LIVRE DE LA NATIVITÉ DE MARIE
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NOTE SUR LE TEXTE
La
tradition manuscrite du Livre de la nativité de Marie est abondante. Le
texte est conservé dans environ cent trente manuscrits, qui se distinguent
en deux formes textuelles. La première, la plus originelle et déjà
attestée par Fulbert de Chartres, a connu la plus grande diffusion :
d'abord sur le territoire français, puis, à partir de là et depuis le
XIIe siècle, surtout en
Angleterre et en Italie. La seconde forme est le résultat d'une révision
plus ou moins discrète de la première : elle consiste essentiellement en
des adaptations grammaticales et stylistiques, visant à éclairer le texte
et à en faciliter la lecture. Son rayonnement se limita en majeure partie
au territoire compris entre le Nord-Est de la France et la région
rhénano-mosane. En comparaison de la tradition de l'Evangile de l'Enfance
du Pseudo-Matthieu, celle du Livre de la nativité de Marie connut un
développement assez strict et discipliné. Il n'y a que trois cas où la
tradition est très riche en variantes : la présentation du prologue, la
description de Joseph comme veuf ayant des fils adolescents (8,I) et la
paraphrase des paroles de l'Annonciation (9-5).
Tout comme l'Evangile
de l'Enfance du Pseudo-Matthieu, le Livre de la nativité de Marie a exercé
une grande influence sur la dévotion mariale. Très tôt, le livre trouva sa
place dans les collections de sermons et de légendes, puis dans les
lectionnaires, fournissant ainsi les leçons pour la fête de la Nativité de
la Vierge. L'ordre dominicain, tout particulièrement, tenait le texte en
grande estime :
la réforme liturgique conduite sous l'égide d'Humbert
de Romans, au milieu du XIIIe siècle, incorpora une
version abrégée du texte dans le lectionnaire officiel de l'ordre ; en
outre, notre apocryphe figura dans quelques grandes oeuvres de compilation
dominicaines. Étant dépouillé des détails romanesques de la tradition
apocryphe, le Livre de la nativité de Marie était moins appelé à stimuler
l'imagination d'artistes ou de narrateurs en langues vernaculaires que l'Evangile de l'Enfance du
Pseudo-Matthieu. Cependant, on retrouve les
premières traces de notre apocryphe en langue vernaculaire chez deux
auteurs français du XIIe siècle : le poète
normand Wace, qui utilisa le livre pour raconter l'histoire de la nativité
de Marie dans son poème intitulé La Conception Nostre Dame ; Herman
de Valenciennes, qui l'inséra dans son adaptation de la Bible en vers
français intitulée Li Romanz de Dieu et de sa Mère.
La présente
traduction repose sur le texte latin édité à partir de vingt manuscrits
dans la « Series apocryphorum ». Les éditions antérieures, depuis la
première édition, parue probablement en 1468, jusqu'à celle de K. von
Tischendorf, ont toutes imprimé la version la plus évoluée de la première
forme textuelle. Le texte latin sur lequel se fonde la traduction est cité
lorsque le contenu diffère sensiblement de ce qu'on lit dans l'édition de
K. von Tischendorf. Nous avons retenu la division traditionnelle du récit
en dix chapitres, mais nous avons suivi la division plus détaillée en
groupes de phrases qui est adoptée pour la nouvelle édition de la « Series
apocryphorum ».
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PROLOGUE
Tu me
demandes un petit service, léger quant au travail, mais très grave à cause
de la précaution à prendre contre l'erreur. Tu désires en effet que je
mette par écrit ce que j'aurais pu trouver quelque part au sujet de la
nativité de la sainte et très heureuse Vierge Marie jusqu'à son
incomparable enfantement et aux premiers débuts du Christ ? chose non
point difficile à faire mais, comme j'ai dit, très présomptueuse, à cause
du danger qu'elle fait courir à la vérité. En effet, ce que tu exiges de
moi, maintenant que ma tête a blanchi, je l'ai lu, sache-le, dans un petit
livre qui m'est tombé sous la main quand j'étais un tout jeune homme, et
il se peut très bien que, à cause d'un si grand laps de temps et de
l'intervention d'autres événements qui ne sont pas légers, l'un ou l'autre
détail ait échappé à ma mémoire. Aussi pourra-t-on m'accuser non sans
raison, si j'accède à ta demande, d'omettre, d'ajouter ou de changer
quelque chose. Si je ne nie pas que cela puisse être le cas, je n'avoue
pas que je le fais délibérément. Ainsi, afin de combler tes voeux et de
contenter la curiosité des lecteurs, je rappelle à ton intention comme à
celle de tout lecteur que le petit livre en question, si j'ai bonne
mémoire, avait une préface dont le sens était à peu près le suivant
:
Jérôme, aux évêques Chromace et Héliodore.
