Agnès Sorel

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     « Gentille Agnès, plus de los tu mérites,
     La cause étant de France recouvrer
     Que ce peut dedans un cloître ouvrer,
     Close nonain, ou bien dévot ermite. »

François Ier

 La Damoyselle de Beaulté

Agnès Sorel est un de ces noms à la consonance poétique, que beaucoup connaissent sans pouvoir les situer dans l'espace et dans le temps.
Certains la rattachent à la lignée des Diane de Poitiers, Gabrielle d'Estrées, Pompadour ou Walewska, maîtresses royales ou impériales, sans réaliser qu'elle fut la première en titre, officiellement reconnue, car même les descendants de Mérovée, même ceux d'Hugues Capet, n'avaient jusqu'alors, malgré leur nombreuse progéniture bâtarde ou ancillaire, osé installer aux côtés de leur reine, épouse légitime, une courtisane remerciée de titres et de biens considérables.

Et le comble, c'est que c'est le petit roi de Bourges, ce dauphin sans beauté, sans grande intelligence et sans fortune, fils d'un fou et d'une monstrueuse ogresse bavaroise, qui avec un certain courage, il faut l'avouer, conquiert cette suivante pas très farouche, vit avec elle au vu et au su de la cour, dans les mêmes lieux, aux côtés de la douce et insignifiante Marie d'Anjou, fille de cette Yolande d'Aragon qui l'a élevé avec le dévouement énergique d'une mère.

Charles VIID'ailleurs, Charles VII fut dominé par six femmes, et quelle variété de femmes : Isabeau de Bavière, sa mère, d'inconduite tellement notoire qu'il doute de la paternité de Charles VI en ce qui le concerne ; Yolande d'Aragon et sa fille Marie d'Anjou, sage conseillère dans ses voiles qui lui cachent jusqu'au front et au menton ; Jeanne d'Arc qui lui rend son royaume, lui redonne confiance en lui-même et le réveille intellectuellement et militairement ; Agnès Sorel grâce à qui il prend de l'assurance qu'a un homme aimé d'une jolie femme couverte de fourrures et de bijoux ; Antoinette de Maignelais, enfin, cousine de la précédente, qui organisa ses plaisirs séniles.

Mais qui donc était cette Agnès, dame de Beauté-sur-Marne et autres lieux ? Tout compte fait, on ne sait d'elle que fort peu de choses. Quelques portraits, tous posthumes mais combien célèbres, une signature, et quelques manuscrits, les mentions de certains contemporains, les pérégrinations d'un tombeau et toute une littérature de plus en plus romancée, de plus en plus délirante qui va faire d'une coquette aux traits ravissants, un grand personnage historique au rôle influent et bénéfique, une sainte presque, comme l'ont cru sous la Révolution, les profanateurs de son tombeau.

Le mystère commence avec sa naissance au tout début du XVème siècle. Est-ce en Berry, est-ce en Picardie ? Les historiens ont retenu l'un et l'autre lieux, et il semble plus vraisemblable que ce soit en cette dernière province qu'elle soit née, son père Jean Soreau et sa mère Catherine de Maignelais en étant originaires.

Là, elle reçut une éducation soignée, apprit à mettre en valeur ses charmes naturels, et fut ainsi prête à occuper à la cour un emploi envié, celui de demoiselle de compagnie d'Isabelle de Lorraine, auquel la destinaient sa naissance et les recommandations dont elle bénéficiait.

C'est ainsi qu'en la fleur de sa jeunesse, le roi de France voit pour la première fois celle qui sera la plus jolie femme du royaume et son inspiratrice.

Et dès 1444, en l'espace d'une année, nous voyons la belle Agnès, comme l'appellent ses contemporains, passer du rang de fille d'honneur d'Isabelle de Lorraine, épouse de René d'Anjou, à celui de première dame officieuse du royaume aux côtés de la Reine dont elle dépasse le train de vie par sa suite, ses atours, ses biens. Se sachant belle et aimée, elle rejette guimpes et voiles pour se décolleter hardiment, surmonte sa coiffure de pyramides vertigineuses, allonge démesurément les traînes de ses robes bordées de martre ou de zibeline, porte des perles et des diamants taillés. Pour ce faire, elle puise dans les fabuleuses réserves de son ami Jacques Coeur qui a entassé des trésors venus d'Orient dans son palais de Bourges. Habile intrigante, elle impose au roi ses amis, ou s'acquiert la faveur des conseillers de la Couronne, trop heureux de pouvoir, par son intermédiaire, conserver la faveur royale. C'est Etienne Chevallier qui la fera peindre sous les traits de la Vierge par Fouquet, Pierre de Brézé, dont le fils épousera sa fille Charlotte.

Le roi la couvre de biens et de revenus et, en l'espace de quelques mois, lui octroie les fiefs de Beauté-sur-Marne, Vernon, Issoudun, Roquesezière. Puis ce seront de longues années de bonheur, jalonnées par des voyages à travers cette France en forme de S renversé. Agnès attend à Razilly près de Chinon, à Beaulieu près de Loches, à Dames près de Mehun, le retour du guerrier ou du chasseur. Elle donne à son royal amant trois filles qu'il légitime :
 - Marie de Valois qui épousera, en 1458, le sire de Coëtivy et de Taillebourg.
 - Charlotte qui deviendra, en 1462, la femme de Jacques de Brézé et sera assassinée par lui quelques années plus tard d'un coup d'épée entre les épaules pour avoir été surprise dans les bras de son amant à quelques pas du lit conjugal.
 - Jeanne de France, née à Beauté, que Louis XI mariera à Antoine de Bueil.

Et c'est alors qu'elle allait mettre au monde un quatrième enfant, qu'Agnès entreprend d'aller retrouver le roi à Rouen où il commande son armée, dans le but de chasser hors de France les derniers anglais qui y demeurent. Est-ce tout simplement pour lui faire la surprise de son arrivée, est-ce pour le prévenir d'un nouveau complot ourdi par le dauphin, futur Louis XI, qui la hait et s'est même permis un jour de la souffleter et de la poursuivre en brandissant son épée ?

Collégiale Saint-OursToujours est-il qu'installée par Charles au manoir du Mesnil près de Rouen, elle est soudainement prise d'un « flux de ventre » et meurt en quelques heures, non sans recommander son âme à Dieu et à la Vierge Marie. Elle a le temps de léguer ses biens à la Collégiale de Loches pour que des messes y soient dites pour le repos de son âme de pécheresse, à l'abbaye de Jumièges où sera déposé son cœur, ainsi qu'aux membres de sa famille et au Roi pour ses bijoux.

Ainsi disparaît à la fleur de l'âge celle qui avait été la plus belle femme de son temps.
« C'est peu de chose, et orde et fétide, de nostre fragilité » dit-elle en expirant.


Maison d'Agnès Sorel à Beaulieu-lès-Loches, par Millin du Perreux. Musée de Tours.

Portrait dans le miroir du temps

« Damoyselle de Beaulté », tel est le nom dont est parée la favorite de Charles VII dans les documents contemporains. Elle le mérite à double titre, car, même si l'on ne doit pas être certain que les différents portraits que l'on a d'elle reproduisent très exactement ses traits, il est incontestable qu'ils correspondaient aux canons de la beauté tels qu'on les voulait dans cette première moitié du XVème siècle : taille étroite et très cambrée, accentuée par le coussin de plume que l'on pose sous la ceinture, seins menus, hauts et en globes, bouche petite, yeux bridés, teint blanc et diaphane, sourcils et cheveux épilés pour rendre le front haut et bombé. Fut-elle portraiturée de son vivant, le tableau de Fouquet la reproduit-il fidèlement ? En tout cas, c'est de lui qu'est partie l'iconographie ultérieure. Aussi devrons-nous nous y attarder longuement.

Peintre officiel à la cour de Charles VII, fils d'une servante et d'un moine, Jean Fouquet devint très rapidement le miniaturiste et le portraitiste attitré de Charles VII. Ayant représenté son profil au nez d'oiseau de proie et au front fuyant, nul doute qu'il ait rencontré Agnès Sorel, qu'il ait peut-être esquissé son portrait de son vivant. Toujours est-il que peu après sa mort, Etienne Chevallier, fidèle conseiller du roi et ami de Jacques Cœur, commande à Fouquet, un tableau consacré à la Vierge sous forme de diptyque (ou peut-être de triptyque, mais en ce cas le troisième volet aurait disparu). Destiné à Loches, Chevallier le déposera à Melun, d'où le nom quelquefois donné de « Vierge de Melun ». De là un volet partira pour l'Allemagne où il se trouve actuellement ; il représente le donateur richement habillé, auprès de son saint patron dans sa paume un silex (qui rappelle étonnamment ceux du Grand Pressigny, tout proche de Loches), rappel de sa lapidation.

Au musée d'Anvers, se trouve l'autre volet, représentant la « Vierge au Lait », tableau peint sur bois et a tempera, à l'harmonie de couleurs subtiles et étranges dont il se dégage une atmosphère à la fois maléfique et sereine. Si la Vierge emprunte ses traits à Agnès Sorel, on s'explique pourquoi les paupières sont closes, puisque l'auteur n'avait plus sous les yeux, au moment de l'exécution, la vivacité du regard. On comprend mieux ainsi pourquoi les chairs ont une couleur de cire, terreuse, bien qu'en son état actuel le tableau n'ait plus, loin de là, la fraîcheur que l'on distingue derrière certaines craquelures.

