LETTRE

I. Au moine Jean : de la patience; soin qu'il faut avoir pour ne pas se laisser

entraîner par les suggestions de la pensée, sous prétexte de justifications, ni

dire : "Je m'en vais vivre en pasteur".

De la tempérance

 Malgré les nombreuses exhortations que nous avons prodiguées au pieux

Théodore, nous n'avons pu parvenir à le fixer où il était. Il nous a toujours

répondu : "Si vous voulez m'aider, si vous tenez à sauver mon âme en Dieu,

reléguez-moi dans votre monastère." "Mais, lui ai-je dit, la direction de cet

asile, je l'ai confiée à notre cher frère Jean, et il m'est impossible, sans le

consulter, d'y envoyer qui que ce soit." Je dois avouer cependant que j'ai été

charmé que vous ayez reçu ce bon frère. Il m'a raconté à son retour l'intérêt

que vous lui avez témoigné. Ils méritent bien, en effet, nos respects, les

hommes qui, comme lui, mettent l'amour de Dieu au-dessus de celui d'un

père ou d'une mère, des frères et des soeurs, d'une épouse et d'un fils, des

parents et des amis. Vous avez fait, du reste, votre devoir, en donnant par

vous-même l'exemple d'une bonne oeuvre, et surtout aux yeux des frères

qui vous entourent; c'est dire : "Voyez mes actes et imitez-les". L'apôtre

saint Paul ne prêche pas autrement : "Suivez mon exemple, dit-il, comme je

suis celui de Jésus-Christ" (1 Co 4,16). De cette manière, ceux qui résistent

aux paroles, se laissent quelquefois persuader par les actions. Vous ne

négligerez pas pour cela votre ministère spirituel, et les besoins terrestres ne

vous feront pas oublier votre sainte union en Dieu; car la parole du Seigneur

sagement méditée, annoncée avec douceur, nourrit l'âme et la protège,

conserve le corps et le fortifie, repousse les démons, et procure à l'esprit une

parfaite et constante sérénité.

Quant à ces hommes qui veulent entreprendre des choses au-delà des règles

et des ordres donnés, qui se jettent à travers des périls insurmontables,

laissez-moi vous rappeler "qu'on ne doit être plus sage qu'il ne faut, que la

sagesse a ses bornes"; et cet autre passage de l'écriture: "Ne cherchez pas à

devenir trop justes, trop de science pourrait vous éblouir" (Rm 12,16). On a

vu, en effet, dans ces derniers temps, quelques frères abandonner leur

modeste demeure et se retirer dans un coin de terre bien désert, bien aride,

bien stérile: les nombreux conseils de leurs saints pères, de leurs frères, ne

les ont pas arrêtés, et ils n'y ont répondu que par ces mots: "Nous allons

vivre en pasteurs". Mais, après s'être ainsi exilés au milieu des solitudes les

plus sauvages, se voyant emprisonnés dans leur isolement, mille souffrances

sont venues les assaillir; alors ils ont cherché à retourner aux lieux habités, et

ils n'ont pu s'arracher à la prison qui les enveloppait de toute part,

imprudents qu'ils avaient été de s'avancer au cœur des déserts; ils tombaient

sur la terre nue et disputaient bientôt le reste de leur vie à la faim, à la soif et

à la chaleur. Grâce aux soins de la Providence divine, quelques-uns d'entre

eux, près de succomber au froid, ont été accueillis par des voyageurs qui les

ont mis sur leurs propres montures et les ont ramenés parmi les habitations

des hommes; plusieurs cependant avaient déjà rendu leur âme à Dieu et leur

corps était devenu la proie des grands oiseaux et des bêtes fauves. Ceux

même qu'on a eu le bonheur de sauver ont eu à souffrir de longues

infirmités, et ont bien dû s'avouer qu'il ne faut jamais rien entreprendre sans

de mûres réflexions; car tous ceux qui, cédant à la téméraire impulsion de

leurs pensées, ont choisi pour retraite des contrées incultes et malsaines, se

sont volontairement donné la mort; aussi bien que certains autres, voulant se

soustraire au joug de l'obéissance et refusant leur concours au service

général. Plusieurs encore, trompés par l'adulation de leur cœur et se fiant

aux louanges de la crédulité, sont devenus, selon leur expression, simples

pasteurs, et se sont exposés aux mêmes dangers faute d'avoir mesuré la

tâche qu'ils s'imposaient. Il est donc bien important, mon très cher frère, de

ne pas nous abandonner sans un mûr examen aux conseils de notre esprit;

