II. Malheur à nous, car nous avons péché

1. Deux pensées amères me plongent dans les plus mortelles frayeurs; tous

les jours elles se présentent à moi, et portent dans mon âme le trouble et

l'agitation. Quand elles traversent mon esprit, je ne puis me défendre d'une

violente émotion, elles ébranlent tout mon être, font couler mes larmes, et

me jettent dans tous les abattements de la crainte. Elles sont en même temps

le souverain bien et le souverain mal, la source de la joie et de la douleur

pour tous les hommes. Chaque fois qu'elles me saisissent le cœur, je suis

tout timide et tout tremblant. Je vais m'expliquer clairement, écoutez mes

frères; ce qui m'épouvante n'est pas moins redoutable pour chacun de vous,

et il n'est pas d'homme qui puisse s'affranchir de l'effroi que j'éprouve. De

ces deux pensées, la première, c'est cette longue suite de péchés que je n'ai

cessé de commettre, et dans tout le cours de ma vie; la seconde, c'est le

compte terrible qui m'en sera demandé. Voilà, mes frères, le double sujet de

mes méditations et de mes frayeurs. La liste trop longue de mes crimes et le

jugement, voilà ce qui me trouble et m'alarme; l'iniquité, fruit impur de ma

lâcheté, et le châtiment qui m'attend, voilà, dis-je, les deux causes qui

excitent en moi la plus cuisante inquiétude, qui me brisent les membres et

me laissent sans force et sans courage. Voyez d'un côté toutes les fautes

dont le poids énorme m'accable, et d'un autre, le supplice affreux auquel je

serai impitoyablement condamné. A cette idée qui me poursuit sans cesse,

je suis glacé de terreur, et, en repassant en silence, dans l'amertume de mon

âme, tous les crimes dont je suis souillé, je gémis, je pleure, et tout mon

corps a frissonné d'horreur.

2. Oui, mes frères, je le répète, ce sont les deux pensées qui torturent mon

misérable cœur. Je sens au-dedans de moi les aiguillons du remords; ma

conscience déroule devant mes yeux le tableau hideux de ma vie passée, et

je frémis soudain. Elle rappelle à mon souvenir mon adolescence pleine de

désordres, elle me découvre mes plaies secrètes, et mes yeux se baignent de

larmes; une crainte horrible me dévore quand je jette par la pensée un regard

inquiet sur les actions de mon enfance, et que rien de ce que j'ai fait ne s'est

effacé de mon souvenir. Ah ! lorsque mes péchés et l'arrêt de la Justice

divine viennent en même temps s'offrir à moi, je m'écrie : Malheur !

Malheur ! et perdition ! des sanglots me suffoquent, la tristesse m'accable.

Où irai-je ? Je recueillerai sans doute ce que j'ai semé. Puis-je songer au jour

fatal de la rétribution sans trembler, sans gémir ? Quand je vois étalée devant

moi l'image funeste du supplice où seront traînés les pécheurs, mes genoux

fléchissent; et quel moment que celui où l'Époux, entrant dans la salle du

festin, examinera tous ceux qu'Il a invités à ses noces ! qui pourrait retenir

ses larmes à l'instant où seront précipités dans les ténèbres ceux qui seront

trouvés couverts d'habits souillés de taches ! Malheureux ! Malheureux que

je suis ! en considérant qu'à la même heure toutes mes oeuvres seront

dévoilées, et que je serai tout couvert de confusion en présence de tout le

monde, de ma poitrine s'exhalent les soupirs les plus douloureux, et ma

raison s'égare. O tourment insupportable ! ces crimes cachés que je me

reproche, quelque hideux qu'ils soient, il faudra les montrer au grand jour.

Alors, en pensant à cette robe d'innocence et de gloire que j'ai reçue au

baptême, je la vois toute flétrie, et mes dents se choquent violemment les

unes contre les autres. Puis je contemple de quels honneurs seront revêtus

les justes, riche héritage qu'ils ont su mériter, et à l'aspect de ce feu dont les

flammes vont dévorer les pécheurs, tout mon cœur consterné frémit, toute

ma force s'anéantit devant ces horribles supplices préparés pour les impies.

