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Sainte Jeanne d’Arc (hachette) Voir Encarta ou Universalis

Dite la Pucelle d’Orléans (Domrémy, Lorraine, 1412 Rouen, 1431), héroïne française. Issue d’une famille modeste, nommée Darc (elle ne fut jamais bergère), Jeanne entend vers 1425 la «voix de Dieu», qui lui ordonne d’aller au secours du roi de France Charles VII, dont le royaume est bouleversé par l’occupation anglaise et dont la légitimité est radicalement contestée. En fév. 1429, elle obtient (après un refus essuyé l’année préc.) de Robert de Baudricourt, qui commandait la ville de Vaucouleurs, qu’une petite escorte l’accompagne à Chinon, où résidait le roi. Après avoir convaincu Charles VII de sa mission, elle délivre Orléans assiégée par les Anglais (8 mai), dont les défaites successives permettent à Charles VII de gagner Reims, où il est sacré (17 juil.). Il renonce alors au soutien de Jeanne, qui mène des actions isolées. Elle est capturée devant Compiègne (23 mai 1430) par les Bourguignons, qui la livrent aux Anglais (nov.); ceux-ci lui intentent un procès en sorcellerie, de façon à discréditer le sacre de Charles VII. Le procès se déroule à Rouen, à huis clos, sous la conduite de l’évêque Cauchon (9 janv.-28 mars 1431), et Jeanne est brûlée vive dans cette même ville, le 30 mai, sans avoir renié ses «voix». La révision de son procès commence dès 1450. En 1456, elle est réhabilitée. Elle sera béatifiée en 1909 et canonisée en 1920. ¶
Avant même sa mort, Gerson et Christine de Pisan (1429) la célèbrent, puis, du XVe s. à nos jours : Villon (dans Ballades des dames du temps jadis), Chapelain (la Pucelle ou la France délivrée, 1656), Schiller (la Pucelle d’Orléans, drame, 1801), Péguy (Mystère de la charité de Jeanne d’Arc, 1910; la Tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d’Arc, 1912), G. B. Shaw (Sainte Jeanne, comédie dramatique, 1923), J. Delteil (Jeanne d’Arc, 1925, devenue à l’écran la Passion de Jeanne d’Arc), Bernanos (Jeanne relapse et sainte, 1934, essai reprochant à l’Église d’avoir condamné l’Action française en 1926), Claudel (Jeanne au bûcher, drame, 1938), Anouilh (l’Alouette, drame, 1953). Se montrèrent irrévérencieux: Shakespeare (Henri VI), Voltaire (la Pucelle d’Orléans, 1762), Anatole France (Vie de Jeanne d’Arc, 1908), et Michel Tournier rappellera que Gilles de Rais était son compagnon d’armes (Gilles et Jeanne, 1983). Brecht la modernise (Sainte Jeanne des abattoirs, 1931; les Visions de Simone Machard, 1942-1943). ¶ CINÉ Plus. films évoquent sa vie: Jeanne d’Arc, de Cecil B. De Mille (1916), avec Geraldine Farrar (1882 1967); la Passion de Jeanne d’Arc, de Carl Dreyer (1928); la Merveilleuse Vie de Jeanne d’Arc, de Marc de Gastyne (1889 1982), en 1928, avec Simone Genevois (née en 1912); Jeanne d’Arc, de Victor Fleming (1948), avec Ingrid Bergman; Jeanne au bûcher, de Roberto Rossellini (1954), d’ap. Claudel, avec Ingrid Bergman; Sainte Jeanne, d’Otto Preminger (1957), scén. de Graham Greene, d’ap. G. B. Shaw; le Procès de Jeanne d’Arc, de Robert Bresson (1963), avec Florence Carrez.
© Hachette Livre, 1997
Sainte Jeanne d'Arc (1412-1431) ( Encarta ) - Voir Universalis
Dite la Pucelle d'Orléans, héroïne nationale et sainte patronne de la France, qui unit la nation française à un moment critique de son histoire et fit tourner la guerre de Cent Ans à l'avantage de la France.
La libératrice de la France
Née
le 6 janvier 1412 dans le Barrois à Domrémy
(Lorraine), Jeanne d'Arc était la fille de Jacques Darc, un paysan aisé. Dès
son enfance, elle se révéla très pieuse et solitaire, marquée par
l'enseignement des ordres mendiants. Selon différents témoignages, elle
entendit des voix célestes à l'âge de treize ans, celles de saint Michel et
des martyres sainte Catherine et sainte Marguerite qui lui enjoignaient de
libérer le royaume de France de l'occupation anglaise et de faire sacrer le
dauphin Charles VII
roi de France à Reims. Après de longues hésitations, la jeune fille, qui ne
savait ni lire ni écrire, alla trouver en mai 1428 le représentant du roi à
Vaucouleurs, le capitaine Robert de Baudricourt qui la traita de folle et la
renvoya chez elle.
Le 12 février 1429, elle fit une seconde tentative et obtint une escorte pour rejoindre le dauphin Charles à Chinon. Ayant reconnu le roi qui s'était dissimulé parmi l'assemblée des courtisans, elle réussit à le convaincre de la réalité de sa mission par un «signe secret» qu'elle refusera de révéler à son procès. Le dauphin la fit soumettre à l'interrogatoire des théologiens de Poitiers à qui elle fit quatre prédictions, selon lesquelles les Anglais lèveraient le siège d'Orléans, le roi serait sacré à Reims, Paris rentrerait dans l'obéissance au roi et le duc d'Orléans reviendrait de sa captivité en Angleterre. Après un examen de virginité et une enquête de moralité, Jeanne fut autorisée par Charles VII à participer aux opérations militaires. Munie d'une bannière (portant l'insciption «Jésus Maria»), elle obtint le commandement de quelques troupes et délivra Orléans que défendaient Suffolk et Talbot (mai 1429). Elle prit ensuite Auxerre, Troyes, Châlons, ouvrant ainsi la route de Reims. Son nom se répandit dans toute la France et, comme elle l'avait prédit, Charles VII fut sacré à Reims, cérémonie qui confirmait sa légitimité (17 juillet 1429). En tentant de prendre Paris aux Anglo-Bourguignons, elle fut blessée à la porte Saint-Honoré (8 septembre 1429) puis, après s'être repliée, échoua à la Charité-sur-Loire. Appelée à l'aide par les habitants de Compiègne assiégée, elle fut capturée par les Bourguignons le 23 mai 1430 et leur chef, Jean de Luxembourg-Ligny, la livra aux Anglais contre rançon.
Le procès
lire
le livre du "procès
en condamnation de Jeanne d'Arc par Joseph Fabre (Delagrave 1884)
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Suivant
la recommandation de l'université de Paris qui, dès le 26 mai,
avait réclamé qu'elle fût jugée comme hérétique par le tribunal de
l'Inquisition, les Anglais la remirent à la justice d'Église tout en
déclarant qu'ils la reprendraient si elle n'était pas déclarée coupable
d'hérésie. Son procès s'ouvrit à Rouen le 9 janvier
1431. Le tribunal ecclésiastique, présidé par l'évêque de Beauvais, Pierre
Cauchon, lui reprochait le port du vêtement d'homme (son armure militaire) qui
tombait sous le coup d'une interdiction canonique, sa tentative de suicide (elle
se jeta du haut d'une tour dans une tentative d'évasion), ses visions
considérées comme une imposture et un signe de sorcellerie, et son refus de
soumission à l'Église. Elle se défendit avec finesse et intelligence tout au
long de son procès et maintint avec courage que ses voix ne l'avaient pas
trompée. Le 24 mai 1431, au cimetière de
Saint-Ouen, on lui notifia la sentence qui la déclarait coupable d'idolâtrie
et d'apostasie. Elle avait le choix entre abjurer publiquement ses erreurs ou
être remise au bras séculier de la justice. Dans un moment de peur et de
faiblesse, Jeanne, qui avait résisté aux menaces de tortures, abjura.
Condamnée à l'emprisonnement à vie, elle ne tarda pas à se rétracter, fut
déclarée relapse et brûlée vive sur la place du Vieux-Marché de Rouen le 29 mai
1431.
Charles VII ne tenta rien pour la sauver. Bien que la troisième prophétie de Jeanne (la reprise de Paris) se fût réalisée dès 1437, sa réhabilitation n'intervint qu'en 1456 au terme d'un long procès (procès en nullité du précédent). Elle fut ensuite béatifiée en 1909 et canonisée en 1920 par le pape Benoît XV. Son procès, dont les débats sont parfaitement connus des historiens (grâce à des archives précises et remarquablement conservées), révèle chez Jeanne une piété authentique, de bonnes connaissances religieuses, ainsi qu'une haute estime de la monarchie et de l'unité nationale, qui sont autant de traits partagés par ses contemporains et exaltés en elle.
Voir procès par Universalis
Une héroïne nationale
Manifestement
peu aimée des courtisans dont le catholicisme était culturellement très
éloigné de sa religiosité populaire, vite abandonnée par le roi, elle a
surtout galvanisé les troupes et les populations assiégées. Mais les deux
caractéristiques qui ont été attachées à son image au XXe siècle
(le nationalisme et la sainteté) et qui ont fait l'objet de nombreuses
récupérations politiques s'inscrivent dans des moments précis de l'histoire
nationale et apparaissent chargées d'erreurs de perspective historique.
Ni sorcière luciférienne ni nationaliste dévote illuminée, Jeanne d'Arc a été, comme l'explique l'historien médiéviste Jacques le Goff, «une paysanne qui a ressenti avec une intensité extraordinaire les sentiments inspirés à son milieu rural par le drame d'une France partagée entre la «France française» et la «France anglaise», et livrée aux misères matérielles et spirituelles de la guerre». Pour réaliser sa mission dans un milieu soit réticent en raison d'une distance sociale et culturelle (côté français), soit hostile à cause des formes militaires et politiques de son action (côté anglais), elle avait absolument besoin d'une légitimité qui dépassait la simple révolte humaine. Mais l'échec de sa capture atténua son charisme et sa mystique. Toutes les réhabilitations dont elle a fait l'objet, de 1456 à nos jours, ont finalement bien peu à voir avec la Jeanne d'Arc historique et sont davantage des témoignages sur les préoccupations idéologiques de divers milieux et de diverses époques que des investigations sérieuses sur la vie de cette sainte dont on célèbre la fête chaque année, le deuxième dimanche de mai.
Figure héroïque et mythique de l'histoire de France, Jeanne d'Arc a inspiré plusieurs œuvres littéraires et artistiques. Voltaire la célébra dans son poème narratif la Pucelle d'Orléans (1756). Au théâtre, elle a été le sujet de nombreuses pièces telles que la Pucelle d'Orléans (Die Jungfrau von Orléans, 1801) de Schiller, Sainte Jeanne (Saint Joan, 1923) de Bernard Shaw, l'Alouette (1953), de Jean Anouilh. Charles Péguy lui consacra deux drames, Jeanne d'Arc (1897) et Mystère de la charité de Jeanne d'Arc (1910). Le compositeur Arthur Honegger lui dédia son oratorio, Jeanne au bûcher (sur un texte de Paul Claudel), joué pour la première fois en 1938. Au cinéma, Carl Theodor Dreyer donna de l'histoire de Jeanne d'Arc une interprétation à la fois simple et profonde dans Jeanne d'Arc (1927) et de nombreux autres réalisateurs lui consacrèrent des films (Preminger, Rossellini, Bresson, Rivette).
JEANNE D’ARC 1412-1431 (Universalis)
Jeanne d’Arc qui, grâce à la documentation d’une exceptionnelle richesse constituée par les dossiers de ses deux procès (condamnation en 1431, réhabilitation en 1456), est l’un des personnages les mieux connus du XVe siècle reste pourtant mystérieuse. Cela tient d’abord au contraste qui rend son action et les sources historiques qui la présentent déconcertantes. Paysanne qui ne sait ni lire ni écrire, dont tout le bagage savant se limite à la récitation du Pater, de l’Ave et du Credo et aux échos de sermons et de conversations entendus, elle est portée ou se porte (l’initiative de son action paraît bien lui revenir) au premier rang de la société.
Les procès ont bien consigné ses déclarations authentiques, mais ils sont rédigés dans la langue des juristes et des théologiens, alors que les paroles de Jeanne expriment une mentalité, une culture populaires. Ce contraste a rendu Jeanne incompréhensible ou suspecte à la plupart de ses contemporains (de Charles VII à ses juges) et des historiens, du XVe siècle à nos jours. Mais ceux qui ont saisi l’importance du caractère populaire de son comportement, de ses idées, de ses croyances ont faussé l’image de la Jeanne d’Arc historique soit par leur conception erronée du peuple (en partie Michelet, et surtout Péguy), soit par leur ignorance de la culture et de la mentalité populaires dans la France du début du XVe siècle.

Le fossé culturel séparant Jeanne de son entourage politique, militaire et ecclésiastique au XVe siècle et, depuis lors, de ses historiens a permis toutes les interprétations. L’historiographie de Jeanne d’Arc est ainsi devenue le condensé de l’évolution historiographique du XVe siècle à nos jours. Pour l’historien d’aujourd’hui, cette évolution n’est pas moins intéressante que l’histoire même de Jeanne. Il y a notamment une Jeanne d’Arc gothique, une Jeanne d’Arc Renaissance, une Jeanne d’Arc classique, une Jeanne d’Arc des «Lumières», une Jeanne d’Arc romantique, une Jeanne d’Arc nationaliste, etc.
Les deux caractères qui, au XXe siècle, sont passés au premier plan: la sainteté et le nationalisme, sont liés au moment historique et chargés d’équivoques et d’erreurs de perspective historique. Jeanne d’Arc, au XVe siècle, ne pouvait apparaître comme une sainte à personne et l’idée n’a effleuré aucun de ses plus chauds partisans. L’interprétation qui a été faite de paroles prononcées par certains témoins qui l’auraient traitée de «bona et sancta persona » repose sur un contresens. L’expression ne signifie pas «bonne et sainte personne», mais «personne de bonnes mœurs et de religion droite». S’il est vrai que Jeanne a été animée par un sentiment «national» et a suscité des passions «nationales» en son temps, elle n’a ni créé ni même cristallisé ce sentiment qui existait en France bien auparavant, notamment dans les milieux populaires; la nature du «nationalisme» du XVe siècle est différente de celle du nationalisme moderne et contemporain.
Si la plupart des interprétations de Jeanne d’Arc depuis le XVe siècle sont issues de déformations de bonne foi dues à l’outillage mental et scientifique de l’époque, si l’on comprend comment, de son vivant, ses ennemis, mal intentionnés sans doute, ont pu cependant confondre, plus ou moins de bonne foi, piété populaire et hérésie ou sorcellerie, il faut dénoncer les entreprises modernes qui, au mépris des textes les plus clairs et des données les plus certaines, reprennent inlassablement certaines erreurs. Il en est trois surtout, qui sont autant de contre-vérités assurées. Jeanne n’était pas une bâtarde royale ou noble, fruit par exemple des amours secrètes de la reine Isabeau de Bavière et du duc d’Orléans. Jeanne a bien été brûlée à Rouen, et les fausses Jeanne apparues après 1431 sont des folles ou des imposteurs. Jeanne n’a pas été démonolâtre, n’a pas appartenu à une secte «luciférienne» et, elle l’a dit sans ambiguïté, si elle partageait les traditions de son entourage paysan (fêtes autour d’un «arbre de fées», légendes du «Bois chenu»), elle «n’y croyait pas» comme le faisaient des compagnes et des compagnons d’une mentalité plus traditionnelle. Sa «simplicité» était celle d’une chrétienne du peuple très «orthodoxe». Il est piquant de noter que les anthropologues anglais qui, au XXe siècle, ont eu le souci de replacer les croyances de Jeanne dans un cadre de mentalités traditionnelles sont tombés dans le piège de la sorcellerie. Une fausse science a renoué – innocemment – avec les superstitions savantes de leurs compatriotes mal intentionnés, ennemis de Jeanne au XVe siècle. En revanche, on peut penser que, à côté de l’histoire des mentalités et traditions populaires, les tentatives ébauchées par des spécialistes de l’histoire comparée des religions, de la psychiatrie et de la psychanalyse contribueront à mettre en lumière la vérité d’un personnage qui reste, en son temps et dans l’histoire, exceptionnel et, à travers les documents authentiques, souvent bouleversant.
Les événements
Jeanne est née probablement le 6 janvier 1412 dans un bourg du Barrois, Domrémy. Ses parents étaient des «laboureurs», c’est-à-dire des paysans assez aisés. Le nom de famille est écrit dans les documents d’époque Darc, Tarc, Dare, Day, etc. Le nom de Jeanne d’Arc apparaît pour la première fois dans un poème en 1576. De son enfance on connaît ce qu’elle-même et certains témoins en ont évoqué aux procès: sa dévotion, marquée par l’enseignement des ordres mendiants (confession et communion fréquentes, pratique des œuvres de miséricorde – surtout aumône aux pauvres –, culte spécial à certains saints et surtout à la Vierge et au nom de Jésus qu’elle prononcera sur le bûcher); sa participation aux fêtes et aux jeux de ses compagnons, à l’égard de qui elle manifestait toutefois une certaine distance, inspirée par sa piété et son goût pour la solitude. Domrémy, dans la vallée de la Meuse, était situé sur une route fréquentée par les marchands, les pèlerins, les clercs voyageurs, les soldats – le monde médiéval de la route, colporteur de nouvelles, de légendes et d’histoires plus ou moins savantes qui se mêlaient au fonds traditionnel local.

