III. Lève-toi, va dans la grande ville de Ninive et prêches-y

ce que Je t'ordonne de leur dire. Et Jonas se leva, et il alla à

Ninive, selon le commandement du Seigneur

1. Tu vois comment, à la voix de Jonas, le peuple de Ninive se presse autour de lui. Un Juif

va porter la parole de la pénitence à des hommes plongés dans le crime. Plein de sombres

pensées qui l'agitent, il entre avec courage dans l'orgueilleuse cité. Il parle, et la ville

païenne se dépouille de ses habits de fête ! Tel que le vent dont le souffle impétueux

bouleverse la mer, Jonas, sorti du sein des flots, a jeté l'effroi parmi ce peuple, battu par la

tempête comme un vaisseau au milieu des vagues irritées. Le prophète s'élance sur les eaux,

l'orage soudain gronde; il met le pied sur la terre, elle tremble; il fuit, la mer devient

furieuse; il parle, la terre est désolée. La prière calme les flots, la pénitence rend la paix à la

terre. Jonas est sauvé par la prière, Ninive par la pénitence. Jonas pria, renfermé dans les

flancs d'un poisson monstrueux; c'est dans l'enceinte d'une grande ville que prièrent les

Ninivites. Jonas fuyait la Présence de Dieu; les habitants de la cité coupable avaient fait

divorce avec la pureté. La Justice divine enchaîna de sa puissante main le prophète et le

peuple, parce que tous deux avaient péché. Tous deux demandèrent grâce, tous deux se

repentirent. Elle sauva Jonas des périls de la mer et les Ninivites des afflictions qui les

menaçaient dans l'enceinte de leurs murailles. À l'école de sa propre expérience, Jonas

apprend que la miséricorde est le fruit du repentir. Il offre dans sa personne la preuve que

c'est par la pénitence que s'obtient le pardon, et que s'il vient d'échapper à la mer en fureur,

Ninive peut échapper à son tour au naufrage du péché. Rejeté sur le rivage où se brisaient

les vagues, il fait passer dans le cœur des Ninivites le trouble et l'agitation de la mer soulevée

par les vents.

2. Jonas seul a parlé, Ninive l'a entendu et Ninive a pleuré. Un seul prédicateur hébreu a

bouleversé une ville tout entière. Sa bouche pleine de menaces a annoncé à ses auditeurs

leur fin prochaine. Un être frêle, un étranger s'est levé au milieu d'un peuple de géants. Sa

voix a brisé le cœur des rois; elle a appelé la destruction sur leurs palais. D'une main il éteint

l'espérance, de l'autre il leur présente la coupe de la colère. Les rois l'ont entendu; ils sont

vaincus, ils déposent leurs diadèmes et leur orgueil. Les grands l'ont entendu, ils tremblent,

l'effroi les glace, et leurs vêtements si magnifiques font place au sac de la pénitence. Les

vieillards l'ont entendu, et leurs cheveux blancs sont couverts de cendre. Les riches l'ont

entendu, et ils ont laissé l'indigent puiser dans leurs coffres-forts; les créanciers ont déchiré

leurs titres, et ne se sont plus occupés que d'œuvres de charité; les usuriers ont fait taire leur

voix impitoyable, et ont été du moins généreux une fois. Personne ne songe à réclamer une

dette; chacun ne pense qu'à son salut. On n'en voyait point qui fussent tourmentés par le

désir de tendre des pièges à la bonne foi des autres. Une sainte émulation animait tous les

c¦urs; ils n'avaient qu'une ambition, sauver leurs âmes. Dociles à la voix de Jonas, les

voleurs, qui ne vivent que de rapines, renonçaient à tout. On ne songeait qu'à s'accuser

soi-même, en plaignant le sort du prochain; point de jugements téméraires contre les autres;

chacun se condamnait dans son cœur; chacun s'adressait les plus vifs reproches, parce que la

Colère divine tonnait en menaces terribles sur tout le peuple. À la voix du prophète, les

parricides confessèrent leurs crimes. Les juges descendirent de leur tribunal, qui devint muet

en présence de l'arrêt porté par la vengeance céleste; l'effroi qu'ils ressentaient glaça leurs

esprits troublés. On semait la miséricorde pour recueillir le salut. L'aveu enchaîné jusque là

dans la conscience des pécheurs s'en échappa à la voix de Jonas. La ville criminelle quitte sa

robe souillée; le maître affranchit ses esclaves; les esclaves sont soumis à leurs maîtres; chez

les femmes, les parures fastueuses ont fait place à l'austérité du cilice; sincères dans leur

pénitence, elles font succéder l'humilité à l'orgueil.

3. Comparée à celle des Ninivites, notre pénitence n'est qu'un songe, notre prière n'est

qu'une ombre, notre humilité n'est qu'un masque. Combien ils sont rares ceux qui, en

expiation de leurs fautes, se soumettent à un jeûne aussi rigoureux que celui des habitants

de Ninive. Leurs aumônes allaient chercher le pauvre; plût au ciel que nous ne nous fissions

pas un cruel plaisir de l'affliger ! Les Ninivites affranchissaient leurs esclaves; puissiez-vous

avoir compassion des hommes libres. Envoyé dans une ville couverte de toutes sortes de

crimes, Jonas vint armé par la Justice vengeresse de Dieu des menaces les plus terribles;

chacun de ses mots répandait l'effroi, il annonçait à la ville sa destruction prochaine. C'était

un médecin redoutable qui devait employer les remèdes les plus énergiques; les instruments

qu'il avait apporté avec lui, il les étala aux regards de tous, et tous reculèrent d'horreur. Bien

qu'il vînt, non pour détruire mais pour guérir, cependant le grand prédicateur se garde de

conseiller la pénitence. Il voulait qu'on fût convaincu que c'est aux malades de chercher

eux-mêmes les remèdes dont ils ont besoin. En vain ils frappaient à sa porte, il la tenait

fermée, afin qu'ils pussent léguer à leurs descendants un modèle de persévérance.

4. Juge, le prophète annonça la sentence; les Ninivites l'acceptèrent, sans en accuser la

rigueur ou l'injustice. Grande leçon, qui nous apprend quelle est la puissance du repentir,

combien il peut désarmer sa colère, et combien les pécheurs ont besoin d'y persévérer

jusqu'à ce qu'enfin ils fassent pleuvoir sur leurs têtes la rosée de la miséricorde. Le péché

était la cause du mal, le péché, fils impur de la volonté seule, sans le concours de la

nécessité. La voix terrible du prophète, c'était le glaive nu présenté à leurs yeux; les plus

fiers courages, les cœurs les plus intrépides cédèrent à la crainte. Le médecin envoyé de Dieu

brandit sur la tête des malades sa redoutable massue; la ville a tremblé; ce médecin est au

milieu d'eux comme l'exécuteur qui va frapper sa victime; tout se courbe sous son bras;

mais soudain on se relève, de la peur on passe à la pénitence. Cette massue fut donc le

remède puissant dont l'efficacité triompha de l'énergie même du mal. Si les autres médecins

flattent les malades; si c'est avec précaution, et presque en souriant qu'ils leur présentent le

breuvage amer, Jonas ne leur adresse que des paroles dures et il les guérit par des discours

pleins de fiel et d'aigreur. Il va les trouver, il jette l'effroi dans leurs âmes; aussitôt on les

voit s'arracher de leurs lits, à l'aspect de la verge redoutable que le prophète agite dans ses

mains; soudain le feu des passions qui les dévorent s'éteint, la santé revient, et chacun ne la

doit qu'à ses propres efforts.

5. Plus de banquets; les princes désertent leurs tables somptueuses. Si l'enfant à la mamelle

est repoussé du sein de sa nourrice, qui se permettra le luxe des festins ? quand l'eau même

est interdite aux animaux, quel homme penserait à s'enivrer ? quand le monarque se couvre

d'un cilice, qui oserait se parer de riches habits ? quand la débauche elle-même renonce à ses

orgies, qui ne repoussera pas la joie des noces ? Les rires peuvent-ils trouver place au

milieu de la consternation publique ? les plaisirs iront-ils se mêler au deuil général ? Les

voleurs ont oublié leurs fraudes et leurs perfidies; qui oserait frapper un ami ? et quand la

ville tout entière menace de n'être bientôt plus qu'un monceau de ruines, ira-t-on, dans un

commun danger, s'occuper de son propre intérêt ? L'or est répandu sur la terre; personne n'y

touche, le voleur lui-même le dédaigne; les trésors sont ouverts, nul n'y fouille. Les regards

deviennent modestes, on n'oserait les arrêter sur les femmes, qui ont renfermé leurs parures

pour ne pas donner aux hommes une occasion de chute; car elles ont compris qu'elles ne se

sauveraient pas elles-mêmes, si, dans les horreurs d'un fléau qui s'étend sur tous, elles

devenaient une source de nouvelles fautes; on ne les vit donc pas combattre par leurs

charmes les salutaires inspirations de la pénitence; car elles s'avouaient, hélas ! qu'elles

étaient la cause de la douleur commune. C'est ainsi que les habitants de Ninive, en se

donnant réciproquement des leçons de pénitence, contribuèrent à la guérison les uns des

autres.

6. Qui cherche à entraîner le prochain au mal, quand chacun travaille à l'écarter ? tous au

contraire l'excitent à la prière, l'encouragent à solliciter leur pardon. Les citoyens ne

semblent plus former qu'un seul corps, dont les membres s'observent mutuellement. On se

fait un devoir d'avertir le prochain de ne pas être un objet de scandale pour son prochain; on

lui prêche la justice, et on l'invite à se soumettre à ses saintes lois. Personne ne se renferma

dans l'égoïsme d'une prière étroite; ils priaient, au contraire, pour le salut des uns des autres,

et, comme s'il n'eussent été qu'un seul homme, puisque la destruction menaçait

l'universalité des citoyens, les gens de bien ne s'isolaient pas des gens moins purs, ils s'en

rapprochaient, et coupables et innocents, tous chargés des mêmes liens, vivaient ensemble,

les justes demandaient à Dieu grâce pour les pécheurs; les pécheurs demandaient qu'Il fût

propice à la prière des justes; les innocents demandaient le salut des coupables, les

coupables à leur tour demandaient qu'Il exauçât la prière des âmes innocentes.

