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Le terme antisémitisme a été inventé en 1873
par un journaliste allemand, Wilhelm Marr, pour désigner la haine des juifs,
c'est-à-dire des pratiquants de la religion développée par les Hébreux.
Le terme tire son origine de Sem, fils de Noé et ancêtre d'Abraham. Selon la Bible, ce dernier engendra Ismaël avec sa
servante Agar et Isaac avec son épouse Sara. Du premier descendraient les Arabes et du
second les Hébreux.
Les linguistes ayant identifié une origine commune aux langues hébraïque, arabe,
araméenne, assyrienne et guèze (éthiopien ancien) ont rangé celles-ci sous
l'épithète sémitique.
En forgeant le mot antisémitisme sur des bases équivoques, Wilhelm Marr est à
l'origine d'une question très actuelle: un arabophone qui hait les juifs peut-il
être qualifié d'antisémite? (le mot antijuif serait mieux adapté...
mais la tradition historique s'oppose à son emploi).
Premières dissensions
L'opposition entre chrétiens et juifs remonte au premier siècle de notre ère.
À cette époque, dans l'empire romain, le christianisme est volontiers assimilé à une
secte juive. Les communautés chrétiennes tout juste naissantes sont confondues avec les
communautés juives du pourtour de la Méditerranée (la diaspora).
Alors, les chrétiens, soucieux de se démarquer de leurs aînés en religion, tendent par
réaction à souligner leurs différences d'avec les juifs.
Devenue dominante, au IVe siècle, grâce à la faveur des empereurs Constantin et
Théodose, l'Église ne manifeste aucun désir d'éliminer les juifs; bien au contraire,
elle a le souci de les préserver comme un témoignage vivant de l'injustice faite au
Christ. Les juifs sont au Moyen Âge les seuls non-chrétiens tolérés en Occident!
Mais elle se méfie aussi de l'influence que pourrait exercer le judaïsme sur les
chrétiens. C'est ainsi qu'au VIe siècle, tandis que les chefs barbares anéantissent ce
qui reste des institutions romaines en Occident, les juifs perdent les avantages dont ils
bénéficiaient au temps de Rome (comme la dispense de célébrer le culte de l'empereur).
«Peu à peu, les privilèges juifs sont abolis, des prohibitions apparaissent. La religio
licita devient statut d'exception» (Josy Eisenberg, Une histoire des juifs).
La «Treizième Tribu»
En Orient, le prestige qui s'attache au judaïsme est assez grand pour susciter la
conversion d'un roi khazar, Bulan, autour de 861.
Les Khazars, d'origine turque et apparentés aux Huns, formaient un empire nomade dans la
région de l'actuelle cité d'Astrakhan, entre le Don et la Volga.
Beaucoup de Khazars se convertissent au judaïsme à la suite de Bulan. Un siècle plus
tard, leur État s'effondrant sous les coups portés par les Russes, ils se
dispersent dans les populations environnantes: Ukrainiens, Polonais, Lituaniens, Russes.
Une grande partie des juifs occidentaux actuels, les ashkénazes, descendrait de
cette «Treizième Tribu» (c'est le titre d'un essai intéressant d'Arthur
Koestler sur cette péripétie méconnue du judaïsme).
L'antijudaïsme au Moyen Âge
Au Moyen Âge, les chrétiens d'Europe qualifient les juifs de «peuple déicide»
et leur reprochent d'avoir mis Jésus en croix.
L'exaltation qui accompagne les Croisades se traduit à
partir de 1096, en maintes villes de Rhénanie ou d'Europe centrale par de violentes
émeutes antijuives et des massacres (on n'emploie pas encore le mot pogrom).
À l'occasion de ces drames, toutefois, les seigneurs et les évêques font en
général de leur mieux pour protéger leurs sujets israélites, ne serait-ce que
parce qu'ils leur fournissent taxes et impôts en abondance. A noter qu'en Espagne,
en1150, en pleine Reconquête chrétienne, le roi Alfonso VII de Castille se proclame roi
des trois religions (christianisme, islam et judaïsme).
En Europe occidentale, les juifs se voient progressivement interdire le métier des
armes et celui de la terre, ce qui les cantonne dans les occupations artisanales et
commerciales.
Tirant parti de ce que l'Église interdit le commerce de l'argent et le prêt avec
intérêt aux chrétiens, pour cause d'immoralité, beaucoup de juifs se font
banquiers. Les réseaux communautaires en terre chrétienne comme en terre d'islam leur
sont d'une grande aide dans ce métier. Mais la fonction de prêteur leur vaut un
surcroît de haine de la part des débiteurs chrétiens.
La situation des juifs européens se dégrade dans les derniers siècles du Moyen Âge, au
XIIIe siècle, quand se développent les villes, et surtout au XIVe siècle, après les
drames de la Grande Peste (1347).
En 1182, le roi de France Philippe Auguste expulse les juifs du domaine royal. En 1248,
Louis IX (Saint Louis) fait brûler tous les manuscrits hébreux de Paris. En 1254, il
bannit les juifs du royaume (mais comme souvent au Moyen Âge, la mesure sera rapportée
quelques années plus tard en échange d'un versement d'argent au trésor royal).
En 1285, son petit-fils, Philippe IV le Bel, impose aux juifs de porter sur la poitrine une «rouelle», c'est-à-dire un rond
jaune pour les distinguer du reste de la population et prévenir les unions mixtes. Il applique ce faisant une
recommandation du concile de Latran (1215) qui avait demandé de marquer les juifs à l'image de
ce qui se pratiquait déjà dans le monde musulman.
En Allemagne, suite à une recommandation du concile de Vienne (1267), les juifs sont désignés par un chapeau plat surmonté d'une tige avec une boule, le «Judenhut».
Les juifs sont expulsés ou réexpulsés d'Angleterre en 1290, de France en
1306 puis à nouveau en 1394. En 1328, en Espagne, beaucoup sont massacrés à
l'instigation du prédicateur Vincent Ferrier. Les juifs de Castille et d'Aragon, au
nombre d'environ 200.000, sont définitivement bannis en 1492, quelques semaines
après que les Rois Catholiques eussent chassé le dernier roi musulman de la péninsule. «Au
fond, on ne craint pas le Juif mais la fragilité de la conviction chrétienne»
(Jacques Attali, 1492, Fayard).
Les communautés juives d'Europe se retrouvent peu à peu enfermées dans des ghettos
d'où les habitants ne peuvent sortir la nuit (le mot ghetto vient d'un quartier
de Venise ainsi nommé en raison de la présence de fonderies et où, pour la première
fois furent confinés les juifs, en 1516). Dans le monde musulman, de l'autre côté de la
Méditerranée, les juifs se retrouvent de la même façon enfermés dans des quartiers
réservés appellés mellahs.
Beaucoup de rescapés des massacres et des expulsions d'Espagne, de France ou d'Angleterre
s'enfuient en Pologne où le roi Casimir III Jagellon leur accorde en 1334 le Privilegium,
ce qui va contribuer à l'extraordinaire rayonnement intellectuel et artistique du pays
aux XIVe et XVe siècles. D'autres juifs se réfugient dans... les États du pape:
dans le Comtat Venaissin, à Avignon ou Carpentras, ainsi qu'à Rome, où ils sont
assurés de vivre en sécurité.
Brutal et inconstant, l'antijudaïsme médiéval s'en
prend à l'anticonformisme religieux. L'Église et les souverains laissent aux juifs la
faculté de se convertir à leur foi pour échapper à leur triste condition... En cela,
l'antijudaïsme médiéval se distingue radicalement de l'antisémitisme moderne. Celui-ci
néglige l'aspect religieux. Contre toute évidence, il représente les Juifs comme
une race à part, dotée de caractéristiques spécifiques, par exemple le goût de
l'argent et le dédain du patriotisme.
Limpieza de la sangre
A la fin du Moyen Âge, en Espagne, sous les Rois Catholiques,
ceux-là mêmes qui enverront Christophe Colomb en Amérique, les faux convertis
deviennent la cible privilégiée des tribunaux religieux qui leur reprochent de corrompre
la religion catholique.
Ces malheureux sont désignés avec mépris du nom de marrane, du castillan marrano
(porc) qui vient lui-même de l'arabe mahram (interdit).
Quelques marranes ayant échappés aux bûchers de l'Inquisition s'installent
dans le Bordelais (parmi eux les ancêtres de Montaigne). D'autres, plus tard, quitteront
le Portugal pour la Hollande (parmi eux les ancêtres du philosophe Spinoza).
Le racisme institutionnel fait son entrée dans l'histoire européenne quand les chanoines
de la cathédrale de Cordoue exigent, en 1535, que l'accès au chapitre soit réservé aux
personnes qui attestent de la «limpieza de la sangre»
(la pureté du sang).
