Le Roman de la Rose

      Dans le Roman de la Rose, l’écriture à ymages est employée comme un procédé systématique. L’idée de représenter l’amour courtois en style “allégorique” appartient à Guillaume de Lorris, qui écrit la première partie du texte vers 1230.

Le roman est présenté comme un rêve, dans la bonne tradition du sompni des troubadours, bien que cette fiction soit tout à fait inutile. L’Amant se lève, dans son songe, de bonne heure et part se promener. Il rencontre un jardin protégé par une haute muraille fortifiée, sur laquelle il y a des peintures représentant les vices en guise d’ymages (Haine, Félonie, Vilenie, Convoitise, Avarice, Envie, Tristesse, Vieillesse, Papelardie ou hypocrisie, Pauvreté). C’est le jardin de Déduit (Plaisir); la représentation des vices sur la paroi extérieure du mur semble annoncer que quiconque tente d’entrer doit laisser ces vices dehors. En fait on aura remarqué qu’il ne s’agit pas que de vices, mais de toutes les dispositions d’esprit (Tristesse) ou des états sociaux (Pauvreté) dont l’amant doit se déprendre ou se débarrasser avant d’entrer au service de l’amour. L’Amant arrive devant une petite poterne qui lui est ouverte par une demoiselle qui se recommande Oiseuse. “Je ne fais rien toute la journée, sinon je peigne mes cheveux, je regarde dans le miroir…”- dit-elle. Si une demoiselle oiseuse, paresseuse, ouvre la porte d’Amour, nous sommes en droit de conclure que ceux qui travaillent pour gagner leur vie parviennent beaucoup plus difficilement à trouver la voie de la passion, qui est au contraire ouverte à ceux qui ne font rien toute la journée. Courtoisie invite l’Amant à prendre part à la ronde des personnages. Il parvient, pour son malheur, jusqu’à la fontaine de Narcisse. Il s’agit de la source où s’est noyé le célèbre héros mythologique, amoureux de sa propre image. Par-delà cette fontaine, au-dessus d’une haie d’épines, l’Amant aperçoit un bouton de rose sur sa tige. Aussitôt le dieu Amour le larde de flèches, ce qui est une façon de dire que le pauvre tombe amoureux. La divinité lui envoie six flèches de guerre, barbelées, qui se plantent toutes dans l’œil de l’Amant: ces flèches s’appellent Beauté, Simplesse, Courtoisie, Franchise, Compagnie, Beau Semblant. Bel Accueil, qui a pitié du pauvre amoureux, l’aide à franchir la haie d’épines. A cet instant apparaît, furieux, Dangier, armé d’une énorme massue, qui mettent en fuite les amis. Bel Accueil, d’ailleurs, sera empoisonné, heureusement sans en mourir. Jalousie enferme la Rose dans une tour, pas avant que l’Amant ait pu obtenir un baiser d’elle.

Le roman de Guillaume de Lorris s’arrête là où l’assaut du fragile bouton de rose passe du registre lyrique au registre épique. Le délicat poète ne s’est sans doute pas senti à la hauteur de la tâche qu’il s’était imposée et a interrompu sa rédaction, si ce n’est la mort qui l’y a obligé. On a remarqué à juste titre que dans cette belle composition courtoise faite à la louange de l’amour fine, la femme n’est pas représentée, sauf par une anamorphose de sentiments et d’attitudes dispersés en autant de personnages.

La continuation de l’ouvrage, entreprise par Jean de Meung vers 1275-1280, procure un contraste saisissant avec la première partie. Le texte de Jean de Meung est énorme, il compte 18.000 vers. L’auteur, qui est un érudit, a traduit la Consolation de Boèce et maints autres ouvrages savants d’Abélard, de Végèce et de Giraud de Barri. Son objectif est de montrer que le fameux amour courtois n’est qu’une illusion qui cache la vérité de la sexualité, ou, dans le langage du roman, l’œuvre de Nature, qui s’efforce de conserver les espèces.

Le mépris pour les femmes dont fait montre Jean de Meung lui a valu une durable célébrité. Il s’exprime de la façon la plus explicite, comme dans le discours de Malebouche :

Onques ne trova fame juste:
Il n'est nule qui ne se rie
S'ele ot parler de lecherie ;
(débauche)
Ceste est pute, ceste se farde,
Et ceste folement regarde;
Ceste est vilaine, ceste est fole
Et ceste si a trop parole.

Si l’on soupire après une belle, le mieux c’est de se pourvoir d’une  grant borse pesanz Toute farsie de besanz (pièces de monnaie). Puis l’amant doit recourir aux bons offices d’une vieille expérimentée, qu’il faut payer également s’entend, et par son intermédiaire faire parvenir à la femme des présents. On peut, certes, leur ajouter des poésies : Qu’il feïst rimes jolietes, Motés, fabliaus ou chançonetes, mais qu’il ne se fasse nullement illusion, ils seront de peu de secours : Biau diz y puet trop poi valoir. La meilleure route qui mène au cœur des femmes est le chemin de Trop Donner. Fole est qui son ami ne plume Jusqu’à la darreniere plume.

