SUR LA RÉSURRECTION ET LE JUGEMENT

1. Méditation sur la mort ou nécessité de ne jamais perdre de vue

le jour qui doit être le dernier de notre vie.

 Songez-vous, mes frères, aux terreurs qui vous assiégeront au sortir de ce

monde, à l'heure de la séparation de l'âme et du corps ? Quelles angoisses,

quelle perplexité pour une âme sur le point d'être initiée aux redoutables

mystères de l'autre vie! Tous les anges du Seigneur, la foule des esprits

célestes, toutes les puissances infernales, tous les princes des ténèbres se

réunissent autour du lit d'un mourant pour se disputer son âme et pour en

fixer les destinées éternelles. Si c'est un chrétien riche de vertus, dont la vie a

été pure et qui a marché constamment dans les sentiers de la justice, il voit, à

son heure dernière, ces mêmes vertus auxquelles il a été fidèle se changer en

autant de bons anges qui le défendent contre les attaques des puissances

infernales. Les esprits célestes ouvrent leurs rangs pour recevoir l'âme de ce

chrétien, et, au milieu de leurs transports de joie et d'allégresse, entonnant

un hymne de victoire en l'honneur du Très-Haut, ils vont la porter au pied

du trône de Jésus Christ. C'est là que cette âme unit ses adorations à celles

que l'armée céleste rend au Roi de gloire; c'est alors qu'elle entre en

possession du royaume des cieux; lieu de repos et de joies ineffables, foyer

de la lumière éternelle, séjour où l'on ne connaît ni la douleur, ni les

gémissements, ni les larmes ni les soucis; séjour de la vie immortelle et de la

joie éternelle, où règnent tous ceux qui se sont appliqués à plaire à Dieu.

Mais si c'est un chrétien qui a mal vécu, qui s'est livré à des passions

d'ignominie, qui s'est plongé dans les voluptés, qui a borné son espoir aux

vanités de ce monde, maintenant que le voilà sur le seuil de l'éternité, ces

passions et ces voluptés qu'il a tant affectionnées pendant sa vie, deviennent

des démons qui se précipitent sur son âme et qui empêchent les saints anges

d'approcher. Ce lugubre cortège des esprits infernaux et des puissances des

ténèbres, entraînant cette âme malgré sa résistance et ses supplications,

malgré ses pleurs et ses cris, la précipite dans ces lieux d'épaisses ténèbres,

dans ces noirs cachots où tous les pécheurs attendent, en compagnie des

démons et de ses suppôts, le jour du jugement et des supplices éternels. Il

faut donc que dès maintenant la fin de notre vie soit l'objet de notre

attention et de notre sollicitude; il faut que nous acquérions ces vertus qui

nous accompagneront dans l'autre monde, et qui nous protégeront à l'heure

fatale.

Or quelles sont ces vertus, quels sont ces anges qui luttent pour nous contre

les démons, c'est-à-dire contre nos passions ? Ce sont la charité, la

longanimité, la continence, la patience, la discrétion, la soumission, le calme

et la force de l'âme, et enfin la justice. Ces vertus, et toutes celles qui s'en

rapprochent, se rassemblent autour de nous à l'heure de la mort, et nul

ennemi n'est assez ferme pour leur tenir tête. Quant à ces passions qui se

changent en démons, ce sont la haine, la fierté, la dureté du coeur, la tiédeur,

les discours oiseux, l'aigreur, l'animosité, la jalousie, l'envie, l'orgueil, la

vaine gloire, le ressentiment, la nonchalance, la négligence, l'ignorance, le

désespoir, l'emportement, la colère, la paresse, le mépris, la méchanceté, la

cupidité, la vanité, la mollesse, la gourmandise, l'intempérance, et,

par-dessus tout, l'avarice et l'esprit de ruse, esprit vraiment satanique. Ce

seront là autant de démons acharnés à notre perte à l'heure de notre mort,

sans que nous ayons le droit de nous plaindre. Si nous nous enrôlons sous

la bannière de nos ennemis, n'est-ce pas leur reconnaître sur nous un empire

absolu ? Or nos passions nous suivent après la mort; elles dominent en

nous, et nul ne peut leur échapper. Élevons donc notre esprit et nos pensées,

tandis qu'il en est temps encore, vers les célestes intelligences; invoquons les

anges de tout notre coeur, conjurons-les de nous accorder leur assistance à

l'heure où nous la réclamerons; prions-les de nous délivrer de nos ennemis,

et ces ennemis, quelle que soit leur perversité, quelque noirs complots qu'ils

trament contre nous, fuiront devant eux comme on fuit devant un reptile ou

devant la flamme d'un incendie. Mais si malheureusement ces ennemis sont

parvenus à nous éloigner des voies de la vertu, et qu'ils aient élevé une

barrière entre Dieu et nous, efforçons-nous en temps propice, alors que la

vie nous est laissée, efforçons-nous de déjouer leurs funestes desseins.

Recourons aux larmes de la pénitence et à la pratique des vertus les plus

saintes pour désarmer la justice divine et pour nous préparer à la mort. Il ne

faut pas que le Seigneur frappe à la porte avant que nous soyons prêts à Le

recevoir. L'heure de la visite du Seigneur est inconnue; lors donc qu'Il se

présentera et qu'Il frappera à la porte, soyons prêts à marcher à sa rencontre,

parce que la gloire Lui appartient avec le Père et le saint Esprit, à présent et

toujours, dans tous les siècles des siècles. Amen.

2. Sur le second avènement de notre Seigneur Jésus Christ.

Mes frères bien-aimés de Jésus Christ, prêtez-moi une oreille attentive : je

vais parler du second et terrible avènement de notre Seigneur. En pensant à

ce redoutable moment, je tremble; je suis glacé d'effroi, quand je songe à

tout ce qui sera découvert et mis au grand jour. Qui pourrait peindre ce

désolant tableau ? quelle langue peut décrire ces lugubres scènes ? quelle

oreille pourra en entendre le récit ? Descendant du trône de sa Gloire, le Roi

des rois viendra faire la revue de tous les habitants de la terre, leur demander

un compte d'où sortira pour les justes le digne prix de leurs vertus, et le

châtiment pour les malheureux qui l'auront mérité; car s'Il est juge, Il est

juste aussi. A cette image qui obsède ma pensée, je me sens accablé, mes

membres palpitent, mes yeux se remplissent de larmes, ma voix s'éteint,

mes lèvres se serrent, ma langue frémit, et ma pensée s'arrête silencieuse et

sombre. Excité par l'intérêt que vous m'inspirez, je veux parler, et la crainte

enchaîne mes paroles; car jamais, depuis sa création, pareils prodiges n'ont

effrayé la terre, et jamais rien de semblable ne viendra consterner le coeur

des générations successives. Un coup de tonnerre qui vient tout à coup

retentir à nos oreilles porte la terreur au fond des âmes; tous les fronts

s'inclinent vers la terre. Que deviendrons-nous, mon Dieu! quand les accents

de la trompette, mille fois plus éclatants que ceux du tonnerre, iront éveiller

dans leurs tombeaux, les justes et les pécheurs qui dorment depuis les

premiers jours du monde ? Alors, à ce bruit terrible, les ossements

s'arrachant à la terre qui les enferme courront se rassembler pour reformer

des corps. Quel spectacle! Tout le genre humain, renaissant à la fois,

viendra, des quatre coins de la terre, comparaître aux pieds du souverain

Juge! Le Roi dont le pouvoir s'étend sur toute chair n'aura qu'à dire un mot,

et soudain la terre ébranlée s'empressera à rendre les morts qu'elle a reçus

dans ses entrailles; ceux que la mer avait engloutis, que des animaux féroces

dévorèrent, ceux qui avaient péri victimes des habitants des eaux ou des

oiseaux de proie, reparaissent tous ressuscités, sans qu'ils aient à regretter la

plus petite partie de leur corps!

Comment pourrons-nous voir sans trembler, mes chers frères, un fleuve de

feu, s'élançant avec l'impétuosité d'une mer en furie, embraser les

montagnes et les vallées, consumer le monde entier avec tous les travaux

des hommes ? Soudain les fleuves se dessèchent, les fontaines se tarissent,

les étoiles s'effacent, le soleil s'éteint, la lune a disparu, et le ciel a plié son

pavillon comme les feuillets d'un livre, ainsi qu'il est écrit (Mt 24). Les anges

courent rassembler de tous les points d'où soufflent les vents, comme dit le

Seigneur, d'une extrémité à l'autre de la terre, les fidèles serviteurs de Dieu

(II. Pi 3). Un nouveau ciel, une nouvelle terre apparaissent bientôt selon les

promesses du souverain Maître (Ap 1; Is 45;46). Tout-à-coup, un trône

majestueux s'élève, mes bien-aimés, et l'étendard de la croix, où le Christ

expira volontairement pour nous, resplendit de lumière. A l'éclat dont il

remplit l'horizon, tous les peuples ont reconnu le sceptre redoutable du

grand Roi, et ils se rappellent que le Seigneur a prédit que le signe du Fils de

l'homme apparaîtra dans le ciel (Mt 24), et personne ne doute plus alors que

le moment est venu. Comment oser se présenter à Jésus-Christ ? Chacun,

dans ce fatal moment, sera poursuivi par le souvenir de toutes es actions qui

se dresseront devant lui, bonnes ou mauvaises. Les hommes au coeur

miséricordieux, et qui ont sincèrement pratiqué la pénitence, se réjouiront en

voyant s'accomplir les voeux qu'ils avaient formés. Ceux qui ont compati

aux souffrances des pauvres, et les pauvres qu'ils n'ont pas repoussés,

plaidant pour leurs nobles patrons, dont ils proclameront les vertus devant

les anges et les hommes, tout en rappelant les larmes qu'ils ont versées et

leurs pénitences laborieuses, seront tous dans la joie, et plein de l'ivresse du

triomphe, et attendant avec confiance "la bienheureuse espérance et le

glorieux avènement du grand Dieu sauveur, notre Seigneur Jésus Christ"

(Tit 2,13).

Et pourquoi ne pas dérouler devant vous un tableau plus imposant encore ?

A cette grande voix, à ce cri terrible parti des sommités du ciel: "Voici

l'Époux qui arrive" (Mt 25,6), voici que le Juge approche, que le Roi paraît,

voici le Juge des juges qui se révèle à tous les yeux, voici le Dieu de l'univers

qui vient juger les vivants et les morts; ô vous les bien-aimés du Christ, un

frémissement général agite la terre sur ses bases; tout tremble, la mer et ses

profonds abîmes. Les angoisses, la crainte, la stupeur sont dans tous les

coeurs; tout est consterné dans l'attente des malheurs qui vont fondre sur la

terre: "Les puissances des cieux seront ébranlées" (Mt 24,25), comme il est

écrit. Soudain les anges et les choeurs des archanges développent à la fois

leurs célestes bataillons; les chérubins et les séraphins, les puissances et les

vertus chantent l'hymne de gloire "Saint, saint, saint est le Seigneur des

armées, qui est, qui était et qui doit venir, le Tout-puissant!" (Ap 4,8). Toute

créature du ciel et de la terre répond d'une voix tremblante et respectueuse:

"Béni soit Celui qui vient au nom du Seigneur" (Mt 21,9). A ce moment le

ciel s'entrouvre et laisse voir le Roi des rois, notre Dieu sans tache et plein de

gloire, semblable à la foudre, revêtu de force et d'une incomparable majesté.

Ainsi Jean le Théologien l'avait annoncé: "Le voici qui vient sur les nuées.

Tout oeil Le verra et ceux même qui L'ont méprisé; et tous les peuples de la

terre se frapperont la poitrine en Le voyant" (Ap 1,7). Quel homme assez

audacieux pourra soutenir ce spectacle devant lequel fuiront le ciel et la

terre, comme le dit le même apôtre: "J'ai vu un grand trône blanc, et

quelqu'un qui était assis dessus, devant la face duquel la terre et le ciel

s'enfuyaient, et il n'en resta pas même la place ?" (Ap 20,11) Jamais pareil

effroi a-t-il brisé un coeur d'homme ? Jamais vos yeux ont-ils rien vu de plus

redoutable ? Quand le ciel et la terre fuient, qui donc pourra se tenir debout ?

 Pécheurs, hélas! où fuirons-nous, quand devant nous se dressera le trône

où s'assied le Dieu des siècles; quand nous verrons se déployer autour de ce

trône majestueux les armées innombrables du ciel ?

Alors s'accomplira la prophétie de Daniel: "J'étais attentif à ce que je voyais,

jusqu'à ce que les trônes furent placés, et que l'Ancien des jours s'assit. Son

vêtement était blanc comme la neige, et les cheveux de sa Tête étaient

comme la laine la plus pure; son trône était de flammes ardentes, et les roues

de ce trône un feu brillant. Un fleuve de feu sortait de devant sa Face; un

million d'anges assistaient devant Lui, et mille millions Le servaient. Le Juge

s'assit, et le livres furent ouverts" (Dan 7,9-10). De quel effroi, mes frères, ne

serons-nous pas saisis, quand, sans acception de personnes, Il prononcera

ses arrêts, et que seront ouverts ces livres redoutables où sont inscrits nos

oeuvres, nos discours dans cette vie, et que nous avons espéré cacher à Dieu

qui, selon l'Écriture, sonde les reins et les coeurs: "Car tous les cheveux de

votre tête ont été comptés" (Luc 12,7); c'est-à-dire les pensées et les paroles

dont il nous faudra rendre compte. Que de larmes à répandre dans ces cruels

instants, et nous n'y pensons même pas! Que de soupirs s'exhaleront avec

effort de nos poitrines, à l'aspect des riches présents dont le Roi de gloire

comblera ceux qui ont vaillamment combattu! A l'aspect de ce royaume

ineffable des cieux, à l'aspect des plus horribles tourments, et de toutes ces

générations d'hommes depuis Adam, notre premier père, jusqu'au

dernier-né, placées devant la Face de Dieu, comme il est écrit: "Je vis, Moi,

dit le Seigneur, et tout genou se courbera devant Moi" (Is 49,18 et 45,24;

Rom 14, 11; Ph 11,10).

C'est alors, ô vous les bien-aimés du Christ, que l'homme, se tenant debout

entre le royaume et le tribunal, entre la vie et la mort, entre la liberté et

l'esclavage, attendra que l'heure terrible du jugement ait sonné pour lui,

l'heure où personne, hélas! ne pourra venir au secours de son prochain.

Alors chacun confessera quelle a été sa foi, à chacun sera demandé le signe

du baptême, une conscience que les hérésies n'auront pas souillée, s'il a été

fidèle, s'il n'a pas flétri la pureté de sa robe, ainsi qu'il est écrit: "Car tous

environnant l'autel offriront des présents à ce Roi terrible" (Ps 75,12). En

effet, tous ceux dont les noms sont inscrits sur les livres de la sainte Église,

au nombre des citoyens, auront à rendre compte, chacun selon son mérite:

"Les puissants seront examinés rigoureusement" (Sg 6,7), comme il est

écrit; "il sera beaucoup demandé à qui il a beaucoup été donné; et l'on

appliquera à chacun la mesure dont il se sera servi pour les autres" (Luc

12,48; Mt 7,2; Mc 4,24). N'est-il pas vrai que, grands ou petits, nous avons

professé la même foi, nous avons été marqués du même signe; nous avons

tous renoncé au démon, nous l'avons rejeté loin de nous; nous nous

sommes tous unis à Jésus Christ, et nous L'avons adoré ? Oui, vous avez été

initié au mystère de la piscine, vous avez renoncé à l'ennemi du salut, et la

renonciation qu'on exige de vous dans le saint baptême ne semble pas

d'abord fort grave, mais quand l'esprit en pénètre bien le sens, il en conçoit

toute l'importance, et mille fois heureux celui qui sait en accomplir le devoir!

