Un film pour deux
Histoires
Février 2002: Constantin
Costa-Gavras nous refait un cours de morale avec Amen.,
un film complexe sur les rapports entre le Vatican et
Hitler
 
Auteurs de films engagés (L'aveu,
sur les procès de Prague, Z contre la Grèce des colonels,
Missing sur le Chili,...), Costa-Gavras récidive avec un
film sur les silences de Pie XII à propos de la Shoah. Film
rigoureux sur le plan historique... parfois trop. Quelques moments
d'émotion.
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Amen.
Le nouveau film de Constantin
Costa-Gavras s'inspire très librement d'une pièce de Rolf Hochhuth,
jouée en 1963, Le Vicaire, qui dénonçait pour la première
fois les rapports troubles du pape Pie XII avec le
nazisme.
Amen. contient à vrai dire deux histoires
tout à fait distinctes et aussi véridiques l'une que l'autre.
Le film retrace d'une part le parcours héroïque et paradoxal
du lieutenant SS Kurt Gerstein qui assista de ses propres yeux à
l'extermination des Juifs dans les camps de Belzec et Treblinka.
Il tenta tout au long de la guerre de témoigner et finit par
écrire un rapport détaillé qui servit de pièce à charge au procès de
Nuremberg, où furent jugés les chefs nazis.
Le film montre
d'autre part le théâtre d'ombres du Vatican, avec ses querelles de
pouvoir et ses jeux diplomatiques, trop peu à la hauteur des
événements dramatiques qui se jouaient par ailleurs.
Les deux
histoires sont liées de façon quelque peu artificielle par
l'introduction d'un personnage fictif et invraisemblable, le jeune
jésuite Fontana, intermédiaire malchanceux entre son ami Kurt
Gerstein et le Saint-Siège. |
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Un
Juste en Enfer
Le film Amen. de Costa-Gavras se
fonde sur l'histoire vraie de Kurt Gerstein, un ingénieur
des mines né en 1905 qui dénonça le nazisme au nom de sa foi
protestante dans les années 1930. Il passa de nombreux mois dans un
camp d'internement.
En 1940, il trouva le moyen de se faire
engager comme lieutenant dans les SS (abréviation de
Schutzstaffel, escadron de protection), avec l'intention
d'en dévoiler les agissements coupables. Cette milice d'élite à la
réputation sinistre, dirigée par Heinrich Himmler, était chargée de
toutes les sales besognes au service du nazisme.
La résolution
de Kurt Gerstein s'en trouva renforcée lorsqu'il eut connaissance de
l'assassinat de sa nièce, Bertha, une handicapée sacrifiée au nom de
l'eugénisme.
Avec des milliers d'autres handicapés, dès 1940, elle fut gazée dans
de fausses salles de douches, les SS utilisant pour ce faire le gaz
d'échappement de camions. L'intervention des chrétiens allemands
permit sinon d'interrompre le programme d'euthanasie, du moins de le
ralentir.
En 1942, lorsque l'heure vint de
l'extermination des Juifs et des gitans, Kurt Gerstein, sous couvert
de lutter contre le typhus, dut approvisionner des camps de Pologne
en gaz mortel (les SS étaient passés à l'acide prussique de la
marque Ziklon B, plus efficace que les gaz
d'échappement).
Horrifié par ce qu'il vit dans les
camps de Belzec et Treblinka, il n'eut de cesse de les dénoncer à
des personnes de confiance. Rencontrant par hasard dans un train, un
soir d'août 1942, l'attaché d'ambassade de Suède, il lui raconta
toute la nuit ce qu'il avait vu. L'attaché tenta mais en vain
d'alerter son gouvernement.
Les
révélations de Kurt Gerstein, principal témoin oculaire de la
Shoah (l'extermination des Juifs) vinrent à l'oreille des
résistants de Pologne qui avertirent leurs chefs en exil à Londres.
Elles permirent d'étayer les informations qui
circulaient déjà en Occident sur les camps de la mort. Des
journaux et des responsables en firent état. Mais nul
n'osait trop y croire et tout cela ne servit à rien ou
presque.
A la fin de la guerre, Kurt Gerstein se
rendit aux troupes françaises. Transporté à Paris, à la prison
militaire du Cherche-Midi, il rédigea un rapport détaillé sur les
camps. Quelques jours après, on le retrouva mort dans sa cellule.
Suicidé de désespoir ou assassiné par des officiers SS de la
prison? Le mystère demeure.
Ses
Confessions ont constitué l'un des principaux
documents à charge lors du procès des chefs nazis à Nuremberg, après
la guerre. Elles sont revenues malencontreusement sur le devant de
l'actualité en 1985 lorsqu'un révisionniste français prétendit les
démonter dans le cadre d'une soutenance de thèse à l'université de
Nantes
Kurt Gerstein a été de façon surprenante
condamné par les Alliés, qui lui ont reproché d'avoir continué à
servir la SS après avoir découvert l'horreur des camps. C'est
seulement vingt ans après sa mort qu'il a été réhabilité.
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Le film Amen.
recèle quelques moments d'émotion et une fin mélodramatique tirée
par les cheveux. Rien n'est faux dans les paroles de Kurt Gerstein,
extraites de ses Confessions, comme dans celles du pape.
Costa-Gavras souligne toute la complexité du personnage de Pie XII,
homme sans nul doute bon, sincèrement ému par le sort des Juifs et
tourmenté par l'attitude à adopter face à Hitler: protester
publiquement au risque de représailles contre les catholiques des
pays occupés? ou agir dans l'ombre au risque de
l'inefficacité?
L'un des personnages du film donne une clé à
l'énigme: «Avant la guerre, nous avions un pape de guerre (Pie
XI). A sa mort, nous avons élu un pape de paix mais la guerre est
arrivée!» On attendait un Croisé, on eut un diplomate.
C'est un peu comme si les Anglais, dans le choix de leur
Premier ministre en 1940, avaient donné la préférence à Neville
Chamberlain, le signataire des accords de Munich, sur Winston
Churchill...
Au bilan, je ne crois pas qu'Amen.
apporte aux spectateurs une meilleure compréhension de
l'époque.
Peut-être eût-il mieux valu un film proprement
historique sur le seul personnage de Kurt Gerstein?
Quant au
débat complexe sur l'attitude de l'Église et des autres institutions
(médias, gouvernements alliés, organisations sionistes,...)
vis-à-vis du nazisme et de la Shoah, il semble difficile de
le traiter par l'image. Laissons-le aux historiens.
Et
méfions-nous de la tentation de
refaire l'Histoire après coup et de juger nos aïeux... Songeons avec
modestie à notre propre faiblesse face aux impostures; la dernière
en date étant l'affaire du «réseau Voltaire», ces
charlatans qui ont réussi un coup éditorial en prétendant voir dans
le drame du 11 septembre 2001 un complot du Pentagone
américain.
André Larané
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(Washington)
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