3. Tous les jours cette pensée m'assiège et m'investit de ses cruelles étreintes,

parce que ma conscience bourrelée de remords ne permet pas qu'elle

s'efface de mon esprit. Quelle amertume répandue sur tous les jours de ma

vie ! Mes péchés se dressent sans cesse devant moi; à ce triste spectacle où

n'apparaissent pas néanmoins tous ceux qui sont cachés et dont je me suis

rendu coupable, je maudis le jour où je suis né, et je proclame tout le

bonheur de ces enfants qui, dès leur entrée dans le monde, ont fermé les

yeux à la lumière; car mieux vaut cent fois l'obscurité du sépulcre, qu'un

jour dont l'éclat est terni par des vices. L'homme en effet qui a vécu dans le

péché sera enseveli dans les ténèbres éternelles. Au temps des égarements

de ma jeunesse, je disais dans mon cœur : "Si j'arrive à la vieillesse, je ferai

divorce avec le péché; quand mon corps sera glacé par l'âge, le feu des

passions s'éteindra." Et cependant la volonté qui m'entraîne au mal n'a rien

perdu, avec la vieillesse, de sa brûlante énergie; le corps est changé, la

volonté est restée la même; la négligence et l'incurie qui a flétri mes

premières années, engourdit encore mon zèle dans la vieillesse. Après la

mort m'attend le jugement. Les jours de ma jeunesse sont passés, traînant

avec eux le fardeau de mes péchés, les jours de ma vieillesse se sont levés à

leur tour dans le cortège des mêmes vices. La voie d'iniquité où s'est égarée

mon adolescence est encore celle où marche ma vieillesse.

4. Contraste déplorable ! mes sens sont affaiblis; le feu des passions brûle

dans mon âme avec une égale chaleur; mon corps vaincu ne traîne avec lui

que des débris; mes désirs ont conservé toute leur impétuosité. L'âge a

blanchi mes cheveux, sans refroidir mon cœur; dans un corps vieilli les

mêmes pensées renaissent, les mêmes désirs éclatent. Plus mes cheveux

tombent flétris par le temps, plus mon cœur se revêt des sombres livrées du

péché. Impuissant pour le bien, je suis rempli de force pour le mal. Tel je fus

dans ma jeunesse, tel je suis dans l'hiver de la vie; mes dernières années

ressemblent à celles que je n'ai plus. La mort va bientôt m'atteindre; après la

mort, la résurrection, le formidable jugement, suivi du châtiment réservé aux

pécheurs. Mais si c'est à cette condition que je suis venu dans ce monde

plein de misère, mieux eût valu n'y jamais entrer, car je n'y ai marché que

sur des épines ! Quelle espérance d'un bonheur chimérique m'a donc attiré

dans ces lieux où je n'ai eu d'autre spectacle que celui des maux qui les

désolent, et des vices que j'y ai pris et dont le poids m'accable ? Le saint

homme Job, après y avoir jeté les yeux, enviait le sort des enfants qui ne

s'échappent des entrailles maternelles que pour descendre dans la tombe; de

là au moins, et enseveli sous la terre, il n'aurait pas vu les scènes affligeantes

dont le monde est le théâtre. Qu'avais-je donc à espérer sur cette terre, en

butte, comme je le suis, aux coups de mille ennemis, et à des tentations qui

se renouvellent sans cesse ? devant moi sont ouverts les livres sacrés, et j'y

lis le jugement et la condamnation. Si d'un côté la concupiscence me pousse

au mal, d'un autre, l'Écriture m'en détourne; mais que faire, ainsi placé entre

la crainte et mes désirs ? Dans impossibilité de trouver un remède à mes

maux, d'échapper par le salut de mon âme au Jugement de Dieu, j'attends

ma sentence avec inquiétude, attente cruelle, dont je ne sais comment

écarter les angoisses.

5. Ces réflexions, mes frères, étendent autour de moi un voile de deuil dont

les replis funèbres enveloppent de leurs ombres tous les jours de ma vie. Au

souvenir de mes fautes secrètes, les gémissements de mon cœur redoublent,

et quand je considère quelle mort viendra mettre un terme à ma vie et à mes

crimes et me poussera dans les ténèbres de la tombe, je sens tout mon corps

frissonner et mes genoux se dérober sous moi. Toutefois j'ai souvent appelé

le trépas qui du moins brisera les liens coupables qui m'enchaînent au

péché. Deux grandes douleurs me déchirent le cœur dans le présent; l'avenir

m'en réserve une troisième; tout m'accuse, tout s'élève contre moi, tout

m'excite à rompre le pacte odieux de l'iniquité; et cependant à chaque

instant je retombe dans de nouvelles fautes, qui, alors même que je partirai

de ce monde, me suivront : impitoyablement à travers les horreurs du

tombeau, jusqu'au jour où je reverrai la lumière, c'est ainsi que je marche

droit aux enfers. En réfléchissant sérieusement à cette triple infortune qui

tous les jours vient s'offrir à ma vue, j'ai préféré plus d'une fois la mort à tout