chacun doit, au contraire, consulter ses forces et se soumettre à son

prochain par esprit de charité. Et quelqu'un de nous croirait-il avoir atteint la

suprême puissance, croirait-il pouvoir commander à ses passions, dompter

ses penchants; qu'il se méfie encore de lui-même, s'il ne veut pas qu'on lui

applique ces paroles des écritures : "Le roi téméraire tombera et ne sera

relevé que par l'ange de lumière" (Pr 13,17).

On va plus loin, et on dit: Pourquoi l'histoire parle-t-elle de plusieurs saints

pères qui ont ainsi vécu ? A cela nous répondrons par la vie elle-même des

saints pères, afin qu'on soit forcé de convenir qu'ils n'ont jamais rien fait

sans raison, sans motif, sans dessein. Voici ce qu'il est écrit au sujet du saint

abbé Macaire; ce sont ses propres paroles: "Assis, dit-il, dans ma cellule, je

travaillais à devenir religieux et j'avais à soutenir une lutte continuelle avec

moi-même; une voix intérieure me disait: 'Pars, relègue-toi dans un ermitage

solitaire, et fais attention à ce que tu y verras.' J'ai ainsi lutté avec ma passion

pendant cinq ans entiers, faisant cette réflexion, peut-être n'est-ce là qu'une

suggestion du démon." Comprenez-vous la prudence du saint personnage ?

S'est-il laissé persuader, est-il parti dès l'abord, a-t-il écouté son esprit ? Non

certes; il a persévéré, demandant à la réflexion, aux jeûnes, aux veilles et à

Dieu si ce n'était pas une tentation de l'esprit du mal; et nous, insensés que

nous sommes, à la moindre velléité, nous ne pouvons résister, nous nous

laissons entraîner; et cela sans avoir recours à la prière pour nous éclairer,

sans même daigner écouter les conseils de l'expérience; aussi sommes-nous

bientôt la proie du démon. Le saint père dont nous parlons ajoute qu'obsédé

sans cesse par la même pensée, il y céda enfin, se rendit dans le désert, y

trouva un lac au milieu duquel s'élevait une île, et où venaient se désaltérer

des troupeaux entiers. Là, il rencontra deux hommes n'ayant aucun

vêtement, et, les ayant entendus parler entre eux, il leur demanda :

"Comment pourrais-je devenir solitaire ?" Et ils lui répondirent : "Celui qui

ne sait pas renoncer à tous les objets terrestres ne sera jamais bon solitaire."

Et lui, dans son humilité : "Mais je suis faible, moi, je n'ai pas votre

courage." - "Alors, retourne dans ta cellule et pleures-y tes péchés." Homme

vraiment divin, comme tu te juges! Quelle prudence dans cette belle âme!

Celui dont tous les actes étaient édifiants et méritoires ne se jugea pas assez

fort pour accomplir un acte aussi simple, et répondit: "Je suis faible, moi, et

je n'ai pas votre courage." Et nous, sans que la persécution nous y force,

sans que rien nous y pousse, nous nous laissons entraîner par notre

amour-propre, par je ne sais quelle condescendance envers nous-mêmes, et

nous entreprenons des choses bien au-dessus de nos forces; on dirait que

nous voulons tenter le Seigneur notre Dieu, et c'est là une chose bien

affreuse! Malheur à celui qui s'appuie et se fie à ses seules forces, même

dans ce qui ne demande que de l'inclination et de l'habitude. Malheur à lui si

sa confiance n'est pas en Dieu seul, car de Dieu seul émanent toute force et

toute puissance.

