Le camp de
la mort lente
par Jean Brillet
Le 13 avril 1942, deux mille prisonniers de guerre
français entraient dans le camp de représailles de Rawa-Ruska. Ils furent bientôt
suivis de nombreux autres...
La défaite de juin 1940 s'était soldée par un bilan très lourd pour l'armée
française: 120.000 morts, 200.000 blessés. Près de deux millions de prisonniers furent
envoyés en Allemagne dans des «stalags».
Beaucoup ne se résignèrent pas à leur sort et entrèrent en résistance par des actes
de sabotages et des tentatives d'évasions. Malgré la création de commandos
disciplinaires, les Straf-Kompagnie, ou les incarcérations dans les prisons civiles, les
actes d'insubordinations continuèrent.
Pour mettre un terme à cette résistance, l'Oberkommando der Wehrmacht
décida, le 21 mars 1942, de transférer les prisonniers «coupables» de
récidive dans le camp disciplinaire de Rawa-Ruska (aujourd'hui Rava-Russkaja), situé en
Galicie (Ukraine).
Annexée par la Pologne lors du traité de Riga, le 12 mars 1921, la région devint partie
intégrante de l'URSS après le traité germano-russe du 28 septembre 1939. Le 22 juin
1941, Hitler engage contre la Russie l'opération Barbarossa et rapidement la
Galicie passe sous le contrôle du Reich.
Le choix de Rawa-Ruska, près de Lwow (Lemberg), pour établir un camp de représailles
n'était pas le fruit du hasard. Zone d'opérations militaires hors des contrôles de la
Croix Rouge Internationale, elle laissait toute latitude pour perpétrer des exactions
contre les prisonniers.
Sur cette terre marécageuse infestée de moustiques favorisant la propagation de
maladies, régnait un climat continental alternant hivers rigoureux et étés chauds.
Il suffit d'évoquer les noms des camps voisins de Treblinka, Chelmno, Belzec, Sobibor ou
Auschwitz-Birkenau, pour comprendre que le camp 325 de Rawa-Ruska était situé dans le
terrifiant «triangle de la mort» de la «Solution
finale».
À l'origine, le camp 325 avait été créé pour les prisonniers russes. Environ vingt
mille y périrent victimes de la famine et des mauvais traitements.
Le 13 avril 1942, deux mille premiers prisonniers de guerre français les remplaçaient.
Entassés pour six ou sept jour dans les wagons à bestiaux qui les emportaient, ils
avaient rencontré en gare de Dresde un train de soldats en uniforme de la Wehrmacht
portant l'écusson bleu-blanc-rouge. C'était la Légion des Volontaires Français,
des Français engagés volontaires dans l'armée allemande...
Après les quolibets et les invectives, les prisonniers entonnèrent la Marseillaise.
Rapidement, les autorités militaires firent repartir le train pour mettre un terme à
cette rencontre pour le moins inopportune.
Plus de vingt mille prisonniers français et belges suivirent dans les mêmes conditions.
Rapidement, le camp s'avéra trop petit. Ils furent alors répartis dans des commandos
satellites.
Si Rawa-Ruska n'a pas été un camp d'extermination, les conditions de vie y étaient
similaires à celles des camps de concentration.
Quatre bâtiments en dur dont deux inachevés, une écurie de l'armée soviétique
également inachevée, des baraquements en bois, le tout entourés de barbelés et de
miradors constituaient l'infrastructure du camp.
Travail forcé, régime disciplinaire, brutalités, menaces de mort permanente étaient le
lot quotidien aussi bien dans le camp que dans les commandos. Habillés de vieux
uniformes, pour la plupart sans sous-vêtement, les pieds nus chaussés de sabots ou de
claquettes, les prisonniers devaient affronter les rigueurs du climat.
Une soupe de millet dans des récipients de fortune, quelquefois des légumes (le plus
souvent gelés ou avariés) ou une miche de pain pour 35 hommes servaient de nourriture.
Le camp compta jusqu'à dix mille prisonniers avant leur répartition dans les commandos.
Un seul robinet délivrait une eau polluée !
Squelettiques, épuisés, les prisonniers étaient des victimes toutes désignées pour
les maladies endémiques, les maladies pulmonaires ou digestives, l'avitaminose et la
décalcification.
Les nazis ne manquant pas de cynisme, avaient fait transférer avant l'arrivée des
premiers prisonniers dix médecins français juifs pour «assurer» le suivi
sanitaire du camp. Évidemment, ils ne disposaient strictement d'aucun moyen, d'aucun
médicament, mais leur dévouement fut exemplaire pour tenter de soulager leurs
compagnons.
Malgré ce régime inhumain, la résistance continua aussi bien dans le camp que dans les
commandos et il y eut de nombreuses et improbables tentatives d'évasion.
Quelques-unes réussirent, mais beaucoup se soldèrent par des exécutions. Si 72 décès
ont pu êtres clairement identifiés pour cause de maladies ou d'exécutions, le nombre
réel des victimes n'a pas pu être établi.
Pour beaucoup de prisonniers, Rawa-Ruska ne fut qu'un lieu de transfert vers les commandos
aux conditions de vie identiques. Le camp fut progressivement transféré vers la
citadelle de Lwow puis à Stryj, un camp satellite.
Rawa-Ruska fut définitivement abandonné le 19 janvier 1943. Les prisonniers furent
délivrés et retenus par l'armée soviétique. Ils ne repartirent pour la France que le 2
juillet 1945.
Quand Winston Churchill évoqua à la BBC l'existence de
Rawa-Ruska, il le baptisa le «camp de la goutte d'eau et de la mort lente».