaires (public, syndical et privé) étendent
de plus en plus leurs activités à l’étranger.
La chute des actions bancaires en octobre 1983 obligea le gouvernement à intervenir et à se porter garant de leur cours. Les porteurs d’actions se virent offrir la possibilité de conserver leurs actions jusqu’en octobre 1988 pour les petits épargnants et jusqu’en octobre 1989 pour les gros épargnants, sociétés et institutions financières, contre la garantie du cours (indexé sur le dollar) de ces actions avant leur chute. Dans la mesure où le cours des actions à la Bourse serait alors inférieur à ce cours, le gouvernement se devrait de les racheter. Le cours des actions ayant été inférieur au cours garanti, le gouvernement se trouva obligé d’acheter les actions des banques pour plus de 9 milliards de dollars et devint, en 1993, actionnaire de plus de 80 p. 100 des parts des quatre plus grandes banques. Le ministère des Finances espère pouvoir vendre ces actions au fil des années et récupérer ainsi 5 milliards de dollars.
Les dépenses militaires
Pendant de nombreuses années, le budget de la Défense était un tabou auquel aucun ministre des Finances n’osait s’attaquer. En 1972, il atteignait 32 p. 100 du budget total de l’État, depuis il a été ramené au quart. Si l’on veut se rendre compte du poids de la défense dans l’économie israélienne, il faut prendre en considération toutes les industries civiles et militaires qui travaillent pour l’armée, comme l’aéronautique et l’électronique. En revanche, grâce aux commandes de l’armée, les industriels ont appris à surveiller la qualité de leurs produits, à respecter les délais de livraison et à faire des calculs de prix de revient. De plus, les applications civiles des brevets militaires se font de plus en plus nombreuses. Le fait qu’Israël dépense 12 p. 100 de son produit national brut pour sa défense, dont une grande partie de ses maigres recettes en devises, pose un problème quant à l’avenir.
L’inflation
Le taux d’inflation annuel en Israël a presque toujours été
supérieur à celui des pays occidentaux, et ce à cause de la spécificité
Les multiples tentatives pour freiner l’inflation ont coûté cher à l’économie d’Israël.
Le commerce extérieur et la dette gouvernementale
La balance commerciale d’Israël est régulièrement en déficit
à cause des importations de matières premières et de matériel militaire. Ce
déficit est comblé grâce à des prêts et à des dons de l’étranger. Une partie
provient des Juifs du monde occidental (611 millions de dollars en 1991),
et une autre partie du gouvernement américain (3,6 milliards de dollars).
Du fait des emprunts contractés par le passé, Israël est l’un des pays les plus endettés du monde : 24 milliards de dollars en 1986. Le remboursement de cette dette pèse lourdement sur le budget de l’État.
Les territoires administrés
Depuis 1967, l’économie des territoires administrés s’est
petit à petit intégrée à l’économie israélienne. La productivité de
l’agriculture a augmenté considérablement. Une partie de la main-d’œuvre
travaille en Israël, dans le bâtiment, dans le textile (pour les femmes), dans
l’alimentation ou dans l’hôtellerie.
L’économie de la Cisjordanie et de Gaza a connu une forte
croissance pendant les années d’administration israélienne. De 1967 à 1993, le
produit national brut a été multiplié par trois, avec une croissance annuelle
moyenne de 18 p. 100 entre 1967 et 1973. Entre Israël et les
territoires administrés s’est créée une sorte de marché commun, mais aussi une
grande dépendance de ces territoires vis-à-vis d’Israël. Alors que les
territoires ne représentent pour Israël que 10 p. 100 de ses
exportations et 3,4 p. 100 de ses importations, pour les territoires
ces mêmes chiffres représentent 70 p. 100 des exportations et
90 p. 100 des importations.
L’agriculture de la
Cisjordanie a connu à partir de 1967 un essor considérable, en particulier
grâce à une augmentation de la productivité, consécutive à l’utilisation des
méthodes et techniques israéliennes. L’industrie, en revanche, ne s’est développée
que faiblement. Une grande partie de la main-d’œuvre (110 000 travailleurs) était en 1992 employée
en Israël.
L’intifada qui débuta en novembre 1987 a eu des conséquences
tant sur l’économie d’Israël que sur celle des territoires. Pour la seule année
1988, Israël a perdu près de 2 p. 100 de son produit national brut, à
cause soit de la baisse de la production due à l’absentéisme, soit de la baisse
de la demande de produits due aux grèves des commerçants, soit encore à cause
de l’augmentation des dépenses militaires et du prolongement des périodes
militaires. Pour les territoires, la perte s’est élevée à près de
23 p. 100 de leur produit national brut. La rupture de la Jordanie
avec la Cisjordanie à la fin de juillet 1988 a eu pour principale conséquence
économique l’arrêt du paiement des salaires des fonctionnaires. L’arrêt des
transferts de fonds de l’étranger pèse aussi lourdement sur les finances des
habitants des territoires qui, depuis novembre 1967, vivent sur leurs
économies. Les accords de paix de septembre 1993 et l’aide à Gaza et à Jéricho
accordée par les pays du monde entier devraient permettre un rapide décollage
de l’économie palestinienne.
Les succès passés de l’économie israélienne ne doivent pas cacher les problèmes qui se posent. Jusqu’à présent, toutes les difficultés qui se sont élevées ont été surmontées; bien que, objectivement, la situation incite plutôt au pessimisme, les ressources de l’économie israélienne peuvent encore réserver des surprises.
5. La société
israélienne cinquante ans après la naissance de l’État
Le 30 avril 1998, jour anniversaire de la proclamation de l’indépendance selon le calendrier hébraïque, l’État d’Israël a fêté son cinquantenaire. Ce jubilé est, en lui-même, le signe indéniable du succès du sionisme. Très peu pouvaient imaginer, en 1897, que Theodor Herzl avait eu raison d’écrire après le Ier congrès sioniste : «À Bâle j’ai fondé l’État juif... d’ici cinq ans peut-être, cinquante ans sûrement, chacun le comprendra.» Beaucoup ont douté, par la suite, que cet État dont l’indépendance avait été proclamée par Ben Gourion en mai 1948, au moment de l’expiration du mandat britannique sur la Palestine, puisse survivre durablement dans un Moyen-Orient hostile alors qu’il devait absorber, dans ses premières années, une masse considérable d’immigrants – rescapés de la Shoah, réfugiés des pays arabes. Pourtant, aujourd’hui, personne ne peut nier qu’une réalité nationale israélienne a bel et bien pris corps et qu’elle a acquis une authentique consistance et une forte légitimité. Paradoxalement, cette normalisation d’Israël sur le plan global s’est pourtant accompagnée de l’approfondissement des divergences à l’intérieur de la société israélienne.
De la normalisation nationale à la normalisation
internationale
La constitution d’une société juive souveraine
Le sionisme s’est voulu explicitement une entreprise de
normalisation collective de l’existence juive. Parce que l’antisémitisme est
considéré comme structurellement lié à la dispersion des Juifs, seul leur
regroupement dans un État national leur appartenant en propre pouvait mettre un
terme à l’«anormalité» de leur situation. Armés de cette conviction, les
dirigeants sionistes ont œuvré sans relâche à la consolidation de l’État juif.
Cinquante ans après sa fondation, ce pari a été largement gagné. Alors que les
Juifs étaient, à l’époque mandataire, une simple communauté religieuse
minoritaire, ils sont devenus le groupe majoritaire d’une société indépendante
(plus de 80 p. 100 de la population totale). L’accroissement démographique
a été le résultat d’une immigration constante qui a permis à la population
juive de passer de 600 000 âmes
en 1948 à 4,7 millions actuellement. De plus, le processus de
territorialisation des Juifs en Israël est aujourd’hui réel : un tiers des Juifs
du monde sont désormais citoyens israéliens et, à terme, l’État d’Israël
deviendra, en volume, la plus importante communauté juive de la planète. Même
pour les Juifs qui ont fait le choix de demeurer en diaspora, l’État d’Israël
est devenu un référent identitaire incontournable et, souvent, une source de
fierté.
