Interview, La Raison, février 1997, n° 418

La Libre Pensée sur France Culture
Dimanche 12 janvier 1997

(2e dimanche de chaque mois)

Bonjour à tous,

Nous recevons aujourd'hui Christian Eyschen, Secrétaire général de la Libre Pensée française, membre du Comité international de l'Union mondiale des libres penseurs. Merci d'être avec nous. Première question:

- L'actualité du combat laïque, pour toi, quelle est-elle?

- Tout récemment j'ai fait fait une conférence de la Libre Pensée à Besançon. Des libres penseurs de cette région m'ont fait connaître un projet d'action éducative proprement ahurissant, intitulé "l'étoile, la croix, le croissant".

Ayant constaté qu'il y a, comme un peu partout, des tensions dans leur collège, certains enseignants ont élaboré ce projet d'action éducative (PAE) en vue de démontrer que "tout le monde a le même dieu" (sic) et, ainsi, ramener la concorde.

Cela signifie qu'un homme pour exister avec un autre homme, a obligatoirement besoin d'un rapport avec Dieu. Le principe divin est considéré comme un principe obligatoire d'organisation de la société. C'est la forme même du cléricalisme institutionnel.

On fait visiter par les élèves deux églises catholiques, une église orthodoxe, un temple protestant, une synagogue et deux mosquées. Les religieux de toutes les confessions les ont accueillis en se frottant les mains. L'école publique ramenait enfin les enfants vers Dieu!

- Mais, dans cette affaire, quelle a été l'attitude de l'administration?

- En préface de ce PAE, le principal du collège a écrit: "C'est bien un acte de civisme que les élèves de cinquième du collège ont réalisé. Ils nous démontrent avec aisance que la connaissance est source de tolérance. Ils réussissent même à dégager une harmonie entre les croyances et nous donnent des raisons d'espérer qu'un jour cesseront les conflits et toutes les formes de haine rencontrées au quotidien". Et voilà comment l'enseignement des religions est élevé au rang d'acte de civisme!

"Les Feuillets de l'inspection académique" de septembre 1996 placent en exergue, pour la glorifier, la chanson que l'on fait chanter à ces élèves: "Que nous portions la croix, l'étoile ou le croissant, chrétiens, juifs, musulmans, soyons plus tolérants, c'est le même dieu que nous prions, quel que soit notre prophète ou notre religion".

Après "Maréchal, nous voilà!", c'est maintenant: Dieu, nous voilà.

Il est tout aussi ahurissant de voir une intersyndicale FEN-CFDT-FSU dénoncer en commun Force ouvrière qui osait protester contre cette remise en cause de laïcité dans le collège.

Comment est partiquée la neutralité scolaire à l'égard des enfants qui ne croient ni en Yahvé, ni en Jésus, ni en Mahomet? Ce PAE, c'est véritablement un viol des consciences.

- Ce cas, que tu cites, de violation de la laïcité, est-il le seul dans les écoles publiques?

- Non, malheureusement. En passant par le port de la kippa et du foulard islamique, en allant jusqu'à la présence de plus en plus importante des aumôneries catholiques en externat, c'est d'une véritable offensive contre la laïcité qu'il s'agit. C'est une nette tendance à la reconquête religieuse au sein même de notre société.

- On parle beaucoup, actuellement, du foulard islamique. Quel est le point de vue de la Libre Pensée, sur ce sujet?

- A en croire certains, porter le foulard islamique serait la seule atteinte à la laïcité. N'y aurait-il donc aucune croix, aucune kippa dans les écoles publiques? Une étude récente - et officielle - indique que, depuis le moment le plus fort du foulard islamique, 90 pour cent de ces foulards ont disparu. Pour la Libre Pensée, c'est clair et net: dans l'école laïque, on ne doit porter ni foulard islamique, ni croix, ni kippa. Il y a, chez certains, un strabisme antireligieux fort étonnant.

- Le Conseil d'Etat a été sollicité sur cette question; à la Libre Pensée, que pensez-vous de ces décisions?

- Elles concourent à faire imploser l'école laïque. Ici, on autorise le foulard, là on le refuse, ailleurs on s'interroge. La même loi s'appliquant à tous et partout, cela disparaît.

Le Conseil d'Etat continue de se référer à la loi Jospin. Cette loi est à l'origine de la présence des emblèmes religieux à l'école, puisqu'elle autorise "le droit d'expression" des collégiens et des lycéens. Les porteurs de signes religieux se réclament de ce "droit à l'expression" créé par Lionel Jospin.

Faut-il le rappeler? L'école laïque est faite pour transmettre des connaissances et non pour être un lieu permanent d'affrontements religieux ou politiques; elle ne doit pas être non plus un endroit pour débattre à n'en plus finir sur "la liberté d'opinion".

- La laïcité est remise en cause. Cela ne touche-t-il que l'école publique?

- Non, de toute évidence. La visite de Jean-Paul II, en septembre 1996, voulait être la marque de la reconquête par le cléricalisme. Choisir le baptême de Clovis comme "acte fondateur de la France", choisir la date du 22 septembre pour la célébrer, alors que c'est la date anniversaire de la proclamation de la Première République, c'est vouloir imposer cette idée: une institution civile ne peut trouver sa légitimité que dans son rapport avec Dieu.

La célébration du baptême de Clovis, le PAE cité voilà quelques instants, ont le même contenu, le même objectif.

- A l'occasion de la visite du Pape, la Libre Pensée a pris des initiatives. Veux-tu nous dire quel bilan tu tires de cette visite et de ces initiatives?

- Nous avons réuni plus de quatre mille libres penseurs et laïques. L'action de la Libre Pensée a incontestablement contribué à mobiliser les laïques. Il ont condamné cette nouvelle violation de la loi de 1905. Il suffit de comparer les déclarations de l'épiscopat français au début de 1996 et le discours du Pape avant son retour à Rome: il y a un abîme entre les deux.

