Fin
sanglante de la Commune
Le 28 mai 1871, au terme d'une Semaine sanglante, la Commune de Paris n'existe plus.
Dix semaines plus tôt, le 18 mars, des Parisiens humiliés par la défaite de leur pays
face aux Prussiens et énervés par un long siège, s'en étaient pris aux troupes
gouvernementales.
Le chef du pouvoir exécutif, Adolphe Thiers, avait
déserté sur le champ Paris pour Versailles.
Un mouvement insurrectionnel improvisé avait alors assumé le pouvoir dans la capitale
sous le nom de «Commune de Paris».
Mais dès la signature du traité de paix avec l'Allemagne, le 10 mai, Adolphe Thiers
obtient de l'occupant prussien la libération anticipée de 60.000 soldats.
Il lance aussitôt contre la capitale cinq corps d'armée d'un total de 130.000 hommes,
dont les anciens prisonniers et beaucoup des campagnards recrutés et formés à la hâte,
préparés psychologiquement à affronter la «canaille rouge».
Les troupes sont placées sous le commandement du maréchal Mac-Mahon (celui-là même qui
avait été défait à Sedan par les Prussiens). Leur
assaut commence le 21 mai, dans le quartier du Point du Jour, à Boulogne.
Thiers leur impose une progression lente et prudente dans les rues de Paris. Cette lenteur
sera propice à l'exacerbation des passions et aux excès de toutes sortes.
Les Versaillais ont en face d'eux une dizaine de milliers de
fédérés déterminés. Ils doivent conquérir les barricades l'une après l'autre.
Le quartier de Belleville, à l'est, est le dernier à tomber, après de violentes
canonnades. Les combats de rue feront au total 4.000 tués (un millier du côté des
troupes versaillaises).
Mais il s'ajoute à ce bilan les victimes de la répression car, à l'arrière, des
liquidateurs tuent méthodiquement les suspects. Une vingtaine de «cours
prévôtales» jugent hâtivement les hommes et les femmes pris les armes à la main
et les font fusiller sur place.
Plusieurs «abattoirs» improvisés servent de lieu d'extermination. Le «mur
des Fédérés», au cimetière du Père-Lachaise, conserve le souvenir des 147
malheureux qui furent fusillés à cet endroit et du millier de cadavres qui furent
ensevelis dans une fosse voisine.
Dans les longues files de prisonniers qui sont conduites vers les prisons de Versailles,
le général marquis de Gallifet repère les hommes aux cheveux gris et les fait fusiller
dans le fossé, les suspectant d'avoir déjà participé aux émeutes de juin 1848.
Les Communards, piégés par leur bêtise autant que par la peur bleue des Versaillais, se
vengent en faisant fusiller environ 480 otages, dont l'archevêque Darboy. Ils n'hésitent
pas non plus à mettre le feu à Paris. Ils incendient les monuments les plus illustres
tels que le palais des Tuileries, le Palais de Justice gothique (la Sainte Chapelle est épargnée par miracle), l'Hôtel de
Ville hérité de la Renaissance, le Palais-Royal et le Palais d'Orsay... De précieuses
collections d'art et des archives sans prix disparaissent aussi pendant la Semaine
Sanglante.
Ces destructions vont priver Paris de quelques fleurons de son son patrimoine
architectural... C'est ainsi qu'aujourd'hui, dans cette capitale qui s'honore d'un très
illustre passé, il n'y a plus guère de monument qui remonte au-delà du XVIIIe siècle,
mis à part le palais du Louvre, l'hôtel des Invalides, Notre-Dame et les églises du
centre.
Le bilan total de la Semaine sanglante sera d'environ 20.000 victimes, sans
compter 38.000 arrestations. C'est à peu près autant que la guillotine sous la
Révolution.
