13 avril 1942

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Les baladins, par Pablo Picasso (Espagne et France 1881-1973), National Gallery of Art (Washington)
Ce jour-là...

Le camp de la mort lente

par Jean Brillet

Le 13 avril 1942, deux mille prisonniers de guerre français entraient dans le camp de représailles de Rawa-Ruska. Ils furent bientôt suivis de nombreux autres...

La défaite de juin 1940 s'était soldée par un bilan très lourd pour l'armée française: 120.000 morts, 200.000 blessés. Près de deux millions de prisonniers furent envoyés en Allemagne dans des «stalags».

Beaucoup ne se résignèrent pas à leur sort et entrèrent en résistance par des actes de sabotages et des tentatives d'évasions. Malgré la création de commandos disciplinaires, les Straf-Kompagnie, ou les incarcérations dans les prisons civiles, les actes d'insubordinations continuèrent.

RawaRska.jpg (63311 octets)Pour mettre un terme à cette résistance, l'Oberkommando der Wehrmacht décida, le 21 mars 1942, de transférer les prisonniers «coupables» de récidive dans le camp disciplinaire de Rawa-Ruska (aujourd'hui Rava-Russkaja), situé en Galicie (Ukraine).

Annexée par la Pologne lors du traité de Riga, le 12 mars 1921, la région devint partie intégrante de l'URSS après le traité germano-russe du 28 septembre 1939. Le 22 juin 1941, Hitler engage contre la Russie l'opération Barbarossa et rapidement la Galicie passe sous le contrôle du Reich.

Le choix de Rawa-Ruska, près de Lwow (Lemberg), pour établir un camp de représailles n'était pas le fruit du hasard. Zone d'opérations militaires hors des contrôles de la Croix Rouge Internationale, elle laissait toute latitude pour perpétrer des exactions contre les prisonniers.

Sur cette terre marécageuse infestée de moustiques favorisant la propagation de maladies, régnait un climat continental alternant hivers rigoureux et étés chauds.

Il suffit d'évoquer les noms des camps voisins de Treblinka, Chelmno, Belzec, Sobibor ou Auschwitz-Birkenau, pour comprendre que le camp 325 de Rawa-Ruska était situé dans le terrifiant «triangle de la mort» de la «Solution finale».

À l'origine, le camp 325 avait été créé pour les prisonniers russes. Environ vingt mille y périrent victimes de la famine et des mauvais traitements.

Le 13 avril 1942, deux mille premiers prisonniers de guerre français les remplaçaient. Entassés pour six ou sept jour dans les wagons à bestiaux qui les emportaient, ils avaient rencontré en gare de Dresde un train de soldats en uniforme de la Wehrmacht portant l'écusson bleu-blanc-rouge. C'était la Légion des Volontaires Français, des Français engagés volontaires dans l'armée allemande...

Après les quolibets et les invectives, les prisonniers entonnèrent la Marseillaise. Rapidement, les autorités militaires firent repartir le train pour mettre un terme à cette rencontre pour le moins inopportune.

Plus de vingt mille prisonniers français et belges suivirent dans les mêmes conditions. Rapidement, le camp s'avéra trop petit. Ils furent alors répartis dans des commandos satellites.

Si Rawa-Ruska n'a pas été un camp d'extermination, les conditions de vie y étaient similaires à celles des camps de concentration.

Quatre bâtiments en dur dont deux inachevés, une écurie de l'armée soviétique également inachevée, des baraquements en bois, le tout entourés de barbelés et de miradors constituaient l'infrastructure du camp.

Travail forcé, régime disciplinaire, brutalités, menaces de mort permanente étaient le lot quotidien aussi bien dans le camp que dans les commandos. Habillés de vieux uniformes, pour la plupart sans sous-vêtement, les pieds nus chaussés de sabots ou de claquettes, les prisonniers devaient affronter les rigueurs du climat.

Une soupe de millet dans des récipients de fortune, quelquefois des légumes (le plus souvent gelés ou avariés) ou une miche de pain pour 35 hommes servaient de nourriture. Le camp compta jusqu'à dix mille prisonniers avant leur répartition dans les commandos. Un seul robinet délivrait une eau polluée !

Squelettiques, épuisés, les prisonniers étaient des victimes toutes désignées pour les maladies endémiques, les maladies pulmonaires ou digestives, l'avitaminose et la décalcification.

Les nazis ne manquant pas de cynisme, avaient fait transférer avant l'arrivée des premiers prisonniers dix médecins français juifs pour «assurer» le suivi sanitaire du camp. Évidemment, ils ne disposaient strictement d'aucun moyen, d'aucun médicament, mais leur dévouement fut exemplaire pour tenter de soulager leurs compagnons.

Malgré ce régime inhumain, la résistance continua aussi bien dans le camp que dans les commandos et il y eut de nombreuses et improbables tentatives d'évasion.

Quelques-unes réussirent, mais beaucoup se soldèrent par des exécutions. Si 72 décès ont pu êtres clairement identifiés pour cause de maladies ou d'exécutions, le nombre réel des victimes n'a pas pu être établi.

Pour beaucoup de prisonniers, Rawa-Ruska ne fut qu'un lieu de transfert vers les commandos aux conditions de vie identiques. Le camp fut progressivement transféré vers la citadelle de Lwow puis à Stryj, un camp satellite.

Rawa-Ruska fut définitivement abandonné le 19 janvier 1943. Les prisonniers furent délivrés et retenus par l'armée soviétique. Ils ne repartirent pour la France que le 2 juillet 1945.

Quand Winston Churchill évoqua à la BBC l'existence de Rawa-Ruska, il le baptisa le «camp de la goutte d'eau et de la mort lente».

 

Mise à jour le 23 février 2003