1. Des passions de l'âme
C'est en présence de ta Majesté, Jésus Christ, mon Sauveur, que je veux
dérouler le tableau des amertumes de mon âme, sa malice et sa folie. Mais je
publierai en même temps la bonté, la douceur que Tu as fait éclater en moi,
Dieu plein de clémence, qui aimes l'homme. Dès le sein de ma mère, j'ai
semé la discorde, j'ai allumé la haine : contempteur malheureux de ta Grâce,
je me suis traîné péniblement et avec lenteur dans la route du bien. Mais Toi,
Seigneur, en fouillant dans le trésor de tes Miséricordes, Tu n'y as trouvé,
Fils de Dieu, que du mépris pour mes outrages. Ta grâce, Seigneur, me fait
lever la tête, que chaque jour le poids de mes péchés abaisse vers la terre.
C'est ta grâce encore qui me sollicite et m'appelle à la vie éternelle, mais je
cours à la mort d'un pas précipité. Je cède, sans combattre, à la détestable
habitude de la paresse qui m'entraîne. Oui, l'habitude des passions est chose
cruelle et funeste; car elle presse l'esprit de liens presque indissolubles, et ces
liens, je les aime, je leur tends les mains, parce que je me plais à m'en
charger. L'habitude me les rend aimables, et je tressaille de joie dans mes
chaînes. Plongé dans l'abîme d'iniquité, la joie me sourit encore. L'ennemi
renouvelle tous les jours mes fers, car il voit que leur variété me charme.
Mais le fourbe se garde bien de m'attacher avec ceux qui me déplaisent; c'est
toujours avec ceux que j'aime qu'il m'enchaîne. Il connaît, en effet, toute
l'impétuosité de mes désirs, toute la vivacité de mes passions, et, plus rapide
que le regard, sa main me jette les liens qu'il veut.
Alors je soupire, je pleure, je gémis! O honte! ô confusion! ces fers qui me
pressent, c'est ma propre volonté qui les a rivés. Je pourrais les rompre, je
pourrais, en un moment, m'arracher à leurs étreintes, je ne le veux pas; la
lâcheté, qui a brisé en moi toute énergie, me retient sous le joug des
passions que l'habitude me rend naturelles et volontaires. Mais ce qu'il y a
de plus fâcheux, de plus insupportable, ce qui ajoute à ma honte et à ma
douleur, c'est que je prête à mon ennemi le concours de ma volonté. Les
chaînes qui me lient, c'est de lui que je les ai reçues; ces passions qui me
tuent font sa joie et son plaisir. Je pourrais m'affranchir de cette servitude, et
je ne le veux pas; il m'est facile de reconquérir ma liberté, et je n'y mets
aucun empressement. Où trouver une affliction plus amère ? Y eut-il jamais
rien de plus honteux, de flétrissure plus grande ? Oui, je l'affirme, de toutes
les conditions, la plus déplorable, la plus avilissante, c'est celle d'un homme
forcé d'accomplir la volonté de son ennemi. En effet, je connais mes liens, je
les sens; et cependant à chaque heure je travaille à en dérober le spectacle
aux yeux des autres, en le cachant sous le manteau de la piété; mais ma
conscience m'accuse et me reproche tous les jours ma faiblesse :
"Malheureux! pourquoi n'es-tu ni sobre ni vigilant ? Ignores-tu que le jour
terrible du Jugement est proche; qu'il est venu enfin ce moment redoutable
où tous les voiles doivent tomber ? Lève-toi dans ta force, brise tes chaînes;
tu as en toi le pouvoir de lier et de délier."
Malgré ces cris de ma conscience, malgré ces reproches, je ne veux pourtant
pas m'arracher à mon esclavage en rompant de honteuses entraves. Chaque
jour, je les baigne de mes pleurs, chaque jour des sanglots sortent de ma
poitrine, et chaque jour me retrouve sous l'empire des mêmes passions et
agité des mêmes troubles. Malheureux et lâche tout à la fois, je ne fais rien
pour le salut de mon âme, et je ne crains pas de tomber dans les filets de la
mort. Je jette sur mon corps un beau vêtement de religion et de piété, et
mon âme est flétrie par des honteuses pensées qui l'enchaînent. Au dehors,
sous les yeux des autres hommes, j'affecte un zèle ardent pour la vertu; au
dedans, une bête féroce semble rugir, triste image de mes désordres. J'ai sur
mes lèvres des paroles affectueuses et douces, et cependant il n'y a dans ma
volonté qu'aigreur, amertume et perversité. Que ferai-je toutefois, quand, au
jour du Jugement, Dieu, fouillant dans toutes ces turpitudes, les étalera
devant son tribunal ? Je le sais, les plus grands supplices m'attendent, si
mes larmes ici-bas ne désarment pas le souverain Juge. Toujours
miséricordieux, Il suspend son arrêt, parce qu'Il attend que je revienne à Lui.
Désirant en effet que tous les hommes entrent dans la vie éternelle, Il ne
veut voir personne brûler dans les flammes. Eh bien donc, Seigneur, Fils
seul-engendré de Dieu, plein de confiance dans ta Bonté généreuse, me voici
suppliant à tes Pieds, daigne, je T'en conjure humblement, tourner les yeux
sur moi. Délivre mon âme de sa prison d'iniquité, fais briller dans mon coeur
un rayon de la céleste lumière, avant que je paraisse devant le Tribunal
redoutable qui m'attend, où le repentir ne pourra plus se faire entendre, où le
regret sera impuissant. Deux pensées m'assiègent tour à tour : m'affranchir
des liens du corps ou ne plus pécher. Mais soudain, malheureux que je suis!
la crainte me saisit et m'arrête : comment, sans y être préparé, me soustraire
à l'arrêt de mon Juge, moi qui suis sans vertu ?
Déchiré par de mortelles angoisses, je crains de demeurer dans la chair, je
crains d'en sortir, et j'ignore lequel de ces deux partis je dois adopter; car, je
le vois, je suis lent à me porter au bien. C'est pourquoi je tremble à l'idée de
demeurer dans cette chair de péché. Je marche tous les jours environné de
pièges, et j'offre l'image d'un marchand sans énergie et sans courage, qui, à
toute heure, voit se perdre le fond de son argent et l'intérêt. C'est ainsi que
m'échappent les trésors célestes, embarrassé que je suis dans les affaires de
la vie, qui m'entraînent au mal. En effet, je sens en moi-même qu'à chaque
instant du jour je suis le jouet des illusions qui m'abusent, et que je me laisse
prendre, malgré moi, aux choses que je hais. Je suis en extase devant la
perpétuelle beauté des créatures, et je frémis, au milieu de ce merveilleux
spectacle, de la difformité, de la laideur de mon âme; je frémis de cette
volonté perverse qui me pousse au mal, et de ces inclinations honteuses qui
sans cesse me jettent dans le péché, même au sein de l'affliction; je frémis
de la pénitence que je m'impose tous les jours, quand je vois qu'elle n'a pas
de fondement solide; car ce fondement, je le pose tous les jours, et tous les
jours je le renverse de mes propres mains.
Non, la pénitence n'a point encore jeté en moi de profondes racines; il y a
encore dans mon cœur une pernicieuse mollesse; je suis esclave de ma
lâcheté, et, docile à la volonté de mon ennemi, je m'empresse d'accomplir
tout ce qui peut lui plaire. "Qui fera de ma tête une source intarissable d'eau,
de mes yeux une fontaine de larmes" (Jr 9,1), qui coule sans cesse, pour que
je pleure devant le Dieu de miséricorde, et qu'en répandant sur moi les
bienfaits de sa Grâce, Il m'arrache à cette mer furieuse dont les flots
bouleversent mon âme, et à ces tempêtes de péché qui grondent à toute
heure sur ma tête ? Le mal triomphe de mes efforts, mes passions
victorieuses le rendent incurable. L'espoir de la pénitence, voilà mon attente;
mais trompé par ses vaines promesses, à quel degré d'abaissement ne suis-je
pas descendu ? Toujours retenu par cette illusion décevante, j'ai le mot de
pénitence sur les lèvres, mais jamais je n'en atteins la vertu; à m'entendre on
croirait qu'elle m'exerce par les plus pénibles travaux, tandis que mes
oeuvres m'en éloignent sans cesse. La fortune vient-elle me sourire ? tout
succède-t-il au gré de mes désirs ? je m'oublie promptement moi-même;
mais que le malheur me frappe, soudain je me répands en murmures.