A cela s'ajouteront les sanctions judiciaires. Les tribunaux prononceront jusqu'en 1877 un
total d'environ 50.000 jugements. Il y aura quelques condamnations à mort et près de
10.000 déportations (parmi les déportées qui rejoindront les bagnes de
Nouvelle-Calédonie figure une célèbre institutrice révolutionnaire, Louise Michel).
L'amnistie (pardon et oubli) ne viendra que dix ans plus tard, en 1881.
Responsabilités partagées
Les responsabilités de ce drame de cinq semaines sont partagées.
D'un côté, la bourgeoisie conservatrice, sous l'impulsion d'Adolphe Thiers, choisit de
fuir Paris plutôt que de réprimer un commencement d'émeute.
En abandonnant Paris aux meneurs ouvriers presque sans combattre, Thiers exécute un plan
qu'il avait failli mettre en oeuvre dès... juin 1848, lorsque des émeutes mirent à mal
la IIe République, et même, beaucoup plus tôt, en 1834. Son intention affichée est de liquider une fois pour
toutes le mouvement ouvrier.
Dès le 18 mars, Thiers renonce aussi bien à réprimer le commencement d'émeute qu'à
demander à l'Assemblée nationale réunie à Versailles
le geste qui ramènerait spontanément les émeutiers dans leurs foyers, à savoir de
proclamer comme définitive l'instauration de la République!
De l'autre côté, les dirigeants révolutionnaires et ouvriers qui ont pris la tête de
la Commune se sont révélés d'une médiocrité
insondable. Il est vrai qu'ils n'étaient pas préparés au pouvoir et ne s'attendaient
pas à ce que le gouvernement leur livre la capitale.
Le mépris réciproque que se vouaient à cette époque les ouvriers parisiens et les «cul-terreux»
de province a servi le gouvernement élu car, pendant sa brève existence, la Commune n'a
bénéficié d'aucun secours à l'extérieur.
Le mythe de la Commune de Paris survivra dans les mémoires (et les chansons),
plus grand que l'événement lui-même.
Le triomphe
d'Adolphe Thiers
La Commune signe le triomphe d'Adolphe Thiers. L'ancien ministre du roi Louis-Philippe 1er
plaide pour l'avènement d'un régime conservateur, protecteur des intérêts de la
bourgeoisie. «La République sera conservatrice ou ne sera pas», dit-il
volontiers.
Décapitée, la classe ouvrière se tiendra silencieuse jusqu'en 1936. Ce qui fait que la
France accusera un retard croissant sur le Reich allemand en matière sociale.
L'historien Jacques Chastenet écrit ainsi que «la Commune aura singulièrement
retardé ce progrès social qui était un de ses objets» (L'enfance de la
troisième, Hachette, 1952). «Quant au socialisme, le voilà mort pour longtemps»,
écrit le romancier Gustave Flaubert dès mars 1871. Le 18 avril 1872, le leader
républicain Léon Gambetta lance lui-même au Havre: «Il n'y a pas de question
sociale!» En 1877, Thiers écrit dans son testament politique: «On ne parle
plus de socialisme et on fait bien. Nous sommes débarrassés du socialisme.»
La République, IIIe du nom, sera installée en catimini cinq ans après la répression de
la Commune, par le biais de l'amendement Wallon du
30 janvier 1875. Elle orientera toutes ses énergies contre le clergé catholique,
indûment favorisé par les dirigeants de la précédente République (1848-1851). La
nouvelle République sera conforme aux voeux de ses fondateurs: réactionnaire,
protectionniste, anticléricale, antiouvrière, belliciste, revancharde, colonialiste...
et amoureuse des grands idéaux universels.
Adolphe Thiers sera honoré par les républicains comme en attestent le cénotaphe géant
du cimetière du Père Lachaise, à Paris, financé par une souscription publique, et les
avenues qui, dans chaque ville française, portent son nom. Qui sait si, un siècle plus
tard, son bilan ne lui eût pas valu une inculpation de crime contre l'humanité?