Judas, et si on s'était trompé ?

Le plus grand traître de l’Histoire, Judas l’Iscariote, serait en fait… le seul disciple à avoir compris Jésus. C’est du moins ce que suggère "l'évangile de Judas", un manuscrit millénaire sorti de l'ombre et récemment traduit en français. Qu'en est-il ?

Un traître historique 

Pendant des siècles, la figure de Judas a incarné le mal et la cupidité dans la chrétienté.

L'évangile de Judas

Quel crédit apporter à ce manuscrit révolutionnaire qui fait de Judas le favori de Jésus ?

L'épopée d'un manuscrit

Comment un codex réapparaît après 1700 ans et des péripéties dignes d'un roman d'aventures.

Pourquoi Judas aurait-il trahi ?

Quelques hypothèses sur les raisons qui auraient poussé Judas à livrer Jésus, les relations du maître et son disciple.

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Judas, le traître de la chrétienté

Pendant des siècles, la figure de Judas a été le symbole du traître par excellence, mais aussi l'incarnation d'un peuple juif cupide et déicide.

Le pacte de Judas (1303-1305) Giotto © Chapelle Scrovegni, Padoue

Dans la Bible, Judas est l'un des douze apôtres de Jésus, certainement l'un de ses plus proches fidèles, un de ceux qui ont tout abandonné pour le suivre.

Trésorier de ce groupe itinérant, il est chargé de récolter et de gérer les fonds des apôtres. L'évangile de Jean suggère aussi que l'intendant aurait eu tendance à détourner l'argent du groupe.

Un groupe de fidèles qui a marché jusqu'à Jérusalem pour la Pâque. Selon les évangiles, la veille de son arrestation, lors de la Cène, Jésus réunit ses apôtres autour de lui et annonce que l'un deux le trahira.

Chose faite dans les jardins de Gethsémani : en échange de "30 deniers", Judas le désigne aux gardes romains en l'embrassant, d'où l'expression "le baiser de Judas", baiser du traître. Le vendredi, Jésus est crucifié par les Romains. Selon l'évangile de Mathieu, le traître, pris de remords, se pend à un arbre quelques jours plus tard.

Pendant des siècles dans la chrétienté, la figure de Judas se convertit en incarnation caricaturale de tous les vices. Le mot "Judas" devient synonyme de traître. Une figure qui sera par ailleurs exploitée par l'antisémitisme qui évoque à travers lui un peuple cupide et déicide.

Mais dès les premiers temps du christianisme, Judas a aussi suscité des interprétations plus complexes. Théologiens et intellectuels se sont interrogés sur les raisons profondes de son forfait et ses relations avec Jésus. Une curiosité qui s'accroît à partir du XIXème siècle.

 

L'incroyable épopée d'un manuscrit

Plusieurs fois perdu, caché, revendu, "l'évangile de Judas" réapparaît après 1700 ans d'histoires et de péripéties.

Dans les années 1970, un mystérieux manuscrit est découvert par des Egyptiens en plein désert. Ils le revendent à un joaillier du Caire… qui se le fait voler. Quelques années plus tard, le fameux codex réapparait en Suisse. Le joaillier le récupère et tente de le vendre à un prix exorbitant. L'offre est repoussée et le manuscrit, enfermé dans un coffre à New York, retrouve l'ombre pour une quinzaine d'années. Mais le précieux document a excité la curiosité des marchands d'art.

C'est finalement l'antiquaire suisse Frieda Tchacos qui acquiert l'objet en 2000 et le fait expertiser. Résultat : il s'agirait bien de "l'évangile de Judas", un document cité par les premiers chrétiens. Mais Frieda Tchacos revend à son tour le manuscrit à un acheteur qui lui fait un chèque en bois.

Après de nouvelles péripéties, le codex réapparait à nouveau en Suisse en 2001…en très mauvais état et dépouillé de certains fragments. On compte alors plus de mille morceaux à recomposer. Frieda Tchacos le confie alors à la Fondation Maecenas pour les arts anciens. Chargée de reconstituer et d'étudier le manuscrit, la National Geographic Society, gèle toute communication sur l'objet. Jusqu'au mois d'avril 2006, au cours duquel la revue National Geographic en révèle l'existence au grand public.

Après la reconstitution à 75 % de ce puzzle millénaire, le document vient d'être traduit en plusieurs langues et devrait désormais rejoindre le musée copte du Caire.

 

Le mystère de "l'évangile selon Judas"

Quel crédit apporter à ce manuscrit révolutionnaire qui fait de Judas le seul apôtre à avoir compris Jésus ?

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Le baiser de Judas (1303) Giotto © Chapelle Scrovegni, Padoue

Judas, le favori de Jésus

Le fameux codex en papyrus comprend plusieurs textes dont un dialogue entre Jésus et Judas l'Iscariote. Dans cette discussion apparaissent plusieurs phrases clefs comme : "Tu les surpasseras tous, tu sacrifieras l'homme qui me sert d'habit" ou encore "Je t'enseignerai les mystères du Royaume (…) mais pour cela tu souffriras beaucoup". Autant de citations qui font de Judas non plus un traître, mais le préféré de Jésus. Celui qui accepte de le sacrifier et d'endosser le mauvais rôle pour que se révèle son essence divine. Celui par qui s'accomplit la volonté divine en permettant la résurrection. L''image traditionnelle de Judas, bête noire de la chrétienté est donc remise en cause par ce texte.
Mais les fausses reliques sont légions dans l’histoire de la chrétienté. Doit-on prendre cette nouvelle trouvaille au sérieux ou l’inscrire au rang des contrefaçons à scandales ?