Trésors de sainteté, consacrés à jamais au Seigneur, nos pères ont eu à
soutenir les rudes épreuves de la douleur et de la tentation, et la main de
Dieu a tressé sur leurs fronts la couronne immortelle. Après avoir conquis
par la souffrance un renom glorieux, ils sont devenus pour les âges suivants
des modèles parfaits et révérés. Souvent, en considérant, parmi les
patriarches et les saints, le chaste Joseph, cet homme tout brûlant d'amour
pour le Très-Haut, doué de charmes tout célestes, et dans lequel la modestie
s'alliait aux grâces du corps, j'admire la sublime patience dont il s'était armé
contre les tentations. Ni la sombre jalousie de ses frères, ni l'envie ne purent
altérer la pureté de son âme, et ce serpent plein de ruses et de malices, ne
put, du fond de son repaire, terne l'éclat de sa beauté. Il tenait ses yeux
attachés sur lui pour le souiller de l'odieux venin de sa malignité. La prison
et les chaînes ne peuvent non plus ébranler son courage, ni flétrir, en sa
brillante fleur, la jeunesse de cet enfant qui dès lors s'était dévoué à son
Dieu. Et moi, infortuné que je suis! sans avoir eu à lutter contre la tentation,
je pèche cependant, et j'irrite la colère de mon Dieu, après avoir éprouvé
mille fois les heureux effets de sa Miséricorde ineffable; je viens encore te
supplier, mon Dieu! j'implore à genoux ton immense Bonté! Puisse ta grâce,
comme une source inépuisable, baigner mon cœur de son eau salutaire!
puissent mon cœur et ma bouche devenir le temple saint, le pur sanctuaire
où descende le Roi du ciel! puissent les mauvaises pensées, les désirs
coupables en être à jamais bannis, et qu'ils ne soient plus une caverne de
scélérats et de voleurs! que ma langue résonne, comme une lyre, sous ton
Doigt divin, qu'elle chante tes Louanges et ta Gloire; que pendant tout le
cours de ma vie, je ne cesse de T'offrir, de cœur et de bouche, l'hommage
respectueux du plus sincère amour. L'homme qui tarde, Seigneur, à célébrer
ton Nom, et qui ne le fait qu'avec indifférence et tiédeur, est exclu de la vie
future.
Jésus-Christ, mon Sauveur, exauce ma prière; oui, que ma langue, lyre aux
sons mélodieux, fasse retentir partout la puissance de ta grâce, afin que je
puisse expliquer à la terre, dans mes écrits tout imparfaits qu'ils sont, ton
saint Évangile, et que, sous l'abri de ta Main, je mérite d'être sauvé encore
une fois, quand la majesté de ta Gloire remplira d'effroi toutes les créatures.
Seigneur, Fils seul-engendré de Dieu, reçois, comme un don, la prière de ton
serviteur. Je suis un pécheur, mais un pécheur sauvé par ta Grâce. Gloire
soit rendue à Celui qui sauve le pécheur dans sa Miséricorde!
2. Que les chrétiens doivent s'abstenir des divertissements
mondains; de l'amour des pauvres.
Nous savons tous, mes frères, que les chrétiens ne doivent point perdre leur
temps à des divertissements mondains. C'est ce que nous enseigne l'Écriture
et surtout l'Évangile, dans ces paroles menaçantes du Seigneur : "Malheur à
vous qui riez maintenant, parce que vous pleurerez et vous gémirez!" (Lc
6,25). Et dans un autre passage : "Ne vous abandonnez point aux folles
dissipations que recherchent les gens de ce monde!" (Lc 12,29-30). Le
prophète Isaïe dit, ou plutôt Dieu dit par la bouche de ce prophète :
"Malheur à ceux qui boivent le vin au bruit des tambours, au son des flûtes
et des harpes!" (Is 5,11-12). Le saint roi David, qui regarde l'orgueil comme
une abomination et qui se glorifie toujours dans le Seigneur, disait :
"Seigneur, mon cœur ne s'est jamais enflé, et mes yeux ne se sont jamais
levés avec orgueil" (Ps 130,1). "Pleurez et gémissez, dit saint Jacques, le
frère du Seigneur, car votre rire se changerait en cris douloureux et votre joie
en amertume" (Jc 4,9). Le bienheureux apôtre Paul va même jusqu'à appeler
idolâtres ceux qui se livrent à des jeux frivoles : "Ne devenez point des
idolâtres comme il est écrit" (1 Co 10,7). Puis il ajoute : "Que nul mauvais
discours ne sorte de votre bouche; mais qu'il n'en sorte que de bons
discours." (Ep 4, 29). "Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, quelque
chose que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu" (1 Co 10,31). Et
plus loin : "Mes frères, soyez les imitateurs de Dieu et marchez dans la
charité. Qu'on n'entende parler parmi vous ni de fornication, ni d'impureté,
ni d'avarice; qu'on n'entende parmi vous ni parole infâme, ni raillerie, ni
bouffonnerie, ni rien de semblable; mais qu'on y entende plutôt des paroles
d'actions de grâces" (Ep 5, 1-4). Le même précepte se trouve dans une foule
d'autres passages de l'Écriture; mais personne ne sait la comprendre. Et c'est
ainsi que s'accomplit en nous la parole du Seigneur : "Vous êtes dans
l'erreur, parce que vous ignorez les Écritures" (Mt 22,29). Et c'est encore
ainsi que s'accomplit cette prophétie de saint Paul : "Un jour viendra qu'ils
ne pourront plus supporter la saine doctrine; dans leur curiosité effrénée ils
rassembleront autour d'eux des maîtres dont les paroles sonnent
agréablement aux oreilles, et ils fermeront leurs oreilles à la vérité, et ils se
détourneront pour chercher le mensonge" (2 Tm 4, 3-4). C'est ce qui nous
arrive, mes frères, et nous voyons ces paroles se réaliser en nous-mêmes.
Or, qui pratique aujourd'hui les saintes Écritures ? Qui se montre docile aux
préceptes de Jésus Christ ? "Qui aura la sagesse et qui gardera les
commandements du Seigneur ?" (Ps 106,43) dit le psalmiste. Qui nous
montrera que nous ne sommes pas des prévaricateurs ? Il y a beaucoup de
puissants, beaucoup de sages selon la chair; il y a beaucoup de nobles,
beaucoup de savants, beaucoup de scribes, de légistes et de docteurs,
beaucoup de riches et de pauvres, beaucoup d'esclaves et d'hommes libres,
beaucoup de solitaires et de vierges, beaucoup de gens du monde, beaucoup
de vieillards et d'enfants; mais y en a-t-il un seul parmi eux qui puisse nous
montrer qu'il convienne à des chrétiens de pincer la harpe, de danser, de
jouer des cymbales ou de la flûte, d'exprimer sa joie par de bruyants
applaudissements, de recourir à la divination, de fabriquer des talismans
mystérieux et de les porter partout avec soi, de consulter les démons, de
s'enivrer, ou enfin de tolérer ceux qui se livrent à ces impiétés ? Or quels
sont les maîtres qui vous ont appris que de si coupables occupations
conviennent à des chrétiens ? Les prophètes ? l'évangile ? les livres des
apôtres ? Si de telles occupations conviennent à des chrétiens, la loi de
Moïse, les prophètes, les Évangiles, les livres des apôtres ne renferment plus
que d'erreurs et mensonges. Mais s'ils nous transmettent réellement la parole
de Dieu, si leurs doctrines sont des inspirations d'en-haut, comme nous n'en
devons pas douter, c'est un crime à des chrétiens de se livrer à des oeuvres
que les livres saints condamnent. En effet, de l'Orient à l'Occident, d'une
extrémité du monde à l'autre, dans les églises et partout, dans la loi, dans les
prophètes, les livres des apôtres, on lit cette défense faite par le Seigneur de
l'univers et tous les pères théophores, et l'on ne voit nulle part que ces
divertissements profanes soient permis aux chrétiens; mais on y trouve écrit
que quiconque erre dans la vraie voie et transgresse les commandements du
Seigneur est un prévaricateur, un imposteur, un homme qui n'a point de
Dieu, puisqu'il déshonore le Seigneur en prévariquant à sa loi. Et ne vous
récriez pas à ce mot : "qui n'a pas de Dieu"; ce mot n'est pas de moi, il est de
saint Jean, qui s'exprime en ces termes : "Quiconque ne demeure pas dans la
doctrine de Dieu, mais s'en écarte, n'a pas de Dieu" (2 Jn 9). Or n'est-ce pas
le plus grand des malheurs que de mépriser les enseignements et les ordres
que Dieu nous donne par sa loi, par ses prophètes, par ses apôtres ? Et un
homme coupable de cette abomination n'est-il pas sous le poids de
l'anathème lancé au nom du Seigneur par son prophète ? "Malheur à ceux
qui font blasphémer mon Nom parmi les nations!" (Is 52,5 et Rm 2,24).