7. Les pleurs de l'enfance, si doux et si gracieux, arrachaient des larmes de tous les yeux; ses

gémissements, en frappant les oreilles, déchiraient les cœurs. Les vieillards se couvraient de

cendre, les femmes dont le temps avait appesanti les pas jetaient au vent leur chevelure que

le temps avait blanchie; l'opprobre vint s'asseoir sur des fronts vénérables. La jeunesse, à ce

douloureux spectacle, pleurait amèrement; les pères appelaient à partager leur deuil ces

mêmes fils dont ils avaient espéré l'appui pour leurs vieux jours. Ainsi, partout l'affliction et

la tristesse; partout cette déchirante pensée que les mêmes funérailles attendent en même

temps, et ceux à qui la piété fait une loi de rendre les derniers honneurs à leurs parents, et

ceux qui en sont le déplorable objet. Conseillés par le chagrin, les veufs et les veuves se

dépouillent de leur chevelure. Assise sur sa couche inquiète, la mère de famille est entourée

de ses enfants qui, saisissant dans leurs mains les franges de ses vêtements, la conjurent de

les sauver. Épouvanté par les secousses de la terre qui s'ébranle jusque dans ses fondements,

l'enfant cherche un asile dans le sein qui l'a nourri; le malheureux se cache sous l'aile

maternelle. Le soleil se lève et se couche; on suppute les jours : on se demande avec effroi

combien il y a d'écoulés; on compte de combien d'heures s'est abrégé déjà l'espace à

parcourir, on ne voit pas sans trembler s'envoler des instants qui emportent avec eux une

portion du temps qui reste à vivre. Dans le deuil général, que de questions adressées aux

parents par leurs fils ! Combien en reste-t-il jusqu'au jour marqué par le prophète ? quand

sonnera l'heure où nous descendrons tous vivants dans le tombeau, où cette ville si belle ne

sera plus, où tout un peuple aura disparu ? Quand les ténèbres doivent-elles nous engloutir

dans leurs ombres ? Quand le bruit de notre désastre ira-t-il épouvanter le monde ? Quand

enfin le pied de l'étranger, en foulant le sol de notre patrie, n'y soulèverait-il plus qu'une

vaine poussière ?

8. Vivement émus par les questions de leurs enfants, les pères pleuraient; leurs larmes se

confondaient; demandes et réponses, tout les attristait également. Étouffée dans les sanglots,

la voix n'avait plus de sons articulés; la douleur et les gémissements de leurs fils les

rendaient muets; et cependant, pour qu'un silence obstiné n'ajoutât pas encore aux tourments

de leurs enfants, et dans la crainte qu'ils n'expirassent de chagrin avant le jour fatal, les

parents retinrent leurs larmes, firent taire les sentiments de leurs cœurs, afin de conserver

assez de liberté d'esprit pour répondre avec prudence aux questions de ces petits

malheureux, et apporter ainsi quelque soulagement à leur maux. Craignant de dire la vérité,

craignant de faire connaître que la terrible journée annoncée par le prophète n'était pas

éloignée, ils suivirent l'exemple d'Abraham; ils offrirent à leurs fils quelque consolation

dans les paroles mêmes du prophète .

9. Isaac demanda : "Où est la victime du sacrifice ?" Abraham, dans la crainte qu'un mot

funeste, en faisant éclater la douceur de l'enfant, n'altérât la pureté de l'holocauste, l'amusait

de douces paroles jusqu'au moment où il se laisserait lier et que l'épée sortirait du fourreau.

À cette question embarrassante, Abraham n'opposa pas un silence affligeant, et il ne voulut

pas non plus donner carrière à sa douleur, pour laisser au sacrifice toute sa sainteté. Il avisa

au moyen de satisfaire à l'impatience de son fils. Ne voulant pas lui révéler la vérité, il

s'enveloppa de l'ombre d'un mystère, et la vérité perça néanmoins dans les termes mêmes

employés pour la cacher. Il n'osa pas lui dire : C'est toi; il lui prédit que la victime ne

manquerait pas au sacrifice, et tout en croyant que c'était lui-même, il ne le lui déclara pas

ouvertement. Ici la langue, qui n'est ordinairement que l'interprète du cœur, fut plus

intelligente que le cœur même; le cœur allait laisser échapper son secret, l'esprit le contint, la

parole devint prophétique, et la raison, éclairée par elle, lui dut une réponse dictée par la

sagesse. "Nous allons monter, mon fils et moi, disait Abraham à ses serviteurs, et nous

reviendrons près de vous . "Cette parole dont il se servait pour les tromper fut une

prophétie. Car il y a ici inspiration prophétique, il n'y a pas mensonge dans le patriarche qui,

en ménageant la sensibilité d'Isaac, ne voulait pas trahir la vérité .

10. Ainsi firent les Ninivites pour arriver au même but. Ils répondirent en pleurant à leurs

enfants : "Dieu est doux et clément; Il ne détruira pas l'œuvre de ses Mains. L'ouvrier veille

surtout à la conservation de son ouvrage; avec plus de soin encore, l'Être essentiellement

bon ne voudra pas détruire, soyez en convaincus, l'homme fait à son Image et qu'Il a éclairé

de la lumière de la raison. Notre ville ne périra pas, enfants, notre patrie ne sera pas détruite.

Cette menace qu'Il a fait entendre n'est qu'un appel à la pénitence, et s'Il a fait éclater sa

Colère, c'est pour nous engager à rentrer dans la voie du bien. Une faute vous est-elle

échappée, mes enfants, une punition sévère en est la peine et vous corrige. Les verges ont

déchiré vos corps, et cependant ce n'est pas votre mort que nous voulions. Nous vous avons

repris, parce que vous aviez mal fait, et nous nous sommes réjouis, quand vous avez

reconnu votre péché. Vous avez remarqué vous-mêmes que le châtiment n'avait d'autre

principe que notre amour pour vous; vous avez compris que c'était la pitié, votre intérêt qui

armait nos mains. Vous en êtes devenus meilleurs, vous avez été dignes d'être nos héritiers.

D'une souffrance passagère est née la joie de vos âmes, vous vous êtes ouvert par là un

trésor de bonheur, et une douce satisfaction de vous-mêmes vous a fait oublier la peine.

11. "Que cette expérience que vous avez faite vous instruise et vous éclaire. C'est pour nous

rendre meilleurs aussi que Dieu, notre Père, nous châtie aujourd'hui. S'Il a levé sur nous la

verge de la colère, c'est pour nous effrayer; et Il nous effraie pour nous corriger. Comme

nous n'avions pas d'autre but en vous châtiant que votre instruction, d'autre intention en

excitant le sentiment de la douleur que de vous être utiles; de même Dieu, plein de bonté et

de miséricorde, ne veut non plus que nous instruire, nous sauver et nous arroser des flots de

son Amour. La verge n'est que le symbole de sa Tendresse, les plaies qu'II nous envoie, un

trésor de grâces. Que si vous tenez pour certain qu'en vous punissant nous n'avons écouté

que la voix de l'amour le plus vrai, douteriez-vous que ce ne fût le même sentiment qui

anime aujourd'hui le Seigneur ? Que notre sévérité envers vous soit comme un miroir où se

réfléchissent sa Tendresse et sa Bonté. Car quel que soit notre amour pour vous, peut-il

approcher de celui que Dieu porte aux hommes qu'Il a créés ? Combien l'un est supérieur à

l'autre ! Sa Sévérité vous paraît-elle excessive ? p]us grande encore est sa Clémence. Cette

douleur qui nous presse est un don que nous fait sa Bonté, et ses plus riches Présents sont

pour ceux qui en sont les plus dignes."

12. "Bannissez, enfants, bannissez la tristesse; séchez un instant vos larmes; cette inquiétude

qui vous agite se calmera, ces mouvements d'emportement cesseront, votre patrie ne sera

plus dans l'affliction, et au deuil succédera la joie, et, en vous voyant purs, Celui qui vous

châtie Se réjouira dans son Cœur." Voilà les discours que les Ninivites tenaient à leurs

enfants. Ils ne voulaient que les consoler, et cependant c'est le repos et le bonheur qu'ils

prophétisaient en vérité. La prédiction fut aussi vraie que la pénitence fut prompte. La

pénitence accomplit l'œuvre, et l'événement justifia la prédiction.

13. Au reste, quoiqu'ils répétassent souvent ces paroles consolantes, leurs larmes coulaient

toujours, et, tout en cherchant à mettre un baume sur la plaie, leur affliction n'était pas

moins grande. La crainte prolongea le jeûne, et l'inquiétude les prières. Au trouble qui

agitait le juste, ils comprenaient quel devait être l'effroi du pécheur. Quand la mort était

ainsi à leurs portes, le roi se montra à son peuple et toute la ville en fut émue; quand on le

vit couvert d'un cilice, quel grand de sa cour n'aurait pas rejeté ses brillants habits de soie,

au moment surtout où la Colère divine pesait de tout son poids sur ces murs coupables ? Le

roi pleurait au spectacle des larmes qui coulaient de tous les yeux, et le citoyens pleurèrent

en contemplant cette tête auguste souillée de cendres. Ces murs en deuil, ces cilices pour

vêtements, tout lui arracha des pleurs; partout des gémissements et des sanglots dont

l'amertume semblait vouloir éveiller la sensibilité des murs et des pierres elles-mêmes. Qui

donc inspire aux habitants de Ninive ces prières si touchantes ? qui rendit pures leurs mœurs

si corrompues ? qui, pour les corriger, exposa leurs vices dans leur hideuse nudité ? qui

brisa ces fiers courages ? qui chassa les plaisirs et leur impur cortège ? quelle parole assez

puissante déchira les cœurs en frappant les oreilles ? pourquoi ces regrets si cuisants ? ce

repentir si douloureux ? pourquoi cet effroi qui glace leurs membres en entendant la voix

d'un simple prophète ? d'où vient ce besoin de la pénitence qui les presse, croyant voir en lui

Dieu S'offrir à leurs yeux ? pourquoi ces mortelles angoisses à la vue du glaive qui brille

dans les mains de la justice ?

14. Cependant quel spectacle lamentable ! toute une ville, et une ville si grande, plongée

dans le deuil ! ... La jeunesse qui, dans ses riantes espérances, reculait le terme de sa joyeuse

vie, pleurait en la voyant bornée à quelques jours; mais qu'ils étaient plus déchirants encore

les gémissements de la vieillesse, dans cet instant cruel où ceux qui voyaient sans regret la

tombe s'entr'ouvrir, et ceux qui devaient leur rendre les derniers honneurs, avaient le funeste

pressentiment que bientôt la ville serait détruite. Et les jeunes hommes, quelles plaintes

s'exhalaient de leur cœur, quand ils pensaient qu'à ces noces qu'ils avaient rêvées allait

succéder la pompe lugubre des funérailles ! Et les jeunes vierges, qui dira leur douleur ?

Arrachées à la couche nuptiale, elles allaient être englouties, à quelques jours de là, par la

terre, à jamais ! . . . Qui donc aurait pu ne pas verser de larmes, quand le roi lui-même était

baigné de ses pleurs ? Exilé de son palais, il marchait vers la tombe; roi d'un peuple plein de

vie, il allait mêler dans quelques heures sa royale poussière à la poussière des morts; le

tombeau, voilà son char d'honneur ! les débris de sa grande cité, voilà son cortège ! Il le

savait; la mort était là qui, dépouillant de tous ses biens, de ces délices qui rendent la vie si

douce, allait précipiter du lit de repos dans le cercueil et le roi et les sujets.