Jetons un coup d'œil sur la vie du saint abbé Antoine, nous verrons qu'il a

toujours agi d'après les inspirations de Dieu, et cependant n'a-t-il pas

toujours vécu dans un monastère ? N'a-t-il pas toujours couvert son corps

de vêtements ? Ne s'est-il pas toujours nourri comme nous ? N'a-t-il pas

travaillé comme nous ? N'a-t-il pas eu aussi des disciples qui pleurèrent sa

mort et l'ensevelirent ? Et certes, le bienheureux personnage dont je viens de

parler n'est pas le seul qui ait mené ce genre de vie; combien d'autres saints

pères n'ont jamais quitté la vie religieuse, prodiguant sans cesse leurs

conseils et leurs secours à tous ceux qui s'adressaient à eux, guérissant les

malades, opérant des miracles au nom du Seigneur : flambeaux

resplendissants par l'éclat de leurs vertus! Voilà les mœurs et les actes que

nous devons imiter, nous tous qui voulons marcher dans la voie du salut,

prenons garde toutefois de ne dévier ni à droite ni à gauche! La tranquillité,

les veilles, le jeûne, la prière, les larmes, les cérémonies religieuses, la

pratique de la vérité, l'étude des saintes Écritures sont les seuls moyens à

employer pour fortifier et rendre féconde notre âme. Rendons-nous dignes

de la participation fréquente au saints et immaculés mystères, si nous

voulons que notre âme, toujours lavée de ses moindres souillures, forte

contre toute pensée mauvaise, soit à l'abri des pièges du démon et sous la

protection immédiate du Seigneur. Professons en toute circonstance la

charité vraie et bien entendue envers nos frères et envers tout le monde; car

c'est de nous-mêmes que viennent les premiers titres à la miséricorde ou à la

colère divine. En effet, elle ne connut jamais de mensonge, la bouche qui a

dit : "Ce que vous ferez pour le moindre de mes frères, vous le ferez pour

moi" (Mt 25,40); et qui ajoute, en parlant de ces cœurs endurcis et sourds à

la voix de la pitié : "Puisque vous n'avez rien fait pour le moindre des miens,

vous n'avez rien fait pour moi. Voilà ceux qu'attendent mes flammes

vengeresses; les justes seuls vivront éternellement" (Mt 25,45-46). Les

anciens offraient en sacrifice au Maître de la terre de jeunes taureaux, des

agneaux et des béliers sans tache (Lv 1;3; et 9); ne devons-nous pas, par

l'intermédiaire de l'Esprit saint, lui offrir notre corps ? Donc il faut le

conserver pur de toute mauvaise action, de tout mauvais penchant, si nous

voulons faire agréer notre sacrifice.

La seule pensée de Dieu donnera aux âmes chastes les moyens de se

sanctifier, car seule elle éclaire de ses rayons tout cœur mortel. Quant à

ceux dont la volonté est encore chancelante, ils n'ont besoin que de

quelques bons exemples pour suivre et pratiquer la vertu. La pureté est sous

nos yeux. Si les hommes qui, au dire du monde, sont vaillants dans les

combats, se nourrissent d'exemples et s'entourent en tous lieux de tableaux

militaires, pour y apprendre à lancer une flèche, à pousser un dard, à

attaquer, à battre en retraite, à moissonner les ennemis l'épée à la main, ces

peintures ont pour but de stimuler les générations suivantes et de célébrer la

gloire de ceux qui ont fait preuve de courage en repoussant l'ennemi. Le

pinceau a aussi représenté les combats livrés par les saints dans le silence de

l'oratoire pour encourager les uns, pour édifier les autres. Concluons de là

qu'il nous faut régler notre vie et la suspendre, pour ainsi dire, en public, afin