le reste, parce qu'il m'est moins pénible de rester enseveli sous la terre que

de souffrir dans le monde ou dans la géhenne. Il n'y a pas de pensée qui

m'obsède plus que celle du siècle présent et du siècle qui doit le suivre; ici le

péché, là le châtiment. Sur cette terre la tentation me dresse mille pièges, les

mauvais esprits me poursuivent de leurs funestes inspirations, et plus tard le

supplice m'attend, le supplice que j'ai mérité par les fautes que j'ai commises

ici-bas. Au jour du jugement, tous seront saisis de crainte, le repentir brisera

tous les cœurs, et, si vous en exceptez l'ordre des justes, quiconque ne

pourra parvenir à sa hauteur, aura à redouter les accusations de sa propre

conscience, parce qu'il n'y aura rien en lui qui le rapproche des parfaits. C'est

pourquoi tous ceux d'entre les hommes qui ne se seront pas placés sur le

même rang que les justes, ou qui en seront descendus faute de

persévérance, s'affligeront amèrement alors de n'avoir pas égalé les premiers,

et de ne pouvoir partager les honneurs dont ils jouiront.

6. Avec tous ceux qui me ressemblent, et qui, comme moi, sont à jamais

exilés du royaume de Dieu, nous regretterons, en poussant des cris et de

profonds soupirs, de n'avoir pas su nous soustraire aux feux de l'enfer. Ne

cherchez pas de rapprochement entre la douleur de celui qui a perdu le

bonheur éternel, et celle de l'esclave qui gémit sous le fouet qui le déchire.

Car, si l'homme qui n'a pas toujours marché dans la voie de la perfection,

sera plongé alors dans l'affliction, que ferons-nous, hélas ! nous que

réclament les flammes de l'enfer ! L'expérience de tous les jours nous

enseigne que ce feu, dont parlent les divines Écritures, est plus dévorant que

celui que nous voyons ici-bas, et que les douleurs qu'il cause sont cent fois

plus atroces. Voilà donc le châtiment qui tombera sur ceux que la sentence

de Dieu condamnera aux enfers. C'est une vérité dont je suis convaincu et

que tous les hommes doivent proclamer avec moi, à savoir que le feu

éternel, comme je l'ai dit, est plus actif que le feu de la terre. Celui-ci, plus il

est éclatant, plus il a d'énergie; l'autre, toujours ardent, est enveloppé de

ténèbres épaisses, et ne dissipe point la nuit profonde qui règne dans le

séjour des supplices. Celui-ci dévore ce qu'il reçoit, et s'éteint quand il n'a

plus d'aliments; celui des enfers brûle toujours, mais sans détruire la proie

qu'on lui a jetée; tel est l'ordre du Tout-Puissant; il ne consume pas, il ne fait

que brûler et tourmenter. Celui-là, utile à nos besoins, réchauffe les corps

qui s'en approchent. L'autre joint à ses cruelles ardeurs, à l'obscurité, les

pleurs et les grincements de dents; il déchire, il désole, il torture; il est sans

lumière et sans terme. Car, ainsi qu'il a été écrit, c'est un feu éternel. Ce sont

là, mes très chers frères, les pensées qui m'agitent; voilà pourquoi mes

larmes coulent, certain que je suis qu'à ces crimes cachés dans mon sein est

attachée l'horrible peine que je viens de dire.