Les événements qui touchent Jeanne sont liés à la guerre de Cent Ans. Au lendemain du traité de Troyes (1420) et de la mort de Charles VI (1422), le royaume de France est divisé entre un roi légal, l’Anglais Henri VI – un enfant – qui, de Paris, ne tient que la France du Nord et doit beaucoup au soutien du duc de Bourgogne, et un roi qui se dit seul légitime, le dauphin Charles, «roi de Bourges», qui tient le Midi. Domrémy se trouve à la frontière entre les deux France et, dans la châtellenie de Vaucouleurs, non loin des possessions bourguignonnes et de l’Empire, c’est un des rares bourgs qui, dépendant du roi de France, soit resté fidèle à Charles. En 1425, les habitants doivent abandonner une première fois le village devant la menace bourguignonne et, en 1428, quand les Anglo-Bourguignons mettent le siège devant Vaucouleurs, qui résiste, Jeanne, avec les siens, se réfugie à Neufchâteau.
C’est dans ce contexte qu’elle a commencé à entendre des «voix» – celles de saint Michel, de sainte Catherine et de sainte Marguerite – qui lui ordonnent d’aller en France, d’en chasser les Anglais et de faire sacrer Charles à Reims. Les Anglais en Angleterre, les Français en France, et le roi légitime sacré à Reims, en signe de lieutenance du vrai roi, Dieu: voilà l’essentiel du modèle de «monarchie chrétienne nationale» reçu par Jeanne. Après de longues hésitations, aidée par un parent, elle va trouver en mai 1428 le représentant du roi à Vaucouleurs, le capitaine Robert de Baudricourt, qui la traite de folle et la renvoie chez elle. Désormais elle sera aidée par des gens qui croiront en la réalité de sa mission et de ses voix, et elle se heurtera à l’incompréhension ou à l’hostilité de ceux qui la croiront folle, ou intrigante et menteuse, ou pis encore sorcière. Entre les deux, beaucoup hésiteront à se prononcer, oscilleront entre l’indifférence, la méfiance ou un intérêt sceptique. C’est qu’une longue tradition médiévale fait surgir un peu partout – et plus que jamais en ce début du XVe siècle à la faveur de la guerre, de la peste, du schisme – des prophètes savants ou populaires que l’Église rejette pour la plupart dans les cohortes maudites de Satan: sorciers ou pseudo-prophètes. Tel est le monde interlope, social et mental, dans lequel se trouve Jeanne en 1428-1429.
Le 12 février 1429, elle fait une nouvelle tentative auprès de Baudricourt. Sous la pression de partisans de Jeanne, après une séance d’exorcisme d’où elle sort victorieuse, Baudricourt cède. Il lui accorde une escorte armée. En onze jours la petite troupe, partie le 13 février de Vaucouleurs par la porte de France, arrive à Chinon, résidence du «roi» Charles. Celui-ci, très réticent, la reçoit le 25 février au soir. Elle passe l’épreuve avec succès, reconnaît le roi parmi son entourage et, dans un entretien particulier, le convainc de sa mission par un «signe» qu’elle refusera toujours de révéler au procès. Charles la soumet à l’interrogatoire des théologiens de l’université de Poitiers. Elle leur fait quatre prédictions: les Anglais lèveront le siège d’Orléans, le roi sera sacré à Reims, Paris rentrera dans l’obéissance au roi, le duc d’Orléans reviendra de sa captivité en Angleterre. Après un examen de virginité et une enquête de moralité, Jeanne, par une décision de Charles en conseil, est autorisée à participer aux opérations militaires. Munie d’une bannière (avec l’inscription «Jhesus Maria»), d’un prénom, d’une armure complète et d’une épée trouvée, sur ses indications, en la chapelle de Sainte-Catherine-de-Fierbois près de Tours, d’un écuyer, de deux pages, et d’un religieux augustin comme chapelain, elle prit part aux opérations qui aboutirent à la levée du siège d’Orléans par les Anglais, le 8 mai 1429. Ce fut ensuite la reprise de Jargeau, de Meung, de Beaugency, la victoire de Patay, le 18 juin. Son nom se répandit dans toute la France. Jean Gerson, chancelier de l’Université de Paris, dans un petit traité du 14 mai, se prononça en faveur de la mission divine de Jeanne, et Christine de Pisan, dans un poème du 31 juillet, voyait en elle la réalisation des prophéties de la Sibylle, de Bède et de Merlin: la France sauvée par une vierge.