Celle-ci découle pour une grande part du fait qu’Israël
constitue «une société juive totale» avec des caractéristiques propres. Les
unes sont culturelles. Ainsi, le volontarisme des promoteurs du sionisme a
permis de faire de l’hébreu une langue parlée, pour tous les besoins de la vie
quotidienne. Cette renaissance fut à bien des égards exceptionnelle, puisqu’il
fallut à la fois créer quantité de mots nouveaux et constituer la communauté
des locuteurs (en particulier à travers le système éducatif). D’autres traits
sont économiques. Si les espoirs de transformation radicale que les pionniers
socialistes, créateurs des kibboutzim, entretenaient, ont été abandonnés,
l’apparition en nombre, dans la société israélienne, de paysans, d’ouvriers
d’usine, de fonctionnaires – toutes catégories sociales largement absentes
en diaspora – est à elle seule le signe éloquent du succès de l’entreprise
de normalisation des conditions d’existence du peuple juif à quoi le sionisme
aspirait par-dessus tout.
Enfin, Israël s’est consolidé en tant qu’État, avec sa bureaucratie, sa diplomatie et son armée. Les Juifs d’Israël disposent désormais d’un instrument de souveraineté qui leur garantit une réelle indépendance politique. L’État a, de plus, été organisé dès le départ sur des bases démocratiques : les élections sont fréquentes, les débats publics souvent vifs, les libertés publiques protégées. La stabilisation de la démocratie mérite d’autant plus d’être soulignée qu’elle s’est opérée dans un environnement régional inamical.
La lente conquête de la légitimité internationale
Jusqu’au début des années 1990, il existait un contraste
fort entre la réussite de la normalisation nationale – c’est-à-dire
l’affermissement d’un État souverain et d’une société juive indépendante –
et l’échec de la normalisation internationale. La fondation d’un État devait,
au départ, permettre aux Juifs d’être sur un pied d’égalité avec les autres
peuples afin d’obtenir leur reconnaissance au sein de la communauté
internationale. Or, loin de mettre fin à l’«exception juive», l’établissement
de l’État la soulignait encore davantage. Les conditions de création de cette
nouvelle entité politique, sur une terre que le peuple arabe palestinien
revendiquait exclusivement comme la sienne, allaient nourrir un conflit
lancinant. Israël se retrouvait non seulement isolé au Moyen-Orient mais plus
largement par rapport à tout le Tiers Monde qui voyait dans le sionisme un
mouvement de nature colonialiste et dans le combat des Palestiniens une juste
lutte de libération nationale. «La solitude d’Israël» atteignit son comble au
cours des années 1970, après la guerre de Kippour, lorsque l’État hébreu
n’avait plus de rapports politiques et commerciaux qu’avec les seuls États
occidentaux.
Cette normalisation internationale tant attendue est
aujourd’hui effective. Israël est finalement sorti de son tête-à-tête avec
l’Occident et entretient désormais des relations diplomatiques avec plus de
cent cinquante pays, parmi lesquels des pays-civilisations, comme la Chine et
l’Inde, et des États musulmans comme les anciennes républiques soviétiques
d’Asie centrale. Quant à la reconnaissance d’Israël par le Vatican (1994), elle
possède une portée spirituelle qui dépasse de loin le simple échange
d’ambassadeurs.