7. Cette sentence d'un juge sévère, je la médite sans cesse et je m'écrie :

Malheur à moi ! quel châtiment il me faudra subir ! Je pense en même

temps à la honte dont je serai couvert au moment où mes iniquités secrètes

seront produites au grand jour, et ces désordres honteux que j'ai cachés avec

tant de soin au monde entier. Ceux qui m'admirent aujourd'hui ne

retrouveront plus en moi, en ce terrible jour, l'homme qu'ils croient

connaître aujourd'hui : ils s'imaginent que je suis tel que je parais à leurs

yeux, et cependant quelle différence ! Ils verront à nu ces plaies cachées

qu'ils n'avaient jamais aperçues; ils s'étonneront, ils seront comme frappés

de stupeur à la vue de ces crimes qu'ils ne soupçonnaient pas même

auparavant. Toutes mes oeuvres d'iniquité, ces épines aiguës que j'ai

moi-même enfoncées dans mon cœur, ces secrets dont j'étais seul le

dépositaire, tout sera découvert, et combien alors ils seront épouvantés de

ma criminelle audace ! Dans ce moment, ces fautes que je tenais enfermées

dans les ténèbres de ma conscience apparaîtront plus claires que la lumière

du jour, quand le soleil brille, au milieu de sa course, de l'éclat de tous ses

feux. Sur ce vaste théâtre seront exposées aux regards de toutes les nations

ces fautes, graves ou légères, que je voulais toujours cacher. C'est alors

qu'en déroulant les pages du livre qui les garde fidèlement transcrites, ils

liront tous les désordres de ma coupable vie.

8. Ces fautes que j'ai commises, mes frères, je les redoute, je les pleure,

quand je me rappelle le supplice qui m'attend; certain de n'avoir jamais fait

le bien, quelle récompense puis-je espérer au jour du jugement, moi qui

jusqu'ici n'ai travaillé qu'à me faire un trésor d'iniquité ? Malheureux que je

suis ! quand, à cet instant fatal, je n'aurai plus devant moi que flammes,

ténèbres, châtiment et ignominie publique ! Malheur ! Malheur à moi ! Alors

que l'Époux promènera ses regards irrités sur les conviés, où fuirai-je ? Dans

quelle obscure retraite pourrai-je me cacher ? Sort déplorable ! quand Il

ordonnera à ses serviteurs de me lier les pieds et les mains, et de jeter hors

de la salle de festin un infâme dont la robe nuptiale sera toute souillée. Il en

sera fait de moi, lorsque, séparé des agneaux qui prendront place à sa

Droite, je serai réuni au troupeau des boucs impurs repoussés à sa Gauche !

lorsque je verrai les saints entrer dans l'héritage qui leur sera échu, tandis

que je serai livré aux flammes ! Infortuné, que deviendrai-je, lorsque, forcé

de me tenir à l'écart, accablé sous le poids de mes humiliations, je ne pourrai

lever les yeux pour contempler la Face auguste de mon Juge; quand l'Époux

dira qu'Il ne me connaît pas, et, me fermant les portes de la béatitude céleste,

m'ouvrira, en dépit de mes vaines prières, les abîmes des enfers; quand,

après avoir obtenu la part qui leur aura été assignée, les justes entreront sans

obstacle dans la cour céleste; quand, rejeté sur le seuil, je resterai étendu sur

les degrés, que j'arroserai des larmes de la douleur et du regret ? C'est cette

déplorable fin, comme je l'ai dit, que j'ai toujours redoutée; c'est l'image trop

vraie de mes crimes, c'est le souvenir des horreurs de ma vie passée, cette

pensée incessante de ce jour terrible, qui me font trembler, et bouleversent

mon esprit. Quel doit être votre étonnement, mes très chers frères ! voilà

l'effroyable perspective que j'ai continuellement devant les yeux, et

cependant, mon audace effrénée s'emporte à tous les excès ! Je sais le sort

qui m'attend, de quelles amertumes je serai abreuvé; néanmoins je m'écarte

de la bonne voie, je vois le bien et je fais le mal.

9. Ces livres écrits sous l'inspiration de l'Esprit saint, qui me parlent de

jugement et de vengeance, du séjour de la lumière et du bonheur éternel, je

les lis, mais je dédaigne leurs sages leçons; je les enseigne aux autres, et je

n'apprends rien en instruisant mon prochain. Versé dans la connaissance des

saintes Écritures, je m'égare loin du sentier du devoir; de ces préceptes que

je transmets aux fidèles, il n'en est pas un qui ait jamais frappé mes oreilles;

j'en explique le sens à des esprits simples et grossiers, ma voix les a souvent

appelés à la pratique de la vertu, et tout a été perdu pour moi. Je n'ai cessé

de lire, de méditer ces pieux enseignements, j'en ai pénétré les mystères; je

les ai eu bientôt oubliés; le livre était à peine fermé que déjà le souvenir en

était effacé de ma mémoire. Et que ferai-je, mes très chers frères, pour ce

monde où je suis entré, pour ce corps rempli de misère, qui sans cesse me

sollicite et m'entraîne aux plaisirs ? Oui, la lecture des saints oracles

m'épouvante et me rappelle le jugement et le salaire que je dois recevoir;