«Vous me demandez de
vous faire savoir ce que je pense d'un petit livre que d'aucuns possèdent
sur la nativité de sainte Marie. Sachez donc qu'on y trouve beaucoup de
faussetés. En effet, un certain Seleucus, auteur des Passions des apôtres,
a également composé ce petit livre-ci. Mais, de même qu'il a dit vrai au
sujet de leurs prodiges et des miracles qu'ils ont effectués, tout en
proférant de nombreux mensonges au sujet de leur doctrine, de même il a
beaucoup inventé ici de manière non véridique. Aussi m'efforcerai-je de
traduire mot à mot, d'après ce qui se trouve en hébreu, puisqu'il est
clair que le saint évangéliste Matthieu a composé ce même petit livre et
qu'il l'a ajouté, scellé par des caractères hébraïques, en tête de son
Évangile.»
Pour la vérité de cela, je m'en remets à l'auteur de la
préface et à la bonne foi de l'écrivain. Personnellement, si je déclare
que c'est sujet à doute, je n'affirme pas que ce soit nettement faux.
Voilà ce que je dis en toute liberté, et qu'à mon avis aucun fidèle ne
niera : que tout cela soit vrai ou inventé par quelqu'un, de grands
miracles ont précédé la sainte nativité de sainte Marie et de très grands
l'ont suivie, et pour cette raison ceux qui croient que Dieu a pu
accomplir cela peuvent les croire et les lire sans danger pour leur âme.
Enfin, pour autant que je puisse m'en souvenir, je suivrai le sens et non
les mots de l'écrivain. Tantôt je me lancerai sur la même voie sans suivre
pour autant les mêmes traces, tantôt je reviendrai sur la même route par
quelques détours. Ainsi, je conduirai le fil de la narration de telle
façon que je ne dirai rien d'autre que ce qui y a été écrit ou que ce qui,
raisonnablement, a pu y être écrit.
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LIVRE DE LA NATIVITÉ DE MARIE
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Donc, la
bienheureuse et très glorieuse Marie, toujours vierge, est issue de la
race royale et de la famille de David ; elle naquit dans la ville de
Nazareth et fut élevée à Jérusalem dans le Temple de Dieu. Son père
s'appelait Joachim, sa mère Anne. La maison paternelle était originaire de
Galilée, de la ville de Nazareth ; la famille maternelle, de Bethléem.
Leur vie était simple et honnête devant Dieu, irréprochable et charitable
auprès des hommes. Ils divisaient tout leur bien en trois parts,
consacrant une partie au Temple et aux serviteurs du Temple, donnant une
autre aux pèlerins et aux pauvres, réservant la troisième pour eux-mêmes
et pour les besoins de leur domesticité. Justes envers Dieu, charitables
envers les hommes, ils vécurent ainsi pendant vingt ans environ une vie
conjugale chaste, sans procréation d'enfants. Ils firent cependant vœu,
si Dieu leur donnait un descendant, de le consacrer au service du
Seigneur. Pour cette raison, ils avaient également coutume de fréquenter
le Temple du Seigneur à chaque fête de l'année.
Or il advint
qu'approcha la fête de la Dédicace. Aussi Joachim monta-t-il à Jérusalem
avec quelques-uns de sa tribu. En ce temps-là, Isachar y était grand
prêtre. Et, lorsqu'il remarqua que Joachim se trouvait lui aussi, avec son
offrande, parmi ses concitoyens, il le méprisa et dédaigna ses dons, lui
demandant pourquoi il osait prendre place parmi les féconds, lui qui était
infécond. Il lui dit que ses dons pouvaient sembler indignes à Dieu, qui
l'avait lui-même jugé indigne d'un descendant ; l'Ecriture disait qu'était
maudit tout homme qui n'avait pas engendré un enfant mâle en Israël ; en
effet, il devait d'abord se délivrer de cette malédiction par la
génération d'un enfant, et ainsi seulement il pourrait se présenter devant
Dieu avec ses offrandes. Rempli d'une grande honte par le reproche de cet
opprobre, Joachim se retira auprès des pasteurs qui gardaient ses
troupeaux dans les pâturages. En effet, il ne voulait pas retourner à la
maison, de peur qu'il ne subisse la même manifestation de mépris de la
part des gens de sa tribu qui avaient également été présents et qui
avaient entendu ces mots du prêtre.