15. Le roi rassembla son armée. La ruine commune qui les menaçait jetait dans tous les

esprits le trouble et l'effroi. Le prince se rappelait les belles actions qui avaient signalé leur

courage, les victoires qu'ils avaient remportées, les dangers auxquels ils avaient

heureusement échappé; mais aujourd'hui, vaincu par la grandeur du mal, toute ardeur s'était

éteinte en lui, et il n'y avait plus à espérer ni secours ni salut. Braves compagnons, leur

disait-il, ce n'est pas ici une guerre où nous puissions compter, après de généreux efforts,

sur la victoire et son triomphe. Un mot qui a frappé nos oreilles en glaçant nos courages, un

Hébreu qui, seul et sans armes, abat à ses pieds les héros vainqueurs de plusieurs nations,

voilà nos redoutables adversaires . Nous avons soumis plus d'une ville, nous sommes

vaincus dans l'enceinte de nos propres murailles. Ninive, la mère des héros, a tremblé devant

un seul homme; la lionne dans sa tanière a reculé à l'aspect d'un seul Hébreu; l'Assyrie a

poussé des rugissements, l'univers s'en est ému; Jonas, de sa terrible voix, a ébranlé l'Assyrie

à son tour. Voilà l'horrible plaie qui a frappé les vaillants fils de Nemrod.

16. Le prince, en même temps, donna à ses soldats un salutaire conseil. Mais, écoutez-moi,

dit-il, un parti est à prendre; ne nous livrons pas au désespoir dans cette grave conjoncture;

combattons avec courage, comme il convient à des gens de cœur, ne laissons pas la mort se

jeter sur nous comme sur des lâches et des hommes timides. Celui qui ne pâlit point au

milieu du danger, peut mourir sans doute; mais s'il a été brave, s'il y échappe, il triomphe. Si

donc la mort pour lui n'est pas sans gloire, si sa vie est une sorte de trophée, il y a deux

avantages acquis à tout homme intrépide. L'homme sans énergie, au contraire, n'a que la

mort en partage : la mort avec la flétrissure, la vie avec la honte. Préparons donc nos armes,

disposons-nous à faire de grandes choses, réveillons toute notre ardeur; quand tout nous

échapperait à la fois, nous laisserons du moins après nous un nom honorable. Dieu, ainsi

que nous l'ont appris nos ancêtres, a deux ministres à ses ordres : la justice et le pardon.

Pour venger la justice outragée, Il fait gronder ses menaces; mais souvent le pardon appelle

sa miséricorde; désarmez la justice, le pardon vous viendra en aide. Que nos prières

fléchissent la Justice, la Bonté et la Clémence ne nous feront pas défaut. Mais si la Justice

reste inflexible, n'allons pas en accuser la prière; si nos pleurs sont stériles, gardons-nous de

croire que ce soit un piège tendu à notre faiblesse. Dans une affaire où la justice et le pardon

sont aux prises, le repentir n'a pas à craindre sa défaite. À une ville toute nouvelle il faut de

nouvelles armes; si le combat est secret, que les armes le soient aussi.

17. Nos ancêtres, ces hommes sages qui nous ont laissé tant de préceptes de morale, dont les

oracles sont parvenus jusqu'à nous par le souvenir de leurs actions et des luttes qu'ils ont

eues à soutenir, nos ancêtres nous l'ont appris; l'homme n'est pas assez sourd pour ne pas

entendre ce langage; et d'ailleurs la renommée a publié dans le monde entier quels chemins

les justes ont pris pour arriver au port du salut. N'est-elle pas connue de tous les peuples la

loi qui condamne tout homme criminel ? Ne savons-nous pas par quels supplices les

méchants ont expié le mal qu'ils ont fait ? C'est un miroir placé devant nos yeux; que chacun

y voie l'infamie atteindre l'homme aux m¦urs désordonnées; rien n'y cache ses traits hideux;

mais aussi la pénitence a été partout proclamée, partout elle s'est offerte aux pécheurs;

partout elle s'est levée comme un phare pour guider sa nacelle et éclairer sa route.

18. Qui de nous n'a pas entendu parler du déluge ! il ne remonte pas à une époque trop

éloignée; il est voisin de nos temps, cet épouvantable désastre où Noé vit la terre submergée,

engloutie dans les flots que la Justice de Dieu précipita sur le monde; l'esprit alors n'avait

pas moins de perspicacité; l'¦il de la raison n'était point obscurci par les rayons du soleil. Les

hommes de ce temps, les contemporains de Noé, ne péchèrent point par ignorance, mes

enfants, ils avaient été avertis plus d'une fois; ils furent punis de leur désobéissance. Une

grande voix qui annonçait le déluge s'était fait entendre, ils rirent de ses vaines menaces et

appelèrent le Courroux de Dieu sur leur têtes. Le bruit des marteaux et des haches, le cri

aigu de la scie présageait ce grand débordement des eaux; rien ne les toucha; ils virent tout

avec mépris et dédain; l'arche enfin fut achevée. Alors la justice monta sur son trône, leur

audace y fut condamnée. Soudain, l'eau jaillit de toutes les sources, son bruissement

épouvantable s'éleva contre leurs railleries, un déluge vint avec un horrible fracas accuser ce

peuple insensé qui avait souri de pitié au bruit des marteaux et des haches. Le tonnerre

gronda et punit ces insultantes moqueries qui avaient accueilli le frémissement de la scie

déchirante; les nuages s'entrechoquèrent, et de leur sein enflammé s'élancèrent les éclairs

dont les lugubres lueurs éblouirent leurs yeux et éteignirent la lumière.

19. Alors on les vit accourir en foule vers l'arche, objet naguère de leurs sarcasmes; mais

Noé ferma à ces impies la porte du vaisseau dont la construction les avait fait sourire de

pitié. Prenons garde, mes frères, de mépriser de même la voix de Jonas; n'allons pas ne tenir

compte d'aucun de ses avis; mettons tous nos soins, au contraire, à les méditer. Ses discours,

je l'avoue, m'ont jeté dans un grand trouble. Si quelqu'un de vous s'expliquait la prophétie

par l'audace du prophète, ou s'il n'y voyait que l'égarement d'un homme que la raison a

abandonné; s'il ne voyait en Jonas qu'un homme en délire; qu'il pèse ce que je vais dire; qu'il

y réfléchisse, il comprendra peut-être qu'à la sagesse se joint dans la tête de cet étranger

l'esprit le plus profond, le jugement le plus sain. Son extérieur est simple, vous le voyez;

mais sa parole est haute. Je l'ai interrogé devant vous; je lui ai adressé différentes questions.

J'ai voulu éprouver sa parole, comme on éprouve l'or dans le creuset. Il ne fut point effrayé;

il n'a témoigné ni crainte ni trouble; il n'a pas hésité un moment; il n'a point révoqué la

sentence que la loi et la vérité ont dictée; sa mémoire fidèle n'a rien oublié; il ne s'est pas

écarté du but qui lui a été marqué. Les caresses que je lui ai faites, il n'y a pas été sensible;

les menaces l'ont trouvé inébranlable .

20. De l'or, il s'en est moqué; le glaive, il y a opposé un froid dédain. Le fer et les plus riches

présents ont passé devant ses yeux comme une chose dont il ne connaissait pas même

l'usage. Il y a des gens qui se laissent séduire par les richesses, épouvanter par les supplices.

Richesses, supplices, ont été sans force auprès de lui. Le cercle, brillant et cruel à la fois

dans lequel je l'avais enfermé n'a pu l'enchaîner; il en est sorti triomphant. Je lui offrais de

l'argent, il a ri; je faisais briller l'épée, le mépris s'est assis sur sa lèvre. Ni l'ambition, ni la

mort n'ont pu le vaincre; et cependant sa parole était comme un trait qui déchirait le marbre;

il n'a pas tremblé devant ma puissance; il n'est pas descendu à la flatterie. Tout cet éclat qui

m'environne n'est pour lui qu'un monceau de boue. Mes richesses, mes armes n'excitent que

son dédain. Son front est d'airain, depuis que sa pensée s'est arrêtée sur le sol de notre patrie,

et rien n'a pu le déterminer à se relâcher de sa sévérité envers nous.

21. Son discours est donc un tableau où sont peints tous nos crimes; jetons-y les yeux. Jonas

nous offre déjà l'image de Dieu que nos fautes ont offensé, qui poursuit sa Justice et qui

menace notre patrie des effets terribles du jugement qui plane sur nos têtes. Nous avons

assez reconnu déjà la vérité de son langage; il n 'y a chez lui ni art ni artifice. S'il nous eût

annoncé des jours heureux et prospères, nous pourrions ne voir en lui qu'un fourbe, qui

ferait payer au poids de l'or ses flatteuses promesses. Le devin qui n'est inspiré que par un

sordide intérêt nous ouvre un riant avenir, caresse notre faiblesse, et nous entoure de

puissance et de grandeur. Le Chaldéen affamé ne craint pas de tirer un heureux horoscope,

dans l'espérance d'une plus grande récompense; à l'entendre vous serez comblé de richesses,

non

qu'il veuille ou qu'il puisse donner une obole, mais afin qu'en vous séduisant ainsi par la

promesse d'une future opulence, il arrache à votre légèreté ce que vous possédez. Au

contraire, le médecin, honnête et sincère, ne cache point la vérité au malade. En entrant, il

n'adoucit pas le ton de sa voix, il explique tout, point de réticence, il ne parle point en

termes ménagés de remèdes violents; il n'est pas assez craintif pour ne pas prononcer que la

dent gâtée doit être arrachée; même en présence des rois, il dit ce qu'il pense; il ne craint pas

de présenter une boisson amère aux fils des rois; ces hommes qui font trembler les autres, il

les lie intrépidement, il s'arme contre eux de ses instruments; il n'est pas assez timide devant

la puissance pour ne pas donner un caustique à des membres gangrenés. Qui donc oserait

d'après cela accuser de mensonge le prophète qui ne présage que désastre et infortune ? Non,

il ne ment pas, celui dont les paroles nous trouble si fort; si le langage est énergique, le c¦ur

est du moins sincère.

22. Un médecin, quelque ferme qu'il soit, se laisse toutefois chatouiller par l'espérance du

gain; cet Hébreu se place bien au-dessus de ceux qu'il vient guérir; depuis qu'il est au milieu

de nous, il n'a pas même voulu recevoir sa nourriture d'un jour; il jeûne, il pleure depuis

qu'il est entré dans nos murs. Qui donc a pu déterminer cet étranger à se charger, sans espoir

de récompense, de nous apporter ces sinistres prédictions ? pourquoi n'a-t-il pas craint de les

proclamer ? On lit dans l'histoire des Hébreux que Moïse et Élie se sont abstenus de

nourriture pendant quarante jours. Quoi ! celui-ci s'est-il prescrit le même jeûne ? Mais si

l'homme juste se condamne ainsi à jeûner, jeûnons, je vous en supplie, jeûnons, nous tous

qui avons péché, et s'il y a un saint parmi nous, qu'il prie. Ah ! du moins revêtons-nous du

cilice, couvrons nos têtes de cendre. Mais peut-être il prie et il jeûne dans la crainte que, si

notre ville est sauvée, il ne paraisse n'avoir été qu'un imposteur; il demande peut-être la

destruction de notre cité, il lutte pour assurer la vérité de ses menaces. Eh bien, s'il nous

attaque par le jeûne, faisons-nous du jeûne une arme contre lui, et pourtant ce n'est pas

contre le prophète que notre pénitence doit combattre; il ne nous a fait aucun mal; ce sont

nos péchés qui nous perdent; ce n'est pas cet Hébreu qui causera la ruine d'une ville que ses

propres fautes poussent à l'abîme.

23. Nous avons, mes amis, un autre ennemi caché; voilà celui qu'il faut attaquer avec

courage. Tout le monde connaît l'histoire de Job, cet ancien juste dont les animaux mêmes

ont appris, je crois, à connaître les nobles actions. Sa victoire sur la tentation a été publiée

dans tout l'univers, et, ainsi que nous l'ont enseigné nos pères, le démon se constitua son

accusateur. Mais si cet artisan du mal n'a pas craint de calomnier un saint personnage,

croyez-vous qu'il sera moins disposé à rappeler à des coupables leurs véritables crimes ? Sa

malice, quoique différente dans son objet, est égale contre les justes et contre les pécheurs.

Elle poursuit le juste pour le rendre pécheur, elle tue le pécheur pour qu'il ne rentre pas dans

la voie du bien. C'est lui qui, renversant d'une main les maisons des enfants de Job, de l'autre

fit couler leur sang parmi des flots de vin, et jeta leurs membres déchirés sur les débris de

vases. C'est lui qui écrasa les maîtres sous les ruines de leurs palais. C'est pourquoi je crains

qu'il n'ait été envoyé pour ébranler nos murs jusque dans leurs fondements et plonger notre

patrie dans la désolation. Vous avez vaincu des rois sur les champs de bataille, soldats,

triomphez de Satan par la prière. Que vos bataillons marchent fièrement à sa rencontre; mais

auparavant quittez vos manteaux, rejetez-les loin de vous. Le sac de la pénitence, c'est l'arme

la plus sûre que vous puissiez lui opposer; brisez vos arcs, appelez la prière à votre aide,

laissez ce glaive inutile; le jeûne, voilà l'épée qui vous donnera la victoire; seul il tranchera

dans le vif de nos plaies secrètes. Les lauriers dont vous avez couronné vos fronts jusqu'ici

me semblent de peu de prix; mais si vous êtes vainqueurs aujourd'hui, ce sera notre plus

beau triomphe et si dans les autres combats j'ai toujours marché le premier, dans la lutte

nouvelle qui va s'engager je serai encore à votre tête. Aux armes donc ! mais prenez celles

dont je vais me revêtir moi-même ! Courage, amis, marchons !

24. Il dit, et se dépouille des insignes de la royauté; tous se dépouillent en même temps. Il

s'enveloppe du sac de la pénitence, et, à son exemple, ses soldats s'avancent, couverts de

cilice. Ainsi, ces Assyriens tout brillants de l'éclat de leur riche armure en des temps plus

heureux, maintenant, sous un lugubre vêtement, rappelaient, par leurs cilices hérissés de

poils, les mystères de Jacob. Mais, en s'abandonnant ainsi à la plus amère affliction, la

pénitence leur donna la victoire, le démon fut vaincu, comme l'avait été Ésaü, et, à l'exemple

de Jacob, leur modèle, les Ninivites triomphèrent à leur tour. Ayant donc rassemblé les chefs

de ses troupes, le roi passa la revue de son armée, et des hérauts furent envoyés auprès de

chaque légion pour exhorter tous les soldats à la pénitence. Que celui qui est impur,

disaient-ils, se purifie, s'il ne veut pas succomber; que l'avare impose silence à sa passion, et

qu'il ne jette pas le trouble parmi les combattants : que l'homme dont le cœur est accessible à

la colère se montre doux et clément envers son compagnon d'armes, s'il veut que la justice

vengeresse l'épargne dans sa fureur; plus de haine, elle porte partout le désordre; plus de

paroles outrageantes, et la ville sera comblée des Bénédictions de Dieu; loin de vous le

parjure et le mensonge, dans la crainte que l'événement ne justifie la prédiction, et que la

sentence portée contre vous ne vous frappe; brisez les liens de votre cœur; ils seraient un

obstacle à l'élan de la prière; ne cherchez plus le bonheur dans le péché, pour que nous

puissions échapper au châtiment que nos désordres rendraient plus affreux encore. Tels

étaient les discours des hérauts dans tous les quartiers de la populeuse cité.

25. Cependant le cœur toujours déchiré par la douleur qu'il aurait voulu inspirer à tous ses

sujets, le roi parcourut lui-même les rangs de l'armée et ordonna à ses soldats de jeûner; il

leur donna alors de véritables armes, et leur conseilla de prier Dieu : "Car, ajouta-t-il, nous

n'avons plus d'espoir que dans la prière; c'est un arc dont les flèches assurent la victoire aux

combattants et une cuirasse qui repousse les traits de l'ennemi; c'est une épée redoutable aux

mains de ceux qui en font usage." Ayant ainsi tout disposé, ayant pris toutes les mesures

propres à assurer la défense, le prince pensa à fortifier la ville, et le cilice qui le couvrait fit

voir de quels traits l'un et l'autre sexe devaient se munir pour le salut de la patrie. Ainsi, le

sac de la pénitence furent les armes que les citoyens reçurent de ce vaillant petit-fils de

Nemrod, de cet intrépide chasseur, qui, laissant en paix les animaux sauvages, fit la guerre

aux vices de son peuple, n'alla point troubler la paix des forêts, mais purifia la ville, et, sans

s'attaquer aux bêtes féroces, combattit les crimes des hommes, méprisa "le fiel des dragons"

(Dt 32,33), et, par l'effet salutaire du jeûne, versa dans toutes les âmes une merveilleuse

douceur. On le vit, descendu de son char, parcourir à pied toute la ville, pénétrer dans les

réduits les plus obscures pour y semer les germes de la pénitence. Pour effacer toutes les

souillures, il renonça à la pompe et au faste, parcourut les rues, soutint le courage des

habitants que glaçaient d'effroi les secousses dont la terre était agitée; simple et sans

ornements, partout il répandit le calme et la paix .

26. À ce spectacle, Jonas s'étonna, et, en voyant le triomphe des Ninivites, il eut honte de

son peuple, pleura le malheur des enfants d'Abraham. Les fils de Chanaan devenus sages ! la

race de Jacob persévérant dans son erreur ! Les incirconcis avaient purifié leurs âmes, et

celles des circoncis s'endurcissaient de jour en jour ! Ces hommes qui jadis se glorifiaient

dans les fêtes du sabbat, dédaignaient leurs pieuses cérémonies et leurs fêtes, et regardaient

avec indifférence et la vie et la mort. Mais que fit le roi ? Frappé de l'idée que tous ces

malheurs n'avaient d'autre cause que les péchés des hommes, il coupa le mal dans sa racine,

et bientôt cessèrent les désordres qui marchent à sa suite. Le médecin, connaissant quel

remède la maladie exigeait, appela le jeûne à son aide, et le péché s'enfuit, chassé par les

cendres et le cilice de la pénitence. Alors ils ne commirent plus de fautes; alors aussi le Dieu

clément et bon répandit sur eux les trésors de sa Miséricorde. La violence et l'avarice

n'infestèrent plus les cœurs; la ville et ses alentours furent sauvés. Et cependant Jonas

réclamait sa dette, que le jeûne devait acquitter; les Ninivites assemblés délibéraient sur les

moyens d'échapper à la destruction et à la mort, et ils décidèrent que c'est par l'abstinence

qu'il fallait se rendre Dieu propice.

27. Mais qui donc, je vous le demande, apprit aux Ninivites ce secret du ciel, et leur montra

que le jeûne pouvait changer l'Arrêt de Dieu ? Ce ne fut pas Jonas, qui semblait, au

contraire, redouter cette annulation : il avait annoncé que le décret était immuable. Malgré

la foi qu'ils avaient en Jonas, les habitants de cette ville malheureuse n'en réussirent pas

moins à faire casser l'arrêt. Ils distinguèrent sagement Dieu de l'homme; ils pensèrent que

l'homme n'était qu'un homme, mais que Dieu est infiniment bon. Si le prophète leur

paraissait sévère, ils n'ignoraient pas que Dieu est clément; ils ne se révoltèrent pas contre la

sévérité de l'homme afin d'apaiser Dieu; au prophète la justice, disaient-ils, à Dieu la

miséricorde. Le jeûne leur inspirait une confiance que Jonas voulait leur faire perdre. Jonas

brisait les courages, la prière les ranimait; la pénitence émoussait la pointe du fer dont la

justice les menaçait; le cilice dissipa l'obscurité qu'avaient répandue les nuages, et la

pénitence rendait au ciel toute sa sérénité. La continence soutint les habitants de l'Asie, que

la crainte avait troublés; l'aumône prêta de nouvelles forces à ces genoux qui fléchissaient;

l'or expia les crimes dont il est la source ordinaire. Les pécheurs, à l'école du jeûne et de la

prière, apprirent à se mettre à l'abri de la disette; sous le cilice, les vieillards donnèrent un

appui à leur vie chancelante; les pleurs rafraîchirent les couronnes des jeunes hommes, et le

deuil dont les vierges se couvrirent purifia leurs lits de noces; les animaux, à qui leurs

maîtres refusaient de l'eau, exprimaient leurs plaintes, chacun dans une sorte de langage

particulier à son espèce. Les cris des hommes et des animaux étaient confondus; la Justice

de Dieu les exauça, et le pardon descendit du ciel et les sauva de l'arrêt porté par Jonas. Les

Ninivites couraient au temple, priaient sans cesse; le jeûne succédait au jeûne, le cilice au

cilice, et partout une cendre nouvelle s'entassait sur la cendre vieillie. Tous les yeux ne

cessèrent point de pleurer, la bouche ne cessa non plus d'invoquer la clémence; les oreilles

n'étaient frappées que du bruit des gémissements et des sanglots; plus de regards animés par

les désirs, plus de lèvres souriantes; toujours des larmes, toujours la componction du

repentir, toujours l'aumône; tous les jours de nouvelles prières, tous les jours de nouveaux

vœux; dans l'espérance d'obtenir un soulagement à leurs maux, tous les jours étaient marqués

par des prières publiques. Enfin la grâce leur ouvrit la source inépuisable des consolations

célestes.

28. Alors la tempérance et la chasteté rentrèrent dans le cœur des hommes et des femmes; tout

obstacle avait disparu. Avec le jeûne revint la douceur des mœurs; la langue perdit son fiel;

réunis par la concorde, les citoyens ne furent plus que les membres d'un seul corps. La

Clémence de Dieu fit pleuvoir sur eux la rosée de ses Grâces. La charité ouvrait la main des

jeunes citoyens, les hommes faits étaient francs et sincères; la paix avait éteint la torche des

haines intestines; le silence et la réserve étaient communs aux femmes; c'était une rude

tâche, mais elles y trouvaient le moyen de s'acquitter avec zèle de tous leurs devoirs; les

vieillards priaient et n'épargnaient point à la jeunesse les utiles conseils de l'expérience. Les

adolescents étaient chastes, les vierges modestes; la charité et la concorde rapprochaient les

esclaves et leurs maîtresses. Point de faste, point d'orgueil; la simplicité des habits avait fait

disparaître l'envie, les rivalités et les fâcheux éclats; rois et sujets, tous étaient également

pieux. Les maîtres et les serviteurs buvaient ensemble à la coupe de l'égalité; les riches et les

pauvres s'asseyaient à la même table que l'humilité avait dressée; un même lit, le cilice,

recevait les nobles et les ouvriers; un même joug pesait sur tous les fronts, la pénitence.

29. Tous travaillaient dans le même but, le salut de la patrie. La même plainte, exprimée sur

différents tons, se renouvelait chaque jour; chaque jour le même gémissement, quoique

produit par des douleurs diverses, sortait du fond des poitrines; de toutes parts s'exhalaient

des soupirs, qui cependant n'avaient pas leur source dans le même sentiment. La ville qui

redoutait des dangers de toute espèce, était plongée dans l'étonnement et la stupeur, et,

semblable à l'oiseau perché sur un rameau flexible, elle s'agitait, se tourmentait en tous sens;

vous auriez dit un roseau courbé par le souffle inconstant des vents. Le jour venait-il à

paraître ? ils n'espéraient pas le voir finir; les ténèbres couvraient-elles le ciel ? ils ne se

flattaient pas de revoir la lumière le lendemain. Tous les jours, la mort était devant leurs

yeux; tout un peuple épouvanté frappait à la porte des enfers, et la douleur enveloppait la

ville de son sinistre réseau.

30. Jonas comptait les jours, les Ninivites leurs péchés; Jonas calculait le nombre des nuits,

les Ninivites déploraient leurs malheurs; pendant sept semaines, Ninive vécut dans ce triste

état; pendant sept semaines, elle veilla et pleura. Cependant ]e prophète s'est retiré sous un

couvert de feuillages, hors de la ville, pendant que les habitants se livraient à la plus vive

douleur; mais quand il vit que par leurs larmes ils effaçaient les souillures de leurs péchés, il

s'effraya, et cet effroi se redoubla à la vue du jeûne auquel ils s'étaient condamnés. Un lierre

couvrait le prophète de son ombre, quand le feu de leurs anciens crimes embrasait leurs

membres; mais l'abri de Jonas s'étant bientôt écroulé, le bras du Très-Haut s'étendit sur les

pécheurs. Il vit qu'en Présence de Dieu leur âme s'était, comme l'eau, détournée de la source

du vice; il vit les rois jeûner et se rouler dans la poussière, les petits enfants pleurer, les

animaux mugir ou bêler dans les étables, les mères arroser de larmes leurs tendres

nourrissons, qui les en baignaient à leur tour. Il gémit alors; les Assyriens se laissaient aller

à la tristesse, les Hébreux à la débauche; Ninive pleurait, Sion ouvrait son c¦ur à la

corruption : il comparait ainsi l'Assyrie et Jérusalem, et il maudit lui-même et les siens. À

Ninive, il voyait les femmes impudiques rentrer dans le chemin de la vertu, les filles de

Jérusalem s'en éloigner à jamais. À Ninive, les esprits possédés du démon brisaient ses

chaînes et apprenaient à connaître la vérité; dans Sion, au contraire, de faux prophètes, des

hommes pleins de mensonges et de ruses se répandaient partout. Il voyait les païens briser

les idoles, et son peuple en remplir ses demeures.

31. Instruit par sa propre expérience, il ne s'étonna plus de l'accueil fait à Moïse par le prêtre

étranger, à Élie par la veuve, par les gentils à David que poursuivait Saul en fureur. Ce n'est

pas sans raison que ce messager de la destruction craignait que la pénitence des Ninivites ne

rendît vaine sa prédiction; et cependant il pouvait à peine retenir ses larmes, à la vue des

filles des gentils qui abjuraient les superstitions de leur patrie, quand il se rappelait que les

filles de Jérusalem pleuraient Adonis; quand il voyait une ville païenne chasser les devins,

les magiciens que la Judée laissait errer dans ses campagnes; l'Assyrie renverser les autels du

mensonge, que Sion, au contraire, élevait devant ses portes. Ninive rassemblait ses enfants

comme dans le temple de Dieu, se purifiait de ses souillures, se soumettait à un jeûne saint

et austère; Jérusalem changeait le temple du Seigneur en une caverne de voleurs; le roi

d'Assyrie adorait le vrai Dieu, Jéroboam rendait hommage à des veaux d'or; les Ninivites

faisaient en gémissant l'aveu de leurs crimes en la Présence de Dieu; les Hébreux

immolaient leurs fils, égorgeaient leurs filles en l'honneur des démons; Ninive faisait à Dieu

un sacrifice de larmes, les Hébreux des libations de vin aux vaines images; à Ninive le deuil,

à Sion les fêtes et l'encens brûlé aux pieds des idoles .

32. Si l'espérance s'éteignait dans le cœur des Juifs, elle se ranimait dans le cœur des gentils;

si le luxe croissait à Jérusalem, à Ninive c'était l'humilité. Si les vices dressaient impunément

la tête dans la Judée, dans l'Assyrie le deuil étendait de plus en plus ses voiles funèbres; car

si ceux qui survivent pleurent les morts, les Ninivites pleuraient même les vivants. Chacun

versait des larmes sur le sort de son fils et de ses proches. La beauté des femmes s'était

flétrie par le jeûne et les pleurs, et le baiser de l'amitié était humecté des larmes qui

baignaient les poitrines. C'était une poignante affliction, une horrible douleur, de voir des

hommes pleins de santé et de force poussés dans la tombe; moins il leur restait de jours,

plus leur chagrin était amer; ils étaient comme des hommes déjà morts et qui ne comptaient

plus au nombre des vivants. Le temps marchait cependant, et ils n'étaient pas loin du

moment où l'on croyait que la ville serait renversée de fond en comble; le jour marqué par la

fatale catastrophe était arrivé; que de pleurs  ! que de gémissements, de soupirs et de

sanglots  ! L'argile détrempée par les larmes s'amollissait sous les doigts de l'ouvrier. Les

parents s'entourèrent de leurs enfants pour que toutes les douleurs fussent ainsi confondues

dans une seule; ils firent ranger sur des files parallèles les fiancés et leurs jeunes épouses,

que le même coup devait frapper. Quel c¦ur assez barbare n'aurait point failli à cet affreux

spectacle ? Dès qu'ils furent ainsi en présence les uns des autres, des plaintes amères

s'exhalaient de toutes les bouches; les vierges et les jeunes hommes poussèrent un cri

lamentable jusqu'au ciel; la mort allait dévorer tant de beauté et de jeunesse ! ceux qui

s'étaient assis sur la terre croyaient la sentir s'affaisser sous leur poids pour les engloutir,

comme une barque que menacent les flots irrités.

34. Les rois et les reines se levèrent épouvantés, revêtus du cilice et dépouillés du diadème.

Ils étaient sans cesse poursuivis par cette pensée que bientôt ils ne seraient plus; ils

embrassaient la terre, invoquaient Dieu; ils priaient, se couvraient de cendres. Quels chants

de douleur entrecoupés de sanglots ne firent-ils pas entendre ! les murailles elles-mêmes,

tendues de voiles funèbres, semblaient partager la tristesse commune; le ciel était chaque

jour obscurci par d'épais nuages dont les couches livides s'étendaient au loin et

augmentaient sans cesse les horreurs d'une nuit profonde. Les éclats du tonnerre se

succédaient avec rapidité, les éclairs se croisaient en tous sens; la voûte céleste était en feu.

Les Ninivites, plongés dans la stupeur, promenaient leurs regards sur le monde, persuadés

qu'il allait bientôt s'écrouler; ils s'apitoyaient sur le sort les uns des autres, comme des

hommes qui, par un funeste échange, allaient passer de la vie à la mort; le frère pleurait son

frère, l'ami son ami qu'il appelait, désireux de voir encore une fois le tendre objet de ses

affections, de rassasier ses yeux de ce touchant aspect, et jaloux de mêler les derniers sons

de sa mourante voix à ses derniers accents, et de descendre ensemble dans le séjour des

ténèbres.

35. Les jours fixés par le prophète s'étaient déjà écoulés, et tous attendaient le trépas. Mais

lorsque fut passé le jour même où tout espoir serait perdu et où s'exécuterait l'arrêt de la

colère céleste, et lorsque la nuit fut passée à son tour, la septième semaine, toujours dans le

deuil et l'affliction, les Ninivites se demandaient les uns aux autres : "À quelle heure notre

patrie sera-t-elle détruite ? Croyez-vous qu'elle subsiste encore jusqu'aux ombres que

demain la nuit jettera dans le ciel, ou que sa ruine sera différée jusqu'à l'aurore suivante ? À

quelle veille de la nuit nos oreilles seront-elles frappées du dernier cri que doit pousser un

peuple malheureux ?" Et cependant cette ville qu'ils croyaient voir s'anéantir le soir du

même jour était encore debout. Ils crurent alors que la terre s'ouvrirait sous leurs pas, la

nuit suivante, pour les engloutir. Il n'en fut rien; la vie leur fut laissée cette nuit-là. C'était

donc avant que le jour ne fût levé qu'ils devaient mourir; les ombres s'effacèrent et ils

vivaient encore. Eh bien ! disaient-ils, à l'aurore nous ne serons plus; le soleil brilla, et avec

lui un nouveau rayon d'espérance; traînant ainsi une vie précaire, attendant la mort à chaque

instant, leur salut, qu'ils n'espéraient plus obtenir, dut les pénétrer d'une douce joie.

Cependant, étonnés et inquiets, chacun regrettait comme absent l'ami qui était près de lui,

car, pendant quarante jours, de continuelles secousses ébranlèrent la terre, qui chancelait sur

ses bases.

36. Cependant Jonas, qui s'était éloigné de la ville, commença de croire que sa prédiction

serait sans effet, d'autant plus que la terre était rentrée dans son repos habituel. C'est ainsi

qu'au moment où les Ninivites pensaient qu'ils n'avaient plus rien à espérer, le premier

signal de pardon fut donné, que la Clémence de Dieu s'éleva sur eux, afin qu'ils ne

doutassent plus de leur salut, en voyant la terre immobile, les éclairs ne plus déchirer la nue,

et le tonnerre cesser de gronder. Leurs yeux et leurs oreilles en furent merveilleusement

charmés. Combien Il est bon, ce Dieu, qui, sensible aux larmes des Ninivites, les sauva d'une

ruine méritée ! Au reste, s'Il ne les fit point mourir, Il voulut du moins que, par les

tourments affreux qu'ils endurèrent, ils apprissent, même pendant la vie, à connaître la mort.

Pendant ces six longues semaines, ils auraient mieux aimé sans doute être jetés dans le

tombeau, que de traîner dans la douleur une vie infortunée; elle leur fut conservée; mais il

n'y manquait que les ombres du sépulcre pour être la mort elle-même. Le frère ne

reconnaissait plus les traits chéris de son frère, ni l'ami ceux de son ami. L'oreille ne

distinguait plus les sons de la voix; l'¦il, les formes des corps; ces longues souffrances

avaient fait des Ninivites autant de fantômes. La faim avait desséché les corps; tous les

organes étaient altérés, les chairs s'étaient affaissées, la peau et les os ne présentaient plus

qu'un tissu flétri, qu'un assemblage de parties aiguës, saillantes et dures. Ainsi, le jour même

que Jonas avait prédit devoir être le dernier, Ninive fut sauvée. Dès que les nuages

disparurent, que l'obscurité se dissipa, que le ciel leur apparut serein et pur, la paix rentra

dans leurs âmes, l'espérance y ralluma son flambeau, et la ville, qui touchait aux portes de la

mort, se reprit à la vie.

37. Bien que Jonas ne vît pas ce changement sans peine, Ninive rendue à la joie prit un autre

aspect. Tous sentirent que la sérénité du ciel était un présage certain de salut. Ils fléchirent

les genoux, ils levèrent leurs mains reconnaissantes vers le Trône de Dieu, ils chantèrent les

louanges et la Gloire de Celui qui, désarmé par la pénitence, les avait sauvés après les avoir

châtiés. Tu as rendu le bonheur à ton peuple, disaient-ils, en le faisant sortir de la poussière;

nous allons vivre d'une vie toute nouvelle; nous jouissons des biens et des grâces que Tu as

daigné nous accorder de tes propres Mains; Tu n'as point trahi notre attente, puisque ainsi

nous passons de la mort à la vie. Tu nous as ouvert les trésors de la pénitence, en nous

ouvrant en même temps ceux de la douce espérance. Et toi, prophète, à quoi t'eût servi la

destruction de tout un peuple ? Quel fruit, ô grand prédicateur, aurais-tu recueilli dans la

poussière de nos tombeaux ? Que t'importait, ô fils de Mathaï, ce vaste silence qui aurait

pesé sur nous ? Pourquoi serais-tu affligé de ce que notre pénitence t'a rendu à jamais

illustre, de ce que notre salut est ton ouvrage ? ou de ce que tout un peuple t'en offre le

témoignage de sa vive reconnaissance ? Te repens-tu d'avoir arraché notre ville à la

destruction ? te repens-tu de ce noble triomphe ? En effet, nous sommes rentrés dans la

bonne voie, et c'est là ta victoire. Ne doit-il pas te suffire que tout un peuple salue en toi,

non l'auteur de sa ruine, mais l'auteur de son salut ? N'est-ce pas une douce satisfaction

pour toi d'avoir porté la joie dans le cœur des habitants du ciel ? Quand Dieu se réjouit,

pourquoi ne pas te réjouir sur la terre ?

33. Quoi qu'il en soit, tu regarderas toujours comme un honneur insigne, comme ta palme

la plus belle, d'avoir donné aux hommes la connaissance de Dieu; il y a pour toi une source

de bonheur dans cette pensée, que c'est par toi que les ministres et leur roi ont adoré le

souverain Créateur de toutes choses. Mais daigne, nous t'en supplions, daigne abaisser sur

nous tes regards, prie pour que Dieu nous conserve des jours que nous te devons. Vois nos

enfants, s'ils ont été épargnés, c'est afin qu'ils redisent ton nom en des jours lointains; bénis

une ville qui, par ta pieuse entremise, a écarté de ses murs un aussi grand fléau, et n'a

échappé à son malheur qu'en abjurant ses erreurs. Bénis, Jonas, bénis notre patrie, qui

chantera à jamais tes louanges; et puisque tu as jeûné six semaines, romps, romps ton jeûne,

bannis la tristesse; partage notre joie, fils des Hébreux. C'est aujourd'hui une grande fête,

dont le souvenir s'étendra de générations en générations, qui se raconteront les unes aux

autres notre infortune et notre miraculeuse conservation.

39. Ainsi parlaient les Ninivites à Jonas, qui était retiré, comme je l'ai dit, hors de la ville,

dans la campagne où le peuple était venu le trouver. Or ils entendirent le prophète engagé

dans une lutte secrète avec lui-même, discuter contre le saint Esprit. Jonas remplissait deux

rôles à la fois, celui de Dieu et le sien. Le prophète parlait au Seigneur du lierre qui l'avait

ombragé de son feuillage, et de la ville dont il poursuivait l'accusation et la ruine contre

Dieu Lui-même. D'une seule bouche sortaient l'attaque et la défense. Courage, prédicateur

hébreu, qui plaides ainsi deux causes à la fois. Une grande foule de citoyens étaient là

réunis, et comme Jonas parlait la langue du pays, ils entendirent les plaintes qui appelaient la

mort sur sa tête.

40. L'Esprit répondit à Jonas par sa propre bouche et dans la même langue. Le peuple

l'entendit et recueillit ses paroles en faveur de Ninive : Peux-tu ainsi regretter la perte d'une

plante commune qui n'a exigé de toi aucune peine, soit pour la semer soit pour la cultiver,

qu'un jour a vu naître et mourir ? Peux-tu la comparer avec une ville aussi grande que

Ninive ! Que ce lierre te serve de leçon, apprends à connaître la sagesse et dans une vile

plante reconnais ce que c'est que la clémence. Je devais, dis-tu, épargner ce lierre, j'aime

mieux ne pas frapper le peuple que tu as enfin converti à la pénitence. Eh quoi ! d'une main

tu tresses un berceau, de l'autre tu détruis des villes; ici tu cultives une plante inutile, là tu

renverses une pierre angulaire ! Qu'as-tu fait, Jonas, des sentiments de justice qui

t'animaient ? Fait-on plus de cas d'un faible abri que d'une cité populeuse : à l'un est toute

ton affection, à l'autre ta haine. Ainsi tu préfères les fruits de l'arbre à ceux qui s'en

nourrissent ! Un aliment passager est plus précieux à tes yeux que des hommes qui se

repentent, des feuilles que le vent emporte te sont plus chères que des êtres doués de raison,

et tes préférences injustes vont jusqu'à proscrire des enfants !

41. Les Ninivites l'entendirent, et chantèrent tous en c¦ur les louanges de ce Dieu qui, en

pardonnant à des coupables, parlait encore en leur faveur. C'est ainsi que l'Esprit saint fit du

prophète un avocat, de l'accusateur un défenseur qui, malgré lui, prononçait, dans le cours

du procès même, l'absolution des accusés; il renonça à son premier caractère pour sauver les

citoyens. Mais Jonas, pour maintenir la parole de Dieu, abjura la sienne. Les justes ne

s'affligent point du repentir des pécheurs, et Jonas vit sans être attristé que les Ninivites

s'étaient ainsi corrigés; mais il lui importait beaucoup qu'ils n'ignorassent pas quel intérêt se

rattachait à leur salut, et il aurait peut-être manqué de prudence, s'il avait laissé ce grand acte

se consommer sans y prendre part. En effet l'état de leurs propres affaires échappe souvent à

ces nouveaux pénitents; ils ne se rendent pas compte du degré où a pu monter la Colère

divine, ni les moyens qui ont concouru à les ramener à la vie. Les prophéties de Jonas

n'avaient pour but que de proclamer les arrêts de la justice indignée; la mort du lierre

annonça l'indulgence de l'Auteur de toute grâce envers les pécheurs. C'est, il est vrai, ce que

comprit très bien le peuple qui l'entourait; aussi éleva-t-il la voix pour remercier Dieu de ce

qu'il avait entendu et de ce qu'il avait vu, d'une part des paroles du prophète, de l'autre de la

mort du lierre. Ce lierre qui naquit et grandit dans un moment, était pour eux un signe

surnaturel; mais ils virent quelque chose de plus grand encore dans sa destruction, la Bonté

et la Clémence inépuisable de Dieu.

42. Aussitôt les Ninivites se pressent avec ardeur autour du prophète, l'emportent sur leurs

bras dans la ville avec tous les honneurs dus à un roi, le déposent sur le trône, et, courbant

les genoux devant lui, lui offrent leurs respectueux hommages. On vit accourir tous ceux

qui se repentaient d'avoir péché; ils mirent à ses pieds les plus riches présents, et

s'acquittèrent, en lui donnant la dîme de tout ce qu'ils possédaient, des v¦ux qu'ils avaient

faits au temps de leurs calamités. Les jeunes garçons lui offrirent des ceintures, les jeunes

hommes des colliers, des couronnes, des bandelettes; le roi tira de son trésor les objets les

plus précieux dont il récompensa les services signalés de ce fils des Hébreux. Ensuite, d'une

commune voix, ils bénirent Jonas, et, après avoir placé sur des chariots préparés à l'avance

les offrandes destinées à Dieu, ils lui donnèrent une escorte pour l'accompagner jusqu'aux

lieux dont il était venu. Le prophète fut entouré d'une pompe vraiment royale, et ils

prodiguèrent au fils de Mathaï des honneurs tels qu'un fils de roi n'aurait pu en exiger de

plus magnifiques.

43. Un poisson avait porté Jonas au milieu des flots; sur la terre, c'était le char des rois.

Enseveli sous les eaux, il était dans l'humiliation; dès qu'il en fut sorti, il reçut l'accueil le

plus honorable; quand il traversait les ondes, les poissons les précédaient; rejeté sur la terre,

des cavaliers furent ses gardes d'honneur; il vit la mer se diviser devant lui quand il en

descendit, et la terre quand il y monta. Les habitants des mers sentirent sa présence que

sentirent à leur tour les habitants de la terre. La mer fut bouleversée par une affreuse

tempête, un grand bruit agita la terre. Les animaux les plus terribles tremblèrent d'effroi dès

qu'il fut entré dans la mer; quand il en sortit, les villes les plus fortifiées lui livrèrent

passage. Le poisson qui le reçut était d'une grosseur prodigieuse; mais, quand il échappa de

ses flancs, il fut accueilli par le roi le plus puissant de la terre. Un poisson lui ouvrit la

route, un roi la lui rendait sûre. Autrefois des poissons suivirent la baleine qui lui avait

donné asile, aujourd'hui ce sont des cavaliers qui se groupent par honneur autour de son

char.

44. Cependant on fit courir devant lui des officiers avec ordre de tout préparer pour lui

pendant le voyage. C'est Dieu qui montra au poisson le chemin par où il devait le conduire,

et dans ce moment ce fut le roi qui fit voir quels honneurs on devait lui rendre.

L'empressement respectueux des peuples fut le même pendant tout le temps qu'il fut en

route; partout, il les vit se prosterner sur son passage. Les rois honoraient cet intrépide

prophète, car ils redoutaient les oracles qui sortaient de sa bouche. Les villes tremblèrent en

sa présence, redoutant d'y voir entrer la destruction sur ses pas, et toutes lui rendirent

hommage, éclairées qu'elles étaient par le malheur des Ninivites; car Ninive fut comme un

miroir où se réfléchissaient aux yeux de l'univers les traits de la justice.