Quelques mots, en effet, suffisent pour déclarer que nous y renonçons à

tout ce qui est mal, à tout ce que Dieu abhorre; il ne s'agit pas d'un, de deux

ou de mille, c'est du mal en général; il n'y a pas de distinction, c'est tout ce

que Dieu hait. Ainsi: "Je renonce à Satan et à ses oeuvres". Quelles sont ces

oeuvres ? Écoutez : La débauche, l'adultère, l'impureté, le mensonge, le vol,

l'envie, les maléfices, la divination, les sortilèges, l'emportement, la colère,

les blasphèmes, les inimitiés, les querelles, les rivalités jalouses. Je renonce

encore à l'ivresse, aux vains discours, à l'orgueil, à la paresse; je renonce aux

frivoles amusements, aux danses animées par les sons de la harpe, aux

chants impies, aux outrages à la pudeur, aux augures, à l'esprit

d'interrogation, aux chairs étouffées et au sang (Ac 15,21). A quoi bon

s'étendre plus au long ? Je n'ai pas le temps de tout dire; passons donc sous

silence une foule d'autres abominations, et disons simplement: Je renonce à

toutes les oeuvres dont nous rendons complices le soleil, la lune, les étoiles,

l'eau des fontaines, l'ombrage des arbres, les chemins, les liqueurs et les

coupes du festin; je renonce à tant d'autres actes absurdes, dont je rougirais

de dire même les noms. Oui, plongés dans les eaux du baptême, nous

renonçons à tout ce que nous savons bien n'être que des oeuvres du démon.

C'est à son école, quand nous étions enveloppés dans ses profondes

ténèbres, que nous avons appris à les connaître, avant que la lumière vint

briller à nos yeux, quand nous étions vendus au péché (I Jn 1; I Pi 2). Mais

du moment où le Dieu plein de bonté et de miséricorde a daigné nous

arracher à toutes ces misérables déceptions (Rom 7), "l'Orient d'en haut est

venu nous visiter" (Luc 1,78), la grâce du salut nous est apparue, elle s'est

donnée comme rançon pour nous, elle nous a arrachés au culte des idoles, et

s'est plu à nous renouveler par les eaux et en esprit. Nous avons donc tout

quitté, nous avons dépouillé le vieil homme et ses actes impurs, nous avons

revêtu le nouvel Adam (Ep 4; Col 3). Ainsi se laisser entraîner aux péchés

dont j'ai parlé, c'est, après avoir reçu la grâce, en perdre tous les heureux

effets; et à quoi servira le Christ Lui-même à celui qui persévère dans le

crime ?

Bien-aimés de Jésus Christ, avez-vous entendu à combien de vos péchés

vous avez renoncé dans le peu de mots qui expriment cette renonciation ?

Eh bien! c'est en ce moment terrible que chacun de nous aura à répondre,

quand il lui sera demandé s'il a gardé ses promesses. Il est écrit: "Vous serez

justifiés par vos paroles" (Mt 12,37). Et ailleurs : "Méchant serviteur, je te

condamne par ta propre bouche" (Luc 19,22). Il est donc évident que c'est à

nos discours qu'est attachée la condamnation ou la justification de notre vie.

Mais comment les hommes sont-ils interrogés ? D'abord les pasteurs, je

veux dire les évêques, sont interrogés sur leur propre administration et sur

leur troupeau, et on leur demande compte des brebis qu'ils ont reçues du

Christ, le premier des pasteurs; si donc une seule brebis a péri par la

négligence de l'évêque, c'est de son sang qu'il doit payer le sang répandu.

Après eux s'avancent les prêtres, puis les diacres, ensuite tous les fidèles, qui

doivent déclarer ce qu'ils ont fait, les premiers des églises qui leur avaient été

confiées, les seconds de leur propre famille, de leur femme, de leurs enfants,

de leurs serviteurs et de leurs servantes (Ep 6), s'ils les ont élevés, instruits

dans la connaissance et la crainte de Dieu, comme le veut l'Apôtre. Ensuite

vous voyez paraître les rois, les princes, les riches, les pauvres, les grands et

les petits, qui tous viennent déposer aux pieds du souverain Juge l'aveu de

ce qu'ils ont fait sur la terre; car on lit dans les Écritures: "Nous paraîtrons

tous devant le tribunal de Jésus Christ, afin que chacun reçoive ce qui est dû

aux bonnes et aux mauvaises actions qu'il aura faites pendant qu'il était

revêtu de son corps" (Rom 14,10; II.Cor 5,10). Et ailleurs: "Nul n'est délivré

de ma Main" (De 32,39).

Ne nous apprendras-tu pas ce qui vient à la suite ?

Je vous parlerai dans la douleur de mon coeur; vous n'êtes pas en état

d'entendre ce qui doit suivre ces premiers instants. Reposons-nous quelque

temps, bien-aimés de Jésus Christ.

Ils s'écrièrent de nouveau :

- Quoi donc! y a-t-il quelque chose de plus terrible que ce que nous avons

déjà entendu ?

Et Ephrem leur répondit en pleurant :

- Je le dis avec des larmes amères; car qui pourrait retenir ses pleurs au récit

de ce qui va suivre ? Mais puisque l'Apôtre dit: "Donnez en dépôt à des

hommes fidèles ce que vous avez appris" (II.Ti 2,2), et puisque vous êtes

fidèles, mes frères, je vais donc vous raconter ce que vous aurez soin à votre

tour à apprendre aux autres. Bien que mon coeur soit en proie à la plus vive

douleur, quoiqu'il recule d'horreur à ce récit, écoutez cependant, mes frères,

et partagez ma souffrance.

Lorsque chacun, après ce redoutable examen, aura fait l'aveu de ses oeuvres

en présence des anges et des hommes, "tous ceux qui s'opposaient à Dieu

seront mis sous ses Pieds, toute domination, toute puissance sera détruite, et

tout genou fléchira devant le Seigneur" (I.Cor 15,24; Rom 14,11; Is 45,24;

Ph 2,10), et ainsi qu'il est écrit: "Il séparera les uns d'avec les autres, comme

un berger sépare les brebis des boucs" (Mt 25,37). Ceux qui sont riches en

bonnes oeuvres et qui ont produit de bons fruits sont séparés à jamais des

pécheurs et de ceux qui ont été stériles. Les premiers brilleront de tout l'éclat

du soleil, parce que, fidèles aux commandements du Seigneur, ils ont été

miséricordieux, ils ont aimé les pauvres et les orphelins, les ont reçus dans

leurs demeures, les ont vêtus quand ils étaient nus, ont visité les prisonniers

dans leur cachots, sont venus en aide aux travailleurs, ont couru aux lits des

malades et de ceux qui sont dans l'affliction, comme dit le Seigneur; ils

aspirent aux richesses qui ont été placées dans le ciel; pleins d'indulgence

pour les fautes de leurs frères; ils ont gardé sur leur front, inaltérable et pur

de toute hérésie, le signe de la foi. A eux la droite, la gauche aux boucs.

Quels sont ces derniers ? Tous ceux qui ont langui sans rien produire, ont

allumé le courroux du bon Pasteur, et qui, dans leur orgueil et leur

ignorance, insensibles à la voix de leur Maître, ont, dans ce temps de

pénitence, livré leurs coeurs aux voluptés et ont usé les restes d'une vie

honteuse dans l'ivresse et les plus sales débauches; vraies images de ce riche

au coeur dur, qui vit sans pitié les maux du pauvre Lazare. Ainsi ceux qui

sont rejetés à la gauche (Luc 16,10) sont condamnés, car ils ont manqué de

miséricorde, la pitié ne s'est jamais fait entendre à leurs coeurs, ils ont résisté

aux exhortations de la pénitence, et leur lampe s'est éteinte faute d'huile.

Mais les justes, qui ont rempli leurs vases de l'huile achetée des pauvres,

resplendissants de gloire, le front joyeux, portant dans leurs mains des

lampes éclatantes, prennent place à leur droite, et recueillent avec délices la

douce parole qui leur est adressée: "Venez, bénis de mon Père, possédez le

royaume qui vous a été préparé depuis le commencement du monde" (Mt

25,34). A l'oreille des autres, au contraire, retentissent ces mots terribles, cet

arrêt sévère: "Arrière, maudits, allez au feu éternel qui a été allumé pour les

démons et pour ses anges" (Mt 25,41). Vous n'avez pas été miséricordieux,

vous n'obtiendrez pas aujourd'hui miséricorde. Ma parole n'a pu pénétrer

jusque dans vos âmes, eh bien, Je serai sourd aujourd'hui à vos cris et à vos

plaintes. Vous avez dédaigné de Me servir; vous M'avez refusé des aliments

quand la faim torturait mes Entrailles; quand J'avais soif, vous ne M'avez

pas donné à boire; quand J'étais voyageur, vous ne M'avez pas reçu; J'étais

nu et vous M'avez laissé sans vêtements; malade, Je ne vous ai pas vus près

de ma couche, et vous n'êtes pas descendus pour Me consoler dans les

ténèbres de ma prison. Vous avez été les ministres et les serviteurs d'un

autre maître, du démon; éloignez-vous donc de Moi, artisans d'iniquité. "Et

alors ceux-ci iront dans le supplice éternel, et les justes dans la vie éternelle"

(Mt 25,46).

Ils vont tous au supplice; mais y a-t-il différentes sortes de supplices ? Il y a

différents lieux assignés aux tourments qui les attendent, comme nous

l'apprend l'Évangile; il y a des ténèbres extérieures (Mt 8,12; Mc 9,42), mais

on ne peut douter qu'il n'y en ait aussi d'intérieures. Ailleurs est la géhenne

de feu, ailleurs sont les grincements des dents. Le ver qui ne dort pas est

dans un autre endroit (Ap 19.20); dans un autre aussi se trouve l'étang de feu

(II.Pi 2,4); ici le lieu assigné particulièrement au Tartare; là la région du feu

inextinguible; l'enfer et la perdition ont chacun leur place; plus loin sont les

parties les plus basses de la terre (Ep 4,9); l'abîme de l'enfer, lieu plus

horrible encore, où les pécheurs sont livrés aux peines les plus cruelles. Ces

malheureux se rendent aux différents lieux qui leur sont marqués; chacun

selon la gravité de ses péchés, est traité avec une rigueur dont elle est la

mesure même, comme il est écrit; car "chacun est lié par la chaîne de ses

péchés" (Pro 5,22). Et cette autre parole: "L'un sera battu rudement, l'autre le

sera moins" (Luc 12,47-48). Il y a sur la terre une gradation dans les peines,

il en sera de même dans le ciel. Ceux qui mourront sans avoir éteint les feux

de la haine qui les a divisés seront impitoyablement condamnés au jour du

Jugement, et ils seront rejetés dans le feu extérieur, dans les ténèbres

éternelles, parce qu'ils n'auront eu que du mépris pour ce commandement si

facile à suivre du Seigneur qui a dit: "Aimez-vous les uns les autres, et

pardonnez-vous jusqu'à soixante-dix-sept fois sept fois" (I Jn 3,11; Mt

18,22). L'homme qui a péché ne doit pas se reposer dans une sécurité

perfide, ni se livrer non plus au désespoir, "parce que nous avons, un avocat

auprès du Père, Jésus Christ qui est juste, et c'est Lui qui est la Victime de

propitiation pour nos péchés" (I.Jn 2.12) : non pour ceux qui laissent

s'écouler leurs jours dans une molle incurie, livrés tout entiers aux joies et

aux plaisirs, mais pour ceux qui pleurent, font pénitence et crient vers Lui le

jour et la nuit : ils recevront du saint Esprit un trésor de consolation. Mais

celui qui oublie la faute qu'il vient de commettre sera frappé, en mourant,

par les traits de la colère divine qui tomberont sur lui et il dira avec Manassé

: "Redoutable est la colère qui a inspiré tes Menaces contre les pécheurs"

(Prière de Manassé 5; Is 5).

Malheur au débauché, à l'ivrogne; malheur à ceux qui se gorgent de vin au

bruit des instruments de musique, qui, sans égard pour les oeuvres de Dieu,

ne se rappellent jamais sa sainte Parole! Malheur à ceux qui outragent ses

divines Écritures! Malheur à ces hommes qui consacrent le temps de

pénitence aux triomphes de l'orgueil, et diffèrent de se convertir, pour ne

s'occuper que d'objets frivoles et ridicules! Le temps qu'ils ont perdu, ils le

chercheront alors; mais ils ne le retrouveront plus. Malheur à ceux qui se

sont livrés aux esprits de l'erreur et à des doctrines diaboliques (I.Ti 4,1), car

ils seront condamnés avec leurs maîtres insensés! Malheur à ceux qui

écrivent l'iniquité! à ceux qui s'abandonnent à des pratiques sacrilèges, aux

enchantements, à la divination, qui corrompent la jeunesse (Sg 18) et

commettent mille autres détestables crimes! à ceux qui privent l'ouvrier de

son salaire, car c'est répandre son sang que de lui enlever le prix de son

travail! Malheur aux juges iniques qui, en absolvant l'impie, dépouillent le

juste de ses droits! Malheur à ceux qui souillent leur foi par des hérésies et

qui suivent les drapeaux des apôtres du mensonge! à ceux que dévorent une

incurable maladie, c'est-à-dire l'envie et la haine! Mais pourquoi cette

fatigante énumération ? pourquoi ne pas borner à se dire: Malheur à ceux

qui, dans ce jour terrible, seront placés à la gauche; car ils seront enveloppés

de ténèbres, et ils pleureront amèrement quand ils entendront prononcer, les

uns, ce funeste arrêt: "Arrière, maudits!" (Mt 25,41) les autres: "Les

pécheurs seront précipités aux enfers!" (Ps 9,18); ceux-ci: "En vérité, Je

vous le dis, Je ne vous connais pas, éloignez-vous, artisans d'iniquité!" (Luc

13,27) ceux-là, je veux dire les envieux: "Recevez ce qui vous appartient et

allez!" (Mt 20,14) Où donc ? aux mêmes lieux que ceux à qui il a été dit:

"Éloignez-vous de moi, maudits, allez au feu de l'enfer!" (Mt 25,41)

Quelques-uns: "Liez leurs pieds et leurs mains, et jetez-les dans les ténèbres

extérieurs", quelques autres enfin seront, comme l'ivraie, précipités dans le

feu qui doit les consumer (Mt 22).

