Un véritable art d'aimer
Danielle Quéruel
Amour et mariage
Hélas ! Il advint qu’Érec aima Énide avec une telle passion qu’il ne se souciait plus des armes et ne participait plus aux tournois. (Érec et Énide, vv. 2446-47)
Énide est à la fois son épouse, son amie et sa "drue", c’est-à-dire son amante : les plaisirs des sens conduisent Érec à l’aimer sans mesure et à cesser de porter les armes et de participer aux activités chevaleresques. Blâmé par tous les chevaliers arthuriens, il est accusé de "recreantise", c’est-à-dire de lâcheté et de paresse. Est-ce pour le romancier le moyen de dire que l’amour et la chevalerie ne sont pas compatibles ? Avec l’accord de sa femme, Érec décide de repartir en quête d’aventures et confirme ainsi aux yeux de tous sa valeur chevaleresque, apprenant à se surpasser sans négliger son amour pour Énide ni renoncer aux valeurs du mariage.
Serez-vous de ceux qui déméritent parce qu’ils ont pris femmes ? (Le Chevalier au Lion, vv. 2486-88)
Parmi ses arguments, il rappelle qu’une dame ne pourra rester amoureuse d’un chevalier dont la réputation et la valeur diminuent. Il ajoute que la joie d’amour n’en sera que plus grande après avoir été retardée et attendue. Yvain, convaincu par les arguments de Gauvain et repris par sa passion des armes, oublie de revenir auprès de Laudine au terme fixé d’un an et un jour. Il lui faut alors pour mériter son pardon et avoir le droit de revenir dans son château au-delà de la fontaine affronter bien des épreuves et des souffrances : combattre des adversaires redoutables (géants, serpent, etc.), dominer la folie dans laquelle il est plongé par désespoir, devenir le "chevalier au lion" c’est-à-dire celui qui protège les faibles et se bat pour la justice. Après tant d’aventures et de sacrifices, Laudine pardonne enfin sa faute à Yvain et accepte de faire la paix avec lui :
Désormais Yvain est au bout de ses peines puisqu’il est aimé et chéri par sa dame et qu’elle lui montre le même amour. Il a oublié toutes ses souffrances : la joie que lui procure la présence de sa douce amie les a effacées de sa mémoire. (Le Chevalier au Lion, vv. 6805-10)
Chrétien de Troyes démontre ainsi que l’amour doit s’épanouir au sein du mariage et est conforté par la fidélité du couple, s’opposant à la doctrine courtoise qui affirme que l’amour ne peut exister que dans l’adultère et la tromperie. Le roman de Cligès arrive à la même conclusion affirmant également la plénitude et le bonheur que l’on peut trouver dans le mariage :
De son amie Cligès a fait sa femme et il l’appelle son amie et sa dame, car il l’aime comme son amie et elle, également, l’aime comme on doit aimer son ami. (Cligès, vv. 6737-42)
Chrétien de Troyes s’amuse ici à employer pour dire les joies du mariage le vocabulaire plus souvent employé pour chanter les joies de l’amour courtois. Ainsi dans ces romans le chevalier arthurien ne renonce pas à ses qualités guerrières parce qu’il est amoureux. Le romancier démontre qu’il est lui possible, malgré les difficultés, de concilier vie conjugale et attrait de l’aventure, amour et chevalerie.
Le roman de Cligès : un anti-Tristan
L’amour de Tristan et Yseut est dû à un philtre absorbé par erreur par les deux jeunes gens alors qu’ils traversent la mer entre l’Irlande et la Cornouailles. Yseut, promise au roi Marc, l’épouse sans pouvoir renoncer à son amour pour Tristan, neveu du roi. Il s’agit ici d’un amour passionné qui ne peut exister que dans l’adultère,mis qui a été imposé aux jeunes gens par le pouvoir magique du philtre. Ils n’ont pas choisi librement d’être amoureux et amants. Les amants doivent se cacher et éviter aussi bien les dénonciations des vassaux jaloux que les ruses du nain Frocin qui veut leur perte. Chrétien de Troyes avait lui aussi composé une version de ce roman, mais le texte, perdu, n’est jamais parvenu jusqu’à nous. Au début du roman de Cligès, il dit avoir écrit sur "le roi Marc et Yseut la Blonde" (Cligès, v. 5) ; il aurait été intéressant de savoir si le romancier défendait ou condamnait la passion adultère de Tristan et Yseut. Dans le roman de Cligès se retrouvent en des allusions visibles à l’histoire de Tristan et Yseut et Chrétien de Troyes y développe une position très sévère à la fois contre la doctrine courtoise et contre la thématique du Roman de Tristan.
"Qui possède le coeur, possède aussi le corps, à l’exclusion de tous les autres hommes !" (Cligès, vv. 3145-46)
Elle refuse de suivre l’exemple d’Yseut, que ce soit en se partageant entre un mari et un amant, ou en s’enfuyant avec son ami, Cligès, comme le font Tristan et Yseut dans la forêt de Morois :
Jamais je ne partirai avec vous de cette manière, car dans le monde entier on parlerait de nous comme d’Iseut la Blonde et de Tristan. (Cligès, vv. 5294-97)
Pour Fénice, un amour tel que celui de Tristan et Yseut manquerait de noblesse et serait condamnable et entaché de vice. Elle repousse avec force l’exemple d’Yseut qu’elle accuse de s’être prostituée avec deux hommes.
L’amour de Fénice et de Cligès ne triomphe qu’en recourant à des machinations extrêmes. Un premier philtre, fabriqué par Thessala, la nourrice de Fénice, permet à la jeune fille de protéger sa virginité ; son mari, après avoir absorbé ce breuvage, ne possède sa femme qu’en songe :
Il croit l’étreindre, mais ne l’étreint pas : c’est du néant dont il tire son plaisir, du néant qu’il embrasse, du néant qu’il tient dans ses bras, du néant auquel il s’adresse, du néant qu’il voit, du néant qu’il enlace … (Cligès, vv. 3338-42)
Un second philtre donne à Fénice l’apparence de la mort et lui permet de s’échapper du palais impérial, enfermée dans un tombeau où elle se réveille trois jours plus tard. Elle retrouve alors la vie et le bonheur, libre d’aimer Cligès et de l’épouser. Son nom, Fénice, évoque le phénix, oiseau incomparable qui passait pour renaître de ses cendres. Le couple connaît un bonheur complet quand l’empereur Alis est chassé grâce à l’aide du roi Arthur et que Cligès peut retrouver en Grèce le royaume qui lui revient.