Tous ces développements positifs ont été rendu possibles par le démarrage des négociations israélo-arabes à Madrid (1991), et plus encore par l’ouverture du dialogue politique entre l’O.L.P. et Israël à Oslo (1993). Avec la reconnaissance mutuelle des deux parties, la donne régionale a été profondément modifiée. La constitution d’une Autorité autonome à Gaza a partiellement désamorcé la revendication palestinienne en la territorialisant. La levée de l’hypothèque palestinienne a facilité la conclusion d’un traité de paix avec la Jordanie (juillet 1994) – venant après celui qui avait été signé avec l’Égypte en 1979 – qui a stabilisé la frontière orientale. Même si le processus de paix se révèle plus chaotique que prévu, il a pacifié l’environnement immédiat d’Israël en mettant un terme au cycle des affrontements militaires qui rythmaient la vie de la région depuis un demi-siècle. Le paradoxe veut qu’à l’heure où Israël se voit progressivement accepté par ses proches voisins, la société israélienne doute d’elle-même. Autant l’isolement total d’Israël dans la région a, un temps, renforcé la cohésion interne, autant la perspective de l’apaisement du conflit exacerbe les contradictions internes de la société.
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La dualisation de la société israélienne
Le dynamisme du monde religieux
Aux yeux des Juifs d’Israël, le danger le plus grand pour
leur État n’émane plus aujourd’hui des pays arabes et des Palestiniens, mais de
la discorde civile, plus particulièrement des tensions entre religieux et
laïcs : 70 p. 100 des Israéliens estiment que les relations entre les deux
groupes ne sont pas satisfaisantes. Les religieux considèrent avec effroi la
sécularisation accélérée de la société, qui est réelle, surtout le long du
littoral méditerranéen; les laïcs voient avec inquiétude l’orthodoxie
religieuse gagner du terrain (particulièrement à Jérusalem). Sans doute, la
réalité n’est-elle pas schématiquement bipolaire. Il y a bien un dégradé allant
des ultra-orthodoxes (8 p. 100 de la population juive) aux laïcs radicaux
(15 p. 100) en passant par les sionistes religieux (15 p. 100), les
traditionalistes (30 p. 100) et les laïcs modérés (30 p. 100). Pour
autant, la répartition des Juifs en deux sous-ensembles de masse à peu près
équivalente conserve sa pertinence, car religieux et laïcs se différencient
bien, tant sur le plan des pratiques (une observance stricte ou régulière
opposée à une observance nulle ou irrégulière) que sur celui des rapports entre
politique et religion (conception d’un espace public marqué par le religieux
contre celle d’un espace public neutre).
De plus, ces deux camps se reconnaissent très largement dans
deux options politiques différentes : les premiers envisagent le processus de
paix engagé à Oslo avec une extrême suspicion, tandis que les seconds le
soutiennent très largement. Derrière le clivage politique se profilent deux
visions contrastées de ce que doit être l’État d’Israël : pour les laïcs, il
doit tendre à s’aligner sur la «norme occidentale» (défense prioritaire des
droits individuels, État libéral neutre) et s’intégrer résolument à la
modernité mondiale; pour les religieux de toutes obédiences, Israël doit au
contraire fortement réaffirmer sa spécificité juive et sa vocation sioniste.
Si la coexistence de religieux et de laïcs a accompagné
toute l’épopée sioniste, la nouveauté des années 1990 réside dans
l’accroissement de la distance sociale entre les deux groupes qui ont connu des
évolutions contraires. À l’intérieur de la constellation religieuse, les deux
courants, ultra-orthodoxe d’une part et sioniste religieux de l’autre, qui
furent séparés pendant des décennies par d’importantes controverses sur la
signification théologique à attribuer à l’entreprise sioniste, ont entamé un
mouvement de convergence autour d’une commune intransigeance. Le sionisme
religieux, qui défendait une orthodoxie ouverte où le respect scrupuleux de la
Loi juive se mariait avec une attitude positive envers la modernité, s’est
considérablement rapproché de l’ultra-orthodoxie en se faisant l’avocat d’une
pratique plus rigoureuse du judaïsme. Au même moment, les ultra-orthodoxes, de
plus en plus dépendants financièrement de l’État et intégrés
institutionnellement à celui-ci, se sont «sionisés» en adoptant la cause du
nationalisme territorial sans compromission qui a quasi gagné l’ensemble du
sionisme religieux. L’opposition des groupes hassidiques Habad (Loubavitch) et
Gur à tout retrait israélien de «Judée-Samarie» n’a plus aujourd’hui
grand-chose à envier à celle du Bloc de la foi (Gouch Emounim), l’aile
militante du sionisme religieux messianique. De plus, l’émergence du parti
Chass en 1984 a signalé l’apparition au sein du monde séfarade d’un puissant
courant alliant rigorisme de la pratique religieuse et défense de la
religiosité populaire propre aux Juifs originaires des pays d’islam. Ce message
de type revivaliste, lié à la valorisation d’une ethnicité particulière, est
accueilli avec un succès croissant dans les milieux traditionalistes des
quartiers «orientaux».