Plus d'une voie est ouverte au salut, plus d'une demeure est réservée au juste

dans le royaume des cieux, et comme il y a mille sortes de péchés et

d'erreurs, il y a aussi mille différents supplices. O vous qui avez des larmes

dans les yeux, de la componction dans le coeur, pleurez, pleurez avec moi

au souvenir de ce terrible partage dont l'idée m'épouvante, frères bénis de

Dieu! car c'est à ce moment cruel que nous serons séparés les uns des

autres, et que chacun se rendra dans le séjour qui lui sera assigné et qu'il ne

devra plus quitter. Quel coeur serait assez dur pour ne pas pleurer, quand

évêques, prêtres, diacres, sous-diacres et lecteurs seront à jamais arrachés

des bras de ceux qui ont été leurs compagnons dans la vie et qui ont porté

les mêmes fardeaux ? Et ceux qui ont été rois sur la terre, ils pleureront aussi

et seront chassés comme de vils esclaves; avec eux s'en iront, le coeur gros

de soupirs, les princes, les riches sans miséricorde; ils jetteront de tous côtés

de regards inquiets, ils imploreront des secours que nul ne pourra donner à

leur faiblesse. Plus de trésors, plus de flatteurs, point de pitié pour eux; car

leurs oreilles furent toujours fermées aux cris du malheur, et ils ne se sont

pas fait à l'avance des provisions de salut dont ils puissent user maintenant.

C'est en parlant de ces hommes que le prophète a dit : "Ils ont dormi leur

sommeil, et ils n'ont rien trouvé" (Ps 75,6). Alors, mes frères, le père sera

séparé de son fils, l'ami de son ami; alors seront entraînés loin l'un de l'autre

les époux qui n'ont pas conservé pur le lit nuptial; alors seront rejetées ces

vierges dont le corps fut chaste, mais dont le coeur fut sans pitié. Car il n'y

aura pas de miséricorde pour celui qui n'a pas eu la miséricorde. Mais l'effroi

que m'inspire ce récit, la crainte que jettent dans mon coeur ces cruelles

images, m'empêchent d'entrer dans de plus longs détails; et, pour tout dire

en peu de mots, les pécheurs, hélas! seront repoussés du saint tribunal,

chassés, frappés par les gens irrités,les membres palpitants, ils tourneront les

yeux sur les justes et vers cet asile de paix et de bonheur d'où ils seront

bannis. L'éclat d'une lumière ineffable vient baigner leurs regards avides

qu'éblouissent toutes les beautés du paradis, où ils voient ceux qu'ils ont

connus sur la terre s'empresser de recevoir les riches dons que leur a

préparés le Roi de gloire. Puis, arrachés d'avec les justes, d'avec leurs amis et

leurs proches, ils seront éloignés violemment de la vue de Dieu même, dont

les joies pures et l'éclatante lumière s'effacent à jamais pour eux. Enfin, ils

arrivent au seuil du séjour affreux des supplices qui les attendent.

A l'aspect de l'isolement où ils sont tombés, l'espoir s'éteint, plus de secours

à attendre, plus de défenseurs, car le jugement de Dieu est juste, et ils

s'écrient en hurlant: Ah! combien avons-nous perdu de temps dans

l'oisiveté! De quelles illusions nous avons été le jouet! Hélas! comme nous

nous sommes raillés des saintes Écritures! C'était la voix de Dieu qui s'y

faisait entendre, et nous ne l'avons pas écoutée! Nos cris implorent

aujourd'hui sa Bonté, mais Il a détourné de nous sa Face indignée! Oh!

pourquoi nous sommes-nous laissés aller aux séductions du siècle ? A quoi

nous a-t-il servi d'obéir au monde ? Où sont les parents de qui nous avons

reçu le jour ? Où sont nos frères, nos fils, nos amis, nos richesses ? Où sont

les biens, les plaisirs, ces trésors inutiles que nous avions amassés ? Que

sont devenus les rois et les princes ? Eh quoi! pas un d'eux ne peut nous

sauver ? pas un d'eux qui puisse nous prêter quelque appui ? ... Nous

sommes, hélas, abandonnés de Dieu et des saints! Que faire, malheureux ?

le temps du repentir est passé. Que pourrait faire une vaine protection ? que

pourraient faire des larmes superflues ? Plus de pauvres, plus d'indigents qui

se pressent autour de nous et nous vendent le fruit de leur travail; nous voilà

seuls maintenant! Quand nous avions le temps et le moyen, et que ces

infortunés nous criaient en pleurant: "Achetez", nous fermions les oreilles et

nous n'achetions rien. C'est à notre tour de chercher, d'implorer; et rien, rien

ne vient à nous. Nous n'avons pas à espérer d'être délivrés de nos misères;

nous n'avons pas à compter sur la pitié, nous n'en sommes pas dignes. Le

jugement de Dieu est juste. Nous ne verrons plus les saintes légions des

justes, nous ne verrons plus la véritable lumière. Tout nous abandonne. Et

que dire encore ? Adieu, adieu à jamais, saints et justes! adieu, prophètes,

apôtres et martyrs du Seigneur! adieu, patriarches et solitaires! adieu, croix,

source de vie et de gloire! royaume des cieux, adieu! adieu, céleste

Jérusalem! délices du paradis, adieu! auguste mère du Sauveur, d'un Dieu

plein de miséricorde, adieu! adieu, parents, famille, enfants que nous ne

verrons plus jamais!" Ils partent alors pour le séjour des douleurs où leurs

crimes ont marqué leurs places, où le remords, comme un ver rongeur, se

dresse sans cesse contre eux, où brûle un feu qui ne s'éteint jamais.

Eh bien, mes frères, j'ai satisfait à vos désirs, j'ai répondu à vos voeux! Vous

savez maintenant quel sort nous nous préparons par nos fautes; vous savez

maintenant ce qu'on gagne à se laisser aller à cet engourdissement du coeur,

à cette paresse d'esprit qui s'oppose à la pénitence. Vous avez entendu les

sarcasmes cruels qui sont tombés sur ceux qui se rient des préceptes de

Dieu; je vous ai dit à combien d'illusions nous livre le siècle en corrompant

nos âmes; quelle amertume empoisonne ceux qui se font un jeu des saintes

Écritures. Gardons-nous de ces vaines chimères, mes bien-aimés frères;

défendons-nous de ces pensées d'incrédulités qui ne nous présentent le

Jugement que sous les couleurs du mensonge. Mais croyons fermement en

Dieu, croyons à la résurrection des morts, au jugement et à la rétribution que

chacun a méritée par ses bonnes et par ses mauvaises actions; et, foulant

aux pieds toutes les choses de la terre, pensons à nous mettre à l'abri, par

nos actes, des arrêts du tribunal terrible qui nous jugera dans ce moment

redoutable. Car c'est l'heure des gémissements, de la douleur, des

souffrances: c'est l'heure où la vie tout entière est justifiée ou condamnée.

Mais cette heure qui nous épouvante, ce jour qui doit se lever si plein de

menaces, les saints prophètes et les apôtres l'ont prédit. D'un bout de la terre

à l'autre, les églises, les villes ont retenti du bruit de cette grande voix qui

l'annonce: "Ouvrez les yeux, veillez, soyez sobres, miséricordieux, priez,

tenez-vous prêts, parce que vous ne savez ni le jour ni l'heure où le Seigneur

viendra" (Mt 25,14). Voilà, comme je le disais, les saintes paroles que nous

adressent, en versant des larmes, ces hommes inspirés de Dieu, dans

l'attente de ce grand jour. Écoutez le prophète Isaïe : "Voici que le Seigneur

va venir pour dépeupler la terre et perdre les pécheurs" (Is 13,9). Écoutez

encore : "Voici le Seigneur qui vient, apportant à chacun la récompense de

ses oeuvres" (Is 40,10 et 62,12). Un autre prophète s'écrie: "Voici le Seigneur

qui vient; qui pourra seulement penser au jour de son Avènement, ou qui

pourra en soutenir la vue" (Mal 3,2) ? Un autre dit aussi: "Seigneur, j'ai

entendu tes paroles, j'ai tremblé, mes entrailles se sont émues" (Hab 3,16).

Le Seigneur dit par la bouche d'un autre prophète : "A Moi la vengeance et

la rétribution" (De 32,35) et "nul n'est délivré de ma Main" (De 32,39). David

dit en parlant de ce jour fatal: "Dieu viendra manifestement, notre Dieu

viendra, et Il ne se taira point. Le feu s'enflammera en sa Présence, et une

tempête violente L'environnera" (Ps 49,3). L'apôtre Paul dit encore: "Au jour

où Dieu jugera tout ce qui est caché dans le coeur des hommes, selon

l'Évangile que je prêche" (Rom 2,16). Et ailleurs : "Voyez donc dans quelle

voie vous marchez" (Ep 5,15) : "il est redoutable de tomber dans les mains

du Dieu vivant" (Hé 10,30). Et le bienheureux Pierre, le prince des apôtres,

s'écrie en parlant de ce jour : "Le jour du Seigneur viendra comme un larron

pendant la nuit; et les éléments embrasés se dissoudront, et la terre sera

brûlée avec tout ce qu'elle contient" (II.Pi 3,10). Mais que parlé-je ici de

prophètes et d'apôtres ? Notre Seigneur, notre Maître et notre Dieu rendu

témoignage de ce jour funeste: "Prenez donc garde à vous, de peur que vos

coeurs ne s'appesantissent par l'excès de viandes et du vin et par les

inquiétudes de cette vie, et que ce jour ne vous vienne tout d'un coup vous

surprendre; car il enveloppera comme un filet tous ceux qui habitent sur la

surface de la terre" (Luc 21, 34-35). "Tenez-vous donc aussi toujours prêts,

parce que le Fils de l'homme viendra à l'heure que vous n'y penserez pas, et

efforcez-vous d'entrer par la porte étroite qui conduit à la vie" (Luc 12, 40).

Marchons dans cette voie, mes frères, pour arriver un jour à l'héritage de la

vie éternelle. En effet, c'est le prix réservé à l'homme qui la suit. Cette voie,

n'est-ce pas la vie ? Même si peu de chrétiens savent la trouver, sachons,

mes bien-aimés, ne pas nous en écarter. Qu'aucun de vous n'en sorte, s'il ne

veut pas se perdre; car le Prophète a dit: "Prenez garde que le Seigneur ne

s'irrite, et que vous ne périssiez hors des voies de sa Justice" (Ps 2,12).

Écoutez encore cette parole du Seigneur: "Je suis la Lumière du monde, Je

suis la Vie; Je suis la Porte, si quelqu'un entre par Moi, il sera sauvé. Je suis

la Voie, et celui qui Me suit ne se heurtera point, parce qu'il verra la lumière

de la vie" (Jn 8,12; 10,9 et 11,9). Marchons donc dans l'heureux sentier

qu'ont parcouru tous ceux qui ont voulu s'unir à Jésus Christ; il est étroit

sans doute, mais le bonheur nous attend au terme; il est âpre et triste, mais la

récompense qu'il promet est douce et riante; il est resserré entre les défilés,

mais le lieu de repos est vaste; sur les bords se trouvent la pénitence, le

jeûne, la prière, les veilles, l'humilité, la pauvreté d'esprit, le mépris de la

chair, la vigilance, une couche sur la terre, l'abstinence du bain, une

nourriture aride et sèche, la faim, la soif, la nudité, la pitié, les larmes, les

gémissements, les soupirs, les génuflexions, l'ignominie, la persécution, le

larcin, les mauvais traitements, les travaux des mains, les dangers, les

embûches; c'est là qu'il faut se résoudre à ne pas répondre à un outrage par

un autre outrage, à ne pas haïr ceux qui nous haïssent, à souffrir le mal et à

rendre le bien en échange; à pardonner à ceux qui nous ont offensés, à

mourir pour ses amis, et enfin à répandre son sang pour le Christ, quand il le

faut. Si quelqu'un est assez heureux pour entrer par cette porte étroite, il

recevra pour prix le bonheur dans les cieux, le bonheur éternel.

Mais l'autre porte est large et spacieuse, elle conduit à la mort; l'abord en est

plein de charmes, mais la douleur est assise derrière; ici des objets

charmants, là empoisonnés d'amertumes; ici rien ne nous pèse, là tout est

lourd et accablant; ici on les juge futiles, sans importance, sans

conséquences dangereuses; là, semblables à des bêtes féroces, ils entourent

le pécheur qui ferme son coeur à la pénitence, selon ces paroles du

Prophète: "Je serai enveloppé dans ce jour funeste dans l'iniquité de ma

voie" (Ps 48,6); il veut dire l'iniquité de la vie, et par ce mot il entend chacun

des pas que l'on fait dans la voie large, et dont l'Apôtre a fait en partie

l'énumération : "La fornication, l'adultère, l'impudicité, l'idolâtrie, la discorde,

la jalousie, la colère, les séditions, l'envie, le meurtre, et autres choses

semblables" (Ga 5,19-21). Voilà les degrés de cette voie spacieuse, de cette

vie qu'accompagnent, pour l'enivrer de leurs philtres corrupteurs, les jeux,

les délices, les cris de joie, les harpes et les flûtes, les danses, les bains, les

moelleux tissus, les festins somptueux, les applaudissements et les

félicitations de la foule, des hymnes d'un triomphe anticipé, des couches

délicates, des unions illégitimes, des appétits charnels que rien ne peut

satisfaire, la discorde allumant sa torche dans le sein des frères, et ce qui est

plus affreux mille fois, l'impénitence et l'oubli de la mort. C'est un sentier

rude où trop de malheureux s'engagent témérairement, et au bout duquel les

attend un séjour digne d'eux, où ils verront la faim succéder aux plaisirs, la

soif à l'ivresse, la douleur au repos, les pleurs aux rires, les gémissements

aux accords de la harpe, la maigreur à un heureux embonpoint, les chagrins

à une douce quiétude, la société des démons aux orgies de la danse, et enfin

à tout ce qui excitait les désirs, charmait les esprits, à toutes les passions

extravagantes ou criminelles les ténèbres extérieures, le feu de l'enfer, et cent

autres tourments, tribut imposé par la mort qui déchire ses propres brebis,

ses propres disciples, et ses amis qui ont suivi la voie large et spacieuse,

comme dit le Prophète: "Ils ont été placés dans l'enfer comme des brebis, et

la mort les dévorera" (Ps 48,15).

