30 novembre 1874

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Les deux soeurs à la terrasse (détail), par Pierre-Auguste Renoir (France 1841-1919)
Ce jour-là...

Naissance de Winston Churchill

 Winston Spencer Churchill fut le génie de la Politique comme Léonard de Vinci fut celui des Arts. Sa longue carrière témoigne de ses talents et de son absolu respect pour les principes démocratiques.

Etoile

Voici 90 ans d'Histoire, de guerre, de politique et de littérature:

30 novembre 1874: naissance au château de Blenheim, à Woodstock

2 septembre 1898: participation à la bataille d'Omdurman

1er décembre 1900: première élection aux Communes

5 décembre 1905: première participation à un gouvernement

1er octobre 1911: Premier Lord de l'Amirauté

23 mai 1915: démission de l'Amirauté

18 juillet 1917: ministre de l'Armement

6 novembre 1924: chancelier de l'Echiquier

5 décembre 1925: retour à la parité livre-or d'avant guerre

10 mai 1940: Premier ministre du Royaume-Uni

8 mai 1945: capitulation de l'Allemagne

26 juillet 1945: démission du gouvernement

5 mars 1946: discours de Fulton

1953: prix Nobel de littérature

24 et 30 janvier 1965: décès à Londres; funérailles nationales
 

Dans la nuit du 29 au 30 novembre 1874, une jeune femme donne le jour à un garçon au château de Blenheim, dans le comté d'Oxford, en Angleterre.

L'heureuse maman, Jennie Jerome, a été prise de douleurs à l'occasion d'une fête et eut tout juste le temps de gagner les vestiaires des dames pour accoucher.

Fille d'un richissime aventurier américain... et arrière-petite-fille d'une indienne d'Amérique, elle s'est mariée par amour... six mois plus tôt, à un homme politique talentueux et instable, Randolph Churchill.

Celui-ci descend d'un homme de guerre célèbre, John Churchill, duc de Marlborough (le Malbrough s'en va-t-en guerre de nos chansons), qui vainquit les armées de Louis XIV en 1704 à Blenheim (Hoechstaedt), en Bavière.


 < Winston Churchill (doc Tallandier) > Winston Spencer Churchill fut le génie de la Politique comme Léonard de Vinci celui des Arts. L'un et l'autre entamèrent d'innombrables travaux et ceux, très rares, qu'ils menèrent à bien suffirent à leur gloire.

A l'image de l'athénien Périclès (Ve siècle avant JC), Churchill guida son peuple dans une guerre impitoyable.

Il eût aussi le talent d'en écrire le récit comme le fit Thucydide de la Guerre du Péloponnèse entre Athènes et Sparte. Les 12 tomes de ses Mémoires sont un chef-d'oeuvre de clarté et d'intelligence qui lui ont valu le Prix Nobel de littérature.

Sa longue carrière témoigne de ses talents comme de son absolu respect pour les principes démocratiques.

L'enfant est déclaré à l'état-civil sous le nom de Winston Leonard Spencer Churchill. Il souffre dès sa jeunesse d'une constitution chétive. Il est par ailleurs hanté par la certitude de mourir jeune à l'égal de son père, qui mourra de syphilis à 45 ans, et de la plupart des membres de sa famille... Cela ne l'empêchera pas de finir nonagénaire.

Winston apprend très vite à user de dons exceptionnels: une mémoire prodigieuse fort utile dans les sphères politiques, une imagination exubérante, un don de l'écriture qui lui vaudra à la fin de sa vie, en 1953, le Prix Nobel de littérature, un sens de la répartie qui le range parmi les grands humoristes anglais et une énergie à faire pâlir des champions olympiques.

Enfin, last but not least, un courage physique qui confine à l'inconscience. Cent fois dans sa vie, Churchill frôle la mort et y échappe avec une chance surnaturelle, comme si le Destin l'avait protégé en vue d'un rôle à venir.

Avec cela, des faiblesses insignes, des impulsions qui le poussent vers l'échec dans les Dardanelles en 1915 et à Narvik en 1940, qui l'amènent aussi à bombarder sans nécessité Dresde en 1945.