Le 17 juillet, Charles VII fut sacré par l’archevêque de Reims selon le cérémonial traditionnel. Jeanne se tenait près du roi, avec sa bannière dont elle dira qu’«ayant été à la peine, il était juste qu’elle fût à l’honneur». Jeanne allait échouer dans sa troisième prédiction. L’armée commandée par le duc d’Alençon livra le 8 septembre un assaut contre Paris, qui fut repoussé, dans lequel Jeanne fut blessée. Des opérations limitées auxquelles participa Jeanne aboutirent à la reprise de Saint-Pierre-le-Moûtier, mais à un échec devant La Charité-sur-Loire (décembre). Le 24 décembre, Charles VII anoblit Jeanne et sa famille. Jeanne passa l’hiver 1429-1430 dans le Berry, à Bourges et à Sully. À la fin de mars elle se rendit dans le nord de l’Île-de-France avec une petite troupe pour combattre les Bourguignons. Le 23 mai, alors qu’elle tentait de faire lever le siège de Compiègne, elle fut faite prisonnière par les hommes de Jean de Luxembourg, condottiere au service du duc de Bourgogne. L’archevêque de Reims, Regnaut de Chartres, qui administrait pour Charles VII les régions conquises, écrivit aux Rémois pour les rassurer. La prise de la Pucelle, disait-il, ne changeait rien: déjà un jeune berger du Gévaudan venait de se manifester qui en ferait autant qu’elle. Tout le contraste est là, entre le «rationalisme» du clerc savant et la croyance populaire. Jeanne va en mourir.
Les procès
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en condamnation de Jeanne d'Arc" par Joseph Fabre (Delagrave 1884)
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Jeanne échoua dans une tentative d’évasion du château de Beaulieu-en-Vermandois, elle se jeta du haut d’une tour, ce qui lui fut reproché à son procès comme une tentative de suicide. Dès le 26 mai, l’Université de Paris avait réclamé qu’elle fût jugée comme hérétique par le tribunal de l’Inquisition. Ce corps, représentant suprême en France de la culture et des préjugés savants et de la collaboration avec les Bourguignons et les Anglais, s’avérait être le principal ennemi de Jeanne. Les Anglais, qui voulaient la condamnation de Jeanne, l’achetèrent à Jean de Luxembourg, mais la remirent à la justice d’Église, tout en déclarant qu’ils la reprendraient si elle n’était pas déclarée hérétique. Un tribunal ecclésiastique fut constitué, par Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, diocèse sur le territoire duquel Jeanne avait été prise; son diocèse étant aux mains des Français, cet universitaire parisien, devenu une créature des Anglais, était replié à Rouen. Depuis longtemps gagné aux Bourguignons, il était l’un des rédacteurs de l’ordonnance «progressiste» de 1413, dite ordonnance «cabochienne». Il s’adjoignit, malgré les réticences de celui-ci, un dominicain, frère Jean le Maître, vicaire de l’inquisiteur de France à Rouen. Ce furent les deux seuls juges de Jeanne, entourés d’un certain nombre de conseillers et d’assesseurs à titre consultatif.

Le procès de Jeanne fut donc un procès d’«inquisition en matière de foi». On lui reprochait le port de vêtements d’homme, qui tombait sous le coup d’une interdiction canonique, sa tentative de suicide, ses visions considérées comme une imposture et un signe de sorcellerie, son refus de soumission à l’Église militante, et divers griefs mineurs. Le procès s’ouvrit à Rouen le 9 janvier 1431. Malgré quelques entorses aux règlements ou à la tradition, il est conforme à la légalité inquisitoriale, les juges se montrant soucieux de se mettre à l’abri de cas d’annulation. La partialité se manifestera surtout dans la façon de conduire les interrogatoires et d’abuser de l’ignorance de Jeanne. Des déclarations de celle-ci on tire douze articles soumis à l’Université de Paris qui, le 14 mai, en assemblée solennelle, ratifie les conclusions des facultés de théologie et de droit. Les théologiens ont déclaré Jeanne idolâtre, invocatrice de démons, schismatique et apostate. Les canonistes l’ont dénoncée comme menteuse, devineresse, très suspecte d’hérésie, schismatique et apostate. Ou elle abjurera publiquement ses erreurs, ou elle sera abandonnée au bras séculier. Dans un moment de faiblesse, Jeanne, qui a résisté aux menaces de torture, «abjure» le 24 mai au cimetière de Saint-Ouen. Elle se ressaisit bientôt et, en signe de fidélité envers ses voix et Dieu, elle reprend le 27 mai ses habits d’homme.
Un nouveau procès est expédié et, le 30 mai 1431, Jeanne hérétique et relapse, est brûlée sur le bûcher sur la place du Vieux-Marché de Rouen.