Pour nous, mes frères bien-aimés en Jésus Christ, fuyons ce sentier

empesté, et ne fermons pas les oreilles à cette parole du Seigneur:

"Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite; car Je vous le dis, plusieurs

chercheront à y entrer, et ils ne le pourront" (Luc 13,24). Voilà ce que nous

crient le Seigneur et les hommes qu'Il a inspirés de son Esprit. C'est en

pensant à ce grand jour que les saints martyrs, sans être arrêtés par les

douleurs du corps, ont enduré les plus cruels supplices, dans l'espérance de

mériter la couronne de gloire; d'autres, enfoncés dans la profondeur des

solitudes, cachés dans les antres des montagnes, ont jeûné et jeûnent

encore, ont lutté sans cesse contre les désirs de la chair : ce ne sont pas

seulement des hommes, ce sont même des femmes, ce sexe si faible et si

délicat, qui, se précipitant par la porte étroite, ont conquis le royaume des

cieux. Qui donc ne rougira pas de honte quand des femmes seront

couronnées au jour du Jugement, et qu'une foule d'hommes seront couverts

d'ignominie ? "Il n'y a plus ici ni d'homme, ni de femme" (Ga 3,28); mais

"chacun recevra sa récompense selon ses oeuvres" (I.Cor 3,8). Ce ne sont

pas les montagnes et les déserts seulement qui ont été témoins de ces

prodiges, c'est dans les villes surtout, dans les îles, dans les églises qu'ils ont

éclaté, lorsque les élus de Dieu, chacun dans sa condition, observaient

fidèlement ses pieux Commandements, tous fidèles à la loi, évêques,

prêtres, et les autres ordres de l'Église, rois et princes, grands et nobles. Car

Dieu n'admet pas de distinction de classes, Dieu n'a pas de prédilections

exclusives; mais Il le dit Lui-même: "Partout où ils sont réunis en mon

Nom" (Mt 18,20), dans les déserts, sur les montagnes, dans les grottes, dans

tous les lieux où s'exerce mon empire, "Je suis au milieu d'eux" (Mt 18,20)

et J'y resterai jusqu'à la consommation des siècles, et après cette vie Je ferai

paître cet heureux troupeau dans l'éternité.

En pensant au Jugement et à l'inflexibilité du Juge, David mouillait toutes les

nuits sa couche de larmes, et implorait le Seigneur en disant: "N'entre pas en

jugement avec ton serviteur" (Ps 142), ne me cite pas à ton Tribunal,

Miséricordieux; et permets-moi, sans défense comme je le suis, de Te

supplier de désarmer ta Justice irritée, et de me traiter avec bonté. Car si Tu

appelles devant Toi tous les hommes, il n'y aura pas même un qui sera

justifié. Voyez, mes frères, quelles craintes ce jour et cette heure inspirent à

David, tombé aux pieds de Dieu et préparé à ce terrible appel.Venez donc, ô

vous les bien-aimés de Jésus Christ, avant que ce jour ne se lève, avant que

les liens qui nous unissent ne soient brisés, venez avec moi avant que Dieu

ne se manifeste et ne nous surprenne dans notre imprévoyance; venez et

"disposons-nous à paraître devant sa Face par la confession", la pénitence,

la prière, le jeûne, les larmes, l'accueil envers les voyageurs: voilà, mes

frères, ce que nous avons à faire, les précautions qu'il nous faut prendre. Ne

cessons point de faire pénitence, de prier, de nous tenir prêts à recevoir le

Seigneur, hommes et femmes, riches et pauvres, esclaves et hommes libres,

vieux et jeunes.

Veillons à ce qu'aucun de nous ne puisse dire: "Parce que j'ai beaucoup

péché, mes fautes ne me seront pas remises". Ce langage dans la bouche

d'un chrétien prouve qu'il ignore que Dieu est le Dieu de ceux qui se

repentent, qu'Il vient pour punir ceux qui vivent dans le mal, et qu'Il a dit: "Il

y a grande joie dans le ciel pour un seul pécheur qui fait pénitence" (Luc

15,7); et ailleurs: "Je suis venu pour appeler non les justes mais les pécheurs

à la pénitence" (Luc 5,32). Et la véritable pénitence consiste à s'abstenir du

péché, à le haïr, selon cette parole du Prophète: "J'ai haï l'iniquité et je l'ai

eue en abomination" (Ps 118,163). Et encore : "J'ai juré, j'ai résolu fortement

de garder les jugements de ta Justice" (Ps 118,106). C'est alors que Dieu

accueille avec joie celui qui vient à Lui.

Que personne ne dise dans son fol orgueil : "Je n'ai point péché"! Parler

ainsi, c'est être aveugle, c'est vouloir se tromper soi-même, c'est ne pas

savoir comment le démon, comme un larron adroit, se glisse dans nos

paroles, dans nos oeuvres, entend par nos oreilles, voit par nos yeux, touche

par nos mains et inspire nos pensées. Qui donc osera dire que son coeur est

pur, et que ses sens ne l'ont pas égaré ? Nul n'est sans péché, nul n'est sans

souillure, nul parmi les hommes n'est tout à fait innocent, si ce n'est pourtant

Celui qui, riche, S'est fait pauvre pour nous. Oui, Celui-là seul est sans

péché, qui est venu délier les péchés du monde, qui veut sauver tous les

hommes et qui ne veut pas la mort du pécheur; Il aime l'homme, son Coeur

est un trésor de miséricorde; Il est bon, propice, tout-puissant, rédempteur

du genre humain, le père des orphelins, le justicier des veuves, le Dieu de

ceux qui font pénitence, le médecin des âmes et des corps, l'espérance des

affligés, le port de ceux qui sont battus par la tempête, l'appui des infortunés

que tous ont abandonnés, la voie de la vie enfin, et qui nous appelle tous à la

pénitence, et qui ne rejette pas les pécheurs repentants. Réfugions-nous

dans ses Bras; c'est en Lui que nous trouverons notre salut.

Ne désespérons pas de notre salut, mes frères; avons-nous péché ? faisons

pénitence. Avons-nous péché mille fois ? que mille fois aussi le repentir

pénètre dans nos âmes. Toute bonne oeuvre est agréable à Dieu; mais c'est

surtout un coeur repentant qu'Il aime : Il va tout entier à lui, Il lui tend une

main secourable, Il l'appelle en disant: "Venez à Moi, vous tous qui êtes

dans la peine"; Je ne rejetterai point le pécheur qui vient à moi; "venez à

Moi, vous tous qui êtes chargés, Je vous soulagerai" (Mt 11,28), dans la cité

éternelle. C'est là que mes saints se reposent dans une douce joie. Venez

boire à cette coupe de félicité inépuisable, dont les charmes ne peuvent se

comparer à rien, que le langage est impuissant à expliquer; venez vous

rassasier des biens "après lesquels soupirent les anges" (I.Pi 1,12) et

l'assemblée des justes.

Le sein d'Abraham s'ouvre à tous ceux qui, comme le pauvre Lazare, ont

gémi dans les douleurs; là sont étalés mes riches trésors; là s'élève le

Jérusalem céleste, heureuse patrie des premiers-nés de mon Père; là vous

offre un abri la douce région des coeurs pacifiques. "Venez tous à Moi et Je

vous soulagerai"; car dans ces lieux charmants tout est repos et liberté, tout

s'éclaire de la lumière de Dieu; point d'esclaves, point de tyrans; point de

péchés, point de remords; tout y brille d'un pur éclat, tout y est inondé

d'ineffables délices. "Heureux ceux qui pleurent" (Mt 5,5). Laissez donc

couler vos larmes, soyez repentants, convertissez-vous à Moi, et J'effacerai

la trace de vos maux; alors plus de chagrins, plus de pleurs amers, plus de

soucis cuisants, plus de dévorantes inquiétudes, plus de plaintes.

Convertissez-vous, fils des hommes; et Je vous rendrai la tranquillité, Je ne

ferai point de distinction entre l'homme et la femme; le double empire du

démon et de la mort sera détruit. Vous n'aurez plus de jeûnes à pratiquer,

plus de tristesse qui vous perce le coeur, plus de haines jalouses et

d'ardentes rivalités; mais partout et toujours, la joie, la paix, le repos et le

bonheur. Convertissez-vous, et Je ferai couler pour vous des sources d'eau

vive, J'étendrai sous vos pas les frais tapis de gazon, de mes Mains divines

Je cultiverai la vigne de chacun de vous; venez dans la contrée où habitent

les coeurs humbles et doux; "c'est Moi qui suis la vraie Vigne dont mon

Père est le Vigneron" (Jn 15,1).

"Venez, vous tous qui êtes fatigués et courbés sous le joug, venez, et Je

vous soulagerai" (Mt 11,28). Avec Moi est la vie, mais pure, mais inaltérable;

avec Moi tous les plaisirs vous attendent. Venez, il n'y a près de Moi rien

que d'aimable, rien que du bonheur, rien que d'éternel; avec Moi est la

lumière, mais inextinguible, et mon soleil ne s'éclipse jamais. "Prenez mon

joug sur vous et apprenez de Moi que Je suis doux et humble de coeur, et

vous trouverez le repos de vos âmes" (Mt 11,29). Ici se font entendre les

sons joyeux des instruments de fête; ici vous sont enfin découverts les

trésors cachés de la sagesse et de la science. Venez tous à Moi, et Je vous

soulagerai; c'est ici que vous attendent une grande récompense, une joie

incomparable, une félicité immuable, des concerts de louanges sans fin, de

perpétuelles actions de grâces, des entretiens dont Dieu seul est l'objet, un

royaume éternel, des richesses infinies, des siècles qui vont se déroulant

sans cesse, un abîme de miséricorde, une mer de propitiation; tout ce

qu'enfin ne saurait expliquer la parole imparfaite de l'homme, et dont on ne

peut vous offrir qu'une image enveloppée d'un voile épais. Venez et vous

verrez près de Moi les régions innombrables des anges, des premier-nés, les

trônes des apôtres, les sièges des prophètes, les sceptres des patriarches, les

couronnes des martyrs et le triomphe des justes. Ici tout reçoit le prix qu'il a

su mériter; ici, chacun a un séjour tout préparé. Venez, vous tous qui avez

faim et qui avez soif de la justice, Je vous rassasierai des biens que vous

avez désirés et "que l'oeil n'a point vus, que l'oreille n'a point entendus et qui

ne sont jamais montés au coeur de l'homme. C'est là que je les tiens en

dépôt pour ceux qui ont déserté la voie du mal, pour les hommes

miséricordieux, pour les pauvres d'esprit, pour ceux qui versent les larmes

de la pénitence, pour les pacifiques, pour tous ceux qui ont souffert à cause

de Moi la persécution, et qui ont été en butte à la calomnie et à l'amère

dérision.

Venez à Moi, vous tous qu'un poids pesant accable; rejetez loin de vous le

fardeau de vos péchés; quiconque se réfugie dans mes Bras est soulagé.

Mais renoncez à de funestes pratiques, oubliez les artifices que vous a

enseignés le démon, pour ne vous souvenir que des pieuses leçons que Je

vous ai données. En s'approchant de Moi, les mages renoncèrent à leur art

imposteur, et reçurent en retour la connaissance de Dieu. Les publicains ont

abandonné leurs comptoirs pour Me suivre, et ils se sont rassemblés en mon

Nom. Les persécuteurs ont été désarmés, et de bourreaux sont devenus

victimes sans se plaindre. Les femmes débauchées ont déserté leurs

immondes plaisirs pour embrasser une vie de continence. Le fer est tombé

des mains de l'assassin, son coeur s'est rempli de foi, et, renonçant à son

infâme métier, il s'est acquis une place dans le paradis. Venez donc à Moi,

parce que "Je ne mettrai pas dehors celui qui vient à Moi" (Jn 6,37).

Vous avez entendu, mes chers frères, les grandes et belles promesses, les

douces paroles du Sauveur de nos âmes. Quel père fut jamais plus tendre!

quel meilleur médecin! venez donc, adorons-Le, tombons à ses Pieds et

faisons l'aveu de nos fautes. Gloire à sa Bonté! Gloire à sa Patience, à sa

Générosité, à son Indulgence! Gloire au Dieu miséricordieux! Gloire à son

règne éternel! Gloire, honneur et adoration à son Nom dans tous les siècles!

Amen.

Je vous le dis, mes frères, et je ne cesserai de le répéter, ne nous laissons

point entraîner à la paresse, à la crainte; ne cessons de crier vers Lui nuit et

jour, et de pleurer. Car Il est plein de miséricorde, sa parole est sincère, et sa

vengeance sera désarmée en faveur de ceux qui s'adressent à Lui, pendant le

jour ou quand il s'éteint; Il est le Dieu des coeurs pénitents, Père, Fils et saint

Esprit; à Lui gloire et puissance dans les siècles des siècles! Amen.

HOMÉLIE SUR LA DIVINE TRANSFIGURATION

de notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ

Du champ, la réjouissance de la moisson; de la vigne les fruits délectables;

et des divines Écritures, l'enseignement vivifiant. Le champ a un temps pour

la moisson, la vigne a un temps pour la vendange, mais l'Écriture lue en tout

temps répand un enseignement vivifiant. Le champ reste nu après la

moisson, la vigne est amoindrie après la vendange; mais l'Écriture est

chaque jour moissonnée, et les épis de ce qui est interprété en elle ne

manquent pas; chaque jour elle est vendangée, et en elle, les grappes de

l'espérance ne s'épuisent pas.

Approchons-nous donc de ce champ, jouissons de ses ruisseaux vivifiants,

et moissonnons en elle des épis de vie, les paroles de Notre Seigneur Jésus

Christ, qui dit à ses disciples : "Quelques-uns de ceux qui sont ici ne

mourront point qu'ils n'aient vu le Fils de l'homme venir dans son règne (Mt.

16, 28), et "Six jours après, Jésus prit avec Lui Pierre, Jacques et Jean son

frère, et il les conduisit à l'écart sur une haute montagne. Il fut transfiguré

devant eux; son Visage resplendit comme le soleil, et ses vêtements

devinrent blancs comme la lumière" (Mt 17,1-2). Les hommes dont Il avait

dit qu'ils ne verront pas la mort jusqu'à ce qu'ils voient la marque de sa

venue sont ceux qu'Il a pris et emmenés sur la montagne; et il leur a montré

comment Il viendrait au dernier jour, dans la Gloire de sa Divinité et dans le

Corps de son humanité.

Il les conduisit sur la montagne pour leur montrer qui est le Fils. En effet,

quand il leur avait demandé que disent les hommes qu'est le Fils de

l'homme, ils lui dirent : "Les uns Élie, les autres Jérémie ou l'un des

prophètes." C'est pourquoi Il les a conduit sur la montagne et leur a montré

qu'Il n'est pas Élie, mais le Dieu d'Élie; ni Jérémie mais Celui qui a sanctifié

Jérémie dans le ventre de sa mère; ni l'un des prophètes, mais le Seigneur

des prophètes, celui qui les a envoyés et qui leur a montré qu'Il est le

Créateur du ciel et de la terre, qu'Il est le Seigneur des vivants et des morts.

en effet, Il commanda au ciel et il a fait descendre Élie; Il fit signe à la terre et

elle a attiré Moïse. Il les conduisit sur la montagne, pour leur montrer qu'Il

est le Fils de Dieu, Celui qui est né du Père avant les siècles, et dernièrement

incarné de la Vierge, comme Lui le sait, enfanté sans semence et

ineffablement, en gardant la virginité incorruptible. En effet, là où Dieu veut,

l'ordre de la nature est vaincu; car Dieu le Verbe a demeuré dans le ventre de

la Vierge, et le feu de sa Divinité n'a pas brûlé les membres du corps de la

Vierge, mais Il l'a même protégée durant les neuf mois. Il a demeuré dans le

ventre de la Vierge sans exécrer la mauvaise odeur de sa nature, et c'est

d'elle qu'Il provint comme Dieu incarné, pour nous sauver. Il les conduisit

sur la montagne pour leur montrer la Gloire de la Divinité et pour leur faire

connaître que c'est Lui le Rédempteur d'Israël, comme Il l'a déclaré par les

prophètes et pour qu'ils ne soient pas troublés en voyant sa Passion

volontaire, qu'Il allait souffrir humainement pour nous. Car ils le

connaissaient comme homme fils de Marie, les fréquentant dans le monde;

et leur fit savoir qu'Il est Fils de Dieu. Ils l'ont vu manger, boire, se fatiguer,

se reposer, avoir sommeil, dormir, avoir peur, transpirer, toutes choses qui

ne s'accordaient pas à la nature de sa Divinité, mais seulement à son

humanité. Et c'est pourquoi Il les a emmenés sur la montagne, afin que l

Père appelle le Fils, et leur montre qu'Il est en vérité son Fils et Dieu. Il les

conduisit sur la montagne, et leur a montré sa Royauté avant sa Passion, sa

Puissance avant sa mort, sa Gloire avant son blâme, et son Honneur avant

son déshonneur, afin que, lorsqu'il serait saisi et crucifié par les Juifs, ils

sachent qu'Il n'a pas été crucifié par faiblesse, mais par sa Bienveillance,

volontairement, pour le salut du monde. Il les a emmenés sur la montagne et

leur a montré la Gloire de sa Divinité avant sa Résurrection, afin que

lorsqu'il ressusciterait des morts dans la Gloire de sa nature divine, ils

sachent qu'Il n'a pas reçu la Gloire pour sa peine, comme un pauvre, mais

qu'elle était sienne avant les siècles en le Père, et avec le Père, comme Il l'a

dit en allant vers la Passion volontaire : "Et maintenant, Père, glorifie-moi

auprès de Toi-même de la Gloire que j'avais auprès de Toi avant que le

monde fût." (Jn 17,5).

C'était donc cette Gloire de sa Divinité non manifestée et cachée dans son

humanité qu'il a démontrée a ses apôtres sur la montagne, car ils virent son

Visage briller comme un éclair et ses vêtements blancs comme la lumière.

Les disciples voyaient deux soleils; un dans le ciel comme d'habitude, et un

autre contraire à l'habitude. L'un qui leur apparaît et qui éclaire le monde

dans le firmament, et l'autre qui fait apparaître à eux seuls son Visage. "Ses

vêtements étaient blancs comme la lumière"; Il a montré que la gloire de sa

Divinité jaillissait de tout son corps et que, de tous les membres de son

Corps brillait la lumière. En effet, sa Chair ne luisait pas d'une beauté

extérieure comme Moïse, mais c'est de lui-même que jaillissait la Gloire de

sa Divinité. Sa lumière parut, et se rassembla en lui-même; En effet, elle ne

l'a pas quitté pour aller à un autre lieu, car si elle était venue d'ailleurs pour

l'embellir, elle aurait été inutile. Et Il n'a pas déployé tout l'abîme de sa

Gloire, mais seulement autant qu'en pouvait contenir la dimension des

pupilles de leurs yeux.

Et "voici Moïse et Élie leur apparurent, s'entretenant avec Lui." (Mt. 17,3).

Et telles étaient les paroles qu'ils échangeaient : ils Lui rendaient grâce, car

leurs paroles, et celles de tous les prophètes avec eux, ont été accomplies en

sa Présence. Ils Lui firent une prosternation pour le salut qu'Il a opéré pour

le monde, - le genre humain - et parce que le mystère qu'eux-mêmes ont

peint, Lui l'accomplit en oeuvres. La joie envahit les prophètes et les apôtres

en cette ascension sur la montagne. Les apôtres se réjouirent de voir la

Gloire de sa Divinité, qu'ils ne connaissaient pas, et d'écouter la Voix du

Père rendant témoignage du Fils et à travers elle, ils connurent sa Divinité

qui était cachée pour eux. Et, avec la Voix du Père, la Gloire apparue de son

corps, venue de la Divinité unie avec celui-ci, sans changement et sans

confusion, les a convaincus.

Et le témoignage des Trois a aussi été confirmé par la Voix paternelle, à

Moïse et à Élie qui se tenaient près de Lui comme des serviteurs, et ils se

voyaient les uns les autres. Les prophètes voyaient les apôtres, et les apôtres

les prophètes. Là, ils se virent les uns les autres, les chefs de l'Ancien

Testament [virent] ceux du Nouveau Testament. Moïse le saint vit Simon

sanctifié. L'économe du Père vit l'épitrope du Fils. L'un déchira la mer pour

faire passer un peuple à travers les vagues; l'autre dressa une tente pour bâtir

l'Église. Le Vierge de l'Ancien Testament vit le Vierge du Nouveau

Testament : Élie et Jean. Celui qui monta sur le char de feu vit celui qui se

pencha sur la poitrine de feu. Et la montagne devint le modèle de l'Église;

sur elle, Jésus a uni les deux Testaments que l'Église a reconnus; et Il nous a

fait connaître que c'est le deuxième qui a révélé la Gloire de ses Oeuvres.

Simon dit : "Seigneur, il est bon que nous soyons ici" (Mt. 17,4). Ô Simon,

que dis-tu  ? Si nous demeurons ici, qui accomplira la parole des prophètes ?

Qui confirmera la parole des prédicateurs  ? Qui achèvera les mystères des

justes ? Si nous restons ici, pour qui s'accomplira le "Ils ont percé mes

mains et mes pieds" (Ps. 21,19)  ? À Qui s'accordera le "ils se sont partagés

mes vêtements, ils ont tiré au sort ma tunique" (Ps. 21,19)  ? A qui arrivera le

"ils m'ont donné pour nourriture du fiel, pour étancher ma soif, ils m'ont

abreuvé de vinaigre" (Ps. 68,22)  ? Qui affirmera le "libre parmi les morts"

(Ps 87,5)  ? Si nous restons ici, qui déchirera la créance d'Adam  ? Et qui

acquittera sa dette  ? Qui lui restituera le vêtement de gloire  ? Si nous

restons ici, comment se réalisera tout ce que j'ai dit  ? Comment l'Église

sera-t-elle bâtie  ? Comment recevras-tu de moi les clefs du Royaume des

Cieux  ? Que lieras-tu  ? Que délieras-tu (Mt. 18,18)  ? Si nous restons ici,

tout ce qu'on dit les prophètes tardera.

Il dit encore : "Je dresserai ici trois tentes, une pour Toi, une pour Moïse, et

une pour Élie" (Mt 17,4). Simon a été envoyé pour bâtir l'Église dans le

monde, et il veut rester ici pour dresser des tentes sur la montagne; en effet,

il voyait encore Jésus humainement et le plaça au même rang que Moïse et

Élie. Et aussitôt Il lui montra qu'Il n'avait pas besoin de sa tente. C'est en

effet Lui qui a créé à ses pères une tente de nuage dans le désert. "Comme Il

parlait encore, une nuée lumineuse les couvrit" (Mt 17,5). Vois-tu, Simon,

une tente faite sans peine  ? Une tente qui protège de la brûlure, et qui n'a

pas d'obscurité  ? Une tente resplendissante et lumineuse. Et les disciples

furent ébahis. "Et voici, une voix fit entendre de la nuée ces paroles :

Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toute mon affection :

écoutez-le!" (Mt 17,5). À la Voix du Père, Moïse retourna à sa place, Élie

rentra dans son pays, les apôtres tombèrent à terre, et Jésus resta seul

debout, car ce n'est qu'en Lui que cette Voix trouvait son accomplissement.

Les prophètes partirent et les apôtres tombèrent à terre car la voix du Père

qui rendait témoignage n'était pas accomplie en eux. "Celui-ci est mon Fils

bien-aimé, en qui j'ai mis toute mon affection : écoutez-le!" Le Père leur a

enseigné que l'oeuvre de Moïse a été accomplie pour qu'ils obéissent

désormais au Fils. En effet, celui-là , comme un serviteur - de même que

tous les prophètes - a parlé de ce qui lui a été ordonné, et a prêché ce qui lui

a été dit, jusqu'à ce qu'arrive ce qui était espéré, c'est-à-dire Jésus - qui est

Fils et non congénère; Seigneur, et non esclave; Dominant et non dominé -

dans la nature divine : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé". Et ce qui leur était

caché, le Père le révéla aux apôtres. Celui qui est annonce Celui qui est; le

Père révèle le Fils : à cette voix, "les disciples tombèrent à terre". En effet, ce

fut comme un coup de tonnerre redoutable, si bien qu'à cause de sa Voix, la

terre s'effraya, et ceux-ci tombèrent à terre. Elle leur montra que le Père s'est

approché et que le Fils les a appelés de sa propre Voix, et les a relevés. En

effet, comme la Voix du Père les a jetés à terre, ainsi la voix du Fils les a

relevés dans la Puissance de sa Divinité, qui, demeurant dans sa propre

Chair, est unie à elle sans changement, et toutes deux restent sans

confusion, indivisiblement en une seule hypostase et une seule personne. Il

n'est pas devenu beau extérieurement comme Moïse, mais, comme Dieu, Il

resplendit dans sa Gloire. En effet, l'apparence du visage de Moïse fut

revêtue de beauté, mais Jésus resplendit de tout son Corps dans la Gloire de

sa Divinité, comme le soleil dans ses rayons. Et le Père cria : "Celui-ci est

mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toute mon affection : écoutez-le!", non

pas séparé de la Gloire du Fils de la Divinité, car le Père, le Fils, et le saint

Esprit sont une nature, une puissance, une substance et un Règne, et par une

Voix, il cria une parole parfaite, d'une Gloire redoutable.

Marie aussi l'appelait Fils, non pas séparé, en ce qui concerne le corps

humain, de la Gloire de sa Divinité; car un seul est Dieu, apparu aux

hommes dans un corps.

Sa Gloire a annoncé la Gloire divine venue du Père; et son Corps a annoncé

sa gloire humaine venue de Marie. Les deux natures se réunissent en une

seule hypostase. Fils unique du Père et Fils unique de Marie, quiconque se

sépare de Lui sera séparé de son royaume, et quiconque confond ses

natures perd sa vie; celui qui nie que Marie a enfanté Dieu ne voit pas la

Gloire de sa divinité; et celui qui nie qu'Il porta une chair sans péché est

rejeté du salut, et de la vie qui est donnée à travers sa chair. Tout cela

témoigne - et ses puissances divines l'enseignent - à ceux qui ont le

discernement, qu'Il est Dieu vrai; et sa Passion montre qu'Il est homme vrai.

Et si les faibles en esprit ne s'informent pas, ils seront jugés au jour

redoutable.

S'Il n'était pas chair, à quoi bon l'intermédiaire de Marie  ? Et s'Il n'était pas

Dieu, qui Gabriel appelait-il "Seigneur"  ? S'Il n'était pas chair, qui était

couché dans la crèche  ? Et s'Il n'était pas Dieu, les anges descendus, qui

glorifiaient-ils  ? S'Il n'était pas chair, qui était enveloppé dans les langes  ?

Et s'Il n'était pas Dieu, qui les bergers adoraient-ils  ? S'Il n'était pas chair,

qui Joseph circoncit-il  ? Et s'il n'était pas Dieu, en l'honneur de qui l'étoile

courait-elle dans le ciel  ? S'Il n'était pas chair, qui Marie allaitait-elle  ? Et s'Il

n'était pas Dieu, à qui les mages offrirent-ils des cadeaux  ? S'Il n'était pas

chair, qui Siméon tenait-il dans ses bras  ? Et s'il n'était pas Dieu, à qui

disait-il : Tu me laisses m'en aller en paix (Lc 2,29)  ? S'Il n'était pas chair, en

prenant qui Joseph s'enfuit-il en Égypte  ? Et s'Il n'était pas Dieu, en qui

s'accomplirait le "J'ai appelé mon Fils hors d'Égypte (Os 11,1)  ? S'Il n'était

pas chair, qui Jean baptisa t-il  ? Et s'Il n'était pas Dieu à qui le Père disait-Il :

"Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis toute mon affection (Mt

3,17)  ? S'Il n'était pas chair, qui jeûnait et eut faim dans le désert  ? Et s'Il

n'était pas Dieu, qui les anges descendus servaient-ils  ? S'Il n'était pas chair,

qui fut invité aux noces à Cana en Galilée  ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui

changea l'eau en vin  ? S'Il n'était pas chair, dans les mains de qui les pains

se trouvaient-ils  ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui rassasia les cinq mille

hommes, sans compter les femmes et les enfants, avec cinq pains et deux

poissons  ? S'Il n'était pas chair, qui était assis dans la barque  ? Et s'Il n'était

pas Dieu, qui menaça le vent et la mer  ? S'Il n'était pas chair, avec qui

Simon le Pharisien mangea t-il  ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui pardonna les

péchés de la courtisane  ? S'Il n'était pas chair, qui était assis sur le puits,

fatigué de marcher  ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui donna de l'eau vive à la

Samaritaine, et qui décela qu'elle avait eu cinq maris  ? S'Il n'était pas chair,

qui portait des vêtements d'homme  ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui faisait des

prodiges et des miracles  ? S'Il n'était pas chair, qui cracha à terre pour en

faire de la boue  ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui ouvrit des yeux avec la boue  ?

S'Il n'était pas chair, qui pleurait au tombeau de Lazare  ? Et s'Il n'était pas

Dieu, qui ordonna au mort de quatre jours de sortir  ? S'Il n'était pas chair,

qui s'assit sur l'ânon  ? Et s'Il n'était pas Dieu, à la rencontre de qui la foule

sortit avec gloire  ? S'Il n'était pas chair, qui les Juifs saisirent-ils  ? Et s'Il

n'était pas Dieu, qui commanda à la terre et les jeta face contre terre  ? S'Il

n'était pas chair, qui reçut un soufflet  ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui guérit

l'oreille coupée par Pierre et la remit à sa place  ? S'Il n'était pas chair, le

visage de qui reçut-il des crachats  ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui souffla sur

les apôtres pour qu'ils reçoivent le saint Esprit  ? S'Il n'était pas chair, qui se

présenta devant Pilate dans le prétoire  ? Et s'Il n'était pas Dieu, de qui la

femme de Pilate eut-elle peur en songe  ? S'Il n'était pas chair, les vêtements

de qui les soldats ont-ils enlevés et partagés  ? Et s'Il n'était pas Dieu,

comment le soleil s'obscurcit-il au moment de la crucifixion  ? S'Il n'était pas

chair, qui était pendu sur la Croix  ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui fit trembler la

terre de tous ses fondements  ? S'Il n'était pas chair, les mains et les pieds de

qui les clous ont-ils transpercés  ? Et s'Il n'était pas Dieu, comment le voile

du temple se déchira t-il  ? Comment les rochers se fendirent-ils et les

sépulcres s'ouvrirent-ils  ? S'Il n'était pas chair, qui s'écria : "Mon Dieu, mon

Dieu pourquoi m'as-tu abandonné"  ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui dit : "Père,

pardonne-leur"  ? S'Il n'était pas chair, qui était pendu sur la Croix avec les

larrons  ? Et s'Il n'était pas Dieu, comment dit-Il au larron : "Aujourd'hui tu

seras avec moi au paradis  ? S'Il n'était pas chair, à qui offrirent-ils du

vinaigre et du fiel  ? Et s'Il n'était pas Dieu, en entendant la voix de qui

l'enfer s'effraya-t-il  ? S'Il n'était pas chair le côté de qui la lance a-t-elle

piqué, en faisant jaillir du sang et de l'eau  ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui brisa

les portes de l'enfer et en rompit les liens, et à l'ordre de qui les morts

enfermés en sortirent  ? S'Il n'était pas chair, qui les apôtres virent-ils dans la

chambre haute  ? Et s'Il n'était pas Dieu, comment entra-t-Il les portes

fermées  ? S'Il n'était pas chair, la marque des clous dans les mains et celle

de la lance dans le côté, et que Thomas toucha, à qui étaient-elles  ? Et s'Il

n'était pas Dieu, à qui s'écria-t-il : "Mon Seigneur et mon Dieu"  ? S'Il n'était

pas chair, qui mangea sur les bords du lac de Tibériade  ? Et s'Il n'était pas

Dieu, à l'ordre de qui le filet se remplit-il de poissons  ? S'Il n'était pas chair,

qui les anges et les apôtres virent-ils monter au ciel  ? Et s'Il n'était pas Dieu,

pour qui le ciel s'ouvrit-il, qui les Puissances adorèrent-elles avec crainte, et

pour qui le Père avait-Il dit : "Siège à ma droite, etc..." (Ps 109,1)  ?

