Le "Suaire de Turin" Un faux et intox.

par Bernard Tropman


L'Église cache ses reliques. Officiellement parce qu'elles sont objets d'idolâtrie et preuve de matérialisme, en réalité à cause de leur historicité douteuse. La Science vient de lui ravir la dernière, la plus prestigieuse aussi, celle qui représente un enjeu primordial pour elle : le Suaire de Turin. Il sera désormais une œuvre d'art, une chose pensée et faite de main d'homme.

Rappel des faits

En juillet 1988, le Sunday Telegraph publiait les premiers résultats des tests scientifiques effectués sur le Suaire de Turin à la demande du Vatican. Le lendemain, Le Figaro titrait : "Il daterait du Moyen Age". L'imprécision de l'époque (le Moyen Age s'étend sur plus d'un millénaire) et l'emploi du conditionnel donnait un petit espoir à tous ceux qui croyaient ou faisaient semblant de croire que cette relique avait enveloppé le corps du Christ mort. Le 13 octobre, Mgr Ballestrero, archevêque de Turin, se faisant le porte-parole de l'Église, confirmait l'information. L'étoffe aurait été tissée entre 1260 et 1370. Le Figaro titrait aussitôt "Saint Suaire de Turin : verdict décevant". On venait de nous enlever, croyants, incroyants ou sceptiques, notre dernier réservoir à rêves, notre dernière usine à mythes.

La mort dans les plis

Le Suaire avait été révélé ou plutôt redécouvert en 1898 à la faveur des photos d'inventaire faites à la cathédrale de Turin. Ces quatre mètres de lin ponctué de traces de brûlures symétriques, laissait apparaître une silhouette d'homme, de face et de dos, sur le négatif à forts contrastes. Montré deux fois en 1933 et en 1978, le Suaire est apparu encadré et protégé par une vitre, rayonnant avec la force d'un Van Gogh qui n'aurait pas été gâté par l'argent et avec cette impression de mystère qui se dégage du Grand Verre de Duchamp, par exemple. L'Église évitait toutefois que l'on fasse ces comparaisons parce que l'œuvre d'art est toujours faite par un artiste, fut-il anonyme. On évitait aussi de le qualifier de "relique" : Calvin, dans son Petit Traicté avait dénoncé : "l'idolâtrie qui s'empare des catholiques fermant les yeux devant les reliquaires". Il relevait aussi les anachronismes, les aspects scandaleux, les impossibilités matérielles, bref, il posait le problème de l'authenticité.

Le faux! vaste sujet qui agite depuis si longtemps le monde de l'Église. Et de l'Art aussi. A la vérité, Calvin en antipapiste acharné, cherchait à nous convaincre de l'imposture de cette Église romaine. En son temps on savait bien que la Donation de Constantin, les Décrétales d'Isidore, celles de Gélase, la Constitution de Sylvestre, le Décret de Gratien et quantité d'autres documents antidatés étaient des faux de circonstance qui justifiaient chacun une emprise supplémentaire de Rome sur un souverain et un territoire. On n'ignorait pas non plus que le culte des saints, donc la "fabrication" des reliques, n'avait commencé qu'au Vème siècle. Grégoire de Tours, au siècle suivant, tonne contre les colporteurs qui sillonnent les royaumes francs pour vendre des reliques qui ne sont, dit-il, que des racines séchées ou des os de rats. Doellinger, théologien allemand du siècle dernier, écrit même que les vingt premiers évêques de Rome n'ont laissé aucune trace dans l'Histoire à l'exception de Clément.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, les notes et pièces justificatives de son Origine de la papauté occupent la seconde moitié des 500 pages de l'ouvrage et indiquent assez que tout a été vérifié selon les méthodes les plus strictes d'identification des sources et des citations. Il faut bien voir comment s'est formée et développée cette Église sur une base de dissidence juive avec apports mithriaques, orphiques, mazdéïens, éleusiens etc., comment elle s'est imposée dans un Empire romain déclinant, par modelages successifs. Les anciennes règles étaient abandonnées et les preuves de leur existence perdues. La grande astuce est d'avoir fait croire que le dogme existait tout d'un bloc, issu directement des Évangiles. Même les anticléricaux ont parfois argumenté à partir de pseudo-faits historiques inventés et propagés par l'Église. Le Vatican a géré cette construction aléatoire avec beaucoup d'adresse, aidé grandement par son absolutisme. Rome ne se trouvait pas réellement atteinte par l'esprit étroit d'un Calvin qui comptait les crânes de saint Jean-Baptiste présents dans les reliquaires. A la Renaissance, le pape Léon X écrivait tranquillement à son secrétaire le cardinal Bembo : "Depuis les temps les plus anciens, on sait comme cette fable du Christ nous a été utile"(1). Dans un ordre d'idée voisin, les religieux nommaient entre-eux les reliques de la jolie formule de pias fraudes, des tromperies honnêtes.

