Ordonnance de Villers-Cotterêts

Le 10 août 1539, le roi François 1er signe à Villers-Cotterêts une ordonnance de 192 articles. Le Parlement de Paris l'enregistrera le 6 septembre.

Cette ordonnance, qui a été rédigée par le chancelier Guillaume Poyet, est parfois connue sous le nom de Guilelmine. Son importance est capitale dans le processus d'organisation de l'État.

L'ordonnance de Villers-Cotterêts établit en premier lieu que tous les actes légaux et notariés seront désormais rédigés en français.

Jusque-là, ils l'étaient en latin (le premier acte notarié en français a été rédigé à... Aoste, sur le versant italien des Alpes et est daté de 1532)!

Grâce à la nouvelle ordonnance, le peuple aura ainsi accès aux documents administratifs et judiciaire,... sous réserve qu'il parle la «langue d'oïl» pratiquée dans le bassin parisien et sur les bords de la Loire.

L'article 111 énonce joliment:
«Et pour ce que telles choses sont souvent advenues sur l'intelligence des mots latins contenus dans lesdits arrêts, nous voulons dorénavant que tous arrêts, ensemble toutes autres procédures, soit de nos cours souveraines et autres subalternes et inférieures, soit de registres, enquêtes, contrats, commissions, sentences, testaments, et autres quelconques actes et exploits de justice, ou qui en dépendent, soient prononcés, enregistrés et délivrés aux parties, en langage maternel et non autrement».

Dans les faits, il faudra beaucoup de temps avant que l'édit royal entre partout en application.

François 1er demande par la même ordonnance que les curés des paroisses procèdent à l'enregistrement des naissances, des mariages et des décès.

L'ordonnance institue ce qui deviendra l'état-civil et consacre le rôle unificateur de la langue française

Elle coïncide avec l’éveil, partout en Europe, des langues nationales. Quelques décennies plus tôt, Chaucer a jeté les bases de la langue anglaise moderne. Contemporain de François 1er, Luther traduit la Bible et fixe la langue allemande.

Le français, langue du pouvoir


Dès avant l'ordonnance de Villers-Cotterêts, les élites du royaume ont fait leur la langue française, même dans les provinces les plus éloignées.

Ainsi, en 1448, peu après sa création, le Parlement de Toulouse décida de son propre chef qu'il n'emploierait plus que la langue d'oïl dans ses travaux et ses écrits bien que cette langue fut complètement étrangère aux parlementaires et à leurs concitoyens. Plus étrangère que peut l'être aujourd'hui l'américain pour les Français.

À la différence de la plupart des autres nations européennes, la France, en effet, est une construction politique sans unité linguistique.

Dans La mort du français, un essai passionné autant que passionnant publié en 1999, le linguiste et écrivain Claude Duneton rappelle que l'anglais, l'allemand, le castillan ou encore le toscan, qui sont aujourd'hui les langues officielles du Royaume-Uni, de l'Allemagne, de l'Espagne et de l'Italie, étaient déjà comprises par la majorité de la population, dans ces pays, au XVe siècle.

Rien de semblable en France. À l'exception de l'Ile-de-France et du val de Loire, toutes les provinces ont usé dans la vie quotidienne, jusqu'au début du XXe siècle, de langues plus ou moins éloignées du français de Paris.

L'unité linguistique n'a été à peu près achevée qu'au milieu du XXe siècle, grâce à l'attrait qu'exerçait le pouvoir central sur les élites locales et à la pression parfois violente exercée sur les enfants du peuple par les fonctionnaires et les instituteurs de l'école laïque.

De vieilles personnes se souviennent encore du bâton que le maître mettait le matin entre les mains du premier enfant surpris à parler patois (ou breton, ou alsacien, ou basque, ou flamand, ou corse, ou picard, ou provençal,...).

Le porteur devait à son tour donner le bâton au premier camarade qu'il surprendrait lui-même à parler patois. A la fin de la journée, le dernier porteur de bâton était puni. Ce procédé inquisitorial s'est révélé très efficace.

La langue française est ainsi devenue le patrimoine commun et le principal facteur d'unité du peuple français.

 Trahison des élites

La puissance de la France aux Temps modernes, de Louis XIV à la Révolution, lui a permis de s'imposer comme langue des élites européennes et de la diplomatie. Elle s'est substituée au latin comme langue de la diplomatie à l'occasion de la signature du traité de Rastatt en 1714, entre la France et l'Espagne.

Son déclin s'est révélée avec la signature du traité de Versailles, lorsque Clemenceau, qui se flattait de parler couramment anglais, a consenti à l'emploi de cette langue aux côtés du français comme langue diplomatique.

On peut s'étonner, avec Claude Duneton, que les élites françaises trahissent la langue qu'elles ont imposé au peuple avec tant de persévérance.

Des personnes simples, nées au début du siècle, qui ont fait le sacrifice de leur langue originelle pour adopter le français, se sentent à nouveau perdues en regardant la télévision ou en lisant certains magazines.

Ce n'est plus le français appris à l'école qui leur est servi mais un sabir truffé de mots abscons au sens approximatif.

Un ministre de l'Éducation nationale (Claude Allègre) a déclaré que «l'anglais ne doit plus être une langue étrangère en France»! En fait d'anglais, il ne pensait pas à la belle langue de Shakespeare mais au basic english que parlent nos VRP internationaux avec un fort accent du terroir.

À l'heure où un grand nombre de jeunes Français de diverses origines tentent tant bien que mal d'assimiler la langue de leur pays, il est malvenu de ravaler celle-ci au rang de langue vernaculaire (comme l'ouolof du Sénégal).

Les préconisations du ministre et de l'élite internationaliste sont-elles au moins susceptibles de servir les intérêts économiques de la France?

Rien n'est moins sûr car, d'ici une ou deux décennies, nous disposerons sans doute de systèmes très performants de traduction instantanée grâce aux progrès de la téléphonie et de l'internet.

D'ores et déjà, des systèmes en test permettent à des interlocuteurs de langue différente, tibétain et flamand par exemple, de converser autour d'une table dans leur langue respective en suivant sur l'écran de leur portable la traduction des propos de leur interlocuteur! 

La traduction instantanée n'est pas loin de déboucher aussi dans le courrier électronique et sur la Toile.

Dans cette éventualité, l'utilité du basic english serait réduite à néant, les gens d'affaires préférant s'exprimer dans leur langue maternelle en faisant usage de toutes ses nuances plutôt que dans une langue étrangère mal assimilée.

Dans la compétition internationale, l'avantage reviendrait aux peuples qui maîtriseraient une langue riche et solide.

Les langues étrangères ne seraient plus enseignées dans un but utilitaire mais seulement pour le plaisir de la connaissance et de l'accès à une culture différente.

En attendant, la prudence commande de préserver le français et de ne pas compromettre son renouveau par une anglicisation précipitée de notre système éducatif et des médias.
    

 

Mise à jour le 24 février 2003