CINEMA

Un film pour deux Histoires

Février 2002: Constantin Costa-Gavras nous refait un cours de morale avec Amen.,
un film complexe sur les rapports entre le Vatican et Hitler


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Auteurs de films engagés (L'aveu, sur les procès de Prague, Z contre la Grèce des colonels, Missing sur le Chili,...), Costa-Gavras récidive avec un film sur les silences de Pie XII à propos de la Shoah. Film rigoureux sur le plan historique... parfois trop. Quelques moments d'émotion.
 
 

12/03/1939: élection de Pie XII

20/01/1942 : Solution finale

De l'antijudaïsme à l'antisémitisme

Que savait-on de la Shoah?

Amen., un film pour deux Histoires
  

Amen.

Le nouveau film de Constantin Costa-Gavras s'inspire très librement d'une pièce de Rolf Hochhuth, jouée en 1963, Le Vicaire, qui dénonçait pour la première fois les rapports troubles du pape Pie XII avec le nazisme.

Amen. contient à vrai dire deux histoires tout à fait distinctes et aussi véridiques l'une que l'autre.

Le film retrace d'une part le parcours héroïque et paradoxal du lieutenant SS Kurt Gerstein qui assista de ses propres yeux à l'extermination des Juifs dans les camps de Belzec et Treblinka.

Il tenta tout au long de la guerre de témoigner et finit par écrire un rapport détaillé qui servit de pièce à charge au procès de Nuremberg, où furent jugés les chefs nazis.

Le film montre d'autre part le théâtre d'ombres du Vatican, avec ses querelles de pouvoir et ses jeux diplomatiques, trop peu à la hauteur des événements dramatiques qui se jouaient par ailleurs.

Les deux histoires sont liées de façon quelque peu artificielle par l'introduction d'un personnage fictif et invraisemblable, le jeune jésuite Fontana, intermédiaire malchanceux entre son ami Kurt Gerstein et le Saint-Siège.
 

Un Juste en Enfer

 < Kurt Gerstein en lieutenant SS >Le film Amen. de Costa-Gavras se fonde sur l'histoire vraie de Kurt  Gerstein, un ingénieur des mines né en 1905 qui dénonça le nazisme au nom de sa foi protestante dans les années 1930. Il passa de nombreux mois dans un camp d'internement.

En 1940, il trouva le moyen de se faire engager comme lieutenant dans les SS (abréviation de Schutzstaffel, escadron de protection), avec l'intention d'en dévoiler les agissements coupables. Cette milice d'élite à la réputation sinistre, dirigée par Heinrich Himmler, était chargée de toutes les sales besognes au service du nazisme.

La résolution de Kurt Gerstein s'en trouva renforcée lorsqu'il eut connaissance de l'assassinat de sa nièce, Bertha, une handicapée sacrifiée au nom de l'eugénisme. Avec des milliers d'autres handicapés, dès 1940, elle fut gazée dans de fausses salles de douches, les SS utilisant pour ce faire le gaz d'échappement de camions. L'intervention des chrétiens allemands permit sinon d'interrompre le programme d'euthanasie, du moins de le ralentir.

En 1942, lorsque l'heure vint de l'extermination des Juifs et des gitans, Kurt Gerstein, sous couvert de lutter contre le typhus, dut approvisionner des camps de Pologne en gaz mortel (les SS étaient passés à l'acide prussique de la marque Ziklon B, plus efficace que les gaz d'échappement).

Horrifié par ce qu'il vit dans  les camps de Belzec et Treblinka, il n'eut de cesse de les dénoncer à des personnes de confiance. Rencontrant par hasard dans un train, un soir d'août 1942, l'attaché d'ambassade de Suède, il lui raconta toute la nuit ce qu'il avait vu. L'attaché tenta mais en vain d'alerter son gouvernement.

Les révélations de Kurt Gerstein, principal témoin oculaire de la Shoah (l'extermination des Juifs) vinrent à l'oreille des résistants de Pologne qui avertirent leurs chefs en exil à Londres. Elles permirent d'étayer les informations qui circulaient déjà en Occident sur  les camps de la mort. Des journaux  et des responsables en firent état. Mais nul n'osait  trop y croire et tout cela ne servit à rien ou presque.

A la fin de la guerre, Kurt Gerstein se rendit aux troupes françaises. Transporté à Paris, à la prison militaire du Cherche-Midi, il rédigea un rapport détaillé sur les camps. Quelques jours après, on le retrouva mort dans sa cellule. Suicidé de désespoir ou  assassiné par des officiers SS de la prison? Le mystère demeure.

Ses Confessions ont constitué  l'un des principaux documents à charge lors du procès des chefs nazis à Nuremberg, après la guerre. Elles sont revenues malencontreusement sur le devant de l'actualité en 1985 lorsqu'un révisionniste français prétendit les démonter dans le cadre d'une soutenance de thèse à l'université de Nantes

Kurt Gerstein a été de façon surprenante condamné par les Alliés, qui lui ont reproché d'avoir continué à servir la SS après avoir découvert l'horreur des camps. C'est seulement vingt ans après sa mort qu'il a été réhabilité.

 
Le film Amen. recèle quelques moments d'émotion et une fin mélodramatique tirée par les cheveux. Rien n'est faux dans les paroles de Kurt Gerstein, extraites de ses Confessions, comme dans celles du pape.

Costa-Gavras souligne toute la complexité du personnage de Pie XII, homme sans nul doute bon, sincèrement ému par le sort des Juifs et tourmenté par l'attitude à adopter face à Hitler: protester publiquement au risque de représailles contre les catholiques des pays occupés? ou agir dans l'ombre au risque de l'inefficacité?

L'un des personnages du film donne une clé à l'énigme: «Avant la guerre, nous avions un pape de guerre (Pie XI). A sa mort, nous avons élu un pape de paix mais la guerre est arrivée!» On attendait un Croisé, on eut un diplomate.

C'est un peu comme si les Anglais, dans le choix de leur Premier ministre en 1940, avaient donné la préférence à Neville Chamberlain, le signataire des accords de Munich, sur Winston Churchill...

Au bilan, je ne crois pas qu'Amen. apporte aux spectateurs une meilleure compréhension de l'époque.

Peut-être eût-il mieux valu un film proprement historique sur le seul personnage de Kurt Gerstein?

Quant au débat complexe sur l'attitude de l'Église et des autres institutions (médias, gouvernements alliés, organisations sionistes,...) vis-à-vis du nazisme et de la Shoah, il semble difficile de le traiter par l'image. Laissons-le aux historiens.

Et méfions-nous de la tentation de refaire l'Histoire après coup et de juger nos aïeux... Songeons avec modestie à notre propre faiblesse face aux impostures; la dernière en date étant l'affaire du «réseau Voltaire», ces charlatans qui ont réussi un coup éditorial en prétendant voir dans le drame du 11 septembre 2001 un  complot du Pentagone américain.

André Larané

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Les reproductions sont empruntées à l'excellent site de la National Gallery of Art (Washington)