Science et conscience

Des catholiques intégristes ont déployé une grande activité pour promouvoir le suaire à la faveur d'un déclin général bien perceptible à partir du premier choc pétrolier (1974). Cela s'est manifesté par le retour des réalismes en art, par la culture des apparences, la multiplication du sport-spectacle, des morales passives, des sectes, enfin à la dérive droitière de Jean-Paul II. Il s'est publié alors des dizaines d'ouvrages, rien qu'en France, et tous favorables à la thèse de l'authenticité. Mais à trop vouloir prouver on lasse et le doute s'établit. Les thèses contraires, soutenues par Chevalier et de Mely n'ont jamais été rééditées. Pour palier quatorze siècles de silence, Paul Vignon voulait démontrer que l'image du Suaire avait influencé l'iconographie du Christ dès le VIème siècle. Toute la sindologie procède de cette manière inversée. On trouve (on invente) avec le concours du microscope des indices qui, comme par hasard, confortent l'idée que le Suaire a enveloppé le corps du Christ. Bien entendu, ces découvertes n'ont jamais été homologuées par les instances scientifiques. En 1973, un professeur de criminologie de Zurich identifiait 17 espèces de pollen dans la trame du tissu. Comme de juste, 6 d'entre elles provenaient de Palestine! Un savant jésuite de la Loyola University of Chicago détectait, lui, sur la paupière droite l'empreinte d'une pièce de monnaie, d'après la coutume funéraire juive du temps. Il y distinguait même quatre lettres grecques d'une monnaie frappée l'an 16 du règne de Tibère (30 de notre ère).

Dans cette fuite en avant, rien n'est impossible. on trouve ce qu'on cherche. Tout ce qui concerne la Passion se retrouve inscrit dans la trame du tissu : les coups de fouet sur le dos et les jambes (entre 80 et 120), une blessure sur l'épaule droite due au portement du patibulum, une fracture du nez et beaucoup d'autres sévices encore, tels qu'ils sont donnés dans les Évangiles. Mais dans ce domaine, cela est-il si extraordinaire quand des "chercheurs" à partir de photos de la NASA, découvrent des dômes, des pistes, et des "objets manufacturés" dans des cratères lunaires ?

En octobre 1978, le Suaire est ostensé (exposé) durant 5 semaines. On s'était mis d'accord pour ne pas gâcher le plaisir et l'émotion de trois millions de pèlerins (visiteurs). "L'authenticité du Saint Suaire n'est ni démontrée ni infirmée" disait-on prudemment. Pendant ce temps, une trentaine de scientifiques armés de 6 tonnes de matériel faisaient des analyses du tissu. Les revues de vulgarisation scientifique présentaient le VP 8, utilisé pour recréer le relief des planètes d'après les photos prises par les sondes spatiales. Mais, pourquoi le visage du Christ est-il sans déformations alors qu'il devrait apparaître en "image développée"? En 1979, des agences de presse américaines maintenaient la pression en diffusant cette "information" : "l'image du Suaire n'a pas été faite de main d'homme, en conséquence elle est d'origine surnaturelle".

Mais, pourquoi les proportions tête/corps sont-elles hors normes de n'importe quel canon anatomique et ont toutes les caractéristiques des modèles esthétiques de la peinture?

Le microscope et le goupillon

Lors du 2ème congrès de Sindologie, les "savants religieux" réglaient les débats à la défaveur des "scientifiques sans parti-pris". Pourtant le vent allait tourner. Le docteur Walter McCrone, spécialiste américain des micro-échantillons doit sa notoriété d'avoir détecté du dioxyde de titane dans les encres d'une carte du XVème siècle alors que cette substance n'est utilisée que depuis 1920. Il détecta pareillement de l'oxyde de fer dans les traces du suaire et estima qu'il pouvait s'agir plutôt de peinture que de sang. On fit le silence sur son étude en arguant que les croyants pouvaient en être bouleversés dans leur foi. Elle ridiculisait surtout les "sindologues" qui, à défaut de meilleurs arguments, déclarèrent que McCrone truquait, que c'était lui le faussaire!

