Genève passe à la Réforme

Par Gabriel Vital-Durand

 
Le 21 mai 1536, à Genève, le Conseil des Deux Cents se prononce en faveur de la Réformation religieuse.

Genève avant Calvin

Des pionniers celtes auraient fondé Genève vers 2000 avant J-C. sur la moraine laissée par le glacier du Rhône en se retirant. La ville devient plus tard l’oppidum des Allobroges, face aux Helvètes rétifs à l’influence romaine. A cet endroit, à la sortie du lac, un pont de bateaux permet de franchir le Rhône. César entame la conquête de la Gaule chevelue en 58 avant JC en barrant sur ce pont la route aux Helvètes.

Petite ville gallo-romaine puis burgonde et lotharingienne, Geneva tombe dans la mouvance de la Savoie au Moyen Âge.

Les princes-évêques de la ville jouissent de droits seigneuriaux étendus et les bourgeois excellent à tirer parti des intérêts divergents des comtes de Savoie et des évêques.

Les foires deviennent très prospères et attirent les banquiers florentins, avant que le roi de France Louis XI ne détourne vers Lyon une partie de ces activités.

Avec Martin Luther, la Réforme religieuse se répand en Allemagne et en Suisse.

A Genève, les évêques ne sont plus que des pantins dans les mains du duc de Savoie et leur influence se réduit comme peau de chagrin.

Guillaume Farel, un prédicateur venu de France, déploie de grands efforts pour gagner les esprits à la Réforme protestante. Résigné, l’évêque Pierre de la Baume quitte son chapitre en 1532.

Genève, entre temps, a signé le «traité de combourgoisie» avec Berne et Fribourg (1526) et obtenu du duc de Savoie la reconnaissance de son indépendance par le premier traité de Saint-Julien, en 1530. Elle devient une république libre associée à la confédération helvétique.

Une controverse publique a lieu du 30 mai au 24 juin 1535 et l’année suivante, la Réforme est définitivement établie par une décision du Conseil des Deux Cents. Les catholiques sont bannis et les couvents livrés au pic des terrassiers. Les ornements disparaissent, y compris les vitraux et les statues.

Les Savoyards tentent de reprendre pied dans la ville mais ils sont repoussés avec l’aide des Bernois. Au même moment, Guillaume Farel appelle à la rescousse un jeune prédicateur de 27 ans qui se fait appeler Calvin.

Calvin, un prêcheur français

Jean Cauvin est né en 1509 dans une famille de petite bourgeoisie à Noyon (Picardie). Prenant le nom de Calvinus selon la mode du temps, il étudie à la Sorbonne, apprend le latin, le grec et l’hébreu et démontre très jeune des qualités de dialecticien redoutable.

L’Affaire des Placards le compromet en 1535 et il s’enfuit à Bâle. Il y publie son ouvrage majeur, L’Institution de la religion chrétienne.

 < Jean Calvin (portrait anonyme) >Un an plus tard, il est appelé à Genève où il fait adopter des mesures de dictature morale connues sous le nom d’ordonnances. Il s’agit d’une règle de vie à laquelle chacun se doit de prêter serment.

Un parti de citoyens non-jureurs ou libertins résiste à ses exhortations. En 1538, il oblige Farel, Calvin et leurs suivants à quitter la ville pour Strasbourg. Calvin épouse alors Idelette de Bure, qui mourra quelques années plus tard.

En 1541, il accepte de rentrer à Genève en se voyant octroyer des pouvoirs discrétionnaires, alors même que son statut officiel reste celui d’un simple pasteur.

Le Consistoire composé de pasteurs et de laïcs va désormais régir la ville avec l’assistance des docteurs, anciens et diacres, sous la forme d’une théocratie.

Des dispositions administratives dénommées articles et ordonnances, ou théologiques comme le Catéchisme de Genève vont matérialiser son emprise sur la vie de la cité qui acquiert dès lors le titre de Rome protestante et attire des réfugiés et des sympathisants de toute l’Europe.

Les idées de Calvin sont à bien des égards rétrogrades: il voit la terre au centre de l’univers, les femmes comme accessoires de l’homme. Il ne tolère pas les résistances, fut-ce de ses propres amis. Gouet, Bolsec sont poursuivis pour impiété et le premier exécuté - en tout pas moins de 58 sentences capitales et 76 bannissements sont prononcés entre 1550 et 1555.

Castellion qui en tient pour ses idées de tolérance doit s’exiler. Michel Servet, un esprit universel poursuivi par l’Inquisition en France, croit trouver à Genève de la compréhension en 1553. Calvin le fit juger derechef et brûler vif pour hérésie.

L’église ainsi conçue est austère, dépourvue d’ornement et de fêtes. La vie civile ne fait que la prolonger sous la vigilance des anciens. La musique, le théâtre, le bal et la vie mondaine sont proscrits. Malgré les controverses réformées, Calvin en tient pour la Trinité et la Présence réelle.

Il vit en ascète, s’inflige des privations et une vie dépourvue de confort malgré une santé chétive et des migraines continuelles. Après avoir soutenu avec énergie et intransigeance la cause de la Réforme en France (colloque de Poissy en 1561), il meurt en 1564. On ne connaît pas le lieu de sa sépulture.

Un héritage contrasté

Calvin a laissé une œuvre théologique et didactique considérable, en latin pour la plus grande part. On possède plus de 2.300 sermons de sa main. Il a fait preuve de plus d’intransigeance envers les protestants extrémistes (anabaptistes, évangélistes et «gens séditieux») que vis-à-vis des catholiques avec lesquels il collabora plus d’une fois.

Il soutient le dogme de la Trinité que beaucoup de réformateurs mettent en doute. Dans le domaine politique et social, il tient à l’ordre établi, alors qu’il fait preuve à titre personnel d’une extrême austérité. Rabelais lui paraît le prototype d’un intellectuel dégénéré. Knox et les Presbytériens, comme les mouvements puritains, se réclameront de lui.

A son crédit, il faut mentionner la fondation du Collège de Genève en 1550, lequel compta jusqu’à 1500 élèves. Son rôle lors des querelles politiques en France fut modéré et il condamna la Conjuration d’Amboise qui visait à s’assurer de la personne de François II pour en tirer des concessions (1560).

On doit convenir que ni Luther, ni Melanchthon, ni Calvin ne se sont caractérisés par leur inclination à la tolérance. Comme l’affirme l’historien Gibbon, «La liberté d’opinion fut en réalité le résultat et non l’objectif de la Réforme». Horrifié par ces excès, Castellion réfugié à Bâle publia un pamphlet intitulé Vaticanus, dirigé en fait contre le Pape de Genève.

Genève, la Rome protestante, a dû accepter le retour des catholiques lors de l’invasion française de 1798. Ceux-ci sont devenus aujourd’hui majoritaires après des querelles religieuses qui ne sont pas entièrement éteintes.

 

Mise à jour le 24 février 2003

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