LIVRE TROISIÈME :
LES ROMAINS ET LEURS FAUX DIEUX.
Argument. ñ Après avoir parlé, dans le livre précédent,
des maux qui regardent l'âme et les mœurs, saint Augustin considère ici
les maux qui regardent le corps et les choses extérieures ; il fait voir que
les Romains, dès l'origine, ont eu à endurer cette dernière sorte
de maux, sans que les faux dieux, qu'ils rien adoraient librement avant l'avènement
du Christ, aient été en capables de les en préserver.
DES SEULS MAUX QUE REDOUTENT LES MÉCHANTS ET DONT LE CULTE DES DIEUX N'A JAMAIS PRÉSERVÉ LE MONDE.
SI LES DIEUX QUE SERVAIENT EN COMMUN LES ROMAINS ET LES GRECS ONT EU DES RAISONS POUR PERMETTRE LA RUINE DE TROIE.
LES DIEUX N'ONT PU S'OFFENSER DE L'ADULTÈRE DE PâRIS, CE CRIME ÉTANT COMMUN PARMI EUX.
SENTIMENT DE VARRON SUR L'UTILITÉ DES MENSONGES QUI FONT NAÎTRE CERTAINS HOMMES DU SANG DES DIEUX.
IL N'EST POINT CROYABLE QUE LES DIEUX AIENT VOULU PUNIR L'ADULTÈRE DANS PARIS, L'AYANT LAISSÉ IMPUNI DANS LA MÈRE DE ROMULUS.
LES DIEUX N'ONT PAS VENGÉ LE FRATRICIDE DE ROMULUS.
DE LA SECONDE DESTRUCTION DE TROIE PAR FIMBRIA, UN DES LIEUTENANTS DE MARIUS.
ROME DEVAIT-ELLE SE METTRE SOUS LA PROTECTION DES DIEUX DE TROIE?
FAUT-IL ATTRIBUER AUX DIEUX LA PAIX DONT JOUIRENT LES ROMAINS SOUS LE RÈGNE DE NUMA?_
DE LA STATUE D'APOLLON DE CUMES, DONT ON PRÉTEND QUE LES LARMES PRÉSAGÈRENT LA DÉFAITE DES GRECS QUE LE DIEU NE POUVAIT SECOURIR.
QUELLE MULTITUDE DE DIEUX LES ROMAINS ONT AJOUTÉE A CEUX DE NUMA, SANS QUE CETTE ABONDANCE LEUR AIT SERVI DE RIEN.
PAR QUEL MOYEN LES ROMAINS SE PROCURÈRENT POUR LA PREMIÈRE FOIS DES ÉPOUSES.
DE LA GUERRE IMPIE QUE ