I. Tout est vanité et affliction d'esprit

Le prophète s'écrie : "L'homme est semblable à une vapeur et les jours de sa

vie s'échappent et disparaissent comme une ombre." Et vous, "fils des

hommes, pourquoi aimez-vous la vanité et recherchez-vous le mensonge ?"

Et l'apôtre nous dit : "La figure de ce monde passe".

Une saison chasse l'autre, un âge succède à un autre âge et s'efface sans

retour. Les années, les mois et les jours proclament que la vie de ce monde

n'est qu'un passage. Le premier pas dans la carrière est un pas vers la fin.

Conçu dans le sein de la femme, l'homme s'avance vers le tombeau d'où il

ne sortira plus. L'un entre dans la vie quand l'autre l'a déjà quittée. Celui-ci

entasse les trésors pour les enfouir quand celui-là part sans rien emporter

avec lui. Regarde comme les richesses passent d'une famille à l'autre, et

comme la pauvreté frappe tour à tour à la porte de chaque maison. "Vanité

des vanités et tout est vanité", comme il a été écrit.

Le monde est une roue qui, dans ses mouvements rapides, entraîne avec elle

les saisons et les années. Le mal n'y est qu'un chimère, le bien n'est rien; les

maux et les biens n'ont ni réalité ni consistance. L'abondance vient-elle vous

sourire un moment, l'indigence la remplace soudain; le plaisir entre, et cet

hôte d'un jour fuit devant la douleur qui marche sur ses pas. Tel est

aujourd'hui dans les rires, qui demain sera dans les pleurs. Assis au banquet

nuptial, l'époux se réjouit dans son coeur en contemplant sa jeune femme;

mais la mort vient et frappe, brise ces doux liens, et, plus amère que n'a été

vive la joie qui l'a précédée, elle étend son crêpe sur un jour de fête. Les

somptueux habits dont il se pare, la pourpre où son orgueil éclate, cet

homme va bientôt les quitter, et, couché dans le cercueil avec les insectes

qui lui filent un autre vêtement, il apprendra qu'il n'a fait qu'un vain songe. Il

l'apprendra aussi, cet autre qui bâtit un palais magnifique, se plaît à en

parcourir les vastes appartements, quand à son oreille sonnera la dernière

heure, et que, jeté sur un lit étroit, il s'étendra dans l'agonie de la souffrance.

Soudain, accourus au dernier cri qu'il a poussé, les ministres de la mort lui

lient les pieds et les mains, ferment sa bouche, couvrent ses yeux d'un voile,

et l'arrachent à sa brillante demeure. Il n'obtient même pas un demi-jour de

grâce dans ce palais où il commandait en maître; on l'emporte à la hâte pour

le descendre dans la tombe, son dernier et solitaire asile. Voilà le

dénouement de sa vie : "Oui, tout est vanité et affliction d'esprit." Ce haut

personnage à qui vient d'être confiée l'administration d'une province, s'enivre

de la coupe du pouvoir; insolent et fier, il écrase du poids de son autorité,

attaque par la ruse et la violence ceux qui sont placés sous ses ordres,

s'enrichit des dépouilles que leur ravit sa main avare; mais, au jour de la

mort, tout cela ne sera qu'un peu de cendre, car ses richesses n'étaient que

"vanité et affliction d'esprit."

Le monde est l'image de la nuit; ses oeuvres sont des rêves dont les illusions

égarent notre esprit. La nuit, pendant le sommeil, nous nous élançons à la

poursuite de misérables chimères; le jour, quand nos sens sont éveillés, le

monde nous séduit par ses promesses fallacieuses. Est-il endormi, l'homme

est le jouet de visions fantastiques et mensongères, de même que le monde

amuse sa crédulité par des songes pleins de charmes, par cet appât qu'il lui

jette des plaisirs et de la richesse. Ainsi fortune, puissance, honneurs,

éclatante parure, esclaves rampants à vos pieds, il semble tout vous donner,

mais ce n'est qu'un piège où vous vous laissez prendre. La nuit vient-elle de

plier ses voiles, vos yeux se sont-ils ouverts, vous vous réveillez enfin, et le

tableau qui s'efface, vous dit que tout cela n'était qu'une déception. Dupes

des séductions qui vous entourent, vous les verrez s'envoler sur les ailes des

songes, et il n'en restera pas le moindre vestige. Quand l'esprit de vie s'est

éteint, quand le corps s'est endormi dans la tombe, l'âme s'éveille, et, au

souvenir des enchantements qui l'ont fascinée, elle gémit de ses erreurs,

déplore son infortune, s'étonne, s'effraie en voyant se dérouler devant elle ce

que les ténèbres lui cachaient dans leurs replis épais. Il lui arrive alors ce

qu'éprouvent tous les jours ceux qui, à leur réveil, comparent les ravissantes

images qui les ont agités dans leurs songes avec l'indigence et le malheur qui

les presse dans sa hideuse réalité. Le passé n'a été qu'un rêve, et à l'aspect de

leur situation présente, ils se troublent, ils hésitent; puis, jetant un regard sur

leur vie toute souillée de crimes qui l'obscurcissent comme un sombre

nuage, ils ne savent où adresser leurs pas. Quelque part qu'ils aillent, en

effet, dans quelque endroit qu'ils se cachent, leurs iniquités se dressent

contre eux de toute leur hauteur. C'est alors que viendra le démon; exacteur

impitoyable, il s'acharnera à tourmenter leur âme; il rappellera ces songes

brillants du monde, pour les mettre continuellement sous leurs yeux, ces

trésors amoncelés qui les arrachaient au service de Dieu, et son sourire

infernal, ses amères railleries insulteront à leur nudité. Il leur reprochera avec

aigreur ces désordres abominables qui ne peuvent être expiés que dans les

flammes, ces rapines, ces actes de méchanceté et de perfidie qu'il faut enfin

payer dans l'horreur des ténèbres, par des grincements de dents, et qui trop

longtemps ont défié le châtiment en irritant le courroux du ciel. Leurs

crimes, il les étalera à leurs yeux; leurs fautes seront mises à nu; tous les

voiles tomberont. C'est ainsi que cet esprit impur leur jettera à la face le

tableau des cruelles illusions où s'est perdue leur imagination. Ces rêves qui

souriaient à leur âme en seront le supplice. Ah ! prenons garde que ce

monde d'un jour ne nous entraîne; défions-nous de ses charmes, car ils

s'effaceront comme de vains songes.

Réfléchis à la rapidité avec laquelle les jours s'envolent et l'heure s'enfuit; ils

se hâtent, rien ne peut les arrêter; le monde se précipite de même vers sa fin.

Que fait le jour présent au jour de demain ? l'heure n'attend pas l'heure qui

doit la suivre; votre bras ne suspendra point le cours du fleuve qui se rit de

l'obstacle : ainsi fait la vie. À tout homme qui naît, son temps est mesuré;

l'espace qu'il doit parcourir est renfermé dans des limites invariables; il n'a ni

le moyen, ni le pouvoir de les déplacer ou de les franchir. C'est Dieu qui les

a établies Lui-même pour marquer la succession des instants dont se

compose la vie de l'homme. Chaque jour a sa part qu'il te dérobe à ton insu;

les heures à leur tour emportent la faible portion qui leur est assignée; ainsi

ta vie se morcèle, ainsi la trame s'use jusqu'à ce qu'il n'en reste plus un fil, et,

comme s'il y avait en toi autre chose que vanité, tes jours sont livrés en proie

aux larrons et aux malfaiteurs. Les saisons les entraînent dans leur course

rapide, jusqu'au moment où, altéré insensiblement, leur chaîne venant à se

rompre, tous les anneaux en sont dispersés. Les jours étendront un linceul

sur ta vie, les heures emporteront un cadavre, parce que les heures et les

jours le poussent aux enfers. Cette vie dont tu jouis aujourd'hui s'éteindra

avec les derniers feux du jour, elle passera vite, parce que chaque heure en

prend sa part qu'elle engloutit à jamais à l'instant même où elle sonne. Dans

cette fuite rapide du temps, la vie s'use et s'anéantit. Les jours et les heures

viennent en revendiquer la portion qui leur appartient, puis ils disparaissent,

et ces vols successifs se renouvellent jusqu'à ce qu'enfin tu n'aies plus rien à

donner. C'est Dieu qui a fixé le terme de ta vie, Dieu qui en a divisé l'espace;

chacun de tes instants réclame la part qui lui a été dévolue; c'est comme une

source où il puise jusqu'à ce qu'elle tarisse. La vie et le temps marchent

ensemble et du même pas; tous deux se hâtent, tous deux ne sont bientôt

plus. En vain tu tenterais de les retenir. Quand le soleil s'arrêtera dans les

cieux, quand la lune ne présentera plus à sa lumière ses différents aspects,

c'est alors que les flots qui t'emportaient cesseront de couler. L'ombre va

t'apprendre encore combien la vie fuit rapidement. Mets-toi en opposition

avec le soleil, trace une ligne; vois l'ombre que ton corps projette, sans cesse

elle se déplace, elle décroît ou s'allonge, elle ne reste jamais au même point.

Eh bien ! le même mouvement t'entraîne, ta vie court à la mort avec la

même rapidité. De l'aurore au coucher du soleil, l'ombre de ton corps glisse

avec la même vitesse que du sein de ta mère tu te précipites vers le tombeau.

Ouvre la main, développe-la tout entière, c'est la mesure de ta vie; quelque

longue qu'elle soit, elle ne dépassera point cette étroite limite; sur tes cinq

doigts sont marqués tes cinq âges. Du petit au pouce tu vois tracés le

commencement et la fin de ta vie. Avec le petit doigt, elle commence, c'est la

petite enfance; de ce point au quatrième doigt, c'est l'enfance privée

d'intelligence et de jugement; du quatrième au doigt du milieu, voici venir la

jeunesse superbe, cet âge des illusions et de l'espérance. Du doigt du milieu

au second, tu es homme enfin; mais alors le progrès s'arrête, le déclin

commence; il n'y a plus qu'un espace à parcourir, c'est l'intervalle qui sépare

le second doigt du pouce; alors c'est la vieillesse, alors la vie est finie. Voilà

tout ce qui est donné à l'homme, si toutefois il arrive au terme ordinaire; trop

souvent la mort accourt avant le temps; ces divisions que j'ai indiquées,

Dieu les rapproche, sa Volonté les resserre, car Il craint qu'en se

prolongeant, ta vie ne se charge de nouveaux crimes. Ainsi, sa main qu'il

développe est pour l'homme la mesure de sa vie, les cinq doigts sont les cinq

degrés qu'il doit parcourir. Examine donc à quelle section du temps tu es

déjà parvenu, car tu ne sais à quel point précis la mort doit s'emparer de toi.

"Le jour du Seigneur est comme un larron," il te surprendra au moment

inattendu.

Vis dans la paix, fais provision de bonnes oeuvres pour le voyage, car

chacun désire que sa vie retourne à Dieu, chacun est jaloux de la retrouver.

C'est un bonheur dont tu jouiras sans doute, si tu en règles sagement

l'emploi; autrement ta vie te sera enlevée sans retour, tu ne la retrouveras

plus. Perdue au milieu des déserts, une onde fraîche ne viendra pas mouiller

tes lèvres; si tu as eu la précaution d'en conserver dans un vase, elle éteindra

ta soif. Eh bien ! Ne perds pas ta vie dans les plaisirs; ne la livre point en

proie à la haine, à la colère; ne l'use pas dans le vol ou dans l'affliction des

pauvres. Si elle s'égare dans ces sentiers honteux, tu la chercheras en vain.

Garde-toi aussi de toute impudicité, de tout gain illicite, ou sinon ce ruisseau

où tu t'abreuvais se perdra sous la terre comme une eau croupie. Ne souffre

pas que le mensonge, l'envie, les querelles, la discorde, ou tout autre fléau

l'entraînent et la tuent. Dépouillé de la vie réelle, ne va pas tomber entre les

bras d'une mort qui ne sera pas imaginaire. Travaille donc à de bonnes

oeuvres; ouvre-toi ainsi des canaux, qui, après la mort, reçoivent les eaux où

flotta ta vie, et les portent jusqu'aux Pieds de Dieu. Qu'est-ce, en effet, que la

vie ? un faible ruisseau; tâche d'en diriger le courant de manière qu'un

heureux détour l'amène jusqu'à ton Créateur, et qu'il se change alors pour toi

en une vaste mer. La vie encore n'est qu'une goutte d'eau qui du toit tombe

aussi vite que passe le monde; mais qu'elle tombe du moins dans le Sein de

Dieu, et tu auras échappé à l'abîme. Ta vie s'altère et de jour en jour se

raccourcit; renouvelle-la dans le Seigneur afin qu'elle participe à l'éternité.

Veille sur toi; ne laisse pas la colère ou quelque autre passion dévorer tes

jours, dans la crainte de mourir tout entier, sans espoir d'une autre vie. Si tu

livres ton âme aux emportements de la colère, tu perdras le jour présent;

sois assez sage pour empêcher qu'ils ne se prolongent jusqu'au lendemain et

ne te dépouillent tout à fait. "À chaque jour suffit son mal" - dit notre

Sauveur. C'est assez d'avoir sacrifié un seul jour à la colère; qu'elle ne

prenne pas place dans ton âme, que ses feux ne te brûlent pas du soir au

matin, et que le soleil ne se couche pas avant qu'ils soient éteints. C'est un

hôte perfide que tu as reçu; hâte-toi de le congédier; s'il résiste, parle en

maître et qu'il sorte à l'instant. Que ton courroux s'efface avec les derniers

rayons de l'astre qui éclaire la terre; ne lui accorde aucun délai; rien

n'enchaîne le vol des heures, laisse-le donc s'envoler sur leurs ailes légères. Il

en est de la colère comme d'un ferment qui aigrit la matière à laquelle on le

mêle; qu'elle pénètre ton coeur, et soudain elle l'infectera de son fiel amer.

L'aspic et le basilic sont cruels, mais ils le sont moins encore que la colère

qui tue l'âme et l'arrache à son Dieu. Si tu apprends qu'un serpent s'est caché

dans ta chambre, tu te mets à sa poursuite et tu le tues quand tu l'as pris. Eh

bien ! La colère habite ton coeur, elle y aiguise contre toi ses armes, tu le

vois et cependant tu ne t'empresses pas de l'en chasser. À l'aspect d'un

serpent endormi, tu recules d'horreur; tu redoutes son dard; toutefois tu

laisses la colère résider en toi, quoique tu saches bien que son poison est

mortel. Un serpent se glisse-t-il sous ton vêtement, tu es glacé d'effroi; ton

coeur est devenu un repaire de serpents et tu ne trembles pas. L'haleine du

basilic corrompt la chair qu'elle effleure; il en est de même de la colère dans

ton âme dès qu'elle y entre. La morsure du serpent, la dent du scorpion

t'effraient; la morsure de la colère ne t'inspire ni crainte ni inquiétude; la

haine déchire ton coeur et tu es tranquille. Quel homme fut jamais assez

insensé pour appeler un serpent dans sa demeure, ou pour le laisser dans

son sein, s'il vient de s'y introduire  ? Tu ne le veux pas sans doute;

cependant tu y donnes accès à des fléaux plus dangereux, à la colère plus

funeste que le basilic, à la haine plus horrible que le serpent. Une parole

indiscrète a frappé tes oreilles; ce n'est qu'une suggestion de l'esprit infernal;

néanmoins tu ouvres aussitôt la porte de ton âme à la colère, elle s'y

précipite et s'y attache. Une cause futile met la division entre toi et ton

prochain; tu appelles la haine, elle accourt, et rien ne peut plus l'arracher de

la place qu'elle a une fois occupée. Écoute les cris que pousse la colère;

comme un chien furieux, à la gueule écumante, elle s'irrite; combats-la, fais

taire ses hurlements; oppose-lui un visage calme et riant, qu'elle n'y voie

point éclater le ressentiment, et tu l'enchaîneras pour qu'elle ne perde pas

deux âmes à la fois.

Mon Dieu, Toi qui as donné la paix aux grands et aux petits au prix de ce

Sang précieux qui a coulé de ton Côté, fais qu'elle descende dans les coeurs

que la colère enflamme; Toi qui as su rétablir l'harmonie entre des êtres

toujours ennemis, unis dans les mêmes sentiments d'amour ceux que divise

la haine. Seigneur, Toi qui es "notre Paix", comme l'a dit Ton disciple, puisse

ta Paix garder les âmes qui T'en supplient. "Je vous donne ma Paix, Je vous

laisse ma Paix," as-Tu dit, Seigneur, à tes apôtres et Tu es remonté vers ton

Père; mais quand Tu reviendras dans toute la majesté de ta Gloire, l'effroi se

répandra sur la terre; alors les sons éclatants de la trompette retentiront dans

le ciel, et la terre sera agitée dans ses fondements, la pierre des tombeaux se

brisera, les sépulcres s'ouvriront; d'un regard, Tu en feras sortir les cadavres,

le limon dont Tu as formé Adam, la poussière, reprendront un corps, et,

tremblants d'effroi, les grands et les petits s'élèveront du fond du cercueil.

Que ta Paix, Seigneur, que ta Grâce viennent à nous, qu'elles daignent nous

être en aide ! Seigneur, gloire à Toi et que ta Miséricorde s'étende jusqu'à tes

serviteurs, Dieu clément et plein de bonté. Amen.