que tout le monde puisse la voir; ne cessons donc pas un instant de

pratiquer la vertu, de peur que le pinceau ne rappelle de nous quelque

particularité blâmable ou futile. N'est-il pas honteux, par exemple, de voir

dans un tableau les familiarités secrètes d'une femme et d'un homme,

surtout s'il est revêtu d'un caractère particulier de piété ? Je ne parle pas de

celles d'homme à homme et cependant la sainte écriture a dit : "Ils se

prostituaient honteusement entre eux" (Rm 1,27). De pareilles scènes

doivent faire baisser les yeux du plus impudent, et il faut s'en interdire

même la vue. Or, si la pudeur nous dit que nous rougirions d'être le sujet de

pareils tableaux, redoublons d'efforts pour fuir les passions honteuses et

nous attacher de plus en plus à la vertu, afin que l'ensemble et les détails de

notre vie, si jamais la peinture s'en empare, soient beaux et honnêtes, afin

que tous ceux sous les yeux desquels ils paraîtront ne puissent y trouver

que des enseignements de sagesse sans la moindre souillure, sans le

moindre oubli de la vertu.

Il est ineffaçable, le souvenir historique de Sodome, qui nous retrace la

maison du juste entourée d'homme corrompus et abrutis poursuivant leurs

coupables habitudes jusqu'au jour où, privés de la lumière du soleil, étouffés

sous des torrents de flamme, ils sont allés mêler leurs cendres aux cendres

brûlantes du sol qu'ils avaient souillé de leur hideuse dépravation. Cette page

historique est, pour ainsi dire, un tableau effrayant, que notre souverain

Créateur a placé devant nos yeux à tous, pour solliciter nos réflexions à ce

sujet et nous faire reculer devant le contact des méchants. Quant aux

hommes qui ferment les yeux et qui ne veulent pas voir le tableau que nous

leur présentons, ils ne tarderont pas à rouler dans le gouffre des passions

désordonnées. Pour vous, mon frère, vous aurez sans cesse ces faits

présents à l'esprit, et ne fût-ce que par la crainte de Dieu et de sa colère, vous

étoufferez tous les vices, vous éteindrez le feu de toutes les passions. Quel

homme, en effet, à moins qu'il ne soit frappé d'imbécillité, et qu'il regarde

pour ne pas voir, pourrait écouter sans frémir et sans être saisi d'épouvante,

le récit des vengeances célestes ? Oui, j'avoue ma faiblesse, chaque fois que

j'examine les détails de cette épouvantable histoire, je gémis, et laissant

tomber mon front sur mes genoux, je verse des larmes. Comment, je le

répète, ne pas trembler jusqu'au fond de l'âme en considérant avec l'œil pur

de l'esprit ces torrents de flamme embrasant la terre, dont les pâles habitants

se fondent comme de la cire, disparaissent comme de la fumée ? N'y a-t-il

pas dans ces exemples passés de quoi émouvoir l'âme la plus impassible ?

Ayons donc souvent, ayons sans cesse les yeux tournés vers ces exemples,

afin que, marchant dans la bonne voie, nous échappions à de tels supplices;

car la négligence dans le mal double l'audace, et toutes deux font naître

l'habitude. Or, ceux qui contractent l'habitude du mal arrivent souvent à de

tristes conséquences, parce que c'est un ver qui ronge intérieurement les

fruits du saint Esprit; mais, par compensation, arrêtons nos regards sur ce

pieux Joseph, qui laisse son manteau entre les mains de l'égyptienne, plutôt

que de céder à ses désirs criminels (Gn 39); ou bien sur la bienheureuse

Suzanne, qui, grâce à une résolution pieuse et ferme, repousse les vieillards

de Babylone, dont les efforts voulaient l'entraîner au péché (Dn 13). A leur

exemple, mon frère, luttons avec constance, et soyons bien convaincus que

"tout ce qui est maintenant caché sera mis au jour" (Lc 12,2); il faut que

nous méritions notre part des éloges de la postérité, si elle en donne à la

vertu. Il faut nous faire placer parmi ceux qu'on loue et non parmi ceux

qu'on blâme.