Je vous en conjure, mes frères, ne perdons pas des jours destinés à la
pénitence; mais prêtons l'oreille aux cris et aux exhortations du roi-prophète.
"Venez, réjouissons-nous dans le Seigneur", dit-il d'abord; mais aussitôt il
s'empresse d'ajouter : "Prévenons le courroux du Seigneur en Lui confessant
nos fautes" (Ps 94,1-2). Ainsi prévenons le courroux du Seigneur avant la fin
de la solennité. Prévenons le courroux du Seigneur avant qu'Il ne vienne
ouvertement, de peur qu'Il ne nous trouve engourdis du sommeil de
l'oisiveté; n'attendons pas que retentisse ce cri : "Voici l'Époux" (Mt 25,6).
Alors ceux qui seront prêts se réjouiront; ceux qui auront été miséricordieux
tressailliront d'allégresse. Les pécheurs seront dans l'abattement et la
consternation; mais les justes ressentiront les douceurs ineffables d'une joie
céleste. Encore une fois, mes frères, prévenons le courroux du Seigneur
lorsqu'il en est temps; accourons avant que les trônes ne s'élèvent, avant que
ne commence la séparation des boucs et des brebis. "Prévenons le courroux
du Seigneur, et faisons retentir le chant des psaumes en son honneur." Le
chant des psaumes, comme dit le psalmiste, et non des airs profanes; le
chant des psaumes et non le chant des démons. "Venez, s'écrie-t-il, adorons
le Seigneur, prosternons-nous devant Lui et pleurons" (Ps 94,6). Ne jouons
pas des cymbales; ne pinçons pas de la harpe, mais pleurons, comme David,
au chant des psaumes et des hymnes.
Le chant des psaumes met les démons en fuite; c'est une arme dans les
terreurs nocturnes et un allégement à nos travaux journaliers. Le chant des
psaumes est la sauve-garde de l'enfance, une consolation pour la vieillesse,
une parure décente pour les femmes. Le chant des psaumes embellit une
fête; il remplit aussi l'âme d'une tristesse agréable au Seigneur, car il n'y a
pas de pécheur si endurci auquel il n'arrache des larmes. Le chant des
psaumes est la plus douce occupation des anges et des bienheureux; c'est
une espèce de parfum spirituel. Le chant des psaumes éclaire le cœur,
l'introduit, pour ainsi dire, au ciel; il fait admettre les hommes dans
l'entretien et dans l'intimité de Dieu; il réjouit l'âme, il bannit les
conversations inutiles et les rires immodérés, nous avertit de l'heure du
jugement, et il réconcilie les pécheurs; Dieu et les anges assistent au milieu
de ceux qui chantent les psaumes dans la componction de leurs cœurs, au
lieu que les chants impies soulèvent la colère de Dieu, et que sa malédiction
devient la récompense des joies mondaines. Où l'on entend la lecture des
livres saints, là les justes sont pleins de joie, les enfants de Dieu pleins de
célestes espérances, et le démon plein de rage et de confusion. Où l'on
entend le bruit des harpes, le chant des chœurs profanes, des
applaudissements bruyants, là les hommes croupissent dans les ténèbres de
l'ignorance, les femmes ont perdu la pudeur, et les anges sont remplis de
douleur, car le démon préside à ces fêtes.
Ô perfides machinations de l'ennemi du salut! Par quelle ruse trompe-t-il et
abuse-t-il les chrétiens au point de leur faire abandonner les bonnes oeuvres
pour les mauvaises ? Aujourd'hui dociles au préceptes divins, ils font
retentir à nos oreilles le chant des psaumes; demain, plus dociles encore aux
insinuations de Satan, ils laisseront éclater un fol enthousiasme à des
concerts impies, et se livreront avec fureur à des danses criminelles.
Aujourd'hui il renoncent à Satan; demain ils embrasseront derechef son
parti. Aujourd'hui ils font alliance avec Jésus Christ, demain ils Le renieront
et déshonoreront son Nom. Aujourd'hui chrétiens et demain païens;
aujourd'hui pieux et demain sans religion; aujourd'hui fidèles serviteurs de
Jésus Christ, et demain apostats et ennemis de Dieu. Sortez de votre erreur,
mes frères, sortez de votre erreur. Nul ne peut servir deux maîtres, comme
dit Jésus Christ; "parce que nul ne peut servir Dieu et l'argent" (Mt 6,24), et
courir aux fêtes licencieuses du démon. Nous sommes faits à l'image de
Dieu; n'avilissons pas cette image sacrée. Nous sommes les soldats du
Christ; nous devons Le suivre et Le servir uniquement. Qu'on ne vous voie
pas aujourd'hui vous mêler au chœur des anges, et demain bondir aux
bacchanales de l'esprit infernal. Aujourd'hui disciple chéri de Jésus Christ et
occupé de saintes lectures, n'allez pas demain vous passionner pour le son
des harpes, comme un prévaricateur et un ennemi du Christ. Après avoir fait
aujourd'hui pénitence de vos fautes, n'allez pas demain chercher votre
perdition au milieu de danses criminelles. Après avoir jeûné aujourd'hui et
donné l'exemple de la tempérance, prenez garde demain de chanceler, agités
par les fumées du vin, et de devenir un objet de scandale et de dérision. Je
vous en conjure, mes frères, ne perdons pas un temps que Dieu ne nous a
donné que pour la pénitence et pour le salut. Rappelons-nous ces menaces
du Seigneur : "Malheur à vous qui riez, parce qu'un jour vous pleurerez"
(Lc 6,15). Et cette autre parole : Bienheureux les affligés" (Mt 5,5). Ne vous
laissez séduire par personne, mes frères, vous les disciples chéris du Christ.
La doctrine du monde n'est pas celle des apôtres qui nous disent : "Si
quelqu'un vous enseigne autre chose que ce que nous vous avons enseigné,
qu'il soit anathème" (Ga 1,9). Ainsi les divertissements du monde ne
conviennent nullement aux chrétiens; ils ne conviennent qu'aux infidèles qui
n'obéissent point à l'Évangile; et comme dit le Seigneur : "Toutes ces
oeuvres sont les oeuvres des nations" (Lc 12,30) qui n'ont aucune espérance
du salut.
Vous savez, mes frères, que, tous, tant que nous sommes, qui avons été
baptisés, nous avons été revêtus de Jésus Christ. Pourquoi donc
voulez-vous vous dépouiller de Jésus Christ, pour servir l'Antichrist (Ga 3)
? Nous avons reçu de l'Apôtre le précepte de prier sans cesse et de tout faire
pour la gloire de Dieu (Ep 6 et 1 Co 10) : pourquoi vous montrer indociles à
ces préceptes ? pourquoi fermer vos oreilles et vos yeux ? Les nouveautés
vous seront amères comme de l'absinthe, et douloureuses comme une épée
à deux tranchants. Je vous le répète, enfants chéris du Christ, les plaisirs
sensuels ne conviennent nullement aux chrétiens, ils ne conviennent qu'aux
nations qui n'ont pas de Dieu. N'oublions pas que l'homme est misère et
vanité, que ses jours passent en un instant (Ps 143,4), comme la fleur des
champs, et que toutes choses retomberont dans le néant. Ô homme,
pourquoi t'agiter ainsi ? un accès de fièvre viendra mettre un terme à toutes
tes danses et à tes folâtres divertissements; une heure suffira pour te séparer
à jamais des compagnons de tes plaisirs; une nuit s'écoulera et ta chair se
flétrira, tes pieds, si légers à courir au mal, te refuseront leur service, tes
mains tomberont sans force, tes yeux s'éteindront, ta langue s'arrêtera
tout-à- coup, et ne bégaiera plus que des sons inarticulés. Alors tu te
répandras en gémissements et en larmes inutiles; toutes tes pensées périront,
tu n'auras de secours à attendre d'aucune créature, et, de même que tu auras
méprisé et déshonoré Dieu, de même les autres se retireront de toi et te
laisseront pour uniques compagnons les démons invisibles dont tu t'es fait
l'esclave. Chargé de l'exécution des vengeances du Seigneur, l'ange des
ténèbres, à la face hideuse et sombre, debout au loin et comme en sentinelle,
n'attendra que le signal du souverain Juge pour se saisir de ton âme et pour
la précipiter dans ces abîmes profonds où l'impie moissonne ce qu'il a semé;
demeure affreuse où la colère divine a réuni et amoncelé les pleurs, les
tribulations, les angoisses, le grincements de dents et les malédictions.