La Vierge n'est ni assise, ni debout, elle semble se lever et son corsage lacé « à la gourgandine », laisse un sein entièrement découvert, détail retenu dans les portraits ultérieurs ; les bijoux constellés de pierres précieuses aux couleurs symboliques, sont en filigrane d'or ; une énorme couronne dont une partie est extérieure au tableau, qui a été vraisemblablement réduit comme le prouve le découpage des anges, est posée sur le front anormalement grand et très bombé. Le haut du front est orné d'un ruban de velours noir, de même qu'au XVIIIème siècle, les élégantes se dessinaient des veines sur les tempes pour faire croire qu'elles avaient la peau fine.

Les anges bleus et rouges, symboles du jour et de la nuit, le trône surchargé d'ornements avec ses globes et ses franges qui rappellent étonnamment celles du coussin sur le tombeau, l'enfant au visage vieux et ridé, forment un ensemble inquiétant, artificiel, presque surréaliste, qui fait de ce tableau l'un des plus mystérieux et des plus passionnants du monde. Seul le reflet de la petite fenêtre à meneau que l'on voit légèrement déformé sur les globes, donne une note de réalité, une présence authentiquement médiévale que le reste ferrait oublier.

Les autres documents n'ont pas, bien entendu, le même intérêt, mais permettent de découvrir à travers les influences de la mode et du temps, des traits qu'à chaque époque, on a essayé de retrouver.

Il y a tout d'abord la série des portraits légèrement postérieurs : le dessin de Clouët conservé à la Bibliothèque National puis les deux peintures sur toile la représentant en pied, la taille ceinte d'un grand ruban noué sur le devant. L'un se trouve au château de Mouchy, l'autre appartient au baron de T. dont la famille le tient par héritage de la dernière descendante des comtes de Sorel d'Ugny. Le visage est encore plus enfantin et candide, le regard est voilé et plein de douceur, la robe est devenue sombre, le voile plus opaque. L'hermine rappelle la faveur royale, le ruban rose est la seule note de couleur et le corsage a été conservé ouvert, alors qu'ici le prétexte de l'enfant à nourrir n'existe plus. Rien de tel pour donner du piquant au tableau et pour renforcer la réputation de légèreté et d'impudeur de la favorite, qui n'aurait certainement pas accepté de son vivant de poser dans un négligé pareil.

Aux siècles suivants, les traits du visage perdront de l'importance au profit du costume. Il y aura des Agnès qui ressembleront à Ninon de Lenclos, des Agnès religieuses et béates, puis des anthologies du costume troubadour tel qu'on l'imagine à l'époque romantique, sur décor cathédrale. D'où une iconographie pittoresque et amusante mais de plus en plus décadente.

Le roman de la gisante

Peu de monuments funéraires, même parmi les sarcophages antiques ou égyptiens qui, une fois déplacés, sont restés dans les musées ou les nécropoles qui les ont recueillis, ont connu plus de tribulations et de mécomptes que le gisant d'Agnès Sorel.

Comme elle mourut en allant retrouver le roi à Jumièges, selon l'usage du temps, son corps fut partagé entre cette abbaye qui conserva son cœur, et la Collégiale de Saint-Ours à Loches dont les chanoines en vertu du testament de la donatrice qui leur léguait une grande partie de ses biens, reçurent le corps embaumé, admirablement coiffé, vêtu avec simplicité et sans bijou aucun.

Un artiste fut chargé d'exécuter le monument, d'une grande simplicité et d'une élégante pureté. Est-ce une oeuvre de jeunesse de Michel Colombe à qui l'on doit les enfants de la cathédrale de Tours qu'il sculpta pour Anne de Bretagne, est-ce le travail de Jacques Morel, autre sculpteur de l'époque, fut-il réalisé par un artiste anonyme sur un dessin de Jean Fouquet, tant il ressemble aux monuments du même genre figurant dans ses oeuvres ? Il est bien difficile de l'établir d'autant que ses vicissitudes l'ont bien altéré.

Tombeau d'Agnès SorelLa statue d'albâtre est allongée sur un large socle de marbre noir dont certaines faces portent des inscriptions savantes composées en ce Moyen Age finissant et dont le chanfrein, en lettres gothiques autrefois dorées, dit : « Cy gist noble damoyselle Agnès Seurelle en son vivant dame de Beaulté, de Roquesserière, d'Issouldun et de Vernon-sur-Seine  piteuse envers toutes les gens et qui largement donnoit de ses biens aux eglyses et aux pauvres laquelle trespassa le IXème jour de février l'an de grâce MCCCCXLIX, priies Dieu pour lame delle. Amen » ; à l'origine, la tête était surmontée d'un dais de style gothique flamboyant, se détachant sur une plaque de marbre noir scellée perpendiculairement au couvercle.
La morte, au visage serein et rajeuni par le sculpteur, est vêtue d'un riche surcot bordé d'hermine, ses cheveux ondulés ceints d'une couronne rappelant le titre de duchesse ou de comtesse que le roi avait voulu lui octroyer de son vivant, mais qu'elle avait refusé, sans doute pour ne pas augmenter la jalousie de ses rivales à la cour. Le coussin ou carreau sur lequel s'appuie la tête est soutenu par deux anges et les nombreux plis de la jupe recouvrent une partie du corps des deux béliers qui rappellent symboliquement le prénom du personnage.

Malheureusement, le nez, les mains, une partie des vêtements, les anges, les animaux durent être refaits au siècle dernier, en plâtre, pour compléter les parties manquantes de la statue originale. Car voici comment ce monument fut l'objet, au cours des siècles, de déplacements et de correspondances abondantes.

C'est dès le règne de Louis XI que les chanoines, oubliant déjà les dons de leur bienfaitrice, demandèrent au successeur de Charles VII, le déplacement du mausolée, qui, placé dans le chœur assez exigu, il est vrai, de leur église, les gênait dans la célébration du culte. Louis XI, qui pourtant n'aimait pas la favorite et l'avait giflée en public dans un manoir chinonais, eut l'élégance de refuser l'autorisation puisque les chanoines étaient débiteurs d'Agnès et s'étaient engagés à dire des messes pour le repos de son âme.

Quelques siècles passent pendant lesquels les religieux sont toujours gênés pour leurs offices, accrochent leurs chapes à la grille du tombeau et ne sont pas vus des fidèles. Tant et si bien qu'ils espèrent que
Louis XV
acceptera ce que Louis XI avait refusé. Mais en cet âge d'or des courtisanes royales, le roi, conscient peut-être, de ce que l'une de ses protégées pût un jour recevoir le même affront posthume, écrit dans la marge de la lettre pour laquelle les chanoines proposent la relégation dans une chapelle latérale :   « Néant, laisser le tombeau où il est ».

Malheureusement, Louis XVI avec sa bonté et son indulgence coutumières accepte en 1777 ce que ses prédécesseurs ont refusé avec tant de fermeté. Avec la permission de l'archevêque de Tours, on descelle le monument, qui donne sur un caveau contenant trois cercueils alternativement de bois et de plomb. Dans le dernier on ne trouve, à côté de résidus aromatiques, que les restes d'une dentition en parfait état et des cheveux admirablement conservés, blonds cendrés, coiffés en tresse dans le dos et crêpés sur le dessus. Ces débris sont transférés dans une urne et le tout remis solennellement dans le tombeau que l'on a réédifié à droite du chœur.

C'est alors que sous la Révolution le tombeau est profané. Le conventionnel Pocholle recueille dents et cheveux qui sont distribués ou pieusement recueillis, tandis que le monument, démonté, brisé par les soldats, est, après leur passage, entreposé en lieu sûr.

Après Charles VII, Louis XI, Louis XV, Louis XVI et Pocholle, c'est un bel esprit qui s'intéresse à l'Histoire et aux Lettres, le préfet d'Empire, général de Pommereul, qui veut essuyer les outrages reçus par Agnès. Il envoie les débris à Paris, les fait restaurer par le sculpteur Beauvallet, et entreprend dans un élan de romantisme avant la lettre, de placer le tombeau dans une sorte de cul-de-basse-fosse, pièce étroite et obscure aux murs énormes, située au pied d'une tour qui surplombe la ville et se trouve reliée au pignon du château. Vitraux, nouvelles inscriptions, porte surmontée d'un fronton orné du vers de Voltaire : « Je suis Agnès, vive France et Amour », tout le répertoire est là pour impressionner le visiteur.
Fort heureusement, Monseigneur de Barral, archevêque de Tours, profite du départ du Général-préfet et de l'arrivée de son successeur, M. Lambert, et obtient la suppression des vers que Pommereul avait composés en prenant avec l'histoire de trop grandes libertés.

De 1805 à 1970, la gisante restera dans son sous-sol, soumise à l'admiration de plus en plus enthousiaste et nombreuse des visiteurs qui par millions viennent rendre hommage à l'un des personnages les plus attachants et les moins connus de l'histoire, lui conférant une patine jaunâtre que viennent compléter les variations de température qui font jouer les tenons de bronze du restaurateur Beauvallet. Aussi sur les instances de ceux qui estiment à juste titre que ce chef-d'œuvre serait plus à sa place, mieux visible et protégé des risques de dégradation, dans une des salles du château, décide-t-on le transfert le 4 mars 1970.
Souhaitons que le roman de la gisante se termine ainsi à quelques pas de l'endroit pour lequel elle fut conçue, et dans un lieu qu'a aimé celle dont il porte l'effigie.

Terrasse du Château de Loches, par Millin du Perreux. Musée de Tours.