Darwin et la science de l'évolution

Si les théories scientifiques naissent de la réflexion individuelle ou collective, elles sont aussi le produit de la culture dans laquelle baigne cette réflexion. La théorie de l'évolution de Charles Darwin ne déroge pas à ce principe. Cet homme aura accompli le tour de force de remettre en question les grandes croyances de son temps et malgré cela, de parvenir à être fêté en héros à la fin de sa vie. Il faut dire qu'il comptait parmi les privilégiés de la société, qu'il incarnait les valeurs de son époque, et qu'il partageait les idéaux d'une classe naissante, celle des scientifiques professionnels. A la différence d'autres penseurs avant lui qui avaient échafaudé les théories de la métamorphose organique, Darwin n'était pas, sur le plan politique, social ou scientifique, un marginal qu'on pouvait ignorer impunément. Né le 12 février 1809 dans une famille aisée à Shrewsbury dans le centre de l'Angleterre, Retour encyclopédie Charles Darwin entame des études de médecine à Edimbourg. Il passe ensuite trois ans à l'Université de Cambridge, s'apprêtant à mener la vie paisible d'un pasteur de campagne anglican. Pendant ses études, il s'intéresse à la théologie, mais se passionne pour l'histoire naturelle et plus encore pour la géologie. Grâce à sa position sociale et à ses connaissances en sciences naturelles, il embarque en 1831 pour une expédition scientifique autour du monde sur le navire " Beagle ". A son retour, en octobre 1836, il investit rapidement les milieux scientifiques londoniens. Les données recueillies lors de son voyage, une somme, lui bâtissent une solide réputation. L'analyse de toutes les données recueillies lors du périple confirme les doutes qu'il avait déjà en mer sur la stabilité des espèces. Dans les années qui suivent, il consigne ses réflexions dans un carnet. En l'espace de quelques mois, de l'été à l'automne 1838, il jette les bases de sa théorie sur la sélection naturelle : des individus variables sont en compétition pour l'accès aux ressources. Les plus forts transmettent leur patrimoine génétique à leur descendance, d'où une évolution constante de l'espèce. Pendant 20 ans, Darwin s'efforce de mettre à l'unisson sa théorie et les connaissances de l'époque en biologie. Conforté par la lecture d'un document d'Alfred Russel Wallace qui défend une théorie très semblable, il rend ses thèses publiques en 1859. Stratège et opiniâtre, Darwin affine sa théorie et l'étaie de nouvelles découvertes empiriques. Ce casanier qui ne quitte que rarement son domicile de Down devient un personnage public dans les deux dernières décennies de sa vie : il est à la fois scientifique infatigable, grand propriétaire victorien très actif dans la politique locale, habile gérant de ses biens personnels, père de famille dévoué. De même, une profonde amitié le lie tant avec le naturaliste américain Asa Gray, un croyant, qu'avec l'agnostique Thomas Henry Huxley. Mettant l'accent sur l'individu et la compétition, fidèle aux grilles d'explication matérialistes, la théorie darwinienne trouve de larges échos dans la société victorienne. La classe moyenne montante y voit une caution de ses idéaux et une critique bienvenue de l'Eglise d'Etat qui cherche à imposer son pouvoir. Pour les conservateurs, cette théorie menace les fondements spirituels de l'Etat et de la société. Cependant, conservateurs et progressistes rendront un égal hommage au naturaliste lors de ses obsèques dans l'abbaye de Westminster en 1882. Dans les décennies qui ont suivi 1859, la théorie de l'évolution avait fini par passer dans les mœurs victoriennes en dépit de violentes résistances : Les sujets de l'empire britannique avaient acquis la certitude qu'ils prenaient une part active dans la marche triomphante du monde vers la perfection. 

Thomas Weber - Assistant à l'Institut d'écologie animale de l'Université de Lund (Suède) et auteur.

A la recherche du premier homme

Depuis la découverte sensationnelle d'un crâne fossile au Tchad, on pense désormais que le premier homme est apparu il y a sept millions d'années. A la mi-juillet 2002, l'humanité a subitement vieilli de plus d'un million d'années. Ce n'est pas tout : le berceau de l'humanité, jadis localisé dans une vallée d'Ethiopie, s'est déplacé de 2500 kilomètres à l'ouest. Loin de la savane aride d'Afrique orientale, les spécialistes le situent désormais au Tchad, au centre de l'Afrique. A l'origine de ce bouleversement, une étude de la revue britannique " Nature " concernant un crâne et des fragments de mâchoire mis au jour par une équipe de scientifiques français et tchadiens dans le désert du Djourab, qui appartiendraient au plus ancien hominidé connu. D'autres fossiles trouvés sur les lieux ont permis de dater ce crâne, resté enfoui durant presque sept millions d'années. La découverte de Michel Brunet, professeur à l'Université de Poitiers, ne sera sans doute pas la dernière à ébranler les certitudes des paléontologues sur les origines de l'humanité. Seule la théorie de l'évolution de Charles Darwin a résisté pendant plus d'un siècle, en dépit des découvertes successives. Selon sa thèse, les modifications génétiques auraient répondu aux besoins des espèces, une explication à la base des nouvelles théories qui, elles, doivent s'imposer face aux critiques de scientifiques rivaux.

 S'agissant du crâne découvert au Tchad, les chercheurs ont baptisé son propriétaire " Toumaï " ("espoir de vie "), le nom que les Tchadiens donnent à leurs nourrissons venus au monde juste avant la saison sèche. Rien ne prouve que cette créature velue, mesurant 1,50 m environ, au cerveau de la taille d'un pamplemousse, était déjà un hominidé bipède. Michel Brunet et Patrick Vignaud ont opté pour le nom scientifique" Sahelanthropus tchadensis " (anthropos = homme). Selon eux, il représente une lignée à part entière qui aurait vécu bien avant ceux que la science considérait à ce jour comme les premiers hominidés. Cette lignée est-elle vraiment la plus ancienne ?  Phillip V. Tobias, 77 ans, l'un des pères fondateurs de la recherche sur les hominidés, estime aujourd'hui plausible que des créatures s'apparentant à l'homme aient vécu bien plus tôt encore. Dans un entretien accordé en décembre dernier à l'hebdomadaire allemand " Die Zeit ", il fait allusion aux travaux du biologiste moléculaire suédois Ulfur Arnason, qui juge nécessaire de repenser entièrement l'horloge moléculaire fixée par les généticiens. Il faudrait ainsi doubler la datation : les ossements vieux de cinq à sept millions d'années auraient en réalité dix à treize millions d'années. Lucy

Selon Tobias, il est fort probable que l'on découvre sous peu des traces d'hominidés datant de neuf millions d'années. Longtemps, " Lucy " (australopithecus afarensis), dont le squelette exhumé en 1974 en Ethiopie remonterait à 3,6 millions d'années, a été considérée comme l'ancêtre de l'humanité. On supposait - et la théorie de Darwin semblait le confirmer - une évolution allant de Lucy à l'Homo sapiens, vieux de 200 000 ans, et passant par l'Homo erectus, âgé de 500 000 ans. Pourtant, différentes découvertes, notamment le crâne fossile du Tchad, étayent la thèse d'un " buisson d'espèces ". A la différence de l'arbre généalogique dont les chaînons relient les ancêtres de l'homme de manière linéaire, le buisson comporte de nombreuses branches, parallèles ou non, dont la plupart ne se ramifieront jamais. La théorie de Darwin prévoit d'ailleurs ce cas de figure. En dépit de cela, depuis une centaine d'années, la science n'a eu de cesse de chercher le " chaînon manquant ". Malheureusement, très peu de découvertes sont susceptibles d'éclairer significativement l'histoire de l'évolution humaine, déplore Friedemann Schrenk, chercheur à Francfort, dans une interview. Selon lui, cela reviendrait à vouloir expliquer l'histoire de l'Europe centrale à partir de la moitié d'une pièce de monnaie romaine, d'un câble électrique et du mouchoir d'une servante de l'époque wilhelminienne. Un puzzle difficile à compléter. Pourtant, au fil des découvertes, une théorie s'est imposée qui remporte l'adhésion générale, quoique certains détails soient l'objet de vives controverses. S'il a jadis choqué l'Eglise, le lien de parenté mis en évidence par Darwin entre l'homme et le singe est à présent une vérité indiscutée. Les protéines de l'homme sont à 98,7 % identiques à celles du chimpanzé. Ces conclusions de la biologie contemporaine rendent justice à Darwin, à titre posthume. Il est également indubitable que l'humanité est née en Afrique, puis a conquis la planète par vagues de migration successives, comme le prouvent des découvertes un peu partout dans le monde : Néanderthal, Java ou encore Pékin. Reste à savoir si l'espèce humaine dans sa version " moderne " s'est affranchie du " patrimoine génétique " de ses ancêtres ou l'a assimilé. La dernière étape décisive, avec l'apparition de l'intelligence et du langage, débutait il y a quelque 100 000 ans. Il y a 40 000 de cela, ces ancêtres débarquaient en Australie. Cet " homme moderne " possède des caractéristiques identiques quel que soit l'endroit de la planète où il vit. Allan Wilson, un chercheur américain, a effectué des recherches sur les mitochondries, exclusivement à partir des informations génétiques héritées de la mère. Les nombreux points communs découverts entre 6000 individus originaires de différentes régions du monde lui ont permis d'affirmer en 1987 que ces " hommes modernes " descendraient d'une même aïeule, qui vivait il y a 200 000 ans. 

Steven Pinker, psychologue expérimentaliste et cogniticien, directeur du centre de neurobiologie cognitive du MIT (Massachusetts Institute of Technology, Boston), soutient sa théorie : " Prenez des nouveau-nés d'Asie, d'Australie, d'Europe et d'Afrique. Laissez-les grandir ailleurs que dans leur pays d'origine, où vous voulez, et vous verrez que chacun d'eux maîtrisera sans difficulté la langue parlée dans son pays d'adoption, apprendra à compter et à utiliser un ordinateur ". Il n'est pas seul à en déduire que l'homme " moderne " avait déjà achevé son évolution biologique lorsqu'il quitta l'Afrique. Depuis, la taille du cerveau, comme les autres éléments physiologiques, n'ont guère changé. Mais comment l'hominidé est-il devenu homme ? 

 Où situer le déclic ? Avec la station debout, le recours aux outils, avec la maîtrise du feu, la découverte de l'art - à travers les peintures rupestres - ou bien le langage ?  Pour le cogniticien, il n'y a pas l'ombre d'un doute : l'Homo erectus et l'Homo habilis maniaient déjà des outils et utilisaient le feu, mais " le langage n'a pu se développer qu'à partir du moment où les hommes ont ressenti le besoin de communiquer. Si les poules étaient douées de parole, que pourraient-elles bien se dire ? " Certes, explique Pinker, notre cerveau n'est pas devenu plus volumineux, mais il a évolué. Actuellement, on pense que nos cellules nerveuses, plus de 100 milliards, sont connectées les unes aux autres par plus de mille milliards de milliards de liaisons. Évidemment, le principe darwinien de sélection naturelle n'y est pas étranger : il est improbable que notre cerveau ait atteint un tel degré de complexité du jour au lendemain ou même en l'espace d'une seule génération. D'après Pinker, dix à cent mille ans auraient été nécessaires. Au fil de l'évolution génétique, toujours selon Pinker, des médiateurs chimiques auraient établi des connexions entre les cellules du cerveau en croissance, certaines molécules auraient permis ou empêché la transmission d'informations entre les cellules nerveuses par les synapses ; des cellules seraient apparues dans certaines parties du cerveau, et auraient disparu dans d'autres. Ces processus sélectifs ont permis à l'organisme humain, au cours des millénaires, de se perfectionner, jusqu'à devenir cette formidable machine aux mécanismes bien huilés. C'est justement ce qui tourmente les créationnistes. Les théories de paléoanthropologie leur semblent trop inconsistantes, et le darwinisme oeuvre du diable. Pour eux, c'est Dieu qui a créé l'homme. Aux Etats-Unis, forts du soutien de George W. Bush, ils souhaitent que leur conception de la création soit enseignée dans les écoles. Concernant la théorie de l'évolution, nul ne connaît le fin mot de l'histoire, se plaît à dire le Président. Voilà qui ne devrait guère surprendre Darwin, malgré tout le respect qu'inspire désormais son oeuvre.

Peter Heinlein, ARTE TV