En 1437, la troisième prophétie de Jeanne s’était accomplie: les troupes de Charles VII avaient repris Paris. Le 10 novembre 1449, Charles VII entra à Rouen et, le 15 février 1450, il fit procéder à une enquête sur la façon dont s’était déroulé le procès de Jeanne. Cette enquête n’eut pas de suite. En 1452, pour plaire à la cour française, le cardinal d’Estouteville, légat pontifical, fit rouvrir l’enquête sans plus de résultat immédiat. En 1455, à la demande de la mère de Jeanne, débuta un nouveau procès d’inquisition, où le nouveau grand inquisiteur de France, le dominicain Jean Bréhal, se dépensa en faveur de la mémoire de Jeanne. Le 7 juillet 1456, dans la grande salle du palais archiépiscopal de Rouen, les commissaires pontificaux, sous la présidence de Jean Juvénal des Ursins, archevêque de Reims, déclarèrent le procès de condamnation de Jeanne et la sentence «entachés de vol, de calomnie, d’iniquité, de contradiction, d’erreur manifeste en fait et en droit y compris l’abjuration, les exécutions et toutes leurs conséquences» et, par suite, «nuls, invalides, sans valeur et sans autorité». La décision fut publiée solennellement dans les principales villes du royaume. Décision d’annulation, purement négative, qui se contentait de lever une hypothèque sur le destin posthume de Jeanne.
Jeanne après Jeanne
Jeanne avait de son vivant connu une célébrité due surtout à l’étonnement de voir la Pucelle «passer de la garde des brebis à la tête des armées du roi de France». Au lendemain de sa mort son souvenir fut tantôt honoré, tantôt exploité, bien que, à la cour et au sommet de la hiérarchie ecclésiastique, on fût porté à faire silence sur elle pour attribuer à Dieu seul et à son intérêt pour la monarchie française les événements provoqués par l’action de Jeanne. Des villes comme Bourges et surtout Orléans firent célébrer une messe de requiem à l’anniversaire de sa mort. À Orléans, une pièce de théâtre, ébauchée en 1435-1439, mise en forme en 1453-1456, le Mistère du siège d’Orléans , fut jouée à plusieurs reprises. Une fausse Jeanne, Jeanne ou Claude du Lis, apparut dans la région de Metz en 1436, épousa un pauvre chevalier, Robert des Armoises, et cette Jeanne des Armoises, qui fut reconnue par les frères de Jeanne – aberration ou calcul? – donna le change jusqu’en 1440 où elle fut démasquée – ironie du sort – par l’Université et le Parlement de Paris.
L’époque humaniste voit une éclipse de Jeanne. L’historiographie officielle minimise l’importance de l’héroïsme au profit de la monarchie qui, par la volonté de Dieu, a été la véritable salvatrice de la France. Un courant rationaliste voit dans Jeanne la création et la créature d’un groupe de politiques avisés et cyniques (par exemple Girard du Haillan: De l’estat et mercy des affaires de France , 1570). D’autres la placent simplement dans la galerie à la mode des «femmes vertueuses». Rares sont ceux qui, comme François de Belleforest (Les Grandes Annales , 1572) ou Étienne Pasquier (Les Recherches de la France , 1580), s’efforcent à une objectivité érudite. Pourtant, certains curieux s’intéressent au texte des procès puisqu’une trentaine d’exemplaires manuscrits ont été conservés pour la période de la Renaissance. D’autre part, avec les guerres de religion, Jeanne, vilipendée par les protestants (ils avaient détruit en 1567 le monument qui lui avait été élevé à Orléans), tendait à devenir la patronne des catholiques et en particulier des catholiques extrémistes, les ligueurs.

Le XVIIe siècle serait aussi une époque négative pour Jeanne d’Arc, dont le caractère «gothique» choquait l’esprit classique, si Jean Chapelain ne lui avait consacré une longue épopée, La Pucelle, ou La France délivrée (1656), qui fut «attendue comme une Énéide» et consterna les meilleurs amis du poète. Les libertins cependant ne voyaient en Jeanne qu’une «subtilité politique» et prétendaient qu’elle n’avait été brûlée qu’en effigie. Cette veine rationaliste semble triompher au siècle des Lumières. Jeanne est une des cibles favorites de Voltaire, qui cherche à la ridiculiser dans l’épopée héroï-comique de La Pucelle (composée en 1738, éditée en 1762), peu estimée aujourd’hui, mais très admirée par les milieux éclairés du XVIIIe siècle. Voltaire n’était pas seul de son bord. Beaumarchais, dans Les Lettres sérieuses et badines (1740), l’Encyclopédie ne voyaient en Jeanne qu’une malheureuse «idiote» manœuvrée par des fripons. Montesquieu la réduisait à une «pieuse fourberie». Pourtant une abondante littérature catholique d’édification chantait ses louanges, le nombre des gravures la représentant en guerrière atteste sa popularité. Des esprits indépendants étaient sensibles à son personnage: Rousseau offrit à la république de Genève un texte des procès. Le mythe de Jeanne d’Arc doit beaucoup au romantisme et à deux poètes étrangers, l’Anglais Robert Southey (1795) et l’Allemand Schiller qui dans la pièce Die Jungfrau von Orléans fit de Jeanne une des plus touchantes héroïnes romantiques. La Restauration, la monarchie de Juillet, le second Empire voient le mythe de Jeanne s’épanouir avec le «patriotisme moderne». Trois hommes firent beaucoup pour la légende, la connaissance et le culte de Jeanne. Michelet dans le tome V de l’Histoire de France (1841), puis dans une Jeanne d’Arc séparée (éditions critiques par G. Rudler, 1925 et par R. Giron, 1948) donna de Jeanne un inoubliable portrait, moins éloigné des documents authentiques qu’on ne l’a dit. Un érudit, Jules Quicherat, donna des procès et des documents annexes une édition qui fait encore autorité (1841-1849). Monseigneur Dupanloup, évêque d’Orléans depuis 1849, prépara enfin l’opinion catholique à l’idée de la sainteté de Jeanne. Peintre de la bourgeoisie et de la société établie, Ingres sacrifia à la mode en peignant une insipide Jeanne assistant au sacre du roi Charles VII dans la cathédrale de Reims (1854).