De ce point de vue, résolument novateur, la qualité de juif ne dépend plus du libre
choix de la religion mais de la fatalité de la naissance et de l'hérédité.
Le pape Paul III repousse cette mesure infâme. Mais l'empereur Charles Quint montre moins
de discernement et l'impose à l'ensemble de l'Espagne pour complaire à son clergé.
Toute personne désirant un poste rémunéré en Espagne doit désormais démontrer
qu'elle n'a aucun juif ou musulman dans sa famille depuis au moins quatre générations
(cette obligation sera abrogée le 13 mai 1865).
En 1609, le roi d'Espagne couronne l'entreprise de purification nationale en expulsant
enfin les musulmans convertis sous la contrainte, les morisques. Vidée de sa
substance vive et d'une partie de ses sujets les plus dynamiques, le royaume entre alors
dans une longue décadence.
Philosémitisme des Lumières
Espagne mise à part, l'Europe manifeste jusqu'au dernier tiers du XIXe siècle une grande
tolérance à l'égard de ses minorités israélites.
Dans le vieux Berlin, on peut encore voir la belle maison d'un célèbre financier juif
dont le roi de Prusse Frédéric II avait fait son conseiller et son favori au XVIIIe
siècle.
Jusque dans les années 1870, on peut parler de philosémitisme (le contraire de
l'antisémitisme) pour qualifier l'attitude dominante de l'opinion occidentale à l'égard
des juifs.
En France, l'empereur Napoléon III structure la communauté juive en rassemblant ses
représentants au sein d'un Consistoire. Quelques mois après sa chute, un républicain
d'origine juive, Adolphe Crémieux, fait octroyer la citoyenneté française à ses
coreligionnaires d'Algérie.
En Grande-Bretagne, à la même époque, un juif, Benjamin Disraëli, est porté à la
tête du gouvernement. Ce Premier ministre hissera la couronne britannique au firmament de
la gloire.
Changement de cap
Les premiers dérapages se produisent dans les années 1880, en coïncidence avec une
grave crise morale. En Europe occidentale comme en Russie, la bourgeoisie intellectuelle,
tenue à l'écart de la révolution industrielle, développe en guise de revanche des
idéologies totalitaires.
Ces idéologies prennent le contrepied des principes démocratiques hérités du
christianisme et du «siècle des Lumières» (le XVIIIe), qui reconnaissaient
l'universalité des droits de l'homme et honoraient les individus dans leur infinie
diversité.
Elles prônent l'avènement d'un Homme nouveau grâce à une intervention autoritaire de
l'Etat et sans exclure l'extermination d'une fraction notable de l'espèce humaine.
Exemples: Friedrich Engels, ami de Karl Marx, envisage comme un bienfait l'extermination
de peuples arriérés d'Europe centrale; Jules Ferry, à la tête du gouvernement
républicain de la France, s'attribue le droit de soumettre les peuples d'Afrique ou
d'Asie au nom de la «mission civilisatrice» de la France!...
C'est ainsi que l'antisémitisme va s'épanouir dans les milieux nationalistes,
socialistes et laïcs qui dénoncent le pouvoir de l'argent, exaltent les vertus des
classes laborieuses et pratiquent le culte de la Nation, opposant cette dernière au
cosmopolitisme judaïque et bourgeois, à l'universalisme chrétien ainsi qu'à la
royauté, qui transcende les identités nationales.
La banque Rothschild, présente à Londres, Paris, Vienne et Francfort, devient pour
les nationalistes comme pour les socialistes le symbole vivant du juif cosmopolite qui
suce le sang des peuples.
Triomphe de la science
Plusieurs ouvrages plus ou moins scientifiques donnent à la fin du XIXe siècle un
semblant de crédit aux idéologies totalitaires, racistes et antisémites.
Le premier d'entre eux, publié en 1853-1855, est l'oeuvre du comte français Arthur de
Gobineau. Intitulé «Essai sur l'inégalité des races humaines», il professe
de façon hasardeuse que l'humanité serait le produit impur du métissage des races
originelles.
Cet essai sans prétention sera exploité à satiété par les leaders racistes et
notamment par Hitler.
En 1859, le prodigieux travail de recherche de l'anglais Charles Darwin sur «L'Origine des Espèces» reçoit un accueil enthousiaste
car il comble les attentes du public.