Voilà sur l'objet de vos recherches et sur la manière de se conduire avec des

frères, afin d'être agréable au seul Dieu vivant, ce que l'Esprit de la grâce m'a

inspiré pour répondre à ce que vous exigez de moi. Que le Seigneur soit

toujours entre nous, car c'est la source de vie qui répand à grands flots la

paix, la satisfaction et l'espérance, sur tous ceux qui Le cherchent avec

sincérité. Saluez pour moi vos frères qui vous entourent, mes frères ici vous

saluent.

II. Exhortations.

Il ne se passe pas un moment que je ne réfléchisse à la vision dont vous

m'avez fait part, mon très cher frère, car je connais votre ardeur et votre zèle;

que vos efforts tendent donc tous à rendre votre vie digne de la vocation qui

vous a guidé, et agréable au Chef de votre sainte union. Maintenant votre

but est fixé; vous voulez vous sauver, mais comme vous n'avez point encore

toute l'expérience de la vie religieuse, il vous faut suivre les traces de

perfection dans lesquelles ont marché nos saints frères et nos saints pères, et

apprendre à leur école comment on doit servir Dieu. Étudiez donc, comme

je n'ai cessé de vous le dire, leurs sages préceptes, ils vous donneront les

règles d'une bonne conduite et vous apprendront comment par la piété on

obtient la récompense d'une vocation inspirée. Vous verrez les uns animés

d'une foi vive et pure, les autres sans cesse confiants en Dieu; celui-ci

pratiquant la double charité envers Dieu et envers le prochain, celui-là, pour

conserver en son âme la crainte de Dieu, restant pur de toutes mauvaises

actions, menant une vie intacte et irréprochable, et méritant par la sainteté de

sa conduite les éloges universels. Les éloges de ce genre ne sont pas rares;

c'est sur ceux-là que je vous disais de vous guider et non pas sur moi,

serviteur timide et peu fervent. Ne les perdez donc pas de vue, car ils sont au

milieu de vous comme des phares lumineux. Lorsque les passions viennent

leur livrer quelque assaut, ils ont recours à Dieu par la prière, s'unissant à Lui

de coeur et d'âme, en reçoivent les secours de la grâce, et triomphent de

toutes les pensées mauvaises; puis, repentants et affligés, ils gémissent et

expient dans les larmes leurs péchés, les confessant à Dieu par les prières et

les veilles, se macérant par le jeûne, l'abstinence et les tribulations de tous

genres pour faire leur salut.

Combattez donc aussi avec courage jusqu'à la mort comme un vrai soldat;

car ce n'est pas peu de chose que la vie religieuse, mon fils, il faut un zèle

bien vif pour veiller au salut de son âme. Aussi, en écrivant ma lettre et vous

l'adressant, je n'ai pas voulu passer sous silence une seule vertu, afin de vous

éviter la possibilité de dire plus tard : "Je ne savais pas ce qu'il y avait à

faire". Employez donc tous vos efforts pour rendre par la prudence et la

sagesse votre vie agréable à Dieu et aux hommes. Si vous réglez votre

conduite sur cette abnégation complète pratiquée par vos devanciers, sur le

dévouement à Dieu en toute chose, il vous sera facile d'atteindre la

perfection de toutes les vertus; vous aurez devant les yeux des hommes qui

se sont voués à la pauvreté, abandonnant tout pour isoler leur esprit,

l'abîmer dans le recueillement et la prière, et n'avoir point ni soins, ni soucis

qui vinssent se mêler à leurs saintes pratiques, à leurs larmes, à leur ferveur

et à leur amour divin. Car vous n'ignorez pas, frère chéri, que l'âme du

mortel priant avec pureté, ferveur et componction est un miroir où vient se

réfléchir la Divinité. Ainsi, c'est par la pauvreté, la misère et le dénuement

absolu que l'on obtient la récompense promise aux justes : "car il est étroit et

pénible le chemin qui mène à la véritable vie" (Mt 7,13-14).