Malheureux, pourquoi te donner tant de mouvements! Là les yeux de ces
heureux convives ne brilleront plus de joie; là le visage de ces légers
danseurs sera couvert d'une effrayante pâleur; là les douleurs aiguës et la
faim dévorante tourmenteront ceux qui boivent maintenant le vin au son de
la harpe et des flûtes; là pleureront, en proie à d'atroces douleurs, là
grinceront des dents, là se frapperont le visage les fornicateurs, les adultères,
les voleurs, les homicides, les devins, les sorciers, les enchanteurs, et ceux
qui corrompent l'enfance, et ceux qui se livrent à d'horribles voluptés, et les
ravisseurs des biens d'autrui, et tous les hommes de sang : tous ces pécheurs
et tous ceux qui leur ressemblent, tous ceux qui mourront dans
l'impénitence finale, tous ceux qui marchent dans la voie large et spacieuse
de la perdition, seront éternellement renfermés dans ces épouvantables
demeures. On ne peut partager ici-bas les fêtes des démons et participer au
paradis au bonheur des anges; car le Seigneur a dit : "Malheur à vous qui
riez maintenant, un jour vous pleurerez et vous gémirez" (Lc 6,25). Non,
mes frères, nous ne pouvons être tantôt chrétiens, tantôt païens. Et jamais,
je vous le répète, les divertissements du siècle n'ont été autorisés parmi les
chrétiens. Notre Seigneur n'est-Il pas venu en ce monde pour tout changer,
et, comme on l'a dit, pour tout détruire, c'est-à-dire, pour détruire la doctrine
de Satan, qui a corrompu l'homme, qui lui a fait transgresser les ordres de
son Dieu, qui l'a fait bannir du paradis terrestre, et qui a attiré sur lui ce
déluge de maux dont le monde est inondé ? Le Seigneur n'est-Il pas venu,
comme nous l'avons dit, pour tout changer et pour tout détruire, et par
Lui-même et par ses disciples, auxquels Il a dit : "Allez, instruisez les
nations, baptisez-les et enseignez-leur à observer toutes les choses que Je
vous ai commandées" (Mt 28,19). Or, si notre Seigneur a dit à ses disciples :
"Dites-leur de faire pénitence, car le Royaume des cieux est proche", Il ne
leur a pas dit : "Livrez-vous à la bonne chère et aux danses profanes"; mais :
"Faites pénitence, pleurez et veillez; priez et soyez toujours prêts, parce que
le jour de l'arrivée du Seigneur approche, et que le Royaume de Dieu est à
votre porte". Alors, soyons prêts, soyons justes, afin que le Seigneur, quand
Il viendra, nous trouve purifiés par la pénitence, qu'Il ne condamne aucun de
nous, mais qu'Il nous fasse les héritiers de son Royaume; parce qu'à Lui
appartient la gloire dans les siècles des siècles. Amen.
3. De la vertu
Préface
J'ai cru nécessaire, mon bien-aimé, de joindre à ce traité de la vertu quelques
instructions qui s'y rapportent, afin qu'en le lisant tu pries le Seigneur pour
moi, pauvre pécheur que ses mauvaises oeuvres couvrent de confusion, et
que tu Le supplies de me remettre mes péchés et de me faire porter des
fruits qui Lui soient agréables, avant le redoutable arrêt de la séparation de
mon âme et de mon corps, avant ce jour où s'évanouissent pour jamais les
pompes et l'éclat fastueux du monde. Malheur alors à celui qui aura offensé
le Seigneur notre Dieu, et qui n'aura pas fait pénitence; c'est en vain qu'il
voudra retrouver le temps perdu et réparer ses négligences. Pleurons donc
en présence de notre Dieu pour obtenir ses miséricordes, et puisqu'il en est
encore temps, travaillons à notre salut, efforçons-nous d'apaiser la colère du
Seigneur. Ce que nous risquons, ce n'est pas de l'argent, dont la perte peut
être facilement réparée; c'est notre âme qui est en danger : si nous la
perdons, c'est pour toujours, suivant cette parole de l'Écriture : "Que servira
à un homme de gagner tout le monde et de perdre son âme ? que
donnera-t-il en échange de son âme ? Le Fils de l'homme viendra dans sa
Gloire, et alors Il rendra à chacun selon ses oeuvres" (Mt 16,26-27). S'Il rend
donc à chacun selon ses oeuvres, et si aucune d'elles ne peut être cachée à
Dieu, pourquoi ne faisons-nous pas le bien dans l'espérance de recevoir le
bien en échange ? Pourquoi ne nous abstenons-nous pas du mal, pour ne
pas devenir la proie du démon, ainsi qu'il a été écrit : "Éloigne-toi du mal et
tu ne craindras pas, et la frayeur n'approchera point de toi" (Is 54,14). J'ai
honte de le dire, et je ne puis pas me taire, tant a été grande ma négligence et
celle des hommes qui me ressemblent! Les soldats, pour un misérable
salaire qu'ils reçoivent du prince, n'hésitent point à s'exposer pour lui à
toutes sortes de périls, et courent avec joie au-devant de la mort. Avec
combien plus d'empressement, nous à qui de riches promesses ont été
faites, ne devons-nous pas, par des oeuvres de justice multipliées, prévenir
les terribles effets du jugement éternel! Ne traitons pas en ennemie notre
âme qui appartient à Dieu. Considérons la peine avec laquelle nous
supportons l'ardeur du soleil et la violence de la fièvre, et demandons-nous
pourquoi nous semblons ne pas redouter ce feu qui ne s'éteindra jamais ?
Que Dieu dispose donc de nous suivant sa Volonté, et que la force de son
Bras nous protège dans les siècles des siècles.
Heureuse la ville gouvernée par des gens de bien; heureux le navire conduit
par d'habiles pilotes; heureux aussi le monastère régi par des supérieurs
sobres et continents. Mais malheur à la ville gouvernée par des méchants;
malheur au vaisseau dirigé par des mains inexpérimentées; malheur au
monastère tombé aux mains d'hommes intempérants (Qo 10, 16-17)! La
ville sera envahie par les barbares, en punition de la perversité de ses
magistrats; le vaisseau se brisera contre les écueils par l'impéritie de ceux qui
le gouvernent, et la corruption des supérieurs ne fera du monastère qu'un
lieu de désolation et d'effroi.
Quand, placé sous l'autorité de tes pères spirituels, tu es l'objet de leurs soins
vigilants et qu'un mot flatteur t'est adressé en récompense de ta bonne
conduite, ce n'est pas alors que peuvent éclater la force et la fermeté de ta
foi; mais c'est lorsque tu as à supporter le mépris et la correction : l'animal le
plus féroce s'apprivoise sous la main qui le caresse. Étouffe tout
ressentiment de haine contre celui qui t'instruit et te corrige, si tu veux
devenir un vase d'élection. Sache ce qu'il te faut d'obéissance et d'humilité
pour marcher dans la voie du Seigneur, et n'oublie pas l'honneur qui t'en
reviendra si tu y es fidèle. Les saints, mon cher frère, y ont trouvé toute la
gloire de leur vie. Moïse, serviteur de Dieu, qui avait puisé dans les sciences
de l'Égypte des connaissances profondes, se soumit néanmoins à servir
Jéthro, étranger à toute espèce d'étude (Ex 3,1); Josué, fils de Navé, mérita
par sa parfaite obéissance d'être le successeur de Moïse (Deu 34,9 et Jos
1,16). L'obéissance au grand prêtre Héli rendit Samuel digne d'entendre la
voix de Dieu (1 R 3,4-14). C'est encore par l'effet de cette grande vertu
qu'Élisée reçut le manteau de son maître et les grâces qui y étaient attachées
(4 R 2,13). Mais pourquoi parler d'hommes semblables à nous et sujets aux
mêmes misères ? Le Verbe Lui-même qui S'est incarné a vécu dans
l'obéissance et dans l'humilité, comme nous l'apprend l'évangéliste par ces
paroles : "Et Il leur était soumis" (Lc 2,51). L'Apôtre dit encore : "Et Il S'est
rabaissé Lui-même, Il a été obéissant jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la
croix" (Ph 2,8). Combien ne voyons-nous pas d'enfants qui s'exposent à de
graves dangers, parce qu'ils ne veulent pas se conformer à la règle de vie que
leur tracent leurs parents ? Dans les villes, la plupart des peines qu'infligent
les magistrats n'ont d'autre source que la désobéissance, l'obstination et la
raideur de caractère. Les jeunes filles qui se refusent à régler leur conduite
sur les bons avis qu'on leur donne, foulant aux pieds tout sentiment de
honte et de pudeur, usent une vie infâme dans la débauche sur les places et
les rues. Celles, au contraire, qui sont attentives au travail, gardent le silence
et observent les lois de la pudeur, sont honorées des hommes, et un jour
elles seront couronnées par les Mains du Seigneur. Ton oeuvre est bien
commencée, sois persévérant, afin d'être honoré dans le royaume des cieux
avec ceux qui sont doux et humbles de cœur.