d'un autre côté, la violence de mes désirs me rend esclave des voluptés

charnelles, et je reste ainsi comme suspendu entre l'arrêt de l'avenir et la

crainte du présent. Malheur donc ! Maudits soient les jours de ma vie ! mais,

je le proclame, qu'ils sont heureux ceux qu'a enlevés une mort prématurée,

qui n'ont point foulé cette terre de perdition, et qui n'ont point eu à traîner ce

pesant fardeau. En effet celui qui veut acquérir la justice ici-bas et

l'affranchissement de la crainte qu'inspirent le combat à soutenir et le

jugement à attendre, jouir du repos qu'il appelle de tous ses vœux, surpris

par une attaque imprévue, tombe vaincu sur le champ de bataille. Ainsi,

toujours en révolte contre la détermination que je prends de combattre

ici-bas et de me placer au rang des justes, mes sens battent contre ma

volonté, en même temps que la pensée du compte rigoureux qu'il me faudra

rendre un jour, éteint en moi le désir qui me tourmente de me reposer dans

les bras du plaisir. Seigneur, Tu es mon refuge; c'est à Toi que j'ai recours;

ne me refuse pas ta Protection et j'échapperai à ce monde pervers et à ce

corps, où tous les maux se sont donné rendez-vous, comme il est l'origine et

la cause de tous les péchés. C'est pourquoi je ne cesse de répéter ces paroles

de l'apôtre Paul : "Quand serai-je délivré de ce corps de mort ?"

10. Occupé de ces tristes réflexions, et lorsque j'étais en proie à de mortelles

inquiétudes, tout à coup j'ai senti naître dans mon cœur une pensée qui a

ranimé mon courage abattu; elle est venue en silence m'inspirer une

heureuse résolution, et m'a conduit, comme par la main, en faisant briller à

mes yeux les rayons d'une douce espérance. Oui, j'ai vu sortir, comme d'une

retraite profonde, la pénitence, cette tendre consolatrice de l'homme au

désespoir, qui, venant avec bonté au devant de mes pas, s'approcha de mon

oreille et me fit à voix basse les plus heureuses promesses. Elle me conseilla

en même temps de bannir cette tristesse inutile, qui m'enveloppait, comme

tous les coupables, de son funèbre manteau. Alors je revins à moi : À quoi

bon, me dis-je, ce chagrin stérile, malheureux pécheur ? Pourquoi me noyer

ainsi dans les larmes, ou, épouvanté de la multitude de mes crimes, perdre

toute confiance ? La pénitence me répondit : "Écoute avec attention ce que

je vais te dire, " et soudain le son flatteur de sa voix charma mes oreilles, et

j'entendis ces consolantes paroles : "Écoute, dit-elle, je t'apprendrai en peu

de mots comment tu peux mettre à profit ta douleur et tes larmes . D'abord

garde-toi de ce désespoir, de ce découragement où te jette le spectacle de tes

péchés et qui te fait négliger le soin de ton salut. Le Seigneur est bon et

miséricordieux; Il désire te voir habiter sa céleste demeure. Fais pénitence et

son Coeur se réjouira en toi, et ses Bras s'ouvriront pour te recevoir. Tes

iniquités, quelque grandes qu'elles soient, ne le sont pas autant que sa

Clémence. Sa Grâce effacera les taches dont t'a souillé le péché, quand il te

tenait enchaîné sous son tyrannique empire. Que le souffle de sa

Miséricorde s'élève sur toi quelques instants seulement, et cette mer que le

péché a bouleversée se calmera bientôt; tous les crimes du monde ne

sauraient épuiser ces flots de bonté qu'Il Se plaît à répandre sans cesse.

