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La Shoah,
entreprise d'extermination systématique des Juifs d'Europe (et des gitans)
a été menée par les nazis dans le plus grand secret de 1941 à 1945.
De façon significative, le nom de code des opérations de
transport des déportés était «Nacht und Nebel» (Nuit et
Brouillard).
Malgré cela, par son ampleur, elle n'a pas échappé dès
son commencement à la vigilance de quelques observateurs de bonne volonté
ainsi qu'aux représentants de la Croix-Rouge.
Winston Churchill, Premier
ministre du Royaume-Uni, dénonce l'extermination des Juifs dans le
discours à la Nation du 24 août 1941 (soit au tout début des massacres
d'innocents, quand ceux-ci se pratiquaient à la mitrailleuse dans des
fosses communes): «Depuis les invasions mongoles au XIIe siècle, on
n'a jamais assisté en Europe à des pratiques d'assassinat méthodique et
sans pitié à une pareille échelle. Nous sommes en présence d'un crime sans
nom (...). Quand sonnera l'heure de la libération de l'Europe, l'heure
sonnera aussi du châtiment».
Un an plus tard, dans son numéro
du 25 juin 1942 et les suivants, le Daily Telegraph de
Londres publie une série d'articles incendiaires.
Le premier
révèle: «Plus de 700.000 Juifs polonais ont été exterminés par les
Allemands dans le plus grand massacre de tous les temps».
Ces
informations sont reprises par le New York Times et suscitent des
manifestations de protestation à New York.
Elles proviennent
d'une dépêche reçue par Samuel Zygelbojm, membre du Conseil national
polonais de Londres. Blessé par l'indifférence de l'opinion publique,
celui-ci se suicide le 12 mai 1943 («Puisse ma mort être un cri
contre l'indifférence avec laquelle le monde regarde la destruction du
monde juif et ne fait rien pour l'arrêter»).
Des informations plus
ou moins fiables ont donc circulé tout au long de la guerre. Un
observateur vigilant pouvait en tirer une idée assez précise du drame qui
se jouait en Europe centrale.
Pourtant, personne ou presque n'en a
rien voulu savoir. C'est que l'extermination paraissait proprement
incroyable aux contemporains du fait de son caractère inédit et démesuré.
Le philosophe Raymond Aron, qui servit la France Libre à Londres,
explique dans ses Mémoires son incrédulité et celle de ses
contemporains: «Les chambres à gaz, l'assassinat industriel d'êtres
humains, non, je l'avoue, je ne les ai pas imaginés et, parce que je ne
pouvais pas les imaginer, je ne les ai pas sus».
Un Français
confie qu'ayant entendu à la radio, en 1945, que les Alliés avaient
libéré d'horribles camps d'extermination, il avait d'abord pensé à une
banale affaire de propagande de guerre.
Qui est responsable?
Il est très difficile a posteriori de
départager les responsabilités des uns et des autres dans l'absence de
réaction au génocide.
Il semble d'abord que nul, y compris le pape,
Churchill et le président américain Roosevelt, n'ait osé prendre la
véritable mesure d'un drame comme l'humanité n'en avait encore jamais
connu.
Pour Churchill et Roosevelt, chefs de guerre engagés dans
une lutte inexpiable, il était impensable d'autre part de détourner des
moyens militaires ou logistiques pour tenter de sauver des civils, avec
des résultats qui n'étaient pas le moins du monde
garantis.
Que pouvaient-ils faire? Arrêter les trains de la
mort? Ce n'était pas une mince affaire que de bombarder des voies ferrées
au cœur de la Pologne occupée par les nazis.
De leur point de vue,
une seule chose importait dans l'intérêt de l'humanité: en finir au plus
vite avec le nazisme.
Le président américain était sensible
aussi à son opinion publique et il connaissait sa versatilité. Devait-il
prendre le risque de rompre le front national contre le nazisme en
hébergeant quantité d'immigrants juifs?
Les organisations sionistes
qui préparaient l'avènement en Terre sainte d'un État juif étaient dans la
même expectative.
Leur leader, David Ben Gourion, s'était
accommodé des mesures antisémites de l'Europe des années 1930 qui
lui avaient permis d'accueillir en Palestine des flots d'immigrants.
Confronté aux informations concordantes sur le génocide, il
n'avait, pas plus que les autres, mesuré sa véritable dimension.
Le
pape Pie XII,
enfin, a tenté tardivement et timidement, à la Noël 1942, de dénoncer le
génocide.
Sans doute ne faut-il pas se faire d'illusions. Après la
mi-1941, Hitler et les nazis étaient déjà trop engagés dans la course au
précipice pour s'arrêter à des injonctions publiques.
Et nous...
Méfions-nous de la
tentation de refaire l'Histoire après coup et de juger nos
aïeux.
Rappelons-nous. En 1978, il ne fallut que quelques heures au
président de la République pour envoyer des paras à Kolwezi, au cœur de
l'Afrique. Sans s'embarrasser d'arguties diplomatiques, ces hommes
allaient sauver une poignée de Blancs menacés par la soldatesque locale.
Fort bien.
En 1994, la France s'abrita derrière l'ONU pour ne rien
faire quand des Hutus massacrèrent leurs compatriotes à la machette, sous
les yeux des officiers français chargés d'assister le gouvernement du
Rwanda.
Songeons une minute à ce que pourront dire nos enfants
quand ils réexamineront notre attitude face aux horreurs du génocide
rwandais (1994), de la guerre en Yougoslavie (1992-1996) ou encore face à
la collusion entre les groupes pétroliers (TotalFinaElf,...) et les
régimes meurtriers d'Afrique (Soudan, Congo,
Nigéria). |
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