Héritier d'une lignée glorieuse, Churchill vit sur un grand train (il n'a pris qu'une seule fois dans sa vie le métro, non sans s'égarer dans les couloirs). Il apprécie plus que de raison les alcools, sans lesquels il sombre dans la dépression («my black dogs» - mes chiens noirs - dit-il lui-même en parlant de ces douloureux moments de faiblesse).

Passionné par l'Histoire, il trouve du temps pour dicter des synthèses sur les heures illustres de la Grande-Bretagne. Pendant la Grande Guerre, déjà quinquagénaire, chassé du gouvernement, il se met à la peinture à l'invitation d'une amie (ses nombreuses toiles témoignent paraît-il d'un talent certain et se vendent très cher). Peu tourné vers la galanterie, Winston trouve le bonheur auprès de son épouse, Clementine. Le couple aura cinq enfants.

Tintin en habit de duc

Après une enfance turbulente et des études brouillonnes à Harrow puis à l'académie militaire de Sandhurst, Churchill entre - faute de mieux - dans la cavalerie.

Il se lasse très vite de la vie de garnison et court de par le monde à la recherche de toutes les occasions de montrer son courage.

En une demi-douzaine d'années, il va trouver le moyen de s'illustrer dans cinq expéditions militaires, à Cuba, en Inde à deux reprises, puis au Soudan et enfin en Afrique du Sud.

À l'image de Tintin - mais de façon plus guerrière -, le jeune officier de cavalerie va se partager entre les combats et les reportages. Chaque aventure donnera lieu à des articles et des livres qui lui apporteront renommée et argent.

Cela commence en 1895 avec la guerre que livre le gouvernement espagnol aux rebelles cubains. Le jeune Winston participe à la bataille de la Reforma. En octobre 1897, à 23 ans, lieutenant de lanciers au Pendjab, aux confins de l'empire des Indes, il découvre l'horreur des guerres coloniales et s'indigne dans ses compte-rendus de la mise à mort de prisonniers blessés.

L'année suivante, grâce aux relations de sa mère et en dépit de sa mauvaise réputation (déjà), il se fait affecter au 21e lanciers qui combat au Soudan sous les ordres de l'irascible Kitchener. Le 2 septembre 1898, il met sa vie en jeu dans la bataille d'Omdourman. Il tire de cette expérience un livre à succès: The River War (La guerre du fleuve).

 < Churchill lieutenant en Afrique du Sud (1899) >Winston «Tintin» poursuit sa quête d'aventures par une participation héroïque à la guerre contre les Boers d'Afrique du sud.

Son train ayant été attaqué par des Boers, il remet la locomotive sur les rails sans cesser d'affronter le feu nourri des ennemis. Il est plus tard fait prisonnier mais trouve moyen de s'enfuir après avoir parcouru un millier de kilomètres en territoire ennemi.

Ses exploits, qu'il porte avec talent à la connaissance du public, lui valent enfin une élection comme député conservateur (tory) à la Chambre des Communes.

Homme à tout faire

Churchill est élu au Parlement le 1er octobre 1900 avec 16 voix de majorité dans la circonscription populaire d'Oldham.

Le 15 mai 1903, à Birmingham, le leader conservateur Joseph Chamberlain propose d'en finir avec le libre-échange et de donner la préférence à l'Empire dans les échanges commerciaux.

Churchill désapprouve cette orientation. Partisan du libre-échange, qui permet de maintenir les prix à leur plus bas niveau, il décide de rallier les rangs du parti libéral.

C'est chose faite le 31 mai 1904. Selon l'expression consacrée, «he crosses the floor» (il traverse le plancher qui sépare les députés des deux partis aux Communes).

Cette pratique vaut en général une réprobation éternelle à celui qui s'y livre. Churchill est l'un des rares hommes politiques qui y échappera. Son geste est en bonne partie motivé par l'ambition. Il n'en peut plus du vieux parti conservateur qui le laisse languir sur son banc de député (1).

Le renégat reçoit promptement sa récompense. Il devient sous-secrétaire d'État aux Colonies en décembre 1905, sous la tutelle de lord Elgin, puis ministre du Commerce et de l'Industrie trois ans plus tard.

Churchill, grand seigneur autoritaire et aux mœurs chastes, se rapproche à la surprise générale du grand tribun populaire de l'aile gauche du parti libéral, le sémillant David Lloyd George.

Il ébauche une législation sociale qui débouchera après la deuxième guerre mondiale sur le «Welfare State» (État Providence): création d'une agence pour l'emploi, réglementation des salaires et des conditions de travail, assurance contre le chômage.

Homme à tout faire, Winston accède en février 1910 au Home office (le ministère de l'Intérieur). Il tente de supprimer la prison pour dettes et fait libérer un garçon de 12 ans condamné à 7 ans de prison pour un vol de morue!

Il repousse un projet de loi destiné à faire stériliser les débiles mentaux, au nom de «l'amélioration de la race» (les socio-démocrates de Suède ne montreront pas la même sagesse en 1922).

L'image du ministre est néanmoins durablement écornée par le massacre de Tonypandy (un mineur gallois est tué en novembre 1910 par les forces de l'ordre). L'opinion publique se fait de Churchill l'image d'un tueur alors qu'il a tout fait pour apaiser le conflit social. 

Nommé Premier Lord de l'Amirauté (ministre de la marine) en septembre 1911, Winston  appréhende la menace d'une guerre avec l'Allemagne dans un mémorandum prémonitoire.

Il pousse au réarmement et au renforcement de la Royal Navy en s'appuyant sur les conseils d'un vieil amiral, Jacky Fisher (70 ans). C'est ainsi qu'il convertit les navires du charbon au mazout et préconise une implantation britannique dans le Golfe Persique en vue de garantir leur approvisionnement! Il crée aussi l'Aéronavale en 1912.

Une imagination débordante

C'est en qualité de premier Lord de l'Amirauté qu'il aborde la Première guerre mondiale. De tous les ministres, il est celui qui a la meilleure connaissance des armes et le plus d'appétence pour la guerre.

Dans la nuit du samedi 1er août au dimanche 2 août, il met la Royal Navy en état de mobilisation générale. La flotte est prête au combat lorsqu'expire le 4 août à 23 heures l'ultimatum de Londres à l'Allemagne, lui enjoignant de respecter la neutralité belge.

En 1915, tandis que les combats s'enlisent dans les tranchées, un débat s'ouvre au sein du «War Council» sur la stratégie à tenir autour du Premier ministre Lord Asquith.

Les «Easterners» Churchill et Lloyd George plaident pour un contournement de l'ennemi par l'Est de l'Europe. Le 13 janvier 1915, ils obtiennent gain de cause et le Conseil accepte le principe d'un débarquement sur la presqu'île de Gallipoli, à l'entrée des Dardanelles et du Bosphore, en vue de la conquête de Constantinople!

L'opération entrevue par Churchill ne manque pas de pertinence: il s'agit d'ouvrir un troisième front contre les Puissances centrales et d'approvisionner la Russie par la mer Caspienne.

Une escadre franco-anglaise de 10 cuirassés lance l'attaque le 18 mars. Un champ de mines a raison de 4 navires dès le premier jour! Mauvais début.

L'état-major allié diffère à n'en plus finir le débarquement du corps expéditionnaire.

Lorsqu'enfin celui-ci, fort de 12.000 hommes (y compris des Sénégalais), tente de débarquer, le 25 avril, il se heurte à une farouche résistance des Turcs, commandés par Mustapha Kémal et conseillés par leurs alliés allemands.

Le corps expéditionnaire doit rembarquer en catastrophe le 8 décembre après avoir eu 250.000 morts, blessés et disparus!

Seule victime politique de cet échec, Churchill a du démissionner dès mai 1915. C'était la condition expresse que mettaient ses anciens amis conservateurs à leur  entrée dans un gouvernement de coalition.

Qu'à cela ne tienne, après une longue dépression - durant laquelle il se met à la peinture -, le réprouvé demande et obtient un commandement dans les tranchées de la Somme.

Et en décembre 1915, fort d'une énergie et d'une imagination intactes, il transmet au gouvernement un mémorandum secret où il plaide pour la création de «landships» (les futurs blindés). Il y voit le seul moyen de percer les tranchées ennemies.

Lloyd George, devenu Premier ministre, rappelle son ami Churchill au gouvernement en juillet 1917 comme ministre des Munitions.

Churchill intensifie les productions militaires et le 8 août 1918, il assiste dans les Flandres aux premières percées des engins blindés sur chenilles, les tanks, dont il a eu l'idée.

Après la Grande Guerre, il se prononce à l'opposé de Lloyd George et Clemenceau pour une réconciliation avec l'Allemagne et dénonce par ailleurs le bolchévisme (oucommunisme) qui a pris le pouvoir en Russie.

C'est en vain qu'il avertit: «De toutes les tyrannies de l'Histoire, la tyrannie bolchévique est la pire, la plus dévastatrice, la plus avilissante» (discours à l'Aldwych Club le 11 avril 1919). Il a compris avant tout le monde ou presque que le communisme porte atteinte aux fondements de la civilisation en préconisant la dictature d'une minorité et la coercition au lieu et place de la recherche démocratique du compromis dans le respect de toutes les opinions.

Devenu ministre des Colonies, Winston crée les protectorats d'Irak et de Tansjordanie sur les décombres de l'empire turc. Il contredit une nouvelle fois avec justesse Lloyd George et Clemenceau, qui soutiennent les revendications de la Grèce sur l'Anatolie occidentale.

Son point de vue l'emportera au traité de Lausanne de 1922... mais sans lui, car entretemps, il aura été chassé du gouvernement. 

Après le départ de Lloyd George, en 1922, et l'échec du gouvernement d'union nationale hérité de la guerre, le conservateur Bonar Law devient pour quelques mois Premier ministre. Il cède la place à Stanley Baldwin, qui est lui-même renversé par les travaillistes de Ramsay MacDonald, en raison des dissensions dans le camp conservateur.  

Pour Churchill, cette énième traversée du désert se solde par une deuxième traversée du «floor»: délaissant les libéraux (whigs), il renoue avec les conservateurs de sa jeunesse (tories).

Il entre peu après dans le gouvernement de Stanley Baldwin comme chancelier de l'Échiquier, c'est-à-dire ministre... des finances, une charge qui n'est pas vraiment dans sa nature. L'habile Premier ministre a voulu de la sorte neutraliser le trublion.

Le 28 avril 1925, Churchill annonce le retour à la convertibilité or de la livre sterling (suspendue en 1919). La monnaie britannique se retrouve d'un coup fortement surévaluée, cela pour répondre à la demande des banquiers qui s'inquiètent de la fuite des capitaux.

Cette surévaluation de la monnaie se solde par une crise économique. Les capitaux se réfugient à qui mieux mieux aux États-Unis, à Wall Street, où ils vont nourrir la spéculation et contribueront au krach de 1929.

Churchill reconnaîtra après la guerre que sa décision de 1925 fut «la plus grosse bévue de [sa] vie».

En juin 1929, le gouvernement Baldwin se retire et le travailliste Ramsay MacDonald revient au pouvoir. Il présente un projet audacieux d'autonomie de la colonie des Indes.

C'est ainsi que le 31 octobre 1929, le vice-roi des Indes, Edward Wood, futur lord Halifax, promet à la colonie le statut de dominion, c'est-à-dire une autonomie complète comme en disposent déjà le Canada et l'Australie!

Winston Churchill, nostalgique de l'Empire victorien et mal inspiré, s'y oppose bruyamment à l'inverse de son chef de parti, Stanley Baldwin, beaucoup plus compréhensif. Cette divergence de vues avec la fraction dominante des conservateurs va l'écarter pour longtemps des allées du pouvoir.

À 55 ans, Winston Churchill, déjà riche d'un passé tumultueux, entame une traversée du désert qui va durer une décennie! Il pourrait craindre avec quelque raison que sa carrière est derrière lui. Pourtant, le meilleur reste à venir.

(1) Sebastian Haffner, Churchill, un guerrier et un politique, page 52 (Altvik Editions, 2001) [retour]

 

Mise à jour le 24 février 2003