La Raison, mars 1997, n° 419
Faux et usage de faux ou Comment on enseigne l'Histoire aux enfants...
Enseigner l'histoire à de jeunes enfants et éveiller leur curiosité à l'égard du passé lointain n'est pas facile. Il faut savoir raconter les évènements et éveiller leur intérêt sans faire appel à des légendes.
L'enseignant a le devoir de ne pas encombrer les jeunes cervelles de controverses, d'hypothèses fantaisistes, ou encore de théories philosophiques dépassant leur capacité de compréhension. Il doit rendre l'histoire vivante et n'enseigner que des faits vrais.
L'existence de Jésus Christ fait partie des controverses qui divisent encore les historiens. Quand j'ai publié en 1963 mon livre La Fable de Jésus Christ, j'ai surpris beaucoup de lecteurs par l'énoncé et la diffusion d'une thèse ancienne, mais encore peu connue, selon laquelle Jésus n'aurait pas été un homme mais un pur mythe. Je m'appuyais alors sur l'avis de deux papes du XVIè siècle, Léon X et Paul III, sur l'oeuvre du Dr Paul Couchoud, ami d'Anatole France, qui avait publié des livres où il démontrait que, dans le personnage double de Jésus Christ, le mythe gnostique du Christ avait largement précédé l'humanisation de Jésus, que Jésus n'était pas un homme déifié après sa mort, mais un dieu doté plus tard d'une vie terrestre imaginaire; sur l'enseignement fait à la Sorbonne en 1946 par Alfaric selon lequel "Jésus est un pur mythe analogue à Osiris Adonis, Attis, Mithra, Hermès, Apollon". Plusieurs nous ont suivi, Georges Las Vergnas (1), André Ragot, Georges Ory (2) et bon nombre de nos lecteurs. La thèse mythique est devenue objet de controverses, et l'Eglise, bien entendu, s'est efforcée de nous réfuter, mais n'a pas trouvé d'arguments autres que ses vieilles affirmations. L'analyse des évangiles faites par Guignebert (3) la privait de ses bases traditionnelles.
En définitive, lorsque la revue Science et Avenir, en 1996, a consacré un grand article à ce sujet, elle a dû commencer par admettre que nous n'avons pas de preuve de l'existence de Jésus comme homme: le christianisme qu'on enseigne aujourd'hui est celui qu'inventèrent, autour de l'empereur Constantin présidant le concile de Nicée, les inventeurs d'une trinité, cependant que le faussaire Eusèbe de Césarée racontait une histoire de l'Eglise chrétienne truffée de mensonges.
Bien entendu, de nombreux croyants et même des indifférents croient encore que Rome enseigne la vérité; les croyants en un Jésus de chair restent libres de croire encore à la crucifixion d'un prophète, entouré de disciples juifs qui auraient ordonné aux juifs et aux chrétiens de boire du sang, à la virginité permanent de Marie après son accouchement, etc...
De tout cela, on peut discuter entre adultes. Mais essayer d'entraîner les enfants de 11 à 12 ans dans ce conflit, ce n'est pas faire oeuvre d'historien.
On comprend combien j'ai été indigné en découvrant que des manuels d'histoire pour des classes de sixième, destinés à l'enseignement public, consacrent des pages au récit de la naissance, de la vie, de la mort et de la résurrection de Jésus, comme de faits aussi avérés que la vie de Charlemagne ou le bûcher des dignitaires du Temple.
Ces manuels, qui dérivent de la même fabrication, ont été édités par les maisons Nathan, Hatier, Belin. Il serait déjà inacceptable que des ouvrages pour des élèves de l'enseignement public, qui devraient rester neutres, osent présenter comme démontrée la vie humaine de Jésus.
Manifestement, les auteurs de ces pages n'ont pas étudié la question. Ils auraient pu apprendre combien leurs affirmations soulèvent de problèmes. L'existence d'un Jésus de chair était déjà contestée au IIè siècle par la secte des Docètes (4), dont les écrits ont été détruits par l'Eglise, avant qu'on ait songé à écrire des évangiles. Le premier évangile fut celui que Marc révéla à la communauté chrétienne de Rome vers l'an 140, et qui commençait par cette phrase: "En la quinzième année du règne de Tibère, Jésus descendit du ciel et apparut dans la synagogue de Capharnaum". Apparut, tout adulte, comme un fantôme.