Ainsi, on est passé du "baptême de Clovis, acte fondateur de la France chrétienne" au "baptême de Clovis, baptême d'un homme". Comment ne pas en conclure que cette visite a été un échec et que les prétentions de l'Eglise ont marqué un recul?

Ce recul démontre que les laïques demeurent majoritaires dans ce pays et que l'Etat et l'Eglise, obligés d'en tenir compte, ont dû ruser, reculer.

- Le Pape semble avoir l'intention de revenir en France. Est-ce vrai? L'an prochain?

- A l'occasion des XIIe Journées mondiales de la jeunesse catholique, le Pape entend réunir un million de pèlerins pour une messe qu'il célèbrera sur la pelouse de Reuilly, le 24 août 1997. Le thème choisi? "Humaniser la mondialisation". Dans le dossier de presse, on lit des choses de ce genre: "Comment favoriser l'oecuménisme et le dialogue interreligieux? Comment concevoir, aujourd'hui, une laïcité ouverte?

Admirons le cynisme dans le choix de la date. Le 24 août 1997 sera, jour pour jour, le 425e anniversaire... de la Saint-Barthélemy. On peut imaginer le type dialogue interreligieux qui aurait la faveur du Vatican.

- On parle, à propos de ce voyage, de son financement public; ne s'agirait-il pas, une fois encore, de non-respect de la loi de 1905?

- Bien sûr et l'épiscopat ne s'en cache d'ailleurs pas. "Des démarches en vue de bâtir des opérations de partenariat, sponsoring et mécénat sont entamées. Le rassemblement de centaines de milliers de jeunes pourra permettre auxc entreprises de faire connaître leur savoir-faire; le Festival de la jeunesse sera l'occasion d'associer au projet les institutions, les collectivités territoriales et, plus largement, l'ensemble des acteurs culturels". Pour dire les choses plus clairement, l'Etat et les collectivités territoriales seront invités à cracher au bassinet.

- Devant ces nouvelles atteintes à la laïcité, la Libre Pensée va réagir. Que va-t-elle faire contre ces attaques?

- Nous avons adressé une lettre ouverte à Jacques Chirac, lui demandant une entrevue. Nous voulons lui poser cette question: quel sera le montant exact que l'Etat compte accorder à cette cérémonie religieuse? En plus des fonds publics qui seront attribués, il semble que d'énormes moyens seraient accordés à l'Eglise: par exemple, réquisitionner des établissement scolaires pour y héberger des pèlerins catholiques. Pour cela, il faut l'avis de la Mairie de Paris et des mairies d'arrondissements. Il va être intéressant d'observer ce qu'elles feront en cette occasion.

- Et Jacques Chirac, président de la République, qu'a-t-il répondu à la Libre Pensée?

- Son cabinet nous a récemment écrit: il n'aura pas le temps de nous recevoir. Nous n'acceptons pas que la démocratie soit ainsi remise en cause; nous voulons pouvoir débattre, sur ces questions, avec le chef de l'Etat.

C'est pourquoi nous avons lancé, dans tout le pays, une pétition à la présidence de la république, exigeant que nous soyions reçus.

- Et en 1997, avant et pendant la visite du Pape, que fera la Libre Pensée?

- Le même jour de la messe pontificale, nous tiendrons à Paris un grand meeting international; des libres penseurs et des laïques du monde entier seront présents. Un tel évènement aura lieu pour la première fois depuis longtemps: il aura une grande portée.

En outre, le samedi 23 août, nous organiserons, devant les préfectures, des rassemblements unitaires; ils exigeront le respect de la laïcité, ils condamneront les violations de la loi de séparation des Eglises et de l'Etat.

Nous préparerons tout cela en lançant une campagne de banquets républicains, le vendredi 28 mars, le jour dit "vendredi saint". C'est avec une telle campagne qu'en 1848 les républicains ont pu reconquérir la république. Exemple à renouveler.

- Depuis quelque temps, on entend de ci, de là, dire qu'il faudrait une loi nouvelle qui réaffirmerait la laïcité à l'école. Qu'en penses-tu?

- Les lois nécessaires au respect de la laïcité existent; elle s'appellent: lois Jules Ferry et loi de 1905. Tant qu'elles ont été appliquées, il n'y avait pas ce genre de problème.

Ce qu'il faut maintenant, c'est rétablir la loi de Séparation et abroger toutes les lois antilaïques. Il est intéressant, et même illustratif, de constater que ceux qui réclament une nouvelle loi sont les mêmes qui ne soufflent mot de la loi Jospin, pourtant responsable de tout ce qui a suivi.

Il est tout aussi piquant de voir Jacques Chirac, protochanoine de la cathédrale du Latran, qui déclarait, lors de sa visite à Jean-Paul II: "La France est la fille aînée de l'Eglise", et François Bayrou, qui tentait fin 1993 d'aggraver la loi Falloux, se faire tous deux les champions d'une "nouvelle loi laïque".

Là aussi, c'est une manoeuvre politique, en vue d'abandonner la défense des lois laïques véritables des années 1880 et la loi de 1905, au profit d'une loi qui serait antilaïque parce que consensuelle et d'union nationale. On veut nous faire lâcher la proie pour l'ombre. Comme le dit un adage populaire: "On sait ce que l'on perd, on ne sait pas ce que l'on gagne".

Alors, que l'on ne compte pas sur la Libre Pensée pour cesser le combat . Nous voulons l'abrogation des lois antilaïques et la restauration de la loi de séparation de 1905.

- Merci à toi d'avoir répondu à nos questions.

A nos auditeurs, nous disons : au revoir.