45. Déjà Jonas avait atteint les frontières de son pays, devant lui s'étendaient les campagnes

de sa patrie, lorsqu'il résolut de congédier les Assyriens qui l'avaient suivi jusque là, et de

les renvoyer en paix dans leurs demeures. Il craignait avec raison qu'au spectacle de

l'idolâtrie des Hébreux, ils n'en prissent les mauvaises mœurs et ne corrompissent leurs cœurs

que la pénitence avait purifiés, et qu'enfin ils n'apprissent des Juifs à mal faire, eux qui, pour

renoncer à des habitudes vicieuses, avaient fait divorce avec les nations; il ne voulait pas

surtout que leurs plaies à peine guéries se rouvrissent soudain . Autant l'exemple d'un

citoyen dépravé est funeste à toute une ville, autant est à redouter celui que donnent ceux

qui, placés au-dessus des autres, s'abandonnent aux désordres et se souillent de toutes sortes

de péchés. Il y a plus : si un pécheur qui n'a pas foulé aux pieds toute retenue est cependant

nuisible à son prochain, combien plus nuisible est celui qui ne rougit pas de pécher, et dont

l'impudence dans les choses les plus criminelles dépose un germe corrupteur dans le cœur des

autres qui, par l'effet de l'habitude et de la fréquentation, se dépouillent enfin de tout

sentiment de pudeur.

46. Ce n'était donc pas à tort que Jonas craignait qu'un peuple criminel, qui avait tout

corrompu, ne corrompît même ses hôtes, et qu'alors ceux que les gentils lui avaient confiés

purs et pleins de piété ne s'en retournassent impies et idolâtres. Il hésitait cependant, parce

qu'il ne voulait pas faire connaître la cause de sa détermination, et parce qu'il ne voulait pas

non plus les congédier sans alléguer de motifs. Si, renfermant son secret dans son cœur, il

leur permettait de venir avec lui, le saint homme s'effrayait à l'idée que les descendants de

Chanaan, introduits une fois sur les terres des Hébreux, n'insultassent aux fils d'Abraham. Il

remercia donc ses compagnons, il les embrassa tous tendrement, leur donna les plus sages

avis, et s'efforça avec bonté de les persuader de se conformer aux désirs de celui qui leur

conseillait de s'en retourner; que s'ils se fâchaient, il leur demanderait comme une grâce de

le faire. Il n'épargna pas les prières les plus humbles, mais ils n'en tinrent aucun compte; il

alla même jusqu'à les conjurer, ils refusèrent; ils ne se laissèrent point se toucher par toutes

les raisons qu'il allégua. Il leur prodigua les marques les plus vives de tendresse, ils

résistèrent.

47. C'est un parti pris, lui disaient-ils, nous voulons aller avec toi dans les lieux où nous

avons l'assurance de nous enrichir des plus précieux trésors de la vertu, et d'où nous

rapporterons les règles les plus sages de conduite, et les préceptes de la plus pure morale.

C'est à l'école de tes concitoyens, ces hommes si pieux et si chastes, que nous apprendrons à

connaître la justice, la vertu, l'innocence à laquelle ils sont restés fidèles sur la terre qui les a

vus naître; l'exemple de ces hommes illustres dont ta patrie est si riche allumera en nous le

désir de marcher sur leurs traces. Laisse-nous, nous t'en prions, voir cette terre que

l'idolâtrie n'a jamais souillée, admirer ces provinces qu'une vaine superstition n'a point

déshonorées. Il nous sera doux d'être les témoins de ces pieuses fêtes d'un peuple qui ne les

profane point par le travail et la débauche, de nous mêler à ces hommes dont la circoncision

charnelle ne fut que le prélude d'une circoncision morale, et qui jamais n'ont permis aux

vices d'habiter avec eux sur la même terre. Ce peuple, censeur ardent de la luxure étrangère,

n'en connaît point sans doute les débordements; ce peuple dont la voix condamne le crime

n'en souffre point, il faut le croire, l'accès dans son cœur; ce peuple, enfin, qui se pose devant

les nations comme un modèle de toutes les vertus ne doit compter que des citoyens

vertueux. Ils ont appris aux autres à jeûner, est-il croyable qu'ils soient intempérants ? Ils

ont formé les autres à la pratique de la bonne foi et de la sincérité, est-il croyable qu'ils

soient fourbes et menteurs ? Qui oserait regarder comme méprisables ceux enfin qui avaient

autrefois tant de mépris pour nos crimes ?

48. Ah ! nous t'en supplions, grand prophète, ne nous prive pas du bonheur que nous nous

promettons. Tu nous as enseigné la pénitence, laisse-nous apprendre à être justes. Pour prix

de nos rudes épreuves, fais que nous jouissions pendant quelque temps de la vue et de la

société de vos concitoyens, et qu'en rapportant dans notre patrie l'exemple des vertus, les

leçons d'honneur que nous aurons reçues de vos jeunes hommes aux mœurs si pures, de vos

enfants si sagement élevés, de vos rois enfin dont les institutions doivent profiter à celui qui

nous gouverne, nous puissions, selon que tu en auras décidé, proposer à nos frères la règle

de conduite qu'ils devront suivre.

49. Qui pourrait raconter tout ce que ces hommes à peine entrés dans une vie nouvelle

ajoutèrent dans l'intérêt de leur cause ? Cependant que faisait Jonas ? Pendant que les

Ninivites parlaient, il écoutait, le front penché, les yeux baissés vers la terre; silencieux et

inquiet, il n'osait répondre, car il connaissait l'impiété et les crimes qui déshonoraient son

peuple. Le fils de Mathaï était jeté dans une situation d'esprit plus violente qu'au moment

où, la tête brûlée par les rayons du soleil, à l'aspect de son lierre flétri, il appelait la mort à

grands cris. Il n'y avait qu'un moyen de sortir de ce mauvais pas, la fuite sans doute; mais

comment fuir ? Les Ninivites le tourmentaient plus alors que ceux qui naguère l'avaient

précipité dans les flots.

50. Sous quel voile cachera-t-il les désordres de ses concitoyens ? il eut recours, sur la terre,

à l'adresse qui lui avait si bien réussi au milieu des mers. Lorsqu'il fuyait de devant la Face

du Seigneur, ce fut par la ruse qu'il persuada aux mariniers de le recevoir sur leur vaisseau;

de même il allégua devant les Ninivites un prétexte qui n'avait rien de réel, pour les

déterminer à se séparer de lui.

51. Aux diverses raisons qu'il fit valoir il ajouta, par un artifice innocent, le motif suivant :

"C'est aujourd'hui fête dans notre pays, dit-il aux Ninivites, et il n'est point permis aux

étrangers d'y entrer. C'est la fête des enfants du peuple, qui est, par conséquent, interdit aux

gentils. C'est la fête des circoncis, et les incirconcis ne peuvent s'y mêler, car, bien que vous

soyez pénitents, vous n'êtes pas circoncis, et votre présence souillerait une fête qui doit être

pure de toute souillure. Retirez-vous donc, n'en concevez aucune peine, retournez sains et

saufs dans votre patrie; vous reviendrez quand la fête sera finie; veuillez en croire mes

paroles, ne rejetez pas mes prières, ne vous refusez pas à ma demande."

52. Ces hommes simples et sincères se laissèrent facilement toucher par les paroles du

prophète; ils le quittèrent alors, mais non sans avoir reçu à genoux sa bénédiction. Ils

regrettèrent sans doute le départ de Jonas, et s'affligèrent de ce que la sainteté de la fête dont

il leur avait parlé leur fit perdre l'espérance

à laquelle ils s'étaient livrés; mais Jonas craignit moins d'avoir trompé ses hôtes qu'il n'avait

craint auparavant de ne pas triompher de la résolution qu'ils avaient prise de ne pas se

séparer de lui. Le fils de Mathaï était déjà loin, et les Ninivites n'avaient pas encore franchi

les limites de la Judée, lorsqu'il leur vint dans l'esprit de monter sans retard sur une

montagne qui s'élevait devant eux, et de jeter déjà un dernier regard sur cette terre qu'ils

avaient tant désiré de connaître.

53. Parvenus sur le sommet de la montagne, les Ninivites purent enfin jouir de l'aspect de

cette terre de promission dont l'entrée leur était interdite, et quoique leur espérance eût été

trompée, ils se plurent à promener leurs regards sur la contrée qu'habitaient les Hébreux;

mais la ville leur offrit un spectacle horrible, et ils restèrent pendant quelque temps comme

frappés de stupeur et à peine maîtres de leurs esprits. En effet, partout se présentaient à eux

des autels dressés sur les lieux hauts, des bois et des bosquets consacrés aux idoles, des

arbres prêtant leur ombre aux plus honteuses débauches, des images placées dans les

vestibules des maisons, et qu'on y adorait soit en entrant, soit en sortant. Il était aussi

difficile de compter les idoles que les différents genres de vices dont les habitants étaient

infectés; dans les maisons, les statues recevaient leurs hommages, dans les jardins, ils se

livraient à tout l'excès de leurs infâmes passions; dans les rues, sur les places publiques,

partout enfin circulaient des augures, des devins et des magiciens.

54. Les Ninivites, en s'élevant plus haut sur la montagne, voyaient des autels placés dans des

lieux solitaires; parmi les Hébreux, les uns adorer une pierre, les autres offrir un sacrifice

aux mauvais génies; sous leurs yeux se dressaient les veaux d'or, ouvrages de Jéroboam

placé l'un sur Bersabée, l'autre dans la tribu de Dan, et en l'honneur desquels les entrailles

des victimes étaient brûlées sur le feu, qu'arrosaient de copieuses libations. La chair vivante

accusait, il est vrai, de crime et de perfidie ces adorateurs de la chair morte; néanmoins en

présence de ces vains ouvrages de l'art, tous les fronts, en signe de respect, se courbaient

vers la terre.

55. Quel spectacle ! l'avarice et avec elle la méchanceté et la fraude, la débauche et l'ivresse,

sa s¦ur, la luxure et l'inceste qui lui est uni par les liens d'un mariage impur, le dol et la

rapine, sa compagne, la divination et la magie qui connaît tous les secrets, le chaldaïsme et

la science des augures qui marche à sa suite, les crimes publiques alliés des crimes privés,

tout y attestait les désordres d'une nation corrompue; les hommes se ruaient en foule sur les

lieux de prostitution; les femmes, la mère avec la fille, assiégeaient tous les passages et y

tendaient leurs filets; partout la mort, partout le démon, cet ami intime de la mort. À des

princes coupables se joignaient des juges criminels; l'avarice attisait par leurs mains les feux

de l'enfer, l'iniquité ouvrait la porte de la géhenne, creusait les gouffres sous leurs maisons,

des précipices sous leurs pas; l'usurier et son débiteur, luttant sans cesse l'un contre l'autre,

vrais démons enflammés par la haine et la vengeance, se livraient d'affreux combats, jusqu'à

ce qu'ils tombassent enfin tous deux dans les horreurs d'un supplice éternel; les jeunes

enfants eux-mêmes adoraient les mêmes divinités que leurs pères et juraient par elles. Il

semblait que cette nation coupable eût fait avec les gentils un odieux partage des vices dont

elle avait gardé pour elle la quatre-vingt-dixième partie. Qui donc pourrait compter tous ces

crimes ? Le nombre en était tellement accru, que jamais les boucs impurs placés à la gauche

ne purent en commettre autant.