La vigueur de ce courant «identitariste» qui constitue aujourd’hui la base électorale de la droite nationaliste doit aussi être perçue comme une réaction au phénomène de laïcisation de la société que la vitalité de la subculture religieuse a souvent tendance à masquer.
La poursuite du processus de sécularisation
Un monde sépare l’époque de Ben Gourion de celle de
Nétanyahou. Un petit Israël, isolé au Moyen-Orient, mobilisé dans l’entreprise
de construction nationale, porté par une morale sociale collectiviste, a fait
place à un pays pleinement inséré dans l’économie mondiale, qui voit
s’accentuer les logiques individualistes dans tous les domaines, économique
(encouragement à la libre entreprise), matériel (société de consommation) ou
juridique (protection croissante de droits individuels).
Cet Israël où
l’hédonisme a désormais pleinement droit de cité, où la recherche de la
satisfaction individuelle n’est plus taboue, a vu se développer un courant
d’opinion affichant une laïcité inconditionnelle. Contrairement à leurs aînés
sionistes-socialistes qui entendaient refonder l’existence collective juive sur
une base nationale en préservant un lien de continuité avec le passé, les laïcs
radicaux d’aujourd’hui se situent dans une logique postnationale, à la fois
individualiste et globale. Pour eux, l’important n’est pas qu’Israël soit
prioritairement une société juive mais bien une société à l’occidentale,
intégrée à la modernité avancée, fermement établie dans le contemporain. Par
conséquent, ils sont favorables à une séparation entre l’État et la religion
ainsi que, pour les plus engagés politiquement, à la transformation d’Israël
d’État du peuple juif en État de ses citoyens. Une telle évolution accélérerait
grandement l’intégration politique des 850 000 Arabes
d’Israël (18 p. 100 de la population totale) qui, bien qu’ils aient vu
leur insertion sociale s’améliorer, demeurent en marge de la communauté
nationale au sein d’un État officiellement voué à la défense d’un projet
spécifique de vie collective juive. Les laïcs modérés ne vont pas jusqu’à prôner
la mise en place d’un État républicain, ne reconnaissant que des
individus-citoyens sur la scène publique. Pour eux, l’État d’Israël doit
veiller au renforcement de la démocratie mais aussi préserver son caractère
juif, celui-ci s’exprimant par l’existence d’une éducation juive dans les
écoles (enseignement de l’histoire du peuple juif), la persistance de liens
forts avec les Juifs de diaspora (d’où la nécessaire préservation de la loi du
retour) et même le maintien de certains rapports entre le judaïsme et l’État
– pour peu qu’ils n’empiètent pas sur les libertés des individus.
Toutefois, l’influence croissante du fondamentalisme orthodoxe dans le camp
religieux interdit aux laïcs modérés toute espèce de rapprochement avec lui et
les pousse à consolider un bloc laïc puissant. Il est symptomatique à cet égard
que le parti travailliste – qui représente assez fidèlement cette laïcité
modérée – ne soit plus en mesure de forger une alliance durable avec les
partis religieux – alors que cela était le cas jusqu’en 1977.
De ces deux
dynamiques contradictoires, l’une revendiquant hautement le particularisme
d’Israël et son caractère juif, l’autre insistant sur la nécessaire inscription
d’Israël dans des valeurs universelles de nature laïque et individuelle, il est
trop tôt pour dire laquelle l’emportera. Mais il ne fait pas de doute que de la
dialectique subtile entre ces deux tendances dépendra le visage de l’Israël de
demain.
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