Bombardement
de Sarajevo
Le 6 avril 1992 commence le siège de la
ville de Sarajevo par l'armée serbe.
Le même jour, la Communauté européenne reconnaît l'indépendance
de la Bosnie-Herzégovine, une république de la fédération yougoslave
dont Sarajevo est la capitale.
C'est le début de la guerre de Bosnie, qui va endeuiller l'Europe
de cette fin de siècle et renouer avec les mauvais souvenirs
des deux guerres mondiales.
Les origines de la guerre
En 1986, un groupe d'académiciens de Belgrade publie un appel
à sensation pour souhaiter que les Serbes retrouvent au sein
de la Yougoslavie l'hégémonie
auxquels ils auraient droit en vertu de leur rôle historique
dans la résistance à l'occupant turc ou allemand.
Un rôle très ambigu d'ailleurs. Car les Serbes servirent avec
diligence le sultan après l'avoir combattu.
Ils ne furent pas non plus, loin s'en faut, des résistants unanimes
au nazisme. Belgrade eût le triste privilège d'être l'une des
premières villes européennes débarrassées de ses Juifs.
Les Serbes, dans les rangs des tchetniks, se firent
tantôt les alliés des nazis contre les communistes conduits
par Josip Tito, un croato-slovène, tantôt les alliés de ce dernier
contre les nazis et leurs alliés de Croatie, les Oustachis.
Milosevic, chef du parti communiste de la République de Serbie,
enfourche les thèses ultra-nationalistes dès 1987 pour conquérir
le coeur des foules, accéder au pouvoir absolu et le conserver.
A l'opposé de Milosevic, les autres dirigeants communistes des
années 80 ont eu le courage de résister à la pression des courants
ultra-nationalistes... Ils en ont été, il est vrai, mal récompensés.
Ainsi Mikhaïl Gorbatchev.
La Serbie enterre la fédération yougoslave
Le 23 mars 1989, Milosevic abolit unilatéralement l'autonomie
dont jouissait le Kossovo à l'égal des autres composantes
de la Fédération yougoslave
comme la Croatie, la Bosnie, la Slovénie ou la Macédoine, aujourd'hui
indépendantes. Il abolit également l'autonomie de la Voïvodine,
une autre composante de la Fédération qui compte une minorité
de 300.000 Hongrois (4% de la population).
Le 28 juin 1989, à l'occasion de l'anniversaire de la bataille
du Champ du Merle (1389), un million de Serbes,
soit le cinquième de la population adulte, font un triomphe
à Milosevic lorsqu'il annonce un programme de "reconquête"
du Kossovo.
Les 200.000 Serbes du Kossovo, qui s'inquiètent de leur marginalisation
face à près de 2 millions de musulmans de langue albanaise,
se montrent les plus fidèles soutiens de l'entreprise de reconquête
de Milosevic.
Les autres républiques de la Fédération, plus ouvertes sur l'Occident,
s'inquiètent nons sans raison de la dérive guerrière de la Serbie.
En mai 1991, se produisent de premiers incidents sanglants entre
Serbes et Croates Le 13 juin, l'armée yougoslave, que dominent
les Serbes, entame les premiers tirs d'artillerie en Slavonie,
dans la région de Vukovar. C'est le début effectif de la guerre.
Le 25 juin 1991, les Croates et les Slovènes proclament leur
«désassociation» de la Fédération yougoslave.
Sur les instances de la Communauté européenne, ils acceptent
de surseoir à leur indépendance pendant trois mois à condition
que les Serbes reviennent à une conception équitable des rapports
fédéraux.
Leurs attentes sont trahies. Le 1er juillet 1991, le croate
Stepe Masic est porté à la présidence de la Fédération yougoslave
mais la Serbie refuse de reconnaître son autorité en violation
de la Constitution fédérale, et Mesic démissionne le 7 octobre.
De ce jour, la Yougoslavie a cessé de vivre.
Le 3 juillet, les Slovènes, au nord du pays, se heurtent à l'armée
fédérale et la chasse de leur territoire. Ils deviennent de
facto indépendants.
Les Croates ont moins de chance. Ils doivent faire face à une
invasion en règle de l'armée fédérale, soutenue par les miliciens
originaires des marches de Krajina, une région de Croatie
à population majoritairement serbe.
Les positions se radicalisent. Pour livrer la guerre qui leur
est imposée, les Croates font appel à un homme équivoque mais
énergique, le général Franjo Tudjman.