S'Il n'était pas Dieu et chair, notre salut est donc un mensonge, mensonge

aussi alors la voix des prophètes. Mais ce qu'ont dit les prophètes s'est

réalisé, et leurs témoignages sont vrais. Pour tout ce qui a été ordonné, c'est

le saint Esprit qui parlait par eux.; c'est pourquoi Jean aussi, le pur et vierge -

celui qui se pencha sur la poitrine de feu - en certifiant la voix des prophètes

et parlant de Dieu dans l'Évangile, nous a enseigné en disant : "Au

commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était

Dieu. Elle était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites

par elle, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans elle. ( Š) Et la parole a été

faite chair, et elle a habité parmi nous" (Jn 1,1-3 et 14). De Dieu, Verbe Dieu,

et du Père Fils unique, consubstantiel au Père, être de l'être, Verbe d'avant

les siècles; né du Père sans mère ineffablement avant tous les siècles;

lui-même, les derniers temps, enfanté par une fille d'homme, Marie la

Vierge, sans père; Dieu incarné portant la chair par elle, et devenu homme,

ce qu'Il n'était pas, pour sauver le monde.

Et Il est le Christ, le Fils de Dieu, Fils unique de Père, Fils unique aussi de

mère. Je confesse le même Dieu parfait et homme parfait, reconnu en deux

natures selon l'hypostase - c'est-à-dire la personne - unies indivisiblement,

sans confusion, sans changement, revêtu de la chair animée, avec une âme

raisonnable et mentale, devenu en tout notre compagnon de souffrance sauf

le péché.

Lui-même, terrestre et éternel, passager et perpétuel, avec commencement et

sans commencement, dans le temps et hors du temps, créé et non-créé,

passible et impassible, Dieu et homme, parfait selon l'un et l'autre, un dans

les deux et un en trois. Une personne du Père, une personne du Fils, et une

personne du saint Esprit. Une seule divinité, une seule puissance, un seul

Règne en trois personnes - c'est-à-dire hypostases. C'est ainsi que nous

glorifions la sainte Unité en Trinité, la sainte Trinité en Unité. De cette

manière, le Père cria depuis les cieux : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en

qui j'ai mis toute mon affection : écoutez-le!"

Voilà ce que l'Église universelle de Dieu a reconnu, et c'est en cette sainte

Trinité qu'Elle baptise pour la vie éternelle, c'est Elle qu'Elle confesse sans

partage, inséparablement, et c'est Elle qu'Elle adore sans faillir, et qu'Elle

confesse et glorifie. À cette Unité tri-hypostatique reviennent la gloire,

l'action de grâce, l'honneur, le règne, la grandeur, au Père, au fils, et au saint

Esprit, maintenant et toujours et aux siècles des siècles. Amen.

DISCOURS DE POLÉMIQUE

La perle évangélique

Un jour, mes frères, une perle me tomba entre les mains. Un travail

merveilleux réunissait en elle les insignes de la royauté, les images et les

symboles de cette majesté imposante et sublime. Je compris qu'elle était la

source à laquelle je pourrais puiser en abondance les secrets du Fils de Dieu.

Étendant aussitôt la main, je la saisis, et, tandis que je la tiens et que je

l'examine avec attention, je m'aperçois qu'elle n'a pas une seule face; qu'elle

est sans aspérités, et ne présente à la vue qu'un seul aspect. Aussi je compris

qu'elle était le type du Fils de Dieu dont la divinité reste encore

impénétrable, incompréhensible, bien qu'elle soit toute lumière. Le lustre,

l'éclat brillant de cette perle représentait cette nature supérieure dont la

splendeur n'est obscurcie par aucune ténèbre et dont la paix n'est troublée

par aucune guerre. Son exquise blancheur indiquait l'inaltérable pureté du

Corps du Seigneur, et sa nature simple et indivisible attestait aussi que la

vérité est une. On voyait en elle la figure de l'Église, enfant immaculé de

cette perle; dans ses bras le Fils de Dieu, et près du Fils, sa Mère assise avec

la gloire qui lui échut autrefois dans les nuées et dans les cieux, d'où cette

lumière, émanation de la Lumière est venue briller sur nos têtes. De tels

symboles laissaient voir en elle l'image de ses victoires et de ses triomphes,

indiquaient ses services et ses fruits admirables; en sorte que je ne compris

pas seulement les beautés offertes à ma vue, mais que j'en imaginais une

foule qu'elle recelait.

Je me félicitais d'avoir trouvé une arche plus précieuse que celle de Noé, et

je ne pouvais me lasser d'en contempler la magnificence. J'admirais en elle

des chambres nuptiales, qui, pour être fermées, n'étaient pas cependant

obscurcies par les ténèbres, parce qu'elle est fille du soleil. J'admirais des

signes éloquents, la réponse donnée dans le silence de l'oracle, une harpe

immobile et résonnant sans bruit, lorsque tout-à-coup le son de la trompette

vint frapper mes oreilles, les nuées se rompirent et ces paroles retentirent

avec un éclat épouvantable: "Garde-toi de désirer orgueilleusement ce que

l'on te refuse; passe avec une admiration discrète et silencieuse sur les

secrets et les mystères, et poursuis avec modestie ce que l'on te permet de

connaître." Je fus de nouveau saisi d'étonnement à la vue d'une pluie sans

nuages; l'eau qui semblait tomber du ciel était la source qui remplissait mes

oreilles de l'interprétation d'une infinité de mystères. Aussi la perle était pour

moi cette rosée de miel qui suffit pour faire subsister le peuple sans qu'il eût

besoin d'une autre nourriture. Elle m'a dégoûté de tout autre aliment : déjà je

ne recherche plus les livres, leur interprétation me semble inutile, encore

qu'il me reste mille secrets que j'eusse désiré découvrir; je vois pourtant que

cette perle n'a ni bouche pour me parler quand je l'écoute, ni oreilles pour

m'entendre quand je l'interroge. Enfin je reconnais qu'elle n'est douée

d'aucun sens, elle qui me transmet des facultés nouvelles pour pénétrer les

divins mystères.

Tout-à-coup elle s'exprime en ces termes: "Je suis fille de l'immense océan,

et de cette mer qui m'a donné l'être; j'apporte dans mon sein le trésor des

mystères. Pour toi, mesure les flots qui ont été mesurés à tes forces,

respectes-en le Maître et crains de lever tes yeux jusqu'à Lui. J'ai vu des

plongeurs expérimentés dans leur art me suivre dans cette mer, et reculer

aussitôt épouvantés de ses profondeurs, et n'en pouvant supporter un

instant le murmure, tremblants, ils regagnaient la terre. Et qui donc pourrait

sonder à loisir la divine immensité ?" Le Fils de Dieu est la mer qui prépare

aux navigateurs d'heureux retours ou des naufrages; n'avez-vous jamais

remarqué les flots en courroux briser votre navire qui lutte tandis qu'ils le

conservaient, lorsque, docile, il leur obéissait sans résistance ? La mer a

englouti les Égyptiens; et cependant ils avaient respecté la religion des saints

mystères, leur témérité n'avait pas osé les violer. De même les Hébreux

innocents de ce crime furent abîmés sous la terre : voyez quel châtiment

vous menace, vous qui voulez tout connaître. La flamme consuma Sodome;

ah! redoutez, redoutez cette fin. La mer transmit les gémissements des

mourants, et les poissons et les énormes baleines tremblèrent de frayeur.

Vous avez un coeur de fer, je le crois, vous qui lisez que de semblables

supplices ont été infligés aux coupables et qui méditez des crimes pareils à

ceux qu'ils ont commis. Pour moi, je tremble, je l'avoue, alors que je vois

qu'on s'efforce de cacher à Dieu ses forfaits, pour les soustraire à sa Justice.

La soumission religieuse et la dispute impie entrent ensemble dans la lice: de

quel côté mettez-vous la victoire ? La même bouche célèbre un hymne

harmonieux et fait retentir le sanctuaire sacré de ses bruyants débats.

Laquelle des deux voix, selon toi, arrive au Seigneur ? Celle-ci L'interroge

avec arrogance, et l'autre Le supplie humblement; quels accents

pensez-vous que le Seigneur écoute ? Quand les monstres marins

aperçurent Jonas, fuyant son Dieu, devenant comme eux habitant des

ondes, seulement durant trois jours, ils eurent horreur de son crime, et ils

s'écrièrent : "Qui peut échapper au Seigneur ?" Jonas cherchait à L'éviter; et

vous, impies, vous vous obstinez à Le poursuivre.

                            II.

A qui te comparer, ô perle admirable ? J'écoute avec anxiété, oh! de grâce,

que ton silence m'instruise; parle, mais sans bruit; tes paroles muettes, à qui

les comprendra, révéleront que le mystère que tu présentes exprime

silencieusement le Réparateur de notre salut. Ta mère est vierge et pourtant

elle est femme de l'Océan: l'Océan ne l'a point épousée, c'est de son propre

mouvement qu'elle s'est précipitée dans son sein. Elle t'a conçue en état de

virginité; ta mère vierge dédaigne les femmes juives qui se parent de colliers

de perles; nulle autre ne rappelle comme toi par son origine le Verbe divin

que seul engendra le Très-Haut. Les perles sorties des mains de la nature

semblent n'avoir été formées que pour rehausser l'éclat des perles célestes.

Un fruit délicieux est offert à nos yeux; le sein qui l'a conçu est encore

ignoré; ô perle! ta conception est d'autant plus admirable qu'elle a été opérée

sans le secours d'un époux et des principes fécondants; ton origine est

unique, jamais tu n'auras de rivale. On dit que le Seigneur eut des frères, et

certes, c'est à tort, puisque par sa nature Il est seul et unique. Ô admirable et

merveilleux enfant, qui n'as rien de semblable à toi que le Fils

seul-engendré! Eh bien, je veux qu'on dise que tu as autant de frères et de

soeurs que les diadèmes royaux font briller de rubis. Daigne accepter pour

frères et pour amis les précieux béryls et les pierres étincelantes. Que l'or soit

aussi admis au nombre de tes parents, il n'en est pas moins vrai que nul, si

ce n'est tes élus, ne peut venir prendre place sur le diadème du Roi des rois.

Tu étais sortie de la mer, sépulcre d'êtres vivants, lorsque tes bien-aimés

vinrent au-devant de toi; en les considérant, tu t'es écriée : "Je suis venue ici,

troupe de saints, parce que je voulais vous avoir pour proches, pour parents

et pour frères." Les épis portent les grains de blé enveloppés dans leurs

cellules, mais les diadèmes des rois te tiennent enchâssée dans une élégante

cavité d'or. Cet honneur si bien mérité t'a été rendu, afin que tu puisses

monter, du lieu où tu étais ensevelie, au plus haut degré de la gloire. C'est

dans un champ que l'épi de blé porte le froment; mais c'est à sa tête et

comme un ornement de prix qu'un roi, traîné dans un char magnifique, te

promène partout avec orgueil. Ô bienheureuse fille de la mer qui, des ondes

où tu as été engendrée, es venue sur la terre pour chercher ceux qui t'aiment.

Dès ton apparition, ils se sont emparés de toi pour te faire servir à leur

parure. De même les nations ont embrassé le Fils seul-engendré dès sa

Venue au milieu d'elles; elles L'ont aimé, et chacune à l'envi L'a porté sur sa

tête comme un glorieux diadème.

Les hommes ont battu le serpent par la secrète force de la vérité, et le

serpent a été foulé aux pieds; alors aussi les vainqueurs ont rejeté leur

vêtement d'ignominie et, se plongeant bientôt dans les eaux pures, ils se sont

revêtus du Christ par l'onction sacrée; c'est aussi de son Sein qu'ils t'ont

tirée. De là ils sont sortis nus et rejetant loin d'eux les vêtements qu'ils

avaient déjà dépouillés. Par cette résolution ils ont retiré leurs âmes de la

gueule du serpent qui, dans sa douleur, poussa de vaines plaintes. Et toi, tu

as acquis ce calme paisible, cette sérénité d'esprit comparable à la douceur

de cet agneau qu'on mena à la mort et qui n'ouvrit pas même la bouche.

Hélas, une main t'a saisie, pour te placer sur sa croix, c'est-à-dire que les

méchants t'ont suspendue à leurs oreilles. C'est ainsi que les Juifs ont

suspendu le Seigneur sur le mont du Calvaire, et cependant tu ne refuses pas

ta lumière à ceux qui te regardent, mais tu la répands même avec libéralité

sur ceux qui en sont indignes.

Sur ton front est empreinte la radieuse beauté du Fils de Dieu qui a souffert

sur la croix attaché par des clous sur ce bois de douleur. Eh quoi ? ne

t'a-t-on pas infligé une peine semblable, et, malgré ton innocence, tes mains

ne sont-elles pas percées ? Si la croix lui a valu le royaume des cieux, tes

souffrances et tes travaux t'ont mérité l'éclat de la grâce. La constance et la

cruauté de ses persécuteurs ont été d'un grand prix pour elle. Simon Pierre,

ému de compassion pour les douleurs de la Pierre, a prédit au nom de la

vérité que, blessée par ceux qui l'attaqueraient, elle les blesserait à son tour:

et loin qu'on puisse douter que sa splendeur ait été obscurcie par les

persécutions, on peut donner l'assurance qu'elle était plus belle au sortir de

ce combat et qu'elle a répandu une lumière nouvelle dans les cieux et dans

les enfers.

                            III.