Et voilà le chemin que j'ai voulu vous indiquer, quoique je n'y sois pas

encore entré moi-même; en le suivant, vous acquerrez les vertus des saints,

et les uns et les autres vous offriront des modèles parfaits à imiter; ici piété,

savoir, régularité, humilité, honneur, dévouement, mépris de soi-même, zèle

et amour; recueillement et silence, douceur et patience; longanimité,

clémence, humanité, affabilité, tolérance, union, concorde, sagacité,

jugement, prudence, sobriété, tempérance, sagesse, rapidité dans le conseil,

discrétion, mysticité, concentration, gaîté, amabilité, prévenance,

réconciliation, oubli et pardon; là fermeté, audace, confiance, luttes

courageuses, obéissance; adresse et assiduité dans le travail des mains;

facilité à louer ses semblables, promptitude, vivacité, obéissance à ses frères,

zèle et émulation, ferveur, soumission; abnégation pleine et entière de

soi-même, sacrifice de son corps prêt à recevoir la mort chaque jour,

constance, force, vérité, assurance, franchise de témoignage, vie mise à jour,

assiduité, adresse, méthode, modération, sainteté, pureté, virginité, chasteté,

vie spirituelle. L'un vous enseignera l'aumône, l'autre le courage à secourir

les malheureux; ceux-ci vous apprendront la douceur, la pitié, la clémence,

la fraternité, la reconnaissance; ceux-là les restitutions et les compensations,

la droiture de conscience, la rectitude de jugement, le penchant à pardonner.

Vous trouverez chez les uns l'équité, la probité, la compassion, l'amour de

l'hospitalité, l'intégrité, l'innocence, la sérénité de l'âme, la sincérité; chez les

autres, la facilité à se contenter de peu, la modération, la gratitude, la

simplicité, l'art de consoler, le pouvoir d'exhorter, la charité qui conduit au lit

des malades, le talent de donner des avis et les donner justes; chez tous, la

prière et la méditation des psaumes divins, la componction, en un mot,

toutes les vertus d'une vie de sainteté.

Entouré de ces nombreux trésors, vous ne pouvez que vous enrichir;

passant votre vie avec de si saints personnages, n'allez pas vous faire mettre

au nombre des vicieux, et puisque vous avez constamment devant les yeux

des flambeaux aussi purs, marchez à la clarté qu'ils répandent, suivez leurs

traces si vous voulez entrer avec eux dans les tabernacles éternels. Précipitez

votre marche de manière à en atteindre quelques-uns. Je suis sûr que vous le

pouvez, si vous le voulez. Ceignez vos reins; allumez la lampe de justice et

attendez le Seigneur; qu'à son arrivée, Il vous trouve prêt à voler dans ses

Bras. J'épuiserai avec vous mes exhortations, car je sais que vous écoutez

avec plaisir tout ce qui est juste et raisonnable. Veillez donc sur vous-même,

combattez jusqu'à la mort, pour que, sain et sauf de toute faute, vous

puissiez aller au-devant du céleste époux avec joie et confiance. Conservez

bien par-dessus tout votre virginité; c'est par elle que vous arriverez aux

jouissances célestes, d'après les paroles de l'Apôtre: "Je vous ai fiancés à un

seul époux, pour vous présenter à Christ comme une vierge pure" (2 Co 11,2).

Maintenant, mon très cher frère, je vous ai énuméré toutes les vertus de nos

saints modèles, je vous ai signalé les pièges du démon; déjouez la perfidie

de ce dernier et sauvez votre âme. Et n'allez pas me dire : "Je suis dans un

monastère, je porte un costume religieux". Car non seulement aux yeux des

hommes, mais aussi à ceux de Dieu, l'habit ne suffit pas; il faut encore des

fruits de bonnes oeuvres. Conservez-vous donc comme un arbre couvert de

fleurs et faites éclore le fruit de vos vertus. En vérité, si vous n'y preniez

garde, le ver de l'orgueil rongerait en vous l'humilité, votre esprit de vérité se

ternirait sous le mensonge; un vain désir de gloire altérerait votre piété et

votre dévotion; la colère éteindrait votre mansuétude, l'exaspération votre

longanimité; les disputes détruiraient votre paix; la fausseté brouillerait vos

amitiés; le souvenir des injures s'opposerait à la réconciliation qu'ordonne la

charité; les affronts souilleraient votre honneur; l'altercation remplacerait la

concorde; le bruit troublerait votre repos et votre silence; la gourmandise

ferait reculer le jeûne; la faim insatiable ferait taire la tempérance; la mollesse