Si ton frère tombe malade au milieu de son travail, qu'il ait besoin de ton
secours, remplis sa tâche avec amour, patience et humilité; mais lorsqu'il
aura recouvré la santé, ne lui prends rien de son travail, tu attirerais sur toi la
condamnation de Dieu et des hommes. Peut-être as-tu eu cette pensée :
c'est la divine Providence qui a permis que mon frère tombât malade, pour
que pendant ce temps je puisse profiter de son ouvrage. Mais pourquoi
n'as-tu pas eu plutôt cette bonne pensée : cela s'est fait ainsi avec la
permission de Dieu qui a voulu faire éclater ta bonne volonté, et montrer si
c'est toi ou ton frère que tu aimes ? Si ton frère, après sa guérison refuse
lui-même le salaire de son travail, reçois-le avec confiance, mais d'après
l'avis de ton supérieur, afin que les étrangers rendent de toi bon témoignage
(1 Tm 3,7); la piété ne suffit pas sans la justice. Il est écrit de saint Siméon
qui prit le Seigneur entre ses bras, "qu'il était juste et pieux" (Lc 2,25 et 28).
Mon bien-aimé, que ton cœur soit ferme et constant : la tiédeur est
ennemie de la vertu. Lorsque nous sentons s'éteindre le feu qui nous
animait, ne nous laissons point aller à l'abattement ni à la pusillanimité, mais
reprenons courage à l'exemple de ce voyageur intrépide qui, sentant ses
forces s'affaiblir et lui manquer dans le chemin, ne laisse point abattre son
esprit, ne se détourne point de son but à cause de la longueur de son
voyage, mais se console lui-même en disant : "Il n'y a plus qu'un peu de
chemin pour arriver à l'hôtellerie et tu t'y reposeras." Et le Seigneur, voyant
son courage, lui donne de nouvelles forces, lui aplanit le chemin et le lui
rend plus doux. A la suite de la nonchalance et de la paresse marchent
l'indigence des dons spirituels et la privation des choses nécessaires à la vie
matérielle.
Si tu entres avant les autres dans l'enceinte où l'on célèbre les mystères
divins, et que tu y demeures jusqu'à ce que tout soit consommé, que ton
esprit ne s'enorgueillisse pas : pense que les ouvriers emploient beaucoup
de soins et d'attention à leur ouvrage. Ne te mets pas seulement de corps en
présence du Seigneur, recueille aussi tes pensées et humilie-toi devant Lui.
L'orgueil est-il autre chose que la caverne où le dragon se tient caché pour
tuer ceux qui s'en approchent ? Parler de l'ivresse ou des plaisirs charnels
me semble superflu avec un homme que la piété éclaire, parce qu'il est
évident pour tout le monde qu'il y a en cela antipathie formelle avec la vertu.
Il faut, en ce point, se tenir sur ses gardes et se préserver des attaques du
démon; mais ce qu'il faut éviter aussi, ce sont les conversations licencieuses
avec les hommes, car elles corrompent l'âme et l'entraînent à sa perte. Ce
n'est pas parce que la femme est un mal en elle-même qu'il faut fuir sa
conversation; mais parce qu'il est facile à l'ennemi de se faire contre nous
des armes de l'entretien et des discours des femmes et de nous faire
transgresser la loi divine. Aussi devons-nous considérer tous les côtés par
lesquels les traits du démon peuvent arriver jusqu'à nous, et mettre notre
confiance dans la solidité de l'armure que nous avons reçue du saint Esprit.
Celui qui ferme une porte à l'ennemi et lui en ouvre deux, croyant s'être mis
ainsi en sûreté, se trompe certainement. Il faut donc nous fortifier de toutes
parts et ne fournir aucun moyen d'attaque à ceux qui les recherchent. "On
ne se moque pas de Dieu" (Ga 6,7), et "c'est une chose terrible que de
tomber entre les Mains du Dieu vivant" (He 10,31). A Lui soient la gloire et
la puissance dans les siècles des siècles. Amen.
Un religieux qui était sous l'autorité des pères spirituels alla trouver un de ses
frères, et lui dit : "Je désire quitter mes pères spirituels et vivre
tranquillement par moi-même. Le frère lui répondit en ces termes : "Un
homme avait un fils qu'il confia aux soins d'un artisan chargé de lui
apprendre sa profession. Mais le jeune homme était distrait et peu attentif à
son travail. Quelques jours après, il alla trouver son père et lui dit : "Mon
père, fais-moi sortir de chez mon maître, j'apprendrai bien mieux ce métier
par moi-même." "Si tu n'as rien fait, lui répondit son père, quand d'autres
t'instruisaient et te guidaient, que pourras-tu faire par toi-même, mon fils ?
toi qui n'as su ni apprendre ni obéir comme tu le devais ? Je vois, mon fils,
que tu as du dégoût pour la profession à laquelle je t'ai destiné, et je crains
fort que je ne me sois donné pour toi une peine inutile. Applique-toi donc
comme il convient à ton travail, afin que, devenu habile dans cette
profession, tu trouves le calme et le repos : la mort, voilà le partage de ceux
qui, dans leur ignorance, refusent de se soumettre au joug de la discipline."
Et nous aussi, mon frère, gardons-nous de briser le frein de l'obéissance en
Jésus Christ, dans la crainte de déplaire à Dieu et de n'avoir personne qui
vienne nous secourir, quand nous tomberons dans quelque tentation.
Lorsque Agar, servante de Sara, fuyait les regards de sa maîtresse, l'ange de
Dieu vint à elle et lui dit : "Retourne vers ta maîtresse, et humilie-toi sous sa
main" (Gn 16,9). Elle fit ce qui lui avait été ordonné; mais lorsque son temps
fut venu, Abraham lui donna des vivres et la renvoya paisiblement avec son
fils : et comme elle errait dans le désert, et qu'elle et son fils Ismaël étaient
sur le point de mourir de soif, Dieu ne les abandonna pas (Gn 21,17 et ss.).
Nous devons donc souffrir avec courage les afflictions, en nous souvenant
que c'est le Seigneur que nous servons et non les hommes. Aussi, puisque
nous sommes sous la puissance des autres, nous devons nous garder de rien
faire par esprit de révolte, dans la crainte d'avoir à souffrir comme Giési,
serviteur du prophète Élisée (4 R 5,27). Travaillons plutôt, par une pieuse et
religieuse obéissance, à offrir des fruits parfaits à notre Seigneur Jésus
Christ, à qui soient la gloire et le règne dans tous les siècles. Amen.