La mise en évidence scientifique de la sélection naturelle comme facteur d'adaptation
des espèces vivantes à leur milieu va donner naissance à un darwinisme social qui verra
dans les luttes civiles, les inégalités sociales et les guerres de conquête rien moins
que l'application à l'espèce humaine de la sélection naturelle.
Le philosophe Karl Marx se montre sensible à la théorie
de Darwin. Il tente d'entrer en relation épistolaire avec le savant en vue d'obtenir une
validation de sa propre théorie de la lutte des classes.
D'autres théoriciens scientistes comme le propre gendre de Charles Darwin, inspirés par
la théorie de la sélection naturelle, prônent l'intervention de l'État pour améliorer
l'espèce humaine.
Leurs préceptes ont été mis en oeuvre pour la première fois en Suède en 1922 par les
élus socio-démocrates qui autorisent la stérilisation des handicapés et des marginaux.
Ils ont été importés en Allemagne par Hitler
dès 1933.
En 1886, la défaite de la France et la montée en
puissance de l'Allemagne et de l'Angleterre inspirent au journaliste Édouard Drumont l'ouvrage le plus abject qui soit: La France juive, essai
d'histoire contemporaine (Marpon-Flammarion). Dans ce volumineux pamphlet, l'auteur
oppose pour la première fois la race supérieure des prétendus «Aryens» aux
Sémites (juifs).
Il n'hésite pas à discerner l'influence juive dans tous les avatars malheureux de
l'histoire de France. C'est ainsi qu'il prête à Napoléon 1er une ascendance juive qui
expliquerait le désastre dans lequel l'empereur a plongé son pays!
Dans les années 1890, Édouard Drumont va étendre son influence à la faveur du scandale de Panama, où sont impliqués plusieurs financiers
juifs. Son journal «La libre parole» va attiser les querelles autour de l'affaire Dreyfus.
En vertu de toutes ces théories, il apparaît aux antisémites modernes qu'aucun Juif ne
peut échapper à sa condition car celle-ci découle de sa «race» (on ne peut
changer de race comme on change de religion). C'est ainsi que, par étapes
successives, échelonnées du XIXe au XXe siècle, les antisémites en arriveront aux lois antisémites de Nuremberg (1935) et au génocide de 1941-1945.
Chassé-croisé politique
En Russie, en 1881, le «tsar libérateur» Alexandre
II a été assassiné par des étudiants anarchistes d'origine bourgeoise et ce
meurtre absurde va entraîner son fils et successeur, Alexandre III, dans une politique
réactionnaire brutale, appuyée sur le nationalisme grand-russe.
Les communautés juives très nombreuses dans les villes occidentales de l'Empire, qui
s'expriment en yiddish et sont imprégnées de culture germanique, deviennent les boucs
émissaires les plus évidents des moujiks, paysans russes à la limite du servage.
La police tsariste commet un faux grossier, Le protocole des Sages de Sion,
pour justifier les accusations de meurtres rituels portées contre les juifs et encourager
les pogroms.
Beaucoup de juifs émigrent alors vers l'Allemagne, l'Autriche, les États-Unis ou encore
la Palestine. D'autres, dans les villes industrielles d'Ukraine et de Biélorussie, se
constituent en syndicats puissants pour résister à la police tsariste.
Leur organisation, le Bund, devient très vite le fer de lance
de l'opposition socialiste révolutionnaire au régime tsariste. C'est sur elle que
s'appuiera en grande partie Lénine pour se hisser à la tête des révolutionnaires
russes au début du XXe siècle.
A la veille de la Grande guerre (1914-1918), c'est encore en Allemagne que les juifs
d'Europe se sentent le mieux intégrés.
Tout bascule après la Grande Guerre et la prise de pouvoir bolchévique en Russie.
Dans la Pologne du dictateur populiste Pilsudski, les juifs sont persécutés et
chassés... vers l'Allemagne. En URSS, Staline projette de les éloigner en créant à
leur intention une fumeuse «République autonome juive du Birobidjan», aux
confins de la Mongolie et de la Sibérie.

En Allemagne, enfin, la dénonciation du «cosmopolitisme juif»
et le ralliement aux idées eugénistes vont conduire Hitler à organiser la mise à
l'écart des juifs et, au bout du compte, leur extermination systématique.
L'antisémitisme survivra à la révélation de l'horreur nazie. En 1953, Staline accusera
les médecins juifs d'être à l'origine du «complot des blouses blanches» et
c'est seulement la mort qui l'empêchera de déporter tous les juifs de son pays.
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