56. Saisis d'horreur, les Ninivites se disaient les uns aux autres : Qu'y a-t-il donc ? est-ce

une vision qui trompe nos yeux ? N'est-ce point Sodome qui vient de s'offrir à nous ? Eh

quoi ! les petits-fils d'Abraham ! non, ce sont les descendants du diable. Sont-ce des hommes

que nous voyons, ou plutôt n'est-ce pas un jeu des mauvais esprits qui nous abusent ? Nous

ne saurions en douter, les crimes qui désolaient nos contrées se sont réfugiés ici, les statues

que nous avons brisées ont été replacées dans ces lieux, et l'on peut même soupçonner que

les autels que nous avons renversés ont été transportés dans cette terre sur les ailes des

démons qui les y ont élevés de nouveau. Mais comment le fléau qui a cessé parmi nous ses

ravages est-il répandu ici dans tous les cœurs qu'il embrase ? Pourquoi cette étoile dont nous

avons conjuré la funeste influence obtient-elle ici les adorations des hommes ? Nous avons

chassé les devins, et ils sont ici accueillis avec empressement !... L'idolâtrie qui a fui loin de

notre pays se montre ici à visage découvert ! Les Hébreux gravent sur les portes de leurs

maisons les signes du zodiaque que nous avons effacés. La débauche, la luxure,

l'impudicité, que nous avons repoussées, éclatent dans leurs yeux, enflamment leurs c¦urs,

respirent dans tous leurs membres. Comment le soleil, à qui les peuples voisins refusent un

culte, est-il adoré ici ? Ici des honneurs pour des veaux qu'on méprise ailleurs. Toutefois,

que ceux qui disent que les vices de notre patrie sont venus s'établir dans ces lieux

remarquent du moins qu'ici l'on s'abandonne à des vices inconnus dans nos contrées, et que

nous repoussons avec horreur.

57. Michas a fait fabriquer un dieu à quatre visages. Nous n'avons jamais offert de libations

ni de sacrifices à un serpent d'airain. C'est la malédiction de l'ancien serpent qui pèse sur ce

peuple, et ceux qui font des libations en l'honneur d'un serpent mort sont avec juste raison

soumis à l'empire odieux du serpent vivant. Nous n'avons jamais sacrifié aux démons des

enfants qu'on brûle en Judée sur leurs autels; le sang de nos troupeaux coule dans nos

cérémonies religieuses, ici ce sont de jeunes filles qu'on égorge; à tels dieux telles mœurs, à

telle loi telles œuvres, et à tels parents tels fils. Un peuple à qui l'on ose présenter de pareilles

images, doit, s'il est conséquent avec lui-même, fabriquer des idoles. Ainsi donc de ridicules

idoles sortent des mains d'une nation dont Dieu seul est l'Auteur. Et cependant quel orgueil

dans ces hommes, parce qu'ils se disent enfants des saints ! quelle présomption, parce qu'ils

se proclament enfants de Jacob ! Croient-ils donc que leur aveuglement est devenu justice

parce qu'ils ont pris les noms des saints ! Leur nom, il est vrai, est répandu dans le monde

entier, mais leurs mœurs se sont perdues dans les plus honteux désordres.

58. Ils se croient justes, parce qu'ils sont issus d'Abraham, et ils disent : "Le nom d'Israël est

sur nous !" Grands mots, mais vaine gloire : et ce qui les flatte surtout, c'est d'être circoncis;

ils pèchent cependant, et dans leurs actions rien ne rappelle leur père Abraham, puisqu'ils

tiennent plus à un nom qu'à la piété, et qu'ils font plus de cas de la circoncision que de la

Loi. Quoi ! ils dédaignent Dieu, l'Auteur du sabbat, pour le sabbat lui-même; ils accusent le

Seigneur s'Il abroge ses propres lois, et osent imposer des lois au Législateur; ce frein

salutaire qu'ils brisent, ils veulent y assujettir le Créateur. Ils exigent plus de l'Auteur de la

Loi, non pour se conformer à ses ordres, mais pour en faire un objet d'amères railleries. Que

sont, dans leur esprit, Moïse et les prophètes à côté des pompes des sacrifices ? Ils ne parlent

que de leur zèle pieux; l'oblation des victimes est une source d'orgueil; la fumée de l'encens,

voilà tout ce qui fait leur gloire; il semble à ces hommes aveugles que c'est assez pour eux

d'être inondés du sang des animaux qu'ils égorgent, et, dans leur folie, ils s'imaginent que

Dieu est plus sensible à un vain hommage, qu'à la Vérité dont Il est le Père .

59. Tels étaient les discours des Ninivites qui s'empressèrent de fuir un spectacle d'autant

plus odieux qu'ils avaient désiré davantage voir la terre de promission. Ils s'étonnaient que

les Hébreux eussent pris tous les vices dont ils s'étaient défaits eux-mêmes, et que le peuple

de Dieu eût accueilli l'idolâtrie que les gentils avaient proscrite. Allons, se disaient-ils,

partons, de peur d'être enveloppés dans la rébellion de ce peuple criminel. À Ninive,

L'espérance sourit à nos cœurs que la crainte saisit en ces lieux. Il n'y a pas témérité à croire

que cette ville, au lieu de Ninive qui est restée debout, ne soit un jour engloutie; c'est ici un

peuple condamné à une destruction prochaine; car, en se couvrant de la robe du crime que

nous avons rejetée loin de nous, il a perdu toute sa beauté première. Puisse le nom de Jonas

ne s'effacer jamais de la mémoire de nos concitoyens; car c'est à lui que nous devons notre

salut; c'est à lui qu'il faut rapporter tous les bienfaits dont nous avons été comblés ! En

disant ces mots, ils partirent; la honte et la crainte s'étaient empreintes sur leurs visages,

mais les traces en disparurent bientôt, et, le cœur plein d'une douce joie, ils se mirent en route

pour retourner dans leur patrie.

60. Cependant, en rappelant dans leur esprit tous les événements dont ils avaient été les

témoins et la cause, ils furent transportés d'une joie aussi vraie qu'extraordinaire, et ils

chantèrent l'hymne suivante : "Gloire à Dieu qui a fait des gentils un objet de confusion

pour le peuple hébreu; que son Nom soit béni, surtout par les pécheurs, puisqu'ils ont

conquis la justice et lavé leurs souillures dans les flots purs de la pénitence; qu'II soit le

sujet continuel des louanges de tous ceux que tourmentait une chagrine inquiétude, puisque

la paix et la sérénité sont rentrées dans leurs cœurs; des hommes impudiques qui observent

maintenant les lois de la tempérance; des avares qui ont appris à être généreux et

compatissants; des voluptueux soumis au joug d'un jeûne austère; des hommes adonnés au

vin qui savent aujourd'hui mettre un frein à leur passion; de tous ceux qui font aujourd'hui

le bien et qui auparavant étendaient à tout leurs mains avides; des débauchés rappelés à des

sentiments honnêtes; des pervers qui savent enfin se renfermer dans les bornes de la justice;

des insensés qui ont recouvré la raison; des médisants et des calomniateurs dont la bouche

est discrète et sincère; que Dieu soit adoré de l'orphelin qui a trouvé un père, de la veuve

dont Il a entendu les plaintes et qu'll a tirée de la poussière où elle languissait; du mendiant

dont Il a rempli la besace vide. Oui, que l'homme des champs qui, à l'approche d'une riche et

abondante moisson, a multiplié ses troupeaux, que le laboureur, que le vigneron Le

bénissent. Que les rois le glorifient, car Il a rétabli l'ordre et pacifié les villes et les

empires; qu'à eux se joignent dans ce pieux concert les soldats arrachés aux dangers; les

chefs de provinces rendus à leurs provinces, les riches qui ont recouvré leurs biens, les pères

pour l'avenir heureux promis à leurs enfants, les enfants pour avoir recouvré les auteurs de

leurs jours; ceux dont Il a agrandi la carrière, ceux qui sont encore suspendus à la mamelle;

les femmes qui ne craignent plus pour le fruit de leurs entrailles; celles pour qui, dans une

sainte joie, va s'ouvrir le lit nuptial; les mères heureuses des bénédictions de leurs filles; les

juges qui n'ont pas été jugés d'après leurs propres jugements; ces exacteurs rigoureux qui

ont été traités avec une pitié qu'ils n'accordaient point aux autres; ces usuriers à qui l'on n'a

pas redemandé ce qu'ils devaient avec tant de justice; ces débiteurs dont les engagements ont

été anéantis; ces assassins qui n'ont pas recueilli ce qu'ils avaient semé; ces ravisseurs des

biens d'autrui qui sont devenus soudain généreux et bienfaisants. Gloire soit rendue à Dieu

par l'offenseur et l'offensé qui se sont réconciliés; par tout homme qui, auteur ou victime

d'un outrage, n'a donné ni reçu de réparation; par tous ceux dont les demeures ont été

ébranlées par les secousses de la terre, et qui sont enfin sans crainte; par les commandants

des places fortes, qui ont été sauvés et qui peuvent compter maintenant sur une plus longue

vie; par les serviteurs et les servantes, puisque l'esclavage sur la terre vaut mieux que la

liberté dans la mort; par la mère de famille enfin, à qui son fils unique a été rendu. Oui, que

Dieu soit loué par les hommes de tout âge et de toute condition, et qu'ils Le remercient,

dans l'effusion de leur cœur, d'avoir été retirés du gouffre du trépas prêt à les engloutir, et

d'avoir reçu une seconde fois la vie."

61. Enfin, pour revenir à l'idée que j'ai déjà exprimée dans les mêmes termes, notre

pénitence sincère est toujours dans la crainte, et, si l'espérance vient à l'éclairer de ses doux

rayons, il n'oublie pas néanmoins le supplice qu'il lui a fallu subir auparavant. L'esclave

déchiré tous les jours par le fouet de son maître se rappelle sans cesse les coups dont il a

gémi; celui qui en écarte le souvenir s'en prend d'abord à ses fautes, bientôt y retombe et se

jette dans la route des plus grands forfaits, parce qu'il s'est persuadé qu'il n'a pas à craindre

de plus rigoureux traitements à l'avenir, ou bien que le ciel, dont l'indulgence lui est

acquise, dédaignera désormais le soin de sa vengeance. Les Ninivites, que le malheur avait

instruits, s'exercèrent sincèrement et sans réserve à la pénitence. D'abord, quand ils sentirent

la terre trembler sous leurs pas, ils firent l'aveu de leurs fautes, puis ils rendirent tous à Dieu

gloire et hommage, parce qu'Il avait daigné sauver leur ville agitée sur ses bases comme un

vaisseau sur les flots; non seulement les hommes qui ont reçu la raison en partage, mais les

animaux qui en sont privés, reconnurent les bienfaits dont ils étaient l'objet, quand enfin,

déposant le sac de la pénitence, ils se revêtirent des robes blanches de l'innocence. Béni soit

à jamais le Dieu qui aime les justes, et qui ouvrit en Assyrie les trésors de la pénitence aux

pécheurs.