Mais, alors qu'il y séjournait
depuis un certain temps, un jour où il était seul, un ange du Seigneur lui
apparut dans une immense lumière. Comme il était troublé devant cette
vision, l'ange qui lui était apparu apaisa sa peur en disant : « Ne crains
pas, Joachim, ne sois pas troublé par ma vue. Je suis en effet un ange que
le Seigneur t'envoie pour t'annoncer que tes prières sont exaucées et que
tes aumônes sont montées devant lui. Il a regardé et vu ta pudeur, et il a
entendu le reproche de stérilité qui te fut adressé injustement. Car Dieu
est le vengeur du péché, non pas de la nature. Aussi, lorsqu'il ferme un
sein, il le fait pour l'ouvrir plus miraculeusement ensuite et pour que
l'on sache que ce qui naît n'est pas le fruit de la concupiscence, mais un
don divin. La première mère de votre nation, Sara, ne fut-elle pas
inféconde jusqu'à ses quatre-vingts ans ? Et pourtant, dans une vieillesse
avancée, elle a mis au monde un fils, Isaac, à qui avait été promise la
bénédiction de toutes les nations. Et Rachel, tellement agréable au
Seigneur, tant aimée par saint Jacob, fut elle aussi longtemps stérile, et
elle a néanmoins donné naissance à Joseph, non seulement seigneur d'Egypte, mais aussi libérateur de très nombreuses nations menacées par la
faim. Qui parmi les chefs fut plus fort que Samson ou plus saint que
Samuel ? Et pourtant ils ont eu tous les deux des mères stériles. Si la
raison ne te convainc pas de donner foi à mes mots, donne au moins créance
aux exemples qui montrent que les conceptions longtemps différées et les
naissances stériles sont d'habitude plus miraculeuses. Aussi ta femme Anne
enfantera-t-elle pour toi une fille, et tu lui donneras le nom de Marie.
Elle sera consacrée au Seigneur dès son enfance, comme vous l'avez promis,
et elle sera remplie du Saint-Esprit dès le sein de sa mère. Elle ne
mangera ni ne boira rien d'impur, et elle ne vivra pas parmi le peuple,
au-dehors, mais dans le Temple du Seigneur, pour qu'on ne puisse rien ni
dire ni même soupçonner de méchant à son sujet. Et avec le progrès de
l'âge, de même qu'elle naîtra de façon miraculeuse d'une femme stérile, de
même, vierge, elle engendrera de façon incomparable le fils du
Très-Haut,
qui sera appelé Jésus : son nom indique qu'il sera le sauveur de toutes
les nations. ? Et voici le signe de ce que je t'annonce : quand tu
arriveras à la porte Dorée de Jérusalem, tu rencontreras ta femme Anne,
qui, pour l'instant pleine d'inquiétude à cause du retard de ton retour,
se réjouira alors à ta vue. » Sur ces mots, l'ange le quitta.
Ensuite,
il apparut également à sa femme Anne en disant : « Ne crains pas, Anne, ne
pense pas que c'est un fantôme que tu vois. Je suis en effet cet ange qui
a présenté vos prières et vos aumônes devant le Seigneur. Et maintenant je
suis envoyé vers vous pour vous annoncer qu'il vous naîtra une fille, du
nom de Marie, qui sera bénie pardessus toutes les femmes. Pleine de la
grâce du Seigneur dès sa naissance, elle passera les trois années de son
allaitement dans la maison paternelle. Ensuite, consacrée au service du
Seigneur, elle ne quittera pas le Temple jusqu'à l'âge de raison ; servant
là Dieu nuit et jour dans le jeûne et la prière, elle s'abstiendra de tout
ce qui est impur. Elle ne connaîtra jamais d'homme, mais seule, sans
exemple, sans souillure, sans corruption, sans union avec un homme, vierge
elle engendrera un fils, servante elle engendrera le Seigneur, éminente à
la fois par son nom et par son oeuvre elle engendrera le sauveur du monde.
