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«Dr.
Livingstone, I presume?»
Avec l'aimable collaboration
de Gabriel Vital-Durand
Le 10 novembre 1871 arrive un jeune Blanc à Ujiji, un pauvre village africain sur la rive
orientale du lac Tanganyika. Tandis que la population lui fait fête, un autre Blanc, au
visage émacié et à la la barbe fournie, sort d'une case et se dirige lentement vers
lui.
L'intrus ôte son chapeau et lui lance cette apostrophe aussi laconique qu'immortelle: «Dr.
Livingstone, I presume?» (Vous êtes sans doute le Dr Livingstone?).
Le missionnaire David Livingstone (58 ans), qui explorait l'Afrique orientale, n'avait pas
rencontré d'Européen depuis cinq ans et passait pour disparu... quand il fut ainsi
retrouvé par le journalisteStanley, de son vrai nom John Rowlands (30 ans), dans le
village où il s'était paisiblement établi.

Un saint en Afrique
Issu d'une pauvre famille d'Écosse, Livingstone a travaillé dès l'âge de 10 ans comme
ouvrier dans une fabrique de coton (l'Occident a connu avant le tiers monde la dure
condition des enfants ouvriers).
Devenu médecin, prêtre anglican et missionnaire, il établit des missions successives
dans le désert du Kalahari, en Afrique du sud. Il se signale par des relations d'une
inhabituelle aménité avec les Africains.
Ayant fondé une famille, il la renvoie bientôt en Angleterre avant de partir seul
explorer la région des lacs africains.
C'est ainsi que Livingstone, simplement accompagné de quelques compagnons africains,
découvre en 1855 les gigantesques chutes du Zambèze, qu'il baptise du nom de la reine
Victoria.
Son retour à Londres est triomphal. Ses engagements chrétiens au service des populations
africaines et contre la traite des esclaves lui valent en particulier une immense
popularité.
Livinstone repart dès 1858 aux frais du gouvernement britannique. L'objectif est de
remonter le fleuve Zambèze. Mais il échoue et qui plus est a le malheur de perdre sa
femme au cours de l'expédition.
Dix ans plus tard, il repart avec un plus modeste équipement pour explorer le lac
Tanganyika, où il croit trouver les fameuses «fontaines d'Hérodote» à
l'origine du Nil. Malade et abandonné par ses porteurs, il se retire dans le village
d'Ujiji où quelques années plus tard le retrouvera Stanley.
Après avoir fait un bout de chemin avec son sauveteur, Livingstone, vieilli, refuse de le
suivre en Angleterre. Il meurt en mai 1873, à l'âge de 60 ans, dans la région des lacs.
Ses amis africains Chuma et Susi enterrent son cœur et ses viscères au pied d'un
arbre et rapatrient son corps embaumé et ses carnets de voyage. Livingstone sera inhumé
en grande pompe dans l'abbaye de Westminster un an plus tard.
Un truand en Afrique
À la fois opposé et semblable est le profil de Stanley. Né dans la famille misérable
d'une servante de ferme, au Pays de Galles, John Rowlands s'embarque à 14 ans comme
mousse pour l'Amérique. Il est adopté par un commerçant de la Nouvelle-Orléans dont il
prend le nom et, pendant la guerre de Sécession, mène aux États-Unis une vie
d'aventurier.
Il devient journaliste et au cours d'un reportage en Abyssinie, assiste en 1868 à une
victoire des Anglais sur le roi local. Il en informe son journal avant tous ses confrères
après avoir soudoyé le télégraphiste de Suez. Ce succès lui vaut d'être embauché
par le New York Herald Tribune. Le journal l'envoie peu après sur les traces de
Livingstone.
Parti de Zanzibar, sur la côte de l'océan Indien, Stanley retrouve Livingstone après
une marche de 3500 km et 411 jours! L'aventurier sans scrupules est bouleversé par la
rencontre du pieux missionnaire.
Avec lui, il explore pendant cinq mois les rives du lac Tanganyika avant de regagner
Londres et d'y cueillir la récompense de son succès. Livingstone, quant à lui, reste en
Afrique où il ne tarde pas à mourir d'épuisement.
Stanley, gagné par le virus de l'exploration, repart en 1874 de Zanzibar pour
l'embouchure du Congo avec une impressionnante caravane de 350 hommes, dont trois
Européens seulement, ainsi qu'un bateau en pièces détachées, le Lady Alice
(nom d'une éphémère fiancée de 17 ans qui n'attendra pas le retour de l'explorateur
pour se marier avec un plus paisible industriel).
Au fil du parcours, l'expédition est amenée à combattre les populations locales.
Massacres et pillages sont à inscrire au passif de l'explorateur.
C'est à bout de forces que Stanley arrive trois ans plus tard au pied des chutes
gigantesques qui barrent l'embouchure du fleuve Congo. Il ne lui reste plus que 114
hommes et il est le seul Européen survivant.
Mais il a accumulé d'innombrables informations sur les fleuves et les lacs africains et
démontré en particulier l'absence de relation entre le Nil, grand fleuve du nord du
continent, et les fleuves du sud.
Le roi des Belges Léopold II l'embauche peu après pour le compte de l'«Association
internationale pour l'exploration et la civilisation de l'Afrique centrale»,
financée sur sa cassette personnelle. L'explorateur a mission de soumette les
immenses territoires qui ont été offerts à titre personnel au roi des Belges au
Congrès de Berlin.
Entouré de nombreux mercenaires européens et de supplétifs africains, Stanley remonte
cette fois le fleuve Congo depuis son embouchure. Il obtient sans trop de difficulté la
soumission des chefs locaux.
Avant de prendre sa retraite, il part encore au secours d'Emin Pacha, un aventurier
allemand converti à l'islam et parti explorer la région des lacs africains.
Rentré à Londres, Stanley reprend la nationalité britannique. Homosexuel, il se marie
sur le tard. Il est élu à la Chambre des Communes et anobli. |