Après la guerre de 1870, Jeanne devint «la bonne Lorraine», symbole de l’espérance et de la revanche. Ses images – statues saint-sulpiciennes, lithographies, gravures – pullulent. Tous les artistes officiels et pompiers lui sacrifient (Jules Barbier, Charles Gounod, J. E. Lenepveu, Sarah Bernhardt, Théodore de Banville, François Coppée, Sully Prudhomme). Une même idéologie chauvine et cléricale inspirait jusqu’aux travaux historiques sérieux, telle la Jeanne d’Arc d’Henri Wallon (1860). Les voix plus ou moins discordantes sont rares. Bernard Shaw fait de Saint Joan (1923) la première protestante mais ne l’en admire que davantage. Anatole France, dans sa Vie de Jeanne d’Arc (1908), tout en voyant en Jeanne une hallucinée, instrument d’une faction d’ecclésiastiques, sut reconnaître la «fille des champs naïve et pure» à la «dévotion sincèrement visionnaire» et il est en définitive un de ceux qui ont le mieux senti son caractère populaire, historique, authentique. Monarchistes et républicains, catholiques et laïcs favorisaient à qui mieux mieux le culte de Jeanne. Cependant, le déchaînement des passions nationalistes avant et après la guerre de 1914-1918, orchestré par Péguy et par Barrès, était ratifié par l’Église qui proclamait l’héroïne nationale française bienheureuse en 1909 (le culte de Jeanne était dans la ligne de la spiritualité de Pie X), puis sainte et patronne de la France en 1920 (Benoît XV tenait à effacer auprès des Français vainqueurs l’attitude peu bienveillante du Vatican pendant la Grande Guerre). Depuis, au milieu de l’embaumement patriotique et religieux, certains artistes ont donné de Jeanne une interprétation plus simple et profonde à la fois, tels, au cinéma La Passion de Jeanne d’Arc de Dreyer (1927) et, au théâtre, l’oratorio de Honegger, Jeanne au bûcher.
On peut avancer aujourd’hui que Jeanne d’Arc a été une paysanne qui a ressenti avec une intensité extraordinaire les sentiments inspirés aux gens de son milieu par le drame de la France déchirée entre «Français français» et «Français anglais» et livrée aux misères matérielles et spirituelles de la guerre, et qui a manifesté avec une force exceptionnelle les croyances qui fournissaient à ces sentiments leur contenu affectif et irrationnel et des instruments d’action: vocation divine de certains élus comme elle, vocation divine des princes «nationaux», recours à certains moyens pour parvenir à ces fins divines, tels que la préservation de sa virginité à l’instar de Marie, l’observance du port symbolique du costume masculin pendant le temps de sa mission, la pratique des actes fondamentaux à ses yeux de la religion chrétienne (confession, assistance à la messe, communion, mais aussi, et sans contradiction, prière individuelle et soumission aux ordres divins transmis par les «voix»). Pour réaliser sa mission dans un milieu soit réticent par distance sociale et culturelle (du côté français), soit hostile à cause des formes militaires et politiques de son action (du côté anglais), elle avait absolument besoin du succès. L’échec que fut sa capture fit disparaître son charisme. Toutes les réhabilitations, de 1456 à nos jours, sont plus des témoignages sur les préoccupations idéologiques de divers milieux et de diverses époques que sur la Jeanne historique.