Si quelqu'un vient te trouver en secret et te dire : "Unissons-nous ensemble;
et lions-nous d'une si étroite amitié que, quand je te dirai quelque chose, tu
m'écoutes sans me contredire." Puis si, après avoir reçu ton serment, il veut
te détourner de la bonne voie et te porter au péché, ne respecte point ses
conseils, bien qu'il ait recours à de magnifiques paroles et qu'il se prosterne à
tes pieds jusqu'à terre, dans l'intention coupable de te faire transgresser les
préceptes du Seigneur. "Ne fais point d'acception de personnes, lorsqu'il
s'agit de ton âme" (Si 4,27). Ce n'est pas seulement ainsi que le démon
travaille à la corruption; il sait aussi employer à son gré des citations de
l'Écriture, alléguer la faiblesse de la chair et imaginer mille artifices pour
rendre l'homme prévaricateur et se glorifier de sa défaite. Mais nous qui
connaissons son activité et les vains efforts dans lesquels il s'épuise, nous
devons être fermes dans notre piété et inébranlables dans les résolutions que
nous avons prises. Ceux qui veulent faire leur propre volonté, ou plutôt celle
du démon qui agit en eux, se donnent tant de peines et de soins pour
atteindre au but qu'ils se sont proposé! Quelle adresse et quelle vigilance
doivent donc déployer ceux qui font profession de la vie spirituelle, de peur
que l'ange des ténèbres ne parvienne enfin à les vaincre! Mais, suivant les
préceptes du Seigneur notre Dieu, il ne fallait pas se lier par un serment (Mt
5,34); car te voilà pris par tes propres paroles. Ne dis pas que c'est peu de
chose; la complaisance que tu as eue pour ton ami t'a fait tomber entre les
mains des malins esprits. "Ne laisse point aller tes yeux au sommeil, et que
tes paupières ne se ferment point; sauve-toi comme un daim qui échappe au
piège et comme l'oiseau qui se tire du filet" (Pr 6,4-5). Que le découragement
et la confusion ne s'emparent pas de ton esprit. Tu peux changer de vie, si
d'ailleurs tu as toujours le Seigneur devant les yeux. Veille sur toi-même;
ton serment est nul et tu peux encore renoncer a mal. Celui qui, par amour
pour les hommes, a prêché l'évangile dans le monde, le Seigneur enfin, a
ordonné aux hommes de faire pénitence et de s'abstenir de tout péché (Mt
3,2). Il faut donc prendre garde que, dans le désir de satisfaire nos passions,
le serment ne soit qu'un vain prétexte de ne point nous dégager du réseau
empesté de notre ennemi (1 Th 5). "On ne se moque pas de Dieu" (Ga 6,7).
Il tend la main à ceux qui veulent être sauvés. "Évite le mal et fais le bien"
(Ps 33,15). C'est ainsi que tu garderas ta parole selon le psalmiste :"Je retire
mes pas de toute mauvaise voie, afin d'accomplir tes Ordonnances" (Ps
118,101).
Veux-tu que je te prouve d'une manière complète et invincible que tu n'es
pas lié par ta parole ? Fuis le mal, fais le bien et sépare-toi de toute personne
qui marche dans la voie du désordre (2 Th 3,6). Écoute cette parabole ou
plutôt cet exemple : Un père avait un fils qui l'entourait de ses respects, qui,
toujours docile à ses ordres, se plaisait à lui obéir en toute choses.
Quelqu'un, jaloux de la sagesse et de la perfection de ce jeune homme, vint
lui dire en secret : "Jure-moi que tu feras à l'égard de ton père tout ce que je
te dirai, et que tu ne m'opposeras jamais la moindre résistance." Le fils eut
l'imprudence de le lui jurer; et aussitôt après il lui dit : "Va outrager ton père,
frappe-le, ne respecte plus sa présence, et fais tout ce qu'il t'aura défendu de
faire; j'ai reçu ta promesse, et tu ne peux te refuser à m'obéir. "Ce fils serait-il
assez insensé, ou plutôt assez impie, pour ne pas mépriser cet abominable
conseil ? Et le respect et la vénération qu'il a pour son père ne seront-ils pas
plus puissants ? Certes, il lui répondra : "Je vois que tu es un homme qui
foules aux pieds la vérité et la justice, qui es l'ennemi de mon père et qui ne
cherches qu'à perdre mon âme. Mais tu ne me tromperas pas comme le
serpent séduisit Eve (Gn 3). Ta fourberie et ta méchanceté ne me feront pas
commettre une impiété aussi grande. Je ne veux pas que mon père puisse
m'accuser ou me reprocher d'avoir obéi à un homme aussi pervers. Je
méprise ton conseil par respect pour mon père et pour le salut de mon âme.
Que le signe de la croix ferme mes oreilles à tes paroles empoisonnées, qui
ne pourront y entrer désormais; je fuirai tout rapport avec toi, parce que tu
es plein de ruse et de dissimulation."
L'Apôtre nous avertit aussi de nous séparer de tous ceux d'entre nos frères
qui mènent une vie déréglée (2 Th 3,6). On n'honore point Dieu par de
mauvaises actions. Mon bien-aimé, ne te laisse pas entraîner par des
hommes pervers, dans la crainte d'offenser ton Père qui est dans les cieux; si
tu fais des choses contraires à ses Commandements, tu n'auras pas d'excuse
au jour du Jugement. Tu irrites ton Dieu en transgressant les préceptes du
saint évangile. Veille sur toi-même et profite du sublime enseignement du
prophète lorsqu'il dit : "J'ai juré et j'ai résolu", non pas de violer tes Préceptes
et tes Commandements, mais "j'ai juré et j'ai résolu de garder tes Préceptes
et d'accomplir tout ce qu'ordonnera ta Justice" (Ps 118,106). Et il ajoute : "Je
hais l'iniquité et je l'ai en abomination, mais je chéris ta Loi"(Ps 118,163).
Avec ces préceptes et la miséricorde de Dieu, tu éviteras bien des tentations
et bien des dangers, et ce qui est écrit s'accomplir : "Le mal qu'il méditait
retournera contre lui, et ses iniquités retomberont sur sa tête" (Ps 7,17).
Travaille donc à acquérir la charité et la paix, non pas celle que peuvent
donner les serments, les flatteries et tout ce qui est défendu, mais celle qui
est selon Dieu et qui émane directement de l'amour que ton âme a pour Lui :
alors il ne s'y glissera rien d'injuste, rien de forcé, et la grâce de notre
Seigneur Jésus Christ sera avec toi. A Lui la gloire et la puissance dans les
siècles. Amen.
Fuis la compagnie des hérétiques et des libertins; leurs entretiens sont
contraires à la foi, et semblables à des flèches, ils font au coeur de profondes
blessures. Combien de gens empoisonnent les âmes du venin de leurs
discours; ce sont peut-être ceux-là que l'Écriture désigne par l'expression
symbolique d'hommes couverts de la lèpre (Lv 15,22) et dévorés de
maladies honteuses. Ces derniers, selon le témoignage de la loi, rendent
impurs tous les meubles sur lesquels ils se reposent et tout ce que touche
leur salive. Ainsi les hérétiques et les débauchés, par leurs discours
empestés, rendent abominables tous ceux qui reçoivent les émanations de
leur âme impure et corrompue, et, comme je l'ai déjà dit, la dépravation de
leur esprit peut être comparée à la lèpre. Une foule de saints se sont serré les
reins avec une ceinture qui révélait toute l'austérité de leur vie. Ils étaient
couverts de l'armure du saint Esprit, dont la vertu les défendait de toutes
parts. Mais les hérétiques sont privés, par leur négligence personnelle, de ce
don précieux. Leurs appétits charnels ne sont pas contenus par la barrière de
chastes pensées : leurs moeurs sont dissolues, leurs actions et leurs paroles,
tout en eux est corrompu. Les uns, dont la foi est faible et chancelante,
disent : "Quel mal y a-t-il à se lier avec un homme quelconque, qu'il pense
bien ou mal, pourvu que nous conservions l'intégrité de notre foi ?"
D'autres, esclaves des plaisirs sensuels, se demandent : "Quel inconvénient
y a-t-il à manger, à boire, à vivre dans les délices ?" La concupiscence de la
chair est un mal; c'est un mal de désirer le bien d'autrui ou de le dérober.
Cependant, si on leur en fait un reproche, ils répondent : "J'y ai été contraint
par la nécessité; si j'ai volé, c'était pour satisfaire la faim qui me pressait."