On possède un certain nombre de documents du XIVème siècle (miniatures, aquarelles, gravures) qui représentent le Suaire. Mais, si le Suaire est vieux de près de deux millénaires, pourquoi l'image du corps, encore si parfaitement visible au XVIème siècle, se serait-elle complètement effacée en quelques siècles? Pour finir, on n'hésita pas à faire appel au calcul des probabilités et on entra alors dans le ridicule le plus achevé.

Un spécialiste connu de l'histoire anecdotique racontait le Saint Suaire dans une émission de télévision le 14 avril 1982. Le lendemain, Le Monde en rendait compte et authentifiait une phrase qu'on pensait avoir mal entendue : "Deux séries de calculs ont été faites sur ordinateurs : il y a une chance sur 82 millions que l'empreinte NE SOIT PAS celle du Christ". Dans le même ordre de stupidités, cette autre phrase du Père Paul de Gail : "Il est extrêmement probable que le Suaire de Turin soit celui qui a enveloppé le corps du Christ et, SELON MES CALCULS, la probabilité qu'il ne le soit pas peut être calculée de l'ordre de 1 à 225 milliards".

Le 21 avril 1988, on coupa quelques centimètres carrés au bord du tissu pour permettre la datation au carbone 14. Les examens ont été pratiqués, les conclusions données.

L'Église n'a rien à craindre, un monde sans merveilleux et sans irrationnel n'existe pas. L'invention et la mystification sont des ressorts indispensables au fonctionnement de toutes pensées. L'Église connaît mieux que quiconque l'histoire du Suaire. Elle a imaginé un parcours, plausible en théorie, de Jérusalem à Constantinople et voyage vers la France dans les bagages des Templiers ou des Croisés.

Historiquement, il apparaît à la moitié du XVIème siècle lorsqu'on l'expose à la vénération des fidèles à la Collégiale de Lirey près de Troyes. Pierre d'Arcis, évêque de Troyes, exhume un texte de son prédécesseur Henri de Poitiers qui explique comment le suaire avait été peint, l'artisan qui l'avait produit s'en étant confessé à lui. A la suite d'un empressement excessif des fidèles, le pape d'Avignon Clément VII, par une bulle de 1389, défend qu'on l'expose sans proclamer "à haute et intelligible voix que cette image ou représentation n'est pas le suaire de N-S-Jésus-Christ mais seulement une peinture, un tableau qui le figure".

En 1449, le cistercien Thomas, abbé d'Aulne et Maître Henri Beckel, chanoine de la cathédrale de Liège, déclarent que "sur le tissu ont été peints avec beaucoup d'art, les linéaments des membres du Christ".

A cette époque, il est clair que la notion de faux n'existe pas. L'Église a officiellement pris bonne note de la datation révélée par le carbone 14 mais les vieux réflexes demeurent. Comment et pourquoi a-t-il été fabriqué? On a commencé à raconter très sérieusement l'histoire d'un homme qu'on aurait crucifié au XIVème siècle. La journaliste scientifique du Monde se demandait encore dernièrement si "le flash, ou la fulguration nucléaire, qui aurait accompagné la résurrection n'avait pas pu modifier la teneur en carbone 14". Einstein avait raison, on brise plus facilement un noyau d'atome qu'un préjugé.

A la fin du Moyen Age, on revivait la Passion chaque Vendredi saint. Cette coutume du théâtre religieux s'est perpétuée à Séville par exemple. Un homme pieds nus portait une croix sur un parcours délimité figurant le chemin du Calvaire. Il mimait ensuite la Crucifixion avant d'être enveloppé dans un linceul peint. De Mely en 1900 a recensé 43 de ces linceuls encore existants. L'Église les a fait passer pour des copies du Suaire de Turin(2). Ils étaient peints, semble-t-il, par le procédé du poncis, sorte de pochoir géant, les plaies du Christ étaient figurées par du sang de bœuf (3).

