L'analyse symbolique du
Roman de la Rose

 

Tout Symbole a trois niveaux de compréhension. Tout Symbole, nous l'avons vu, est parlant, signifiant, cachant. Comme les Symboles, le Roman de la Rose a trois degrés de lecture.


Au premier degré, parlant, il s'agit d'une fable, d'un conte, d'un rêve, où des personnages représentant soit des sentiments, soit les victimes de ces sentiments, ne vivent rien d'autre qu'une stylisation de la vie quotidienne - la vie amoureuse s'entend.

Au second degré, signifiant, on peut y voir, comme en toute fable, une leçon de morale, une mise en garde contre les souffrances de l'amour, ou contre ses joies. Les passages moralisateurs ne manquent pas, et si certaines scènes pouvaient prêter le flanc à une censure, puritaine avant la lettre, elles sont contrebalancées par des sentences bien pensantes, relativement à la morale du temps, bien évidemment.

Mais au troisième degré cachant de lecture, nous entrons dans un domaine totalement différent, où tout n'est que Symbole, et où une toute autre histoire nous est contée.

Pourtant, une objection pourrait s'élever à ce stade de mon exposé. Comment pouvons-nous être certains que ce troisième degré de lecture existe autrement que dans notre imagination?

La réponse, j'en suis persuadé, se trouve dans l'œuvre elle-même, et ce à plusieurs reprises.

Guillaume, d'abord, nous dit au début du roman : "Maintes gens disent que dans les songes il n'y a que fables et mensonges. Cependant il en est tels qui ne nous trompent pas, et dont la vérité se manifeste après... beaucoup d'hommes songent la nuit d'une manière obscure de choses qu'on observe clairement par la suite... Si quelqu'un me demande comment je veux que ce récit soit intitulé, je répondrai que c'est le Roman de la Rose où tout l'Art d'amour est enclose... Que Dieu me fasse la grâce que celle-là l'agrée, à qui je le destine: c'est celle qui a tant de prix et qui est si digne d'être aimée qu'on doit l'appeler la Rose".

Dans les premiers vers également, il situe avec précision le moment de l'action décrite dans le rêve : "... je rêvai qu'on était en mai..."
Si le printemps est traditionnellement la saison des amours, il est aussi le temps du travail alchimique, qui doit s'effectuer en harmonie avec le rythme cosmique.

Plus loin, Guillaume ajoute :
" Le dieu d'Amour me dicta donc mot à mot ses commandements, comme vous le verrez ci-après. Le roman les expose tout au long. Qui veut aimer les entende. Celui qui lira ce songe jusqu'au bout y apprendra beaucoup touchant les jeux d'amour, pourvu qu'il veuille bien attendre que j'élucide et interprète mon songe. La vérité qui est couverte d'un voile lui sera alors évidente... Je savais que je ne pouvais guérir que par le bouton (de Rose) que je convoitais de toute mon âme. Et je ne me fiais à personne pour l'avoir, sinon au dieu d'Amour, ou plutôt j'étais certain que la chose était impossible, si Amour ne s'en entremettait."

Derrière la comparaison amoureuse trop évidente, le fils de science reconnaît aisément nombre de signes, allégories ou symboles hermétiques, accumulés comme une mise en garde à son attention.

Et si cela ne suffisait pas, Jean indique l'origine et la nature de son savoir, par la bouche du dieu Amour s'adressant à sa baronnie avant l'assaut de la forteresse :
"... je prie Lucine, la déesse de l'enfantement, qu'elle donne qu'il naisse sans encombre, de sorte qu'il puisse vivre longuement. Et quand après, Jupiter le tiendra en vie et qu'il devra être abreuvé, dès avant qu'il soit sevré, de ses deux tonneaux dont l'un est doux et clair, et l'autre amer et trouble, et qu'il sera mis au berceau, parce qu'il est mon bon ami, je le couvrirai de mes ailes et l'endoctrinerai de ma science : je lui chanterai des chansons qu'il publiera, sitôt qu'il sera grand, à haute voix, par tous les carrefours, et dans toutes les assemblées du royaume, selon
le langage de France, (Le langage secret des Alchimistes est souvent appelé "langage françois" ou, autrement, "langue des Oiseaux") de sorte que jamais ceux qui entendront nos paroles, s'ils les croient, ne mourront du doux mal d'aimer: car ce livre contiendra tant d'enseignements que tous devraient l'appeler le Miroir des Amoureux, à condition toutefois qu'on n'ajoute pas foi à ce que dira Raison (La Connaissance symbolique, donc alchimique, ne peut être acquise qu'en faisant abstraction de la raison raisonnante, c'est-à-dire en ne s'appuyant que sur " l'Intelligence du Cœur ".) la pauvrette, la dégoûtée ".

Plus que de la naissance du poète au monde des hommes, l'appel à Lucine nous montre qu'il s'agit ici d'une autre naissance. C'est celle de l'Initiation, qui suit la mort symbolique et s'accomplit par le don de la Lumière. D'autant que Lucine symbolise la Lune, qui préside à la mort, au stade de l'œuvre au Noir et dont la lumière, indirecte parce que réfléchie, est celle de la progression initiatique.


Notre attention ayant ainsi été éveillée quant au sens alchimique caché de ce roman, en particulier par la référence au Miroir des Amoureux, dont nous verrons bientôt ce que l'on peut en penser, il nous reste à en extraire les éléments symboliques, disons la substantifique moelle, et à tenter d'en comprendre la signification.