Est-il rien de plus impie que ce langage ? Rien de plus honteux et de plus
ignominieux qu'une semblable lèpre ? Dieu ne veut pas que tu laisses ces
abominables pensées infecter les tentes de ton âme. La loi ne permet pas à
ceux qu ont eu des relations avec des lépreux de dresser leurs tentes au
milieu des enfants d'Israël. Celui qui ouvre dans son coeur un sanctuaire aux
saintes et sublimes pensées ne peut pas, sans crime, y laisser pénétrer
l'impureté et le péché. L'Écriture fait assez connaître la corruption et la
dissolution des moeurs de ces hommes pervers, le but honteux qu'ils se
proposaient, leur conduite que rien ne saurait excuser, lorsqu'elle dit : "Tout
homme affecté de la lèpre aura ses vêtements déchirés, la tête nue, le visage
couvert, et il sera déclaré impur pendant tout le temps de sa maladie; et, à
cause de son impureté et de ses souillures, il sera séparé du peuple et
demeurera hors du camp" (Lv 13). Certains d'entre eux ne rougissent pas de
dire : "Mangeons et buvons; nous mourrons peut-être demain" (Nb 12). Ce
sont là des discours de gens qui ont fait divorce avec la vérité; c'est aussi le
sentiment des hérétiques.
Pour donner une base à leurs erreurs, les hérétiques s'efforcent d'emprunter
aux divines Écritures des passages et des citations à l'aide desquels ils
pervertissent le cœur de ceux qui ont la faiblesse de les écouter. Un de nos
saints leur adresse ces admirables paroles, qui renferment une excellente
leçon : "Les raisons sur lesquelles ils s'appuient ne peuvent avoir pour
fondement ni les prédictions des prophètes, ni les enseignements du
Seigneur, ni la tradition des apôtres. Mais, pour qu'on ne dise pas que le
travail de leur imagination ne repose sur aucune autorité, ils prétendent
connaître les saintes Écritures bien mieux que tous les autres, et ils y voient
ce qui ne s'y trouve pas; ils bâtissent sur le sable, comme on dit, en tâchant
d'ajuster des vérités dignes de foi, ou les paraboles du Seigneur, ou des
discours des prophètes et des apôtres, aux principes erronés qu'ils mettent
en avant; ils passent sur toutes les règles prescrites pour expliquer les saintes
Écritures, ils en corrompent le sens et morcellent, autant qu'ils peuvent la
vérité même. Ils transposent les passages, les retournent, les mêlent
ensemble et les confondent; enfin, ils dénaturent les paroles du Seigneur
pour les adapter à l'imperfection de leur doctrine; ils ressemblent à un fou
qui, prenant la statue d'un roi faite par un artiste habile et enrichie de pierres
précieuses, les retirerait une à une, lui ferait perdre la forme humaine, pour
ne reproduire que l'image d'un chien ou d'un renard, et qui soutiendrait
ensuite et ferait croire, en montrant les pierres précieuses dont l'éclat
séduirait peut-être les sots qui n'ont aucune idée exacte de la vérité, que cette
statue ainsi défigurée est le véritable chef-d'œuvre de l'artisan habile qui
voulut dignement représenter le prince. Ainsi les hérétiques, assemblant
avec effort des contes et des fables absurdes, s'emparent des passages, des
citations et des paroles éloquentes de Dieu pour les adapter à leurs folles
rêveries" (st Irénée : 1 Contre les hérétiques,1). Suffisamment instruits par
ces exemples, fuyons les hérétiques et leurs conversations perverses.
Gardons-nous d'imiter ces hommes qui vivent dans le luxe et dans la
débauche, tout en invoquant l'autorité de l'Écriture. Conservons-nous dans
la pureté de la foi et des bonnes oeuvres, afin d'offrir des fruits excellents et
parfaits à notre Seigneur Jésus Christ, à qui soit la gloire dans les siècles.
Amen.
Considère l'habit dont tu es revêtu, humble moine; vois combien il diffère de
celui des gens du monde, et examine avec soin les devoirs dont il est
l'emblème et le signe. Il te montre et il t'apprend le mépris que tu dois faire
des moeurs et des choses du siècle, en même temps qu'il vous rappelle que
tes oeuvres doivent toutes être spirituelles. Ne néglige donc point la vertu,
mais réunis toutes tes forces pour travailler à ta purification; c'est pour cela
que tu as quitté le monde. Applique-toi à conquérir la chasteté et l'Esprit
saint demeurera en toi. Écoute cet avis dans le Seigneur, ô mon bien-aimé,
ne l'oublie jamais, et tu trouveras le repos en toi-même; loin de toi toute
vaine complaisance, toute exécrable pensée de concupiscence. Garde-toi de
l'appât des paroles trompeuses, ne porte point envie à ceux qui vivent dans
l'iniquité et ne fais point attention aux fautes de ton prochain. Conserve-toi
dans la pureté, et si l'ardeur du péché t'excite et t'embrase, que tes larmes en
éteignent les flammes impures. Le Seigneur sauve ceux qui ont recours à
Lui; demande-Lui donc ses grâces, car Il aime ceux qui Le servent
saintement. La pureté est un précieux trésor, lorsqu'on y joint des pensées
droites; si tu l'aimes, le Seigneur te glorifiera et tu prospéreras en toutes
choses. Suis mes conseils, repousse le démon lorsqu'il veut étendre sur les
yeux de ton esprit le voile de mauvaises pensées. Il ne viendra pas à ton
secours, quand les mauvais anges t'entraîneront, lui qui ne peut se secourir
lui-même; c'est pour lui et ses anges que l'enfer a été préparé (Mt 25,41);
mais pour toi toutes les délices du paradis, si tu renonces à ses oeuvres. Le
démon est dans la joie quand tu mènes une vie criminelle; il s'afflige, au
contraire, quand il te voit avancer par de bonnes oeuvres dans la route de la
vertu. Ne te rebute pas dans la carrière du bien que je t'ai tracée; la pratique
est aisée et facile, et si tu crois fermement, bientôt tu en recueilleras des
fruits; mais si tu es indocile à ma voix, tu t'en repentiras bientôt, et lorsque
tu auras consumé tes forces, tu diras : "Pourquoi ai-je rejeté les saintes
règles de la discipline ? Pourquoi mon cœur a-t-il été rebelle a toutes les
remontrances ? Pourquoi n'ai-je point écouté la voix qui m'instruisait, ni
prêté l'oreille aux leçons de mon maître ? J'ai été presque plongé dans
toutes sortes de maux, au milieu de l'église et de l'assemblée" (Pr 5,12-14).
Ne négligeons donc pas notre salut, mon bien-aimé, et n'imitons point ceux
qui vivent sans crainte dans l'ivresse de l'orgueil et de la volupté. Ceux qui
haïssent le Seigneur seront couverts de honte et de confusion. Nos jours
passent vite, notre fin approche : pleurons devant le Seigneur notre Dieu,
avant que nous ne soyons enveloppés dans les ténèbres extérieures.
Comment pourrons-nous nous préparer à ce temps, en versant d'abondantes
larmes, si nous l'employons à opérer l'iniquité, ou si nous ne faisons aucun
progrès dans la vertu ? "Voici maintenant le temps favorable, voici
maintenant les jours de salut" (2 Co 6,2). Heureux ceux qui sont sobres et
vigilants, ils seront couronnés de gloire au milieu des tressaillements de joie;
heureux ceux qui pleurent maintenant, ils seront consolés avec les élus de
Dieu (Mt 5,5 et Lc 6,21); heureux ceux qui souffrent dans le Seigneur, les
délices du paradis les attendent. Puissions-nous en jouir par l'intercession de
tous ceux qui se sont rendus agréables à notre Seigneur Jésus Christ, à qui
soit honneur et gloire dans les siècles des siècles. Amen.
Dévouons-nous, mon cher frère, à la vie spirituelle, unissons les oeuvres à la
foi, afin que, par leur coopération mutuelle, l'homme en nous arrive à la
perfection. Nous ne serons propres à étudier la science de Dieu que du
moment où nous aurons réprimé nos passions, chassé loin de nous toute
affection charnelle et dégagé notre esprit de toute sollicitude pour les choses
du siècle. La grâce du saint Esprit pouvant alors se reposer en nous, nous
aurons par elle le don d'intelligence, elle éclairera nos cœurs et les rendra si
resplendissants qu'ils seront comme des lampes bien garnies, d'où le feu
jaillit aussitôt qu'on l'en approche, et qui répandent partout une éclatante
lumière. Mais si nous sommes encore tourmentés par nos passions et
dominés par elles, si, tout couverts de leur fange immonde, nous
recherchons les honneurs et les dignités, nous courons les plus grands
dangers et nous sommes semblables à une lampe qui, faute d'huile, ne peut
conserver la lumière ni même la recevoir, quand on veut la lui
communiquer. Il faut donc, avant tout, nous préparer à recevoir la lumière
de l'intelligence, afin de nous rendre dignes des dons spirituels et de la grâce,
et pour que l'âme soumise à l'Esprit saint soit purifiée par sa divine
Puissance et que notre corps le soit en même temps, demandons tous les
jours au Seigneur les larmes de la componction, pleurons nos fautes et notre
âme sortira de la corruption du péché et reprendra une vigueur nouvelle. Ne
négligeons point notre âme; c'est un champ qu'il faut cultiver et engraisser,
afin qu'amollie et réchauffée, la terre rapporte de bons fruits pour le
Seigneur. Elle s'amollira sous la double influence de l'Ancien et du Nouveau
Testament; le feu du saint Esprit la réchauffera et la rendra féconde.