Que j'aime à te voir, ô perle divine, chercher dans ta simplicité précieuse

l'éclat de la lumière et fuir l'obscurité des ténèbres! Le marchand, plein de

ton amour, s'est dépouillé de ses vêtements, non point pour te couvrir,

puisque tu n'étais point nue car ton éclat te protège, t'embellit et te revêt des

vêtements qui te manquent. Par là tu représentes Eve, qui ne fut jamais plus

voilée que tant qu'elle conserva sa nudité. Aussi combien mérite-t-il notre

haine, ce fourbe qui, enveloppant la femme de ses pièges, la dépouilla de

son innocence et l'abandonna sans voile. Il n'en sera pas ainsi pour toi, le

serpent n'enlèvera pas ta parure, il n'en a pas la puissance; et, dans ton jardin

de délices, une lumière nouvelle te couvre d'une robe semblable à celle de la

femme innocente.

L'Éthiopie produit des perles d'une étonnante blancheur, ainsi que nous

l'enseignent les saintes Écritures; qui donc t'a donnée au pays de la Nigritie,

toi la plus éclatante de toutes les perles précieuses ? C'est sans doute Celui

qui donne le jour à toutes les nations et qui éclaire en même temps et l'Inde

et l'Éthiopie. Philippe, aussi pur qu'un agneau, revenait du bain lorsqu'il

rencontra un eunuque de ce pays qui s'avançait traîné dans son char; il

s'approche de l'homme de couleur noire, et, après l'avoir instruit par une

lecture sacrée, il le purifie dans les eaux saintes. L'Éthiopien, éclairé par une

lumière soudaine, reprend son voyage un moment interrompu (Ac 8, 27-39).

De retour dans sa patrie, il enseigna à ses concitoyens à changer leur couleur

et à transformer en perles blanches les noirs Éthiopiens: lorsque le Fils de

Dieu les eut agréées, Il offrit à son Père un diadème enrichi des perles de

l'Éthiopie.

La reine de Saba, brebis venue parmi des animaux féroces, se rendit au pays

de Chanaan (1 R 11). Salomon fit briller à ses yeux le flambeau de la vérité,

lui qui penchait déjà vers l'idolâtrie des nations et qui s'inclina aussi devant

elle. La reine, après avoir reçu la lumière, se retira joyeuse et laissa les

Hébreux livrés à un aveuglement déplorable, vice habituel de cette nation.

Cependant, l'heureuse étincelle qu'elle avait apportée dans cette région

d'ignorance y conserva sa lumière jusqu'à ce que, fortifiée d'une lumière

nouvelle, l'étincelle, si faible d'abord, brille comme un soleil, et, après avoir

dissipé les ténèbres de l'erreur, répande ses clartés sur toute cette province .

La mer contient d'énormes poissons, une foule d'entre eux arrivent à une

prodigieuse grosseur, et ils sont cependant véritablement bien petits. Mais

toi, divine perle, quelle que soit ta petitesse, tu décores le diadème des rois

avec splendeur et magnificence : par là je veux dire que tu es le symbole du

Fils de Dieu, dont l'humilité a élevé Adam à la dignité souveraine. Attachée

au diadème, tu couronnes le front, ton aspect flatte les yeux, et tu es

l'ornement des oreilles. Assez longtemps tu es restée sous les eaux, toi à qui

la nature avait assigné la terre pour demeure. Pourquoi retourner dans ta

patrie ? tu dois t'habituer à nos oreilles, vraiment, il est naturel qu'elles

conçoivent pour toi le même amour que pour la parole de salut, parole qui

pénètre en elle, tandis que toi, tu restes en dehors: que notre oreille, à qui tu

as été destinée par ton Créateur, apprenne de toi à rechercher la parole de

vérité: sois-en le miroir, que ta beauté nous rende l'éclat du Verbe, et que par

toi nous connaissions tout son prix! Suppose que l'oreille est un rameau,

pense que le corps est un arbre, et que tu es entre eux comme le principe de

la divine lumière; peut-être aussi tes symboles représentent-ils la source de

la lumière elle-même. Le Seigneur a dit que tu ressemblais au royaume des

cieux, royaume dont Il dit dans un autre passage que les cinq vierges en

obtinrent l'entrée parce qu'elles avaient su conserver la lumière de leurs

lampes (Mt 25,1). Et toi aussi, tu ressembles aux vierges et tu brilles de la

même lumière qu'elles.

N'offrez jamais une perle à la femme pauvre, cette parure ne lui convient

pas: qu'elle se borne à acquérir gratuitement la foi qui s'unit et s'adapte à

tous les organes de l'homme. Mais qu'une dame noble n'échange pas sa

perle pour de l'or. Toi qui saisis le sens de ces paroles, quelle honte, quelle

infamie, tu le vois, pèserait sur ta tête, si tu pensais à jeter dans la boue une

perle d'un si grand prix. La valeur de la perle éternelle, il faut l'apprécier en la

comparant à ce frêle diamant que nous gardons dans un écrin, que nous

portons enchâssé dans un anneau, et qu'ensuite nous cachons sous clef,

avec tant de précautions et de soins. Quant à ta perle, c'est dans ton coeur

que le Très-Haut a marqué sa place; car Celui qui a mis un prix aux choses

sait demander et tenir compte des bienfaits et de la reconnaissance.

                            IV.

Le bon larron avait ouvert son coeur à la foi; la foi s'en empara, et,

l'attachant par des liens spirituels à l'arbre de la croix où il avait été suspendu

pour ses crimes, elle l'emporta avec elle dans un jardin de délices. Dans la

faim qui le pressait, dans cette soif de justice qui le dévorait, ce bois était

pour lui le bois sauveur de l'immortalité; et, en mangeant le fruit qui pendait

à ses rameaux, il a été l'image d'Adam notre premier père. Égaré dans les

voies de l'erreur, un homme insensé s'attaque à la foi, et, pour calmer

l'irritation de son oeil trompé, il prétend l'enlacer dans les filets de ses

questions captieuses; mais si le plaisir attaché à cette satisfaction passagère

trouble un instant son regard, combien la manie de disputer contre la foi

aveugle davantage l'esprit! Le plongeur examine-t-il avec une triste anxiété

la perle qu'il vient de trouver ? Les marchands, qui se réjouissent qu'elle soit

tombée entre leurs mains, s'inquiètent-ils d'où elle peut venir ? Et le roi

prend-il la peine de demander qui l'a placée à sa couronne ?

Balaam, sous l'enveloppe grossière d'une brute, fut justement forcé d'obéir à

la voix impérieuse d'un animal, lui qui avait refusé d'écouter la parole dont

l'honorait son Dieu; mais vous, c'est une perle qui vous sert aujourd'hui de

maître et de guide. Autrefois un rocher, docile à sa parole, servit à Dieu

d'instrument pour châtier son peuple au coeur de pierre, et le rocher, soumis

à la puissance de sa Volonté, fit rougir les hommes de leur rébellion. Vous

tous qui fermez l'oreille à la vérité, c'est la perle qui vous invite à entrer

aujourd'hui dans le bon chemin. La tourterelle et le milan vinrent, à l'appel

de Dieu, porter témoignage contre l'égarement des hommes; le boeuf et l'âne

en firent autant; et voici que la perle, pour sceller de son autorité l'accusation

portée contre leur folie, se joint aux habitants de l'air, de la terre et des mers.

Gardez-vous de penser qu'elle est semblable à une lune qui croît et décroît

sans cesse, qui tantôt brille de tout son éclat, et tantôt nous cache sa lumière.

Comparez-la plutôt au roi des astres, au soleil; car, bien qu'elle soit petite,

dans cette petitesse même elle représente le Fils de Dieu, cette source de

lumière dont un seul rayon éclipse le soleil lui-même. Oui, la perle est un

astre dont la splendeur ne s'altère jamais, et qui ne ressemble en rien aux

diamants vulgaires auxquels le lapidaire peut enlever quelque chose; elle est

protégée par sa forme, qui la conserve dans son intégrité; elle ne peut être ni

usée, ni diminuée; en quelque lieu qu'elle soit, elle y est toute entière. Qu'on

ose la diviser, et, après en avoir retranché la plus faible partie, se l'approprier,

elle cesse tout-à-coup d'être elle-même et nous rappelle cette fable imaginée

par les déserteurs de la sainte religion, qui, à force de subtiliser sur la foi,

finissent par l'anéantir. Je doute qu'il y ait plus de vérité dans la parole de

ceux qui disputent ainsi sur les dogmes de la sainte doctrine. La nature de la

foi est parfaite et ne souffre pas d'altération; en essayant de l'attaquer, on se

blesse soi-même, et quiconque s'en éloigne n'est pas conséquent avec

lui-même. Celui qui fuit la lumière n'en obscurcit pas moins la beauté; il ne

fait qu'enlever à ses yeux la faculté de voir. L'air et le feu sont divisés par

l'interposition des corps, la lumière seule et indivisible; semblable à son

Créateur, la lumière est féconde, et, sans rien perdre de sa force, engendre

ces êtres qui lui ressemblent.

Ô perle! s'imaginer que tu es composée de la réunion de plusieurs parties,

c'est une grossière erreur; ta nature atteste que tu n'es pas une oeuvre de

main d'homme et que tu n'es pas divisible comme toute espèce de pierre.

Non, non, tu es l'image du Fils unique engendré et non créé; l'image! et voilà

pourquoi tu n'es pas comparable au Fils de Dieu ; car tu tires ton origine

d'un lieu obscur, et le Fils de ton Créateur est sorti du Très-Haut, aux pieds

duquel rampe tout ce qu'il y a de plus grand; et c'est de sa similitude parfaite

avec le Père qu'il faut conclure sa dissemblance avec Lui-même. On peut

assigner deux berceaux à ta naissance; en descendant du ciel ta nature était

fluide et subtile; puis tu es sortie des eaux solides et compactes comme le

cristal, et alors tu t'es complu dans le commerce des hommes; mais dès ce

moment tu as pris un corps, pour ainsi dire, tu as été enchâssée dans l'or par

la main habile de l'artisan, puis attachée au diadème, comme sur une croix,

par ceux qui ont eu le bonheur de te posséder, tu ornes le front des

vainqueurs comme l'insigne du courage; tu brilles suspendue aux oreilles, et

tu en es comme le complément et la force, et tu as ainsi l'heureux privilège

de t'appliquer à tout avec grâce.

                            V.

Admirons maintenant ce trésor, c'est-à-dire la perle, qui est sortie des eaux

de son propre mouvement pour venir au-devant des désirs du plongeur,

nous rappelant la lumière qui s'offre d'elle-même à nos yeux, brillante image

du soleil divin qui, sans qu'on le lui demande, fait luire un jour éclatant, non

pas à nos sens, mais dans nos esprits. C'est avec la même habileté que le

peintre reproduit ton portrait sous les couleurs de sa palette, mais de

manière que nous reconnaissions en toi la figure de la foi exprimée non par

l'effort du pinceau, mais par des caractères, des figures et des symboles, en

même temps que nous voyons dans les traits dont il t'a embellie ceux de ton

divin Auteur. Tu es sans parfum; cependant tu nous réjouis et nous enivres

par l'odeur des mystères divins; tu n'es pas un aliment, et pourtant tu

communiques une saveur délicieuse à notre palais; tu n'es pas une liqueur et

tu ne saurais étancher la soif de l'homme altéré, cependant tu es pour nos

oreilles une source mystique, dont le doux murmure charme ceux qui

l'écoutent.

La bassesse de ton origine n'ôte rien à ta grandeur. Ton volume, ta masse et

ton poids atteignent le dernier degré de la petitesse; cependant tu donnes au

diadème une dignité que nul ne saurait imaginer. Celui qui, n'apercevant pas

ta grandeur cachée sous ton petit volume, te dédaigne et ne s'afflige pas de

ta perte, déplorera bientôt son imprudence lorsqu'il te verra orner le diadème

des rois et qu'en même temps il t'entendra lui reprocher son ignorance.

Des pêcheurs se plongèrent nus dans les flots de la mer, et te firent briller à

nos yeux. Perle admirable, ce n'est pas de la main des rois que tu as passé

d'abord dans celle d'un autre; ce sont de vils mercenaires qui, dépouillés de

leurs vêtements, t'arrachèrent pour notre usage du fond de la mer. Ils étaient

la figure des apôtres du Seigneur, pauvres, pêcheurs et Galiléens. L'accès

jusqu'à toi n'est en effet possible ni par une autre voie, ni pour d'autres

hommes; ceux qui ne se sont pas défaits de leurs anciens vêtements

espéreraient en vain te posséder; ceux que tu as enrichis ont été nus comme

de petits enfants et ont enseveli leurs corps sous les eaux; ils sont descendus

vers toi; mais tu les as reçus avec tendresse, heureuse de l'amour que tu leur

inspirais. Ils proclamèrent aussitôt ta grandeur et ta beauté; et ces hommes

que pressaient l'indigence et la misère tirèrent de leur sein et offrirent aux

regards étonnés des lapidaires la perle nouvelle qu'ils avaient conquise. Le

peuple était ravi du don précieux qu'on daignait lui faire; il t'embrassa de ses

deux mains : tu étais à ses yeux le baume consolateur des maux de la vie.

Tous ceux qui, prêts à descendre sous les flots, se sont dépouillés de leurs

vêtements, figurèrent ton ascension du sein des eaux. Les apôtres qui

devaient être les prédicateurs de la vérité du Créateur, attendirent sur le bord

de la mer que le Fils seul-engendré fût revenu des enfers, et bientôt la mer

fut honorée de ta présence et de celle du Seigneur. Quiconque sortit des

eaux saintes après s'y être plongé reprit ses vêtements; c'est ainsi que Simon

Pierre, après avoir traversé la mer à la nage, cherchait à couvrir sa nudité,

regrettait les habits qu'on lui avait dérobés. Les uns et les autres, en effet,

s'étaient revêtus de ton amour et de l'amour de ton Dieu.

Mais où me laissé-je entraîner ? Je reviens à moi, et jusqu'ici spectateur oisif,

je veux désormais m'efforcer de te ressembler. Et puisque tu te tiens

constamment enfermée tout entière en toi-même, et que dans ton unité tu

restes toujours semblable à toi-même, je veux demeurer en toi, toujours

fidèle à cette grande loi d'unité et de constance. J'ai recueilli des perles; j'ai

l'intention d'en faire une couronne pour l'offrir au Fils de Dieu. Aussi je

m'étudie à effacer les taches empreintes sur mon corps. Accepte mon

offrande, Seigneur, je T'en conjure. Je suis loin de croire que Tu aies besoin

du présent que je T'offre; mais c'est pour que Tu viennes en aide à ma

misère que je Te prie de me purifier de mes souillures. Ma couronne où

brillent des perles, ouvrage de l'intelligence et de la raison, n'est point d'or, il

est vrai, mais la charité l'a tressée; la foi en est toute la force et toute la

solidité; ce ne sont pas mes mains, c'est ma langue qui, célébrant tes

Louanges, l'élève jusqu'au trône du Très-Haut.

                            VI.

Plût à Dieu que l'odeur qui s'exhale du tombeau de nos ancêtres vînt

inspirer plus souvent leurs enfants! Doués d'une sagesse éminente, ils

voulurent y joindre la simplicité et la modestie: aussi, rejetant toute question

oiseuse, ils s'en tinrent au témoignage de la foi, et, entrés dans la voie qu'elle

leur indiquait, ils résolurent d'y marcher avec persévérance. Quand Dieu

promulgua sa loi, les montagnes, à l'aspect d'un si grand Législateur, se

fondirent comme une cire molle sur leur base, et les hommes, dans

l'égarement de leur raison, ont méprisé la loi. Dieu se servit de corbeaux

pour envoyer de la nourriture à Élie caché près d'un torrent, dans une

solitude profonde. D'un cadavre décharné il fit couler du miel pour Samson.