Lève-toi donc et monte à Jérusalem et, quand tu arriveras à la porte que
l'on appelle Dorée parce qu'elle est ornée d'or, tu rencontreras là, et ce
sera le signe, ton mari pour le salut duquel tu t'inquiètes. Lorsque tout
cela se sera donc passé ainsi, sache que ce que je t'annonce va se
réaliser indubitablement. »
Ainsi, selon la prescription de l'ange, ils
partirent tous les deux du lieu où ils se trouvaient et montèrent à
Jérusalem. Et, lorsqu'ils arrivèrent au lieu désigné par la prophétie
angélique, ils allèrent à la rencontre l'un de l'autre. Heureux de se
revoir et rassurés par la certitude de l'enfant promise, ils rendirent
dûment grâce au Seigneur, qui élève les humbles. Ensuite, après avoir
adoré le Seigneur, ils retournèrent à la maison et attendirent la promesse
divine avec certitude et allégresse. Aussi Anne conçut-elle et
enfanta-t-elle une fille et, selon l'ordre angélique, les parents lui
donnèrent le nom de Marie.
Et, lorsque le cycle des trois ans se fut
déroulé, et que le temps de l'allaitement fut terminé, ils conduisirent la
Vierge avec des offrandes au Temple du Seigneur. Or il y avait autour du
Temple quinze marches à monter, conformément aux quinze psaumes des
montées. Car le Temple étant construit sur une montagne, l'autel des
holocaustes, qui se trouvait à l'extérieur, n'était accessible que par des
marches. Aussi déposèrent-ils la Vierge sur la première de celles-ci. Et,
tandis qu'ils ôtaient leurs vêtements de voyage et qu'ils mettaient des
vêtements plus soignés et plus propres selon la coutume, la Vierge du
Seigneur monta toutes les marches l'une après l'autre, sans la main de
quiconque pour la guider et la soulever, de telle façon que l'on crut que,
sur ce point du moins, rien ne manquait à sa maturité. En effet, déjà dans
l'enfance de la Vierge, le Seigneur accomplit un grand acte et montra
d'avance par le signe de ce miracle quelle grandeur elle atteindrait.
Lorsqu'ils eurent donc célébré le sacrifice selon la coutume de la Loi et
qu'ils eurent accompli leur vœu, ils laissèrent la Vierge dans l'enceinte
du Temple avec les autres vierges qui devaient être élevées en ce même
lieu, et eux-mêmes retournèrent à la maison.
Or, en avançant en âge, la
Vierge du Seigneur progressait également chaque jour dans les vertus. Et,
parce que, selon les mots du psalmiste, « son père et sa mère
l'abandonnèrent, Dieu l'accueillit » Chaque jour, en effet, elle était
fréquentée par des anges, chaque jour elle jouissait de la vision divine,
qui la préservait de tous les maux et lui donnait aussi tous les biens en
abondance. Elle atteignit sa quatorzième année de telle façon que non
seulement les méchants ne pouvaient rien trouver à lui reprocher, mais
qu'aussi tous les bons qui la connaissaient jugeaient dignes d'admiration
sa vie et sa conduite. Alors, le grand prêtre ordonna publiquement aux
vierges qui étaient instruites dans le Temple et qui avaient accompli
cette période de leur jeunesse de rentrer à la maison, de se préparer au
mariage, selon la coutume de la nation et la maturité de leur âge. Tandis
que les autres obéissaient docilement à cet ordre, seule Marie, la Vierge
du Seigneur, répondit qu'elle ne pouvait faire cela, puisque ses parents
l'avaient consacrée au service du Seigneur et qu'en plus elle avait
elle-même voué au Seigneur sa virginité, qu'elle ne pourrait jamais
outrager en s'unissant à un homme. Le grand prêtre était dans la détresse,
parce qu'il pensait que, l'on ne devait pas violer une promesse en
s'opposant à l'Ecriture qui dit : « Faites des vœux et acquittez-vous-en
», et parce qu'il n'osait pas non plus introduire une coutume étrangère à
la nation. Aussi prescrivit-il qu'à la fête qui était imminente tous les