émousserait votre zèle; le sommeil engourdirait vos veilles; la nonchalance

serait un obstacle à votre ardeur; la paresse vous éloignerait de votre

ministère; les murmures repousseraient la soumission; la désobéissance

exclurait l'obéissance; les paroles oiseuses couvriraient le chant des

psaumes; les propos badins ne laisseraient aucune place aux louanges du

Seigneur; le fou rire chasserait les larmes; trop de sévérité annulerait

l'indulgence; les liaisons criminelles feraient taire la pudeur; l'incrédulité

ferait disparaître la foi; l'avarice prévaudrait sur la pauvreté volontaire; vous

aimeriez vos parents plus que le Christ; vous préféreriez les joies du monde

à celle du royaume céleste; les richesses vous feraient refuser la misère;

votre langue s'abandonnerait aux injures; la médisance vous rendrait

fratricide; la flatterie amollirait votre âme; l'envie vous ferait détester vos

frères; la ruse corromprait votre cœur; la dissimulation ne vous laisserait

aucun mérite; la calomnie vous mènerait à la trahison; le faux témoignage

réclamerait des châtiments; le vol vous ferait rejeter du royaume des cieux;

l'injustice vous fermerait les portes du paradis; votre servilité pour plaire aux

hommes ruinerait votre corps; l'amour de la volupté vous détournerait de

l'amour de Dieu; la concupiscence vous éloignerait de la componction; les

passions étoufferaient vos aspirations vers le Seigneur, et le plaisir de la table

vous priverait des délices célestes.

Écoutez-moi donc, mon fils bien-aimé : vous ne mépriserez pas la créature,

dans la crainte d'irriter le Créateur; vous ne l'accuserez pas, car ce serait

provoquer votre propre condamnation; vous ne blâmerez personne, car

vous ignorez ce qui peut vous arriver à vous-même; vous ne vous glorifierez

pas, car si vous tombiez, votre infamie viendrait de vous. Tenez-vous en

garde contre la présomption, elle fait perdre la douceur et la retenue; contre

la timidité, elle arrête les résolutions hardies; contre l'insouciance, elle chasse

la crainte. Que la méditation ne vous éloigne pas de la société et du cercle de

vos frères. Que la distraction ou les ravissements ne dérangent pas votre

raison. Fermez votre oreille à tout son impudique. Ne vous liez jamais avec

les méchants, n'entreprenez rien avec eux, si vous ne voulez pas que leur

malice couvre de ses ténèbres votre innocence et votre naïveté, et que votre

bon cœur succombe sous leur perversité. Fuyez l'envie, elle désolerait la

tranquillité de votre cœur. Ne soyez ni emporté, ni railleur, vous vous feriez

détester de tout le monde; ni impertinent, vous vous attireriez des

corrections. N'écoutez pas les conseils de la chair, ils abrutiraient votre âme.

Que l'esprit de médisance ne vienne pas vous empêcher de louer votre

prochain. Que le découragement ne vous éloigne pas de la pénitence, ni

l'indifférence du ciel. Ne vantez pas vous-même votre trésor, vous le

perdriez. Faites taire votre jactance, ou vous divulguerez vos secrets. évitez

toute dispute qui pourrait nuire à autrui. Chassez l'ignorance qui s'opposerait

aux progrès de votre esprit, la sottise qui déjouerait votre prudence. éloignez

de vous la folie. Que votre légèreté ne vous fasse jamais trahir la discrétion.