Cependant, si jusqu'ici tu as porté tes pas hors du sentier de la vertu,

rentres-y et ne pèche plus; frappe sans crainte à la porte de ce Dieu plein de

bonté, et Il t'ouvrira . Mais, je te le répète, ne va pas croire que plus tu as

commis de fautes, moins tu seras accueilli avec indulgence, dans la crainte

que, égaré par cette pensée, tu ne te laisses entraîner à l'inertie et tu ne te

dérobes aux laborieux combats de la pénitence. Prends garde, te dis-je, que

désespéré par l'énormité de tes péchés, tu n'ailles abandonner le soin que

demande ton salut; car le Seigneur peut, en purifiant ton cœur, te rendre

facilement ton premier éclat et ton ancienne innocence; quand même ta robe

serait toute noire de péchés, Il la rendra aussi blanche que la neige, selon

l'expression du prophète .

11. Il te reste encore un soin à prendre, soin fort important sans doute, c'est

de ne pas pécher et de te repentir sans cesse d'avoir outragé Dieu par tes

vices; il est certain qu'alors, tant sa Miséricorde est grande, Il t'accueillera

avec bonté. Purifie-toi donc; à cette condition, Il ne te repoussera pas. Je te

demande encore, ajoute la pénitence, de compter sur l'accomplissement de

mes promesses, si toutefois tu te conformes à tous mes avis. Je ne doute pas

en effet, que tout impur et tout criminel que tu es, Il ne t'entoure, comme

son fils, de toute l'affection d'un père, et que, si tu pleures sur les injures

qu'Il a reçues de toi, si tu détestes sincèrement tes désordres, et si tu

L'implores avec une foi ardente, non seulement Il ne te pardonne, mais

encore que, par un heureux effet de sa Libéralité inépuisable, Il ne te comble

des dons les plus précieux. Il brûle de te voir, Il t'appelle à Lui, rien ne sera

plus agréable pour Lui que de t'entendre frapper à la porte de sa demeure,

Lui qui S'est dévoué à l'opprobre et à la mort pour sauver les pécheurs. Tout

ce que je t'ai dit est l'expression de la vérité; écarte un doute criminel : mes

paroles ne sont ni vaines ni trompeuses. Les plus cruels supplices, des

tourments atroces, des flammes éternelles sont réservés aux coupables; un

ver rongeur dévorera sans fin les entrailles de ceux qu'aura condamné l'arrêt

de la justice. Mais sois bien assuré, dit encore la pénitence, que je ne pourrai

venir en aide à ceux qui sont aujourd'hui pleins de mépris pour moi, et qui

ne pensent pas à se réfugier sous mes ailes, quand il en est temps encore.

Non, je ne pourrai leur être utile dans l'avenir, et le Juge souverain fermera

l'oreille aux prières que je Lui adresserai en faveur des insensés qui refusent

de venir me demander un asile.

12. Eh bien ! sois docile à ces sages avis que je me plais à te répéter; viens à

moi pendant qu'il te reste encore plus d'un jour à vivre, et sois convaincu

qu'en me confiant ton salut, tu ne l'auras pas mis entre des mains infidèles.

Aie confiance en moi, j'obtiendrai ton pardon de la Miséricorde divine;

j'espère que le Seigneur ne refusera pas à mes larmes la grâce que

j'implorerai de sa Justice. J'irai avec toi me jeter à ses Pieds, et, par mes

prières et mes pleurs , je désarmerai ce Juge sévère, et je calmerai son

Courroux. Oui, te dis-je, j'ai l'assurance qu'Il ne me repoussera pas, et que sa

Miséricorde fléchira sa Justice. Quoi ! tu hésites encore, pécheur ? Pourquoi

ce doute injurieux ? la Miséricorde divine te tendra la main, guidera tes pas.

Dès qu'elle t'aura conduit aux pieds du tribunal, c'est elle-même qui plaidera

ta cause : "Éternelle Justice, toujours si redoutable à tous les hommes,

dira-t-elle, jette les yeux sur ce malheureux pécheur, il T'implore, il avoue

ses crimes trop nombreux. Vois-le trembler, couvert de honte et humilié des

fautes de sa vie passée; écoute les soupirs que sa poitrine exhale, vois les

pleurs qui coulent de ses yeux, vois combien il est contrit et affligé. Fouille

dans les trésors de tes Grâces, remets-lui tous ses péchés; il n'en commettra

plus à l'avenir. Fais que la tristesse qui l'accable ne le jette pas dans le

désespoir. Il est tombé dans la poussière, daigne le relever. Y a-t-il pour toi

des charmes dans la perte des malheureux ? fais briller l'espérance à ses

yeux; qu'il se lève, qu'il reprenne courage, et que l'esclave fugitif soit

accueilli à son retour avec bonté par un Maître généreux."