De Mely, encore lui, a découvert dans le Livre des Mestiers d'Estienne Boileau au chapitre consacré aux chanevaciers (marchands de toile) que la mesure spéciale aux toiles de Rouen était l'aune de 1 mètre et 396 millimètres. La largeur du Suaire de Turin est de 1,40 mètre.

L'étoffe du héros

Dans les pays à majorité catholique, il est quasiment interdit de dire que Jésus-Christ ne fut pas un homme historique. Flavius Josèphe n'en parle pas dans ses Antiquités juives, quoi qu'on en dise et d'autres historiens du Ier siècle comme Juste de Tibériade ou Philon sont muets sur le sujet. Pareil pour Tacite et Suétone où, lorsqu'il n'y a pas interpolation on confond volontairement Christus (le Messie) et Chrestos (le Bon).

Selon toute vraisemblance, ce dieu fut déclaré homme lors du concile de Nicée en 325. Il serait bien trop long d'expliquer ici les arguments de cette thèse au demeurant très instructifs pour comprendre comment l'Église a bâti a posteriori sa propre histoire. Mais tout ceci n'est pas nouveau. Dupuis, à la fin du XVIIIème siècle, publiait L'origine de tous les cultes, ouvrage considérable dont on ne saurait s'étonner qu'il n'y ait pas de réédition. Il en est de même pour la remarquable Critique des Synoptiques de Bruno Bauer. Il voyait en Jésus une fiction littéraire, un produit du Christianisme et non son créateur.

Les théologiens ont écrit l'histoire de l'Église : ils se sont donc déclarés historiens. Ils ont voulu annexer la Science avec les mêmes méthodes et les mêmes buts.

La linguistique, une science qui ne se laisse pas circonvenir, a peut-être soufflé à Mgr Thomas cette jolie formule à propos du Suaire de Turin : "La meilleure explication scientifique est celle du croyant".


Notes

1.     Le propos est rapporté par Jean-François Pic de la Mirandole, neveu du grand érudit : Quantum nobis nostrique que ea de Christo fabula profuerit, satis est omnibus seculis notum.

2.     Le Registre des Résolutions de la Chambre de ville de Langres, de 1653 à 1662, folio 245, donne le détail d'une procession à l'Octave de la Pentecôte 1659 : "...plus des linges portés par des filles, représentant les Suaires de Notre-Seigneur..."

3.     Dans le procès-verbal de la Convention du 5 prairial an II, inséré au Moniteur de 1794, page 557, il est rapporté que le Saint Suaire de Besançon avait été envoyé à Paris le 27 floréal an II. Il est dit ceci : "On nous envoie non seulement ce linge ouvré et d'un travail moderne, mais encore le poncis ou le moule découpé qui servait à y renouveler chaque année l'empreinte dont on admirait la conservation miraculeuse".


Walter McCrone

McCrone vient de sortir un livre fa-bu-leux sur le suaire, qui relate toutes ses années de recherche (avec les résultats que l'on sait) : "Judgment Day For The Turin Shroud" (Microscope Publications, 1997) Ce livre en auto-édition est une pure merveille. On peut le commander via le site de McCrone, sur http://www.mcri.org/Shroud.html.

© Le "Saint Suaire de Turin"

Le "Saint Suaire de Turin", linge portant l'image du Christ est en fait... le résultat d'un probable frottis sur un bas-relief représentant le Christ et une escroquerie certaine du clergé de Lirey en France dans les années 1350 (tout l'historique et toutes les preuves, y compris pour l'affirmation d'une escroquerie et non d'une simple mystification, sont disponibles in Henri Broch, "Le Paranormal", Seuil 1985-2001). Les résultats de la datation au carbone 14 ont confirmé pleinement cette époque (datation du lin constituant le suaire: 1325 ± 65 ans).
Le "suaire de Turin" n'est en rien mystérieux et contrairement à ce que, de nos jours encore, étalent complaisamment certains médias déclarant qu'il "n'a pu être fait de main d'homme", il est assez facile à refaire. Henri Broch et plusieurs étudiants de Zététique en ont fabriqué de nombreux, sans problème. Et avec toutes les caractéristiques attribuées au linge sacré, y compris l'effet 3-Dimensions, c'est-à-dire la reconstitution du relief contenu dans l'image.