Mais la mauvaise bouche de Jean de Meung n’épargne aucune des institutions humaines. Un immense déferlement de ressentiments noie toutes les traditions de la culture et de la société. Beaucoup plus que de philosophie, c’est de haine qu’il s’agit dans ce poème, qui fait penser aux analyses de Nietzsche et de Scheler. A l’aide de force citations savantes, qui peuvent duper les moins instruits, Jean Clopinel s’efforce de montrer que la royauté n’a rien de sacré et n’est nullement dans son droit ; que les religieux sont hypocrites (Faux Semblant réside au cloître); que la société est le résultat des rapports de forces et la noblesse véritable est celle du cœur, qui ne coïncide pas avec celle de la naissance; que le destin est une farce et l’histoire une putain; la déesse Fortune n’est qu’une tavernière méprisable qui donne à manger tour à tour à tout un chacun; enfin, les paroles humaines sont une pure convention qui peuvent être modifiées comme bon leur semble, quoique le langage en lui-même (la distinction est subtile) soit l’œuvre de Dieu. Il pense que dans une société bien organisée l’avoir doit suivre le savoir, comme autrefois Virgile a été fait seigneur de la ville de Naples en récompense de ses mérites littéraires. Puisque la noblesse ne s’hérite pas, mais s’acquiert, les clercs, qui passent leur temps à lire de bons exemples dans les livres, sont plus nobles que les rois et les comtes, dont les préoccupations vont ailleurs.

Le personnage de Jean de Meung est celui de l’esprit fort, qui met tout en question (sans prendre le souci d’étudier en profondeur), prend tout par-dessus la jambe, explique à qui veut l’entendre les vérités fondamentales qu’on enseigne à l’école et ne jure que par une science qu’il ne possède pas et dont il n’a d’ailleurs qu’une idée totalement fausse. Quicunques a Raison s’acorde, écrit-il, Jamés par amors n’amera Ne Fortune ne prisera. Il s’attribue le privilège d’employer des gros mots et de faire des plaisanteries scatologiques “au nom de la Raison”: Puis je bien parler proprement, car de nule chose n’ai honte.

Cependant, dans sa parade de science on peut glaner les signes des temps nouveaux. Le plus important d’entre eux est ce même orgueil de la raison, qui, à terme, mènera au principe du libre examen. Le concept de Nature provient de l’aristotélisme et exprime l’autonomisation du monde par rapport à son créateur. En effet, pour les chrétiens de l’Université, Dieu ne règle pas la croissance du blé dans les champs ou la circulation du sang dans nos veines. Ces phénomènes sont placés sous la juridiction des lois de la nature, qui ont été elles-mêmes arrêtées par le Créateur, mais qui désormais agissent dans le monde sans l’intervention constante de l’arbitraire divin. Nature est l’administrateur du monde; elle agit par des influences astrologiques : Qui de tout le monde a la cure Conme vicaire et connestable A l’empereur pardurable, Qui sist en la tour souveraine De la noble cité mondaine, Don il fist Nature menestre, Qui touz les biens i amenestre Par l’influence des esteles. Qui plus est, l’ensemble du monde vivant est vu comme une classification de formes, les espèces, dont la typologie seule a été définie par Dieu, mais dont les individus sont engendrés par l’œuvre des instincts naturels. Jean de Meung nous présente Nature dans son atelier, où elle forge les individus de chaque espèce. A peine produits, ceux-ci prennent la fuite, poursuivis par la Mort, qui réussit à les anéantir tous; mais Nature, dont le rythme de travail est très soutenu, réussit à maintenir une nombreuse population de chaque type d’être vivant.

Cependant, le poète n’oublie pas son propos et le combat allégorique de ses ymages. Une première tentative d’assaut, menée par le dieu d’Amour, échoue. Il faut que sa mère Vénus accoure à son secours, sur un char que tirent des colombes. Nature, qui avait songé d’abord à laisser périr la race des hommes, ainsi que son compagnon Génius (figures empruntées à Alain de Lille, ainsi que la diatribe contre l’homosexualité) entreprennent le siège du château où a été enfermé Bel Accueil. La déesse Vénus, exécutrice des oeuvres de Nature, somme Honte et Peur de se rendre (ce langage est trop transparent). Enfin la déesse jette un brandon allumé dans la tour. Bel Accueil est délivré et l’Amant peut enfin cueillir sa rose.

Si Jean de Meung n’est pas fait pour plaire à tout le monde, il a certes de quoi intriguer et on ne saurait nier la vigueur de sa pensée. Son style prolixe, les énumérations interminables ont du moins un grand mérite: celui de nous rassurer qu’il a clairement exposé toute sa pensée.

 


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