L'armée serbe entame le siège brutal de la ville croate de Vukovar.
La ville tombera le 18 novembre. Avec le concours des milices
para-militaires, l'armée commence à vider les provinces conquises
de leurs populations allogènes (Croates, musulmans bosniaques,
Hongrois,...).
Le 15 janvier 1992, la Communauté européenne se résout à reconnaître
l'indépendance de la Croatie et de la Slovénie après avoir encouragé
les revendications serbes par son inaction et ses propos inconsidérés.
La petite et misérable république de Macédoine, au sud, devient entretemps
indépendante dans l'indifférence générale.
Chacun attend le tour de la Bosnie-Herzégovine. Cette république
dont la capitale est Sarajevo, est une Yougoslavie en réduction,
avec une population qui se partage à parts presque égales entre
musulmans de langue serbo-croate, Croates catholiques et Serbes
orthodoxes.
À Sarajevo même, on ne compte plus les mariages intercommunautaires
et la cohabitation paraît aller de soi... jusqu'au 28 mars 1992,
quand des nationalistes serbes proclament une République serbe
de Bosnie-Herzégovine.
Le 6 avril 1992, tandis que la Communauté européenne reconnaît
l'indépendance de la Bosnie-Herzégovine, la capitale de la république
est le théâtre d'une grande manifestation pacifique. Des milliers
de Bosniaques brandissent à Sarajevo le portrait du défunt Tito
et en appellent à la tolérance.
Mais des franc-tireurs à la solde d'un psychiatre ultranationaliste,
Radovan Karadzic, tirent dans la foule. La première victime
est une étudiante de 24 ans, Suada Dilberovic. Elle tombe sur
le pont qui porte aujourd'hui son nom.
Alors commence le long siège de Sarajevo par l'armée serbe de
Milosevic. Il va faire 12.000 victimes parmi les habitants dans
les trois ans qui suivent.
La guerre de Bosnie se traduit par des cruautés sans nom. Les
Serbes ouvrent des camps de concentration et systématisent la
terreur. Les Musulmans et les Croates leur rendent la pareille.
On évalue à 200.000 le nombre de morts de cette guerre sur une
population de 4 millions d'habitants. La moitié de la population
est déplacée ou exilée.
Les accords conclus à Dayton (Ohio, États-Unis) en novembre
1995, sous l'égide du président américain, déboucheront sur
un fragile partage de la république entre Serbes d'un côté et
Croato-Musulmans de l'autre.
Monténégro résistant, Serbie soumise
Les pires atrocités n'empêchent pas les sbires de Milosevic
de mener la «Grande Serbie» à la ruine.
C'est ainsi qu'ayant perdu les guerres de Croatie et de Bosnie,
les Serbes sont expulsés de terres où ils vivaient en paix depuis
plusieurs siècles (ainsi de la Krajina croate).
La faillite de la «Grande Serbie» a des effets contrastés
sur le Monténégro et la Serbie.
Le Monténégro est la seule composante de la Yougoslavie restée
fidèle à la Serbie après la défection des autres Républiques.
Bien qu'il partage la langue, la culture et la religion du grand
frère serbe (10 millions d'habitants), le petit Monténégro (600.000
habitants) est plus ouvert aux idées occidentales du fait de
sa façade maritime.
Il est aussi fier d'avoir conservé son indépendance face à l'ennemi
ottoman (à la différence de la Serbie qui fit allégeance au
sultan et combattit à ses côtés les Hongrois - bataille de Nicopolis,
1396).
Aux élections de 1998, le Monténégro manifeste sa méfiance à
l'égard du régime de Milosevic. Il affiche sa différence en
portant au pouvoir un opposant. Les désertions et les refus
d'incorporation se multiplient dans la jeunesse. Milosevic affecte
l'indifférence car il a d'autres priorités que la remise au
pas de la petite république.
En Serbie même, la majorité des habitants resserrent les rangs
autour de Milosevic pour oublier la faillite de leur guerre
en Croatie et en Bosnie ainsi que l'implication massive des
milices et de l'armée dans le «nettoyage ethnique».
Les élections législatives de 1998 confortent le pouvoir de
Milosevic en Serbie et offrent même une légitimité électorale
aux criminels de guerre Arkan et Seselj.