Aucune allusion n'est faite à ces difficultés. Mais à titre de preuve, tous ces manuels s'appuient sur un texte dont la fausseté était déjà admise par Voltaire (5), rejeté même par l'Eglise: une interpolation chrétienne faite dans les Antiquités de l'auteur juif Flavius Josèphe.
Cette interpolation (en XVIII-3/6) n'y figurait pas quand Origène a lu cette oeuvre et il concluait de ce silence que Flavius Josèphe "n'a pas montré que Jésus est le Christ".
L'interpolation, qui ne date que du IVè siècle et qui est probablement l'oeuvre du grand faussaire Eusèbe de Césarée, comporte l'addition au texte juif d'un verset faisant intervenir un "sage" dont l'auteur écrivait: "Celui-là était le Messie", c'est à dire le Christ. Voltaire objectait déjà: "Si tu l'avais cru Christ, tu aurais donc été chrétien." (5).
L'Eglise même convient que cette interpolation n'est pas authentique (6). Voilà donc tout ce que les manuels scolaires sont allés chercher comme preuve historique (7).
Si les auteurs sont allés dénicher cette citation dans Flavius Josèphe, peut-on leur reprocher de ne pas avoir lu Voltaire?
Dans les mêmes manuels on trouve d'autres références à la Bible, considérée comme source historique.
Que dire, par exemple du récit de la noyade dans les flots de la mer Rouge de l'armée égyptienne (pharaon en tête) qui s'était écartés pour laisser passer les Hébreux lors de l'exode conduit par Moïse? Les annales égyptiennes ignorent ce désastre et ne citent aucun pharaon noyé...
Les écoliers d'aujourd'hui n'apprendront plus la légende de Jésus au catéchisme, mais ils en seront marqués pour avoir lu la même chose dans leur livre de classe.
Un lecteur sceptique m'a expliqué que les éditeurs sont obligés de laisser leur livres se vendre aussi dans les établissements religieux.
Ce souci commercial ne saurait justifier que l'école de la République cautionne la réalité du merveilleux chrétien. Comment l'instituteur pourra-t-il mettre en doute les miracles de Jésus, sa résurrection, sans que ses élèves lui objectent: "Mais Monsieur, c'est écrit sur les livres?".
Alors que nos écoles accueillent de plus en plus des enfants de familles musulmanes, il n'est pas tolérable que l'enseignement organise la divinité de Jésus contre celle d'Allah. Plus encore, les manuels scolaires ne doivent pas enseigner la résurrection. Il n'y a jamais eu de résurrection, personne n'est jamais réapparu vivant après sa mise au tombeau. Enseigner ces balivernes à des enfants, c'est les préparer d'avance à accepter l'enseignement des multiples sectes, souvent nocives, qui se répandent un peu partout. On ne peut pas exiger d'un enfant de 11 à 12 ans qu'il fasse preuve d'autant d'esprit critique qu'un adulte, alors que tant d'adultes se laissent prendre au piège d'un merveilleux chimérique.
Il est inacceptable que l'Eglise chrétienne utilise nos manuels scolaires pour y faire sa propagande. Il est inacceptable que nos manuels scolaires garantissent la vérité historique d'une résurrection. Enfin il est inadmissible que nos manuels aillent chercher dans un texte juif une interpolation chrétienne du IIè siècle, rejetée même par l'Eglise, pour présenter cette absurdité comme preuve de l'existence de Jésus, ignorée de tous les historiens de l'antiquité.
Nos manuels d'histoire ne doivent enseigner que des faits historiques. Ernest Renan lui-même n'a pas osé faire ressusciter le Jésus de la biographie qu'il lui avait consacrée.
Guy FAU
(1) Son petit livre: Jésus a-t-il existé? est
épuisé.
(2) Président du cercle Ernest Renan, auteur notamment de Le
Christ et Jésus, également épuisé.
(3) Auteur de deux livres critiquant à fond les évangiles:
Le Christ et Jésus.
(4) Les premiers chrétiens, ainsi appelés, d'un verbe grec
signifiant sembler, paraître, parce que Jésus n'était
pour eux qu'une apparence, une apparition éthérée.
(5) Dictionnaire philosophique, V: "Christianisme".
(6) Elle suppose sans preuves que ce texte aurait pu être
substitué à un verset juif hostile à Jésus.
(7) Il ne sert à rien de modifier le texte de l'interpolation en y
ajoutant un "peut être" qui n'est pas dans le texte que je citais
intégralement, dans ma "table de Jésus Christ" (3è
édition, page 51).
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