30 octobre 1439

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Le Christ bénissant, par Duccio di Buoninsegna (Italie 1255-1318), National Gallery of Art (Washington)
Ce jour-là..
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Le duc de Savoie Amédée VIII devient pape

par Gabriel Vital-Durand

Le 30 octobre 1439, une poignée de pères conciliaires réunis à Bâle proclament la déchéance du pape Eugène IV et élisent à sa place le duc Amédée VIII de Savoie, 56 ans.

Le nouveau pape est intronisé l'année suivante sous le nom de Félix V.

Un duc favorisé par le destin

Selon Charles-Eugène, Maréchal-prince de Ligne, l’existence idéale consisterait à vivre «comme un page à dix ans, une jolie femme à vingt, un colonel de chevau-légers à trente, un gouverneur à quarante, un ambassadeur à cinquante, un homme de lettres à soixante, un duc à septante et ... un cardinal à quatre-vingts ans»! (Mémoires, vers 1790). Eh bien, c’est là le destin abracadabrantesque de Amédée, huitième du nom, dit le Paisible, premier duc de Savoie.

Le futur pape est né à Chambéry le 4 septembre 1383. L’empereur du Saint Empire Romain Germanique suzerain de toute l’Europe du Jutland à la Sicile, les rois de France (Charles VI d’Anjou, dit le roi fou) et d’Angleterre (Henri V Plantagenêt) se déchirent par Armagnacs et Bourguignons interposés, car nous ne sommes qu’au milieu de la Guerre de Cent ans.

À Chypre règnent les Lusignan, à Byzance, un lointain parent, le basileus Manuel II Paléologue, à Brousse, les Ottomans avec Bajazet et plus loin, les Mongols de Tamerlan qui délivreront Humbert, le Bâtard de Savoie, demi-frère d’Amédée, des mains des Turcs.

La grand-mère d'Amédée, Bonne de Bourbon, femme fort énergique, a construit le château de Ripaille, près de Thonon, sous une forme primitive. Son époux Amédée VI, le Comte Vert, puis son fils Amédée VII, le Comte Rouge, ont bien bataillé pour étendre la Savoie vers Berne, Lyon, Nice et Milan.

Mais le jeune prince généreusement doté par les fées penchées sur son berceau va perdre son père à l’âge de huit ans, en 1391, des suites d’un accident de chasse (tétanos?). On parle d’empoisonnement; la mère du futur Amédée VIII, Bonne de Berry, va se laisser manœuvrer contre sa belle-mère, Bonne de Bourbon, que la rumeur accuse.

Le duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, en profite pour précipiter le mariage de sa fille, Marie de Bourgogne, avec le jeune Amédée.

Les noces fastueuses sont célébrées le 29 octobre 1393 à Chalons-sur-Saône. Les jeunes époux ont... dix et sept ans! Et ils vont alors se séparer pour dix ans...

Un souverain éclairé

Amédée tombe sous la coupe de son beau-père, le duc de Bourgogne, qui garde l’œil sur ses affaires pendant qu’il reçoit une éducation plutôt soignée.

Ensuite les jouvenceaux vont filer un amour de vingt ans qui donnera le jour à sept enfants. Marie meurt en couches en 1422. Quant à Amédée, il se révèle rapidement de taille à gérer son comté de Savoie.

Il compense l’absence de dispositions militaires par des talents diplomatiques hors du commun. Au septentrion, il consolide ses relations avec Berne.

A l’ouest, il repousse la frontière jusqu’à la Saône et réussit par des manœuvres habiles à prendre la succession des comtes de Genève et à s’installer au couvent des Dominicains de Plainpalais, alors que son vidame réside en la Tour de l’Isle, une bastille plus imposante.

Il reste en bonne intelligence avec les évêques de Genève, notamment Jean de Brogny, et reçoit le pape Martin V en grande pompe à la cathédrale Saint Pierre. Au Midi, il vient à bout des princes rebelles, les Grimaldi, les marquis de Saluces et de Montferrat. A l’Orient, il conquiert le val d’Ossola au Sud des Alpes et renforce ses positions en Valais.

Amédée accueille le pape Benoît XIII à Nice en 1404 et invite l’empereur allemand Sigismond à Chambéry en 1416. Ce dernier s’acquitte de sa dette en élevant la Savoie au rang de duché. Amédée se pique de droit et de lettres. Il rédige les «Statuta Sabaudiæ» qui serviront de code civil au duché, et fonde l’université de Turin.

Lui qui ne craint pas le voisinage des clercs, il fonde le prieuré de Ripaille (1410), près du lac Léman, et y installe des chanoines réguliers de Saint Augustin qui relèvent de l’abbaye de Saint Maurice d’Agaune. Il fonde aussi l’ordre des chevaliers de Saint Maurice, qui prendra plus tard le nom des Saints Maurice et Lazare.

Le site est considérablement agrandi et modernisé, l’ensemble monumental comprend, outre le prieuré, un palais agrémenté de sept tours, un parc splendide, un port bien défendu avec des galères.

Selon le chroniqueur, «si la demeure d’Amédée n’était pas indigne d’un roi ou d’un pape, celles de ses compagnons auraient pu être offertes à des cardinaux».

Certains esprits forts ne manqueront pas de suggérer que l’on y fait bonne chère et mène grand train... Un adage du temps affirme d’ailleurs: «facere ripaliam, hoc est indulgere ventri» (faire ripaille, c’est soigner son ventre).

Et voici le 7 novembre 1434. Le duc de 51 ans, au faîte de sa gloire et de ses succès, convoque sa cour et sa parentèle à Ripaille pour lui annoncer qu’il se retire dans son prieuré. Il laisse le pouvoir à son fils Louis, comte de Genève, sans abdiquer toutefois.

Son autorité morale ne fait que s’accroître et lorsque le pape Eugène IV vient à déplaire au Sacré Collège, les cardinaux, qui souhaitent se réunir en conclave à Bâle, s’arrêtent pour se refaire une santé... à Ripaille.

Ne vont-ils pas soudain s’aviser que leur hôte - en odeur de sainteté - pourrait bien être de taille à réconcilier la chrétienté déchirée par le Grand schisme d’Occident ?

Et voici notre grand homme élu pape, lequel prend le nom de Félix V - il n’accepte la charge qu’après beaucoup d’hésitations le 15 février 1440. Il est intronisé le 23 juillet 1440 dans la cathédrale de Lausanne.

Il prend Enée Piccolimini comme secrétaire, lequel deviendra Pie II. Las, Eugène IV s’accroche à la tiare. Le nouveau duc Louis Ier poursuit des chimères en Orient d’où son épouse, la séduisante Anne de Chypre, rapportera le Saint Suaire à Chambéry. Selon un chroniqueur, «elle est une femme incapable d’obéir unie à un homme incapable de commander».

Coup de théâtre en avril 1449. Félix V, désabusé par les intrigues du Saint Collège et désormais tourné vers son salut éternel, abdique son pontificat en la cathédrale de Lausanne.

Avec le renoncement volontaire du dernier des «antipapes», c’en est bien fini du Grand Schisme d’Occident qui a déchiré et affaibli l’Eglise catholique pendant près d'un siècle.

Le pape Nicolas V, décidément bon prince, nomme son rival... évêque de Genève, légat pontifical et cardinal du Sacré Collège. Amédée meurt en 1451, vénéré de tous. Pourtant l’Histoire est bien ingrate, qui le compte au nombre des antipapes!

 

Mise à jour le 22 février 2003