Enfin craignez toujours qu'à votre insu quelque vice ne glisse en votre coeur

et ne vous entraîne captif hors du royaume du ciel. De plus, soyez sobre et,

selon la loi de Dieu, méditez jour et nuit (Ps 1,2); car notre ennemi ne cesse

ses attaques ni le jour ni la nuit; craignez qu'il ne saisisse un moment où

votre esprit aura cessé de méditer les préceptes de Dieu, qu'il ne s'empresse

d'y semer le mauvais grain, et qu'il ne rende tout en vous plus défectueux

qu'auparavant (Mt 13,25); craignez qu'il ne vous prive et du repos sur la terre

et du bonheur dans le ciel : "car celui qui met la main à la charrue et regarde

derrière lui, n'est pas propre au royaume de Dieu" (Lc 9,62), et celui qui

combat "ne s'embarrasse pas des choses de la vie, s'il veut plaire à celui qui

l'a enrôlé" (2 Tm 2,4). Renonçant donc au monde et suivant le Christ,

précipitez vos pas pour L'atteindre : et ne déviez ni à droite ni à gauche,

c'est-à-dire vers aucun des excès précités. Si vous ne voulez pas rouler dans

le précipice du péché et perdre votre âme, suivez la grande route des

préceptes divins, et allez droit aux célestes demeures. Priez en même temps

pour moi, pauvre pécheur; et peut-être, quoique j'en sois bien indigne,

devenu du nombre des saints, j'obtiendrai avec vous une place aux parvis

sacrés, dans le sein de Jésus Christ notre Sauveur.

Tous les préceptes que je viens de vous donner, mon très cher frère, ce n'est

pas que je les aie suivis, mais je voudrais qu'en vous y conformant

vous-même, vous devinssiez agréable et cher à Dieu. Car le Seigneur a dit :

"Celui qui croit en Moi fera ce que Je fais" (Jn 14,12). Quant à vous, mon

bien-aimé, je suis persuadé que vous ferez encore bien mieux que vos

prédécesseurs, si vous persévérez comme vous avez commencé. Vous

n'avez pas besoin de censurer la conduite des autres, il ne vous faut que

veiller sur la vôtre. Car chacun n'aura à rendre compte à Dieu que de ses

propres actions. Résumez chaque jour votre vie en vous-même, et

dites-vous: "N'ai-je manqué ni à la piété, ni à la dévotion ? ai-je bien la

componction ? mon esprit est-il véritablement humble ?" et ainsi de tout ce

que j'ai énuméré plus haut. Réfléchissez de nouveau et demandez-vous :

"N'ai-je pas fait bien peu d'efforts ? N'ai-je pas vécu plutôt mal que bien ?

N'ai-je pas dit des paroles oiseuses ? Ne me suis-je pas laissé emporter par la

colère ? N'ai-je pas quelque désir terrestre ? Suis-je bien dans la bonne voie

? Ai-je en horreur tous les vices qu'on m'avait désignés ? Car Dieu seul est

bon, et Il sauve les hommes par la grâce en Jésus Christ notre Seigneur. Je

vous adjure donc, au nom du Christ, ô mon fils, de bien peser cette lettre, de

la lire avec attention et de la relire encore, de ne la quitter que quand vous la

saurez par cœur. C'est, je vous l'assure, avec tous les soins possibles que j'ai

cherché à y réunir tous les vices et toutes les vertus, pour que vous méditiez

sans cesse sur cette matière et que vous l'ayez toujours présente à votre

mémoire. "Quel chemin en effet pourra suivre la jeunesse, si elle ne marche

dans la voie des préceptes de Dieu ?" (Ps 118,9).

Je vous ai indiqué les plus saillants, afin que vous puissiez les mieux retenir.

Lorsque vous y aurez accoutumé votre vie, j'achèverai tous les détails

propres à vous perfectionner en Jésus Christ notre Seigneur, à qui, aussi

bien qu'au Père et au saint Esprit, appartiennent toute gloire et tout honneur

jusqu'à la fin des siècles. Amen.