notables de Jérusalem et des lieux voisins soient présents, afin qu'il
sache, grâce à leur conseil, ce qu'il fallait faire dans un cas si
douteux. C'est ce qui fut fait, et tous décidèrent en commun que le
Seigneur devait être consulté à ce sujet. Et, alors que les autres se
prosternaient pour prier, le grand prêtre alla faire la consultation selon
la coutume. Et, sans tarder, une voix venant de l'oracle et du lieu du
propitiatoire se fit entendre à tous, disant qu'il fallait avoir recours à
la prophétie d'Isaïe pour savoir à qui la Vierge devait être confiée et
accordée en mariage. Isaïe a dit : « Un rameau sortira de la racine de
Jessé, et une fleur poussera de sa racine, et sur elle reposera l'esprit
du Seigneur, esprit de sagesse et d'intelligence, esprit de conseil et de
force, esprit de connaissance et de piété, et l'esprit de crainte du
Seigneur la remplira. » Ainsi donc, selon cette prophétie, tous les
membres de la maison et de la famille de David en état de se marier et non
mariés apporteraient leur rameau à l'autel ; et, si un petit rameau
fleurissait après l'offrande et si sur sa pointe prenait place l'Esprit du
Seigneur sous la forme d'une colombe, ce serait à son possesseur que la
Vierge devait être confiée et accordée en mariage.
Parmi les personnes
présentes se trouvait Joseph, un homme de la maison et de la famille de
David, dont la femme était défunte et qui avait des enfants déjà jeunes
gens. Comme il lui semblait inconvenant d'épouser une fille d'un âge si
tendre, alors qu'il avait des fils plus âgés, il fut le seul à retenir son
rameau alors que les autres apportaient le leur selon l'oracle. Et, comme,
par conséquent, il n'apparaissait rien de conforme à la voix divine, le
grand prêtre pensa qu'il fallait consulter une nouvelle fois le Seigneur.
Celui-ci répondit que le seul de tous les désignés à ne pas avoir apporté
son rameau était celui à qui la Vierge devait être accordée en mariage.
Ainsi découvert, Joseph apporta son rameau; et, lorsque celui-ci fleurit
aussitôt et qu'une colombe venant du ciel prit place sur sa pointe, il fut
clair aux yeux de tous que c'était à lui que la Vierge devrait être
accordée en mariage. Donc, après la célébration coutumière du rite de
mariage, Joseph resta dans la ville de Bethléem pour organiser sa maison
et pour se procurer ce qui était nécessaire au mariage, tandis que Marie,
la Vierge du Seigneur, retourna à la maison de ses parents en Galilée avec
sept autres vierges de son âge et élevées avec elle, qu'elle avait reçues
du prêtre.
En ces jours, c'est-à-dire au premier temps de son arrivée
en Galilée, l'ange Gabriel fut envoyé vers elle par Dieu pour lui faire
savoir la conception du Seigneur et lui en exposer le déroulement ou la
manière. C'est ainsi qu'en entrant chez elle il remplit la chambre où elle
se trouvait d'une immense lumière et, la saluant avec beaucoup de joie, il
lui dit : « Je te salue Marie, vierge très agréable au Seigneur, vierge
pleine de grâce, le Seigneur et avec toi, tu es bénie par-dessus toutes
les femmes, bénie par-dessus tous les êtres humains qui sont nés jusqu'à
présent. » La Vierge, qui connaissait déjà bien les visages des anges et
n'était pas inaccoutumée à la lumière céleste, ne fut ni effrayée par la
vision de l'ange, ni stupéfaite de l'intensité de la lumière. Mais elle
fut troublée par sa seule parole et elle se mit à penser à ce que pouvait
signifier cette salutation si insolite, ce qu'elle cachait, à quel but
elle mènerait. L'ange, divinement inspiré, répondit à sa pensée en disant
: « Ne crains pas, Marie, que cette salutation cache quelque chose de
contraire à ta chasteté. En effet, tu as trouvé grâce auprès de Dieu.