Ni l'un ni l'autre ne s'emportèrent jusqu'à interroger Dieu, et à Lui demander

pourquoi Il avait attaché la pureté à certaines substances et à quelques autres

l'impureté.

Dieu abolit les fêtes du Sabbat et délivra les nations de l'antique superstition

qui pesait sur elles. Samson alla chercher une épouse chez un autre peuple,

et nulle plainte ne fut élevée par les justes sur ce mariage avec la fille de

l'étranger. Un prophète même épousa une courtisane, et aucun homme de

bien n'osa l'en blâmer. Ainsi, le Seigneur réprimande sévèrement certains

hypocrites qui veulent plutôt paraître juste que l'être réellement; Il découvre

à tous les yeux les vices dont ils sont infectés; mais combien de fois aussi ne

Le vit-on pas plaindre le pêcheur et le relever avec bonté! Combien de fois

ne l'a-t-Il pas déchargé du poids des crimes qui pesaient sur lui! Il a établi et

sanctionné ses droits sans que personne osât réclamer. Vrai Seigneur et

véritable Maître, Il eut des serviteurs dociles et obéissants, fidèles comme

l'ombre au Corps qui la projette : même but, même esprit et même volonté;

Soleil levé sur le monde chrétien, Il a dissipé les ténèbres où étaient plongés

les apôtres.

Ce qui étonne, c'est de voir dans combien d'embarras se sont jetés les

hérétiques, en des matières d'ailleurs évidentes et faciles! N'est-il pas clair

que le nouveau Testament que nous suivons a été annoncé de la manière la

plus positive par celui que Dieu donna aux prophètes ? Néanmoins ces

hommes à la vue bornée, encore sous le charme du sommeil profond qui les

accablait, et comme perdus, en lisant l'un et l'autre, au milieu de ténèbres

épaisses, virent s'éteindre les lumières de leur intelligence, et dans la route

que les hommes de la plus grande sainteté, sans s'écarter de la vérité qu'on

leur avait enseignée, avaient frayée et aplanie sous leurs pas, ils ne

rencontrèrent que des précipices. Qu'attendre de bien, en effet, d'hommes

gorgés de vin ? Ils ont abandonné le droit chemin pour se jeter d'eux-mêmes

dans d'inextricables détours. Il ne faut pas s'étonner qu'ils se soient

honteusement égarés, puisqu'ils s'obstinaient à suivre pour guide aveugle la

funeste manie de disputer. Ils ont changé en ténèbres, afin sans doute que

leur égarement fût libre et plus complet, la lumière qui s'offrait à leurs yeux;

la perle de la foi tomba entre leurs mains, et bientôt, tout occupés qu'ils

étaient du soin de l'examiner en tous sens, dans leur indiscrète curiosité, elle

échappa à leurs mains imprudente et fut à jamais perdue pour eux. C'est

ainsi que la perle devint pour eux une pierre d'achoppement contre laquelle

ils se heurtèrent de plein gré.

Ô précieux remède contre la mort, que des hommes insensés ont changé en

poison! Le Juif a tout fait pour détourner les flots limpides de leur source

sacrée; mais l'événement a trompé ses efforts. C'est par une ruse semblable

que les hérétiques, ne pouvant anéantir ta beauté, ont cherché à la séparer de

son Principe. Mais tout ce qu'ils ont entrepris pour te détourner de ton

Auteur a tourné contre eux, et sans te séparer de Lui, les en a rejetés bien

loin, et ils sont tombés, vaincus par ta puissance. N'avons-nous pas vu les

rameaux qu'avait produits la vigne de Sion, arrachés et dispersés, et les

sectes des hérétiques avoir le même sort ? Ô foi sainte et sacrée, mesure ta

grandeur à notre petitesse; tant qu'il n'est pas possible à l'oeil de te voir tout

entière et de saisir toute ton étendue, c'est en vain qu'on exigerait de l'amour

repos et silence. Daigne rester en des limites plus étroites, abaisse-toi autant

que tu le pourras; car si ta tête domine tout ce qui l'entoure, tu répands

cependant, partout et sur tous, les trésors de ta grâce.

Ce qui suffirait pour réfuter ceux qui examinent notre perle avec trop de

curiosité, c'est que du moment où la charité s'éloigne, le discours éclate entre

les frères, leur audace s'accroît au point qu'enflammés du désir de connaître

tes beautés, ils essayent de lever le voile qui couvre ton visage, persuadés

sans doute qu'elle est l'effet de l'art, tandis que son origine et sa naissance

sont ineffables. Toutefois tu as daigné, en certains temps, accorder aux

incrédules la faveur de te considérer de plus près, pour leur faire voir de quel

archétype tu es le symbole; mais lorsqu'ils se sont aperçus que tu es toute

lumière, leur esprit s'est arrêté épouvanté et troublé à un tel point qu'ils ont

voulu te diviser en autant de parties qu'il y a de sectes qui les partagent.

Qu'arriva-t-il ? c'est qu'en se séparant de toi, ils ne s'accordaient plus avec

eux-mêmes, quand, au contraire, toujours semblable à toi-même, tu restais

dans ton immutabilité, privés des yeux de la vérité, il ne leur fut pas même

possible de contempler ton visage. Le voile merveilleux tissé par la main des

prophètes et qui enveloppe leurs mystérieux symboles couvrait la splendeur

de ta face radieuse et la dérobait à leurs yeux; de là vint leur erreur, ils te

virent autre que tu n'es; et tu ne fus pas pour eux ce miroir de la vérité que,

dans leur aveuglement, ils s'efforcent de ternir.

Mais parce que les uns ont voulu t'élever au-dessus de ta nature, et les autres

te rabaisser au-dessous, pour les ramener au vrai, descends, tu le peux, des

hauteurs où les païens et les barbares te placèrent et relève-toi de l'abîme où

les Juifs t'ont précipitée, bien que le ciel soit à jamais ton partage. Toujours

fidèle à la vérité que tu aimes, sois notre médiatrice entre les hommes et

Dieu; qu'à ta voix accourent les prophètes, et qu'ils disent hautement ce

qu'ils ont cru du Sauveur, et que Dieu qui L'a engendré fasse retentir la

parole que les Juifs et les païens s'efforcent en vain d'étouffer.

Viens embraser nos coeurs, ô foi, don précieux fait par le ciel à la sainte

Église, demeure, je t'en supplie, repose-toi dans son sein! Si les circoncis

cherchent à t'en chasser, il ne faut pas t'en étonner; les insensés s'attachent à

la poursuite d'illusions mensongères qui les entraînent; ils conspirent les uns

contre les autres, et ne se plaisent qu'au milieu des querelles et des plus

violents débats. Sois reconnaissante envers Celui qui t'a donné une pieuse et

brillante famille, qui promène glorieusement ton trône par tout le monde.

Tes traits légèrement esquissés dans le Testament de Moïse brillent dans le

Nouveau de tout l'éclat de la perfection, et ta lumière s'est étendue des

premiers hommes jusqu'à nous. Il ne nous reste qu'à rendre des actions de

grâce à Celui qui d'abord nous a montré l'aurore de ta lumière et nous

inonde maintenant de tous les feux du midi.

                           VII.

Je cherchais une retraite, j'entrai par hasard dans une académie, des

sophistes y étaient assemblés. Dans leur oisiveté, ils voulaient examiner la

nature du feu, les couleurs dont il brille, l'élasticité et la mobilité de la

lumière; un rayon de soleil qui était venu les frapper avait lancé ces grands

génies dans ces hautes questions. Ils prétendaient, dans leur folie, toucher

du doigt la nature du Fils de Dieu qui est moins accessible à la faiblesse de

nos sens que la pensée elle-même. Ils se vantaient d'avoir rendu palpable

l'Esprit saint qui échappe également à toutes nos facultés; le Père Lui-même,

que l'on regarde généralement comme placé au-dessus de la sphère de

l'intelligence humaine n'avait pu se dérober à leurs savantes recherches, à

leur sublime analyse. Pour nous, humbles d'esprit, nous avons dans

Abraham un modèle parfait de la foi; de pénitence dans les Ninivites et la

maison de Rahab; enfin les prophètes et les apôtres sont les archétypes de

nos espérances.

Le poison fatal de la jalousie est entré dans le monde par le démon; bientôt

les égyptiens sont tombés dans une religion impie; ils placent le honteux

simulacre d'un veau sur leurs autels profanes; les éthéens, un spectre

horrible, une idole à quatre visages. Un insecte rongeur, la dialectique des

sophistes, est sorti du cerveau des Grecs. Un ennemi de la foi orthodoxe, qui

s'est infecté du poison de leurs livres, a de nos jours corrompu la saine

parole, répandu des opinions impies, et ébranlé les fondements de notre

espérance. Ah! sans doute celui qui alluma le premier la passion des

disputes a donné au monde un fruit plus empoisonné que le venin des

serpents.

Lorsque le démon vit ses armées renversées par la vérité qu'il combattait, et

qu'il la vit grandir et étouffer l'ivraie qu'il avait semée, il se déroba à la

lumière du jour; il dressa contre notre croyance des embûches cachées et

tendit partout ses dangereux filets. D'abord, il s'attaqua aux prêtres et alluma

dans leur coeur le feu de l'ambition. Bientôt les clercs, renversant toutes les

barrières, franchissant toutes les distances, tentèrent toutes les voies qui

pouvaient les conduire à des postes plus élevés, à toutes les dignités

ecclésiastiques; d'autres y marchèrent par des routes souterraines; d'autres

au contraire se frayèrent un chemin par la violence et à main armée, pour

ainsi dire; la plupart les achetèrent à prix d'argent, par le mensonge et

l'hypocrisie. Ils ne prirent pas tous le même chemin, mais tous avaient le

même but. Les jeunes gens, comptant sur leurs années, ne virent pas, ne

réfléchirent pas, que le poste qu'ils convoitaient ne convenait pas à leur âge;

et les vieillards étendirent au-delà des jours de la caducité leurs espérances et

les songes dont ils se berçaient. C'est ainsi que le fourbe enveloppa tout

dans son réseau d'iniquité. Aujourd'hui, jeunes et vieux, et même les

enfants, aspirent dans l'église aux dignités les plus élevées.

Laissant de côté ses armes usées, le démon s'en forgea de nouvelles.

L'ancien peuple juif (et s'il en reste encore quelque chose, ce n'est plus qu'un

squelette décharné) est en proie à la dent corrosive des vers; à de nouvelles

nations, comme à de nouveaux vêtements, s'attachent de nouveaux insectes.

Voyant les meurtriers du Christ avilis et méprisés, et exclus comme des

étrangers du commerce des hommes, il alla chercher dans le sein même de

la famille chrétienne des esprits curieux qu'il façonna de ses mains, leur

souffla l'aigreur de la dispute, les courba sous son joug et fit éclore le ver

rongeur au manteau même de la foi, l'y laissa caché, se promettant les

mêmes fléaux qu'auparavant. Puis, lorsqu'il vit toutes les moissons infestées,

le grain corrompu dans les greniers, il s'assit dans son repos. Soudain les

blés, fruits de tant de peines, ne furent plus qu'une vile poussière; les tissus

précieux, insignes honorables de la dignité et de la puissance, furent de

même en proie à ses ruses infernales : tant il se joue de notre crédulité! tant

nous nous faisons illusion à nous-mêmes, quand notre raison s'est éteinte

dans le délire de l'ivresse! Satan sema l'ivraie, et les épines envahirent un

champ auparavant si bien cultivé. Il infecta la bergerie et les brebis; il attira à

lui tout le troupeau dont il s'enrichit. Il commença le combat contre le

peuple juif, et après l'avoir vaincu, il s'élança sur les nations, dont il fit un

trophée à sa victoire.

Le vieux peuple, en insultant le Fils de Dieu, Lui offrit un roseau pour

sceptre. Criminels imitateurs de nos pères, c'est d'un roseau que se servirent

leurs enfants pour L'abaisser, dans leurs écrits, à la simple condition

d'homme. C'est l'arme que le démon aiguisa contre le Réparateur de notre

salut, et, au lieu des vêtements dont ses meurtriers L'avaient revêtu par

dérision et par mépris, il Lui attacha la flétrissure de ses stigmates, en

désignant l'Auteur de toutes choses tantôt par le mot de créé, et tantôt par

celui de fait; comme on Lui avait tressé jadis une couronne d'épines

naturelles, il Lui fit aussi, au bruit d'une trompeuse harmonie, comme une

couronne d'épines intelligentes, et cacha ainsi le chardon sous les fleurs.

Après s'être aperçu qu'on avait découvert son iniquité, et que le vinaigre et

les crachats, les épines et les clous, la croix et les vêtements ignominieux, le

roseau et la lance, les tourments et les outrages n'inspiraient plus que le

dégoût et l'horreur, nautonier prudent, il changea de voiles et lança sa nacelle

vers d'autres rivages. Aux soufflets dont notre Seigneur fut meurtri, il

substitua la licence et l'erreur, il remplaça les outrages par la fureur des

querelles, il mit les machinations clandestines à la place des insignes

ignominieux, et la discorde fut le nouveau spectre dont il s'arma. Il ne

négligea rien pour nous diviser et nous perdre. De l'orgueil naquit la haine; la

jalousie et la colère, l'arrogance et la dissimulation conspirèrent contre notre

Sauveur avec la même ardeur qu'elles déployèrent autrefois pour Le faire

mourir. L'hérésie secrète fut substituée à la croix, instrument public du

supplice; les disputes impies aux clous de fer, et l'abandon de la vérité

orthodoxe à la descente de notre Sauveur aux enfers. Satan fit tous ses

efforts pour renouveler le type de la croix usé par le temps. Au lieu d'une

éponge imbibée de vinaigre et de fiel, il suscita l'inquiète curiosité au regard

empoisonné, et si le Seigneur refusa autrefois le fiel qu'on lui offrait, l'esprit

de révolte fut accepté par des hommes insensés comme un don plein de

charme et de douceur.

En ce temps-là les juges vengèrent la mort du Sauveur: maintenant, au

contraire, je vois les juges conspirer contre nous, pour ainsi dire, et au lieu

d'un acquittement, prononcer une sentence de condamnation. Et ce que

nous devons surtout déplorer, c'est que les prêtres, dont les mains

consacraient les rois, multiplient sous leurs pas les occasions de chute, au

lieu de prêcher la paix, allument les brandons de la guerre, dont le feu

dévore les nations. Seigneur, nous Te demandons la paix pour les prêtres et

les rois; fais que les prêtres et le peuple réunis dans l'unité de l'église offrent

à Dieu leurs prières et leurs voeux pour le salut de ceux qui gouvernent et

qu'ils implorent la clémence des princes pour leurs sujets. Seigneur, apaise

les troubles qui agitent l'empire, calme les haines intestines, Toi qui

au-dedans et au-dehors, étends ta Puissance sur toutes choses.