Rassuré sur son pouvoir, Milosevic peut alors tourner son regard
vers le Kossovo, une province montagneuse à peine plus grande
que la Corse mais dix fois plus peuplée (2 millions d'habitants
sur 10.000 km2)....
Terre brûlée au Kossovo
Pendant les guerres de Croatie et de Bosnie, les Kossovars,
peu désireux de devenir indépendants, ont fait le dos rond et
supporté un apartheid de fait (Les Serbes parlent de
«différentiation»).
Les Kossovars ont espéré que la tourmente les épargnerait. Leur
leader Ibrahim Rugova a cru que la non-violence réussirait face
à un Milosevic comme elle avait abouti en Inde,quelques décennies
plus tôt, face à des Anglais respectueux du droit.
Ibrahim Rugova pense que les Occidentaux vont se détourner de
leurs querelles d'épiciers et défendre les idéaux démocratiques
avec autant de vigueur qu'ils en mettent à promouvoir l'euro
ou les intérêts de la banane martiniquaise.
Il doit déchanter devant l'étonnante mansuétude dont bénéficie
Milosevic de la part des Européens et en particulier du président
français.
François Mitterrand devient célèbre pour une phrase d'anthologie:
«Il ne faut pas ajouter la guerre à la guerre».
Le maréchal Pétain l'eût volontiers prise à son compte quand
il signa l'armistice de 1940 et condamna la prétention de Charles
de Gaulle à continuer le combat.
Mars 1998
Milosevic frappe le Kossovo en mars 1998 avec une violence jamais
encore atteinte depuis le début de la guerre en ex-Yougoslavie.
40.000 policiers serbes ratissent la province et font plus d'une
centaine de victimes.
L'agression serbe donne corps au mouvement indépendantiste et
à la mystérieuse UCK (Armée de Libération du Kosovo).
Au début des troubles, certains bruits courent dans la presse
selon lesquels l'UCK est soutenue en sous-main par Milosevic
lui-même, qui cherchait des prétextes à son agression contre
la province!
L'indépendance n'en devient pas moins le seul objectif raisonnable
pour tous les Kossovars. Ils s'y résignent parce qu'elle a été
rendue inévitable par les méfaits des troupes serbes.
Cela fait leur différence avec les indépendantistes corses,
basques ou bretons. Ceux-ci revendiquent une indépendance que
ne justifie aucune oppression de quelque nature que ce soit,
et en cela, leur combat est illégitime.
Tandis que le monde entre dans un nouveau millénaire, les démocraties
occidentales tergiversent sur le sort du Kossovo et de la Serbie;
incapables de choisir entre une indépendance de la république
opprimée ou sa réinsertion dans une fédération serbo-monténégrine
débarrassée de ses criminels, démocratique et repentante.
Pendant ce temps, ce qui reste de la fédération yougoslave n'en
finit pas de se disloquer. Le Monténégro, à peine peuplé de
600.000 habitant mais doté d'une façade maritime et relativement
ouvert sur l'Occident, s'émancipe en catimini de la tutelle
serbe grâce à l'habileté de son président, Djukanovic.
En Serbie même, l'espoir renaît avec les élections présidentielles
du 24 septembre 2000 qui portent au pouvoir un austère professeur
de droit constitutionnel de 56 ans, nationaliste autant qu'anticommuniste,
Kostunica.
Belgrade explose de joie et le régime national-communiste de
Milosevic s'écroule en douceur tandis que son chef doit reconnaître
sa défaite électorale.
Le 1er avril 2001, Milosevic est incarcéré sous l'inculpation
de corruption... Dans le même temps, des agitateurs kossovars
de l'UCK sèment les ferments de la guerre civile en Macédoine.
Portrait d'un criminel
Slobodan Milosevic est né le 29 août 1941 à Pozerevac (Serbie),
d'un père monéténégrin, rongé par la folie, qui se suicidera
en 1962 et d'une mère qui se pendra en 1974. La mère de son
épouse Mirjana a été fusillée par les résistants, en 1942, sous
l'accusation d'avoir livré à la Gestapo son réseau de résistance.
Sur l'ascension de Milosevic et son lourd passif familial, on
peut lire la biographie parue dans le quotidien Le Monde (vendredi
2 avril 1999).
Bibliographie
Sur les racines du drame yougoslave, il n'y a toujours pas de
meilleur livre que celui de Paul Garde: Vie et mort de la
Yougoslavie (Fayard).