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Un authentique document... qui n'a pas été écrit par Judas

"L'évangile de Judas" est cité par les premiers chrétiens et notamment par Irénée, Evêque de Lyon, qui le dénonce pour hérésie au milieu du IIème siècle. Le texte n'est donc pas une invention sortie de l'imagination de faussaires modernes. En revanche, le document retrouvé, écrit non en grec mais en copte (la langue des premiers chrétiens d'Egypte), est daté du IIIème ou IVème siècle par les experts. Il ne peut donc s'agir que d'une copie ultérieure d'un original. Pas d'un faux, mais d'une authentique reproduction.

On peut aussi penser que le premier manuscrit, pas celui qui vient d'être retrouvé mais l'original, n'a pas été écrit par Judas lui-même. Les spécialistes supposent en effet que les évangiles sont des compilations des paroles des évangélistes, recueillies et retranscrites ultérieurement par les premiers chrétiens. Ceci vaut également pour les 4 évangiles dits "synoptiques" ou "canoniques" reconnus par l'Eglise : ceux de Jean, Luc, Marc et Mathieu. Ces quatre textes présentent de grandes similitudes, contrairement aux évangiles non reconnus par l'Eglises, comme ceux de Philippe, Thomas, Marie-Madeleine, ou encore celui de Judas. Des évangiles dits "apocryphes", fortement influencés par d'autres croyances et courants de pensée.

… et influencé par la pensée gnostique

Le fond et la forme de l'Evangile selon Judas semblent en effet le rattacher aux courants dit "gnostiques". Pour ces groupes qui fleurissent aux premiers temps de la chrétienté, seuls quelques élus rejoignent la vie éternelle. Pour les gnostiques, sont "sauvés", non pas ceux qui croient en Jésus, mais ceux qui connaîssent Jésus, ceux qui parviennent à percent les secrets du divin après une longue quête initiatique.
Le manuscrit retrouvé, qui fait de Judas, une sorte de "favori' de Jésus qui lui enseigne "les mystères du Royaume", semble fortemment influencé par cette pensée gnostique.

Dans tous les cas, ce texte reste un document des plus précieux pour tous les spécialistes. Il montre que la chrétienté des premiers siècles n'a pas été un bloc monolithique, mais un ensemble mouvant animé par de nombreux courants de pensée.

Pourquoi Judas a-t-il trahi ?

Depuis des siècles, le personnage de Judas fascine théologiens, artistes et intellectuels qui s'interrogent sur les mobiles profonds de sa trahison. Quelques pistes avancées.

Suicide de Judas (1120-1130) © Cathédrale de Saint-Lazare, Autun

Bandit ou révolutionnaire ?

» La chrétienté, en s'appuyant sur l'Evangile de Jean, a longtemps fait de Judas un simple félon attiré par l'argent, livrant son maître pour quelques deniers. Mais cette hypothèse est contestée : la somme remise à Judas par les Romains (30 deniers) est fort modeste, et Judas, en tant que trésorier, aurait pu détourner des sommes plus conséquentes.

» Son nom d'Iscariote a également laissé croire qu'il fut membre des sicaires, juifs "zélotes" prônant la rébellion armée contre les Romains. Finalement déçu par Jésus, un messie trop pacifiste, Judas l'aurait trahi. Mais l'influence des sicaires semble en fait postérieure à la mort de Jésus. Néanmoins, la piste d'une incompatibilité idéologique, d'un différend entre un guide idéaliste, éloigné de toutes préoccupations matérielles, et un intendant trop rationnel, reste envisageable.

Un traître nécessaire ?

» Avant même la réapparition de l'évangile de Judas, la théologie a avancé la possibilité d'un "traître messianique", sacrifié pour que s'accomplisse le destin de Jésus. Sans Judas en effet, pas de crucifixion, ni de résurrection. La question de la sanction réservée à Judas, et d'une possible miséricorde divine, a aussi agité les débats théologiques. Le regard porté sur ce personnage maudit semble de moins en moins sévère à partir du XIXème et surtout du XXème siècle.

» Au XXème siècle, la littérature, que la figure de Judas a toujours fasciné, s'en empare à nouveau. De Paul Claudel ("La Mort de Judas", 1907), à Jorge Luis Borges (dans la deuxième partie de "Fictions", 1944), en passant par Marcel Pagnol ("Judas", 1955), ou Eric Emmanuel Schmitt ("L'évangile selon Pilate", 2000) les romanciers du XXème siècle ont souvent cherché à démêler les ressorts de sa trahison, les raisons intimes de son forfait et la nature de ses relations avec Jésus. Le mystère reste entier.