Parce que tu as choisi la chasteté de la virginité, tu concevras sans
péchés, tu enfanteras un fils. Il sera grand parce qu'il régnera de la mer
jusqu'à la mer et du fleuve jusqu'aux confins de la terre, et il sera
appelé le Fils du Très-Haut, parce que celui qui naît sur terre dans
l'humilité règne au ciel avec le Père dans la grandeur. Et le Seigneur
Dieu lui donnera le trône de David son père, et il régnera sur la maison
de Jacob pour les siècles et son règne n'aura pas de fin. Lui-même, en
effet, est Roi des rois et Seigneur des seigneurs, et son trône subsiste
dans les siècles des siècles. » A ces paroles de l'ange, la Vierge
répondit, non qu'elle fût incrédule, mais parce qu'elle voulait connaître
la manière : «Comment cela pourra-t-il se faire ? En effet, puisque
moi-même, selon mon vœu, je ne connaîtrai jamais un homme, comment
puis-je concevoir sans suivre les usages humains, ou enfanter sans le
secours d'une semence virile ? » A cela l'ange répondit : « Ne pense pas,
Marie, que tu concevras de manière humaine ; en effet, c'est sans union
avec un homme que vierge tu concevras, vierge tu enfanteras, vierge tu
nourriras. En effet, le Saint-Esprit viendra sur toi et la puissance du
Très-Haut te prendra sous son ombre contre toutes les ardeurs de la
passion. C'est pourquoi aussi l'être qui naîtra de toi ? seul saint
puisque seul conçu et né sans péché ? sera appelé Fils de Dieu. » Alors
Marie, les mains étendues et les yeux levés au ciel, dit : « Voici la
servante du Seigneur ? en effet je ne suis pas digne du nom de mère ?
qu'il m'advienne selon ta parole. »
Il serait trop long de vouloir
insérer dans cet opuscule tous les événements dont nous avons lu qu'ils
ont précédé ou qu'ils ont suivi la naissance du Seigneur. Omettons donc ce
qui est écrit de manière plus complète dans l'Evangile et passons au récit
de ce qui s'y trouve moins amplement.
Donc Joseph, rentrant de Judée en
Galilée, avait l'intention de prendre pour femme la Vierge qui était sa
fiancée. Déjà, en effet, trois mois s'étaient écoulés, et le quatrième
venait de commencer, depuis le temps où elle lui avait été fiancée. Dans
l'intervalle, comme le sein de celle qui allait enfanter grossissait peu à
peu, l'enfant commença à se manifester. Et cela ne put rester caché à
Joseph. Car, entrant chez la Vierge plus librement, comme il en est pour
des fiancés, et parlant avec elle plus familièrement, il s'aperçut qu'elle
était enceinte. Aussi commença-t-il à être bouleversé et troublé, parce
qu'il ignorait ce qu'il convenait le mieux de faire. En effet, il ne
voulait ni la dénoncer, parce qu'il était juste, ni la diffamer par le
soupçon de fornication, parce qu'il était pieux. Il pensa donc à dissoudre
secrètement le mariage et à la répudier sans bruit. Mais, alors qu'il
avait formé ce dessein, voici que l'ange du Seigneur lui apparut en songe
et lui dit : « Joseph, fils de David, tu ne dois pas craindre, nourrir un
soupçon de fornication envers la Vierge, ou penser quelque chose de
fâcheux à son sujet, et ne crains pas de la prendre pour femme. En effet,
le fruit en elle, qui te tourmente le cœur en cet instant, et! l'œuvre non pas d'un homme, mais du Saint-Esprit. Or, seule parmi toutes les
femmes, elle, une vierge, enfantera un fils, et tu l'appelleras du nom de
Jésus, c'est-à-dire Sauveur. Car c'est lui qui sauvera son peuple de ses
péchés. » Alors Joseph prit la Vierge pour femme, selon l'ordre de l'ange.
Cependant, il ne la connut pas, mais il veilla sur elle et la garda dans
la chasteté. Et déjà arriva le neuvième mois depuis la conception, quand
Joseph, ayant pris avec lui sa femme et tout ce qui était nécessaire, se
dirigea vers la ville de Bethléem, dont il était lui-même originaire. Or
il advint, comme elle était là, que les jours furent accomplis où elle
devait enfanter, et, comme l'ont enseigné les saints évangélistes, elle
enfanta son premier-né, notre Seigneur Jésus-Christ, qui vit et règne
jusqu'aux siècles des siècles. Amen.