Abandonnons-leur le soin de notre âme, arrosons-la de nos larmes, afin
qu'étant ainsi cultivée et arrosée, elle porte des fruits de justice, et de peur
que par notre négligence, au jour de la séparation, nous ne disions avec
crainte et en tremblant comme le roi des Amalécite : "La mort est-elle donc
si amère ?" (1 R 15,32). Ézéchias, qui n'avait pas négligé les oeuvres de
justice pendant qu'il était en santé, trouva de la consolation auprès du
Seigneur au milieu des souffrances et à l'approche de la mort. Le prophète
lui ayant annoncé sa dernière heure de la part du Très-Haut, il tourna son
visage vers la muraille et pria ainsi le Seigneur "Souviens-Toi, Seigneur, de
quelle manière j'ai marché devant Toi dans la vérité et dans la pureté du
cœur, et que j'ai fait ce qui T''était agréable" (4 R 20,3). Ézéchias versa aussi
une grande abondance de larmes. Que lui répondit alors le Seigneur plein de
miséricorde ? Il lui fit dire aussitôt par son prophète : "J'ai entendu ta prière
et J'ai vu tes larmes, J'ajouterai encore quinze années au cours de ta vie, et Je
te délivrerai des mains du roi des Assyriens" (4 R 5,6).
Tu le vois, il est bon de ne pas vivre dans l'indifférence de ses devoirs, et
d'avoir toujours devant les yeux la crainte du Seigneur. Un violent orage
gronde sur nos têtes. Eh bien, appliquons-nous à faire de bonnes oeuvres,
afin qu'au temps de la persécution et du malheur, nous trouvions un appui et
un soutien dans le Seigneur. O mon bien-aimé, que ces instructions ne
sortent jamais de ta mémoire, veille sur toi-même et garde soigneusement
ton âme, dans la crainte de ne pas trouver la perle que tu cherches. Chéris la
piété et la tempérance, et tu feras de grands progrès dans la vertu. Mais si tu
te relâches dans ta conduite, si tu t'abandonnes à l'ivresse et aux excès, tu
périras avec ceux qui se nourrissent de mets délicats et recherchés. Et
d'abord, tu éloigneras de toi la grâce de Dieu; puis ceux qui verront la
dissolution de tes mœurs et ton intempérance te blâmeront et te
condamneront. Le travail de tes mains ne pourra pas suffire à de si grandes
dépenses; enfin, de là naîtront la dissipation, la curiosité, le mensonge,
l'insolence, l'erreur et la folie, les flatteries et les complaisances pour les
grands et pour les personnes élevées en dignité, et tant d'autres vices
semblables. Que la piété et la tempérance sont de grands biens! L'avidité et
l'excès des aliments corrompt les mœurs, la tempérance édifie. Ces deux
manières de vivre sont opposées l'une à l'autre et s'excluent mutuellement.
Si tu aimes sincèrement la piété et la tempérance, ton esprit planera
au-dessus de toutes choses. La piété te fera aimer à vivre dans la solitude et
à ne pas rester longtemps absent de ta cellule, et à éviter avec soin les
conversations inutiles. Ne te mets point en peine d'avoir des habits
somptueux : que cela ne t'occupe même pas. N'use pas à la fois un grand
nombre de vêtements, tu n'en seras que plus tranquille. Si tu vis avec
tempérance, satisfait du présent, tu n'auras pas à t'inquiéter de dépenses
fastueuses. Tu satisferas à tous tes besoins avec trois, quatre ou cinq petits
pains cuits sous la cendre, un peu de lentilles ou d'autres légumes ou
herbages : si tu vis ainsi, le Seigneur te viendra en aide, Il fortifiera ton âme
qu'Il nourrira des plus riches espérances. L'existence de ceux qui
s'abandonnent à leurs honteux désirs est pleine d'inquiétude et de
tourments; et ce qui est le pire de tous les maux, c'est qu'ils oublient Dieu
Lui-même, jusqu'à n'en point garder le souvenir. Les misérables passions de
l'âme se dissipent à la seule pensée de Dieu, comme les malfaiteurs à
l'approche du magistrat; cette pensée suffit aussi pour nous purifier et faire
de nous un temple où l'Esprit saint se plaît à habiter. Mais dès que le
souvenir de Dieu s'efface, le règne des ténèbres et de la corruption
commence, et la carrière est ouverte à toute espèce de mal. Au reste, je
pense qu'il y a différents degrés qui conduisent à la vie charnelle ou à la vie
spirituelle et religieuse, embellie du cortège de toutes les vertus.
Le démon, auteur du mal, ce malin esprit qui se réjouit de notre perte,
s'efforce d'attirer notre âme hors de la bonne voie, pour qu'elle s'abaisse
jusqu'aux choses charnelles : c'est ainsi qu'il entraîne peu à peu, qu'il pousse
et qu'il précipite ceux qui ne veillent pas attentivement sur eux jusqu'à ce
qu'il les ait jetés dans les profonds abîmes des enfers et qu'ils soient
complètement exclus et chassés du royaume des cieux. Aussi l'Apôtre,
comptant, pour ainsi dire, les degrés qui conduisent à l'enfer, s'exprime
ainsi : "Il est aisé de connaître les oeuvres de la chair, qui sont la fornication,
l'impureté, l'impudicité, l'idolâtrie, les empoisonnements, les inimitiés, les
jalousies, les rivalités, les querelles, les dissensions, les hérésies, l'envie, les
meurtres, l'ivrognerie, les débauches et autres crimes semblables" (Ga
5,19-21). Et il déclare très positivement quelle en sera la fin, en disant : "Je
vous déclare, encore une fois, que ceux qui agissent ainsi ne posséderont
pas le royaume de Dieu" (Ibid.). Il est donc nécessaire d'élever notre esprit et
nos pensées vers le ciel, et de ne point les laisser courir vers tout ce qui est
défendu.
Si l'ennemi nous renverse par terre, relevons-nous au plus tôt, de peur qu'il
ne nous entraîne encore au mal, et que, nous enveloppant peu à peu, de
chute en chute il ne nous porte au comble du désespoir et à notre perte
éternelle. Quelle que soit donc la défense qu'il nous fasse transgresser,
gardons-nous de persévérer dans notre faute, et ne désespérons point de
nous-mêmes, puisque la pénitence peut nous soustraire à toutes ces
horreurs, et nous conduire au sanctuaire de la piété. Voyant notre
changement de vie et notre sincère pénitence, voyant en même temps que
c'est Lui seul que nous désirons de tout notre cœur et que nous faisons ce
qui Lui plaît et Lui est agréable, le Seigneur ne nous parlera plus comme à
des serviteurs, mais, nous regardant comme ses véritables amis, Il nous
exhortera aux vertus les plus parfaites et les plus sublimes, en nous disant :
"Mon ami, monte plus haut!" (Lc 14,10), c'est-à-dire : élève-toi à cette
hauteur, où s'ouvrira pour toi la porte des cieux, et dont les degrés sont la
foi, l'espérance, la charité et les autres fruits du saint Esprit. Devenus
citoyens de la Jérusalem céleste, nous aurons notre cœur dans la joie que
nul ne saurait lui ravir (Jn 16,22). Puisse le Seigneur Dieu tout-puissant nous
conduire Lui-même par sa Sagesse et nous protéger par la puissance de son
Bras. Malheur, malheur à l'homme que Dieu n'assiste pas! Il n'y a pas d'autre
Dieu que le Dieu vivant : Il est le Seigneur du ciel et de la terre, et Il a fait
tout ce qu'Il a voulu dans le ciel et sur le terre, dans la mer et dans les abîmes
(Ps 134,6), et personne ne peut résister à sa Volonté. C'est à Lui
qu'appartiennent la gloire, la puissance et la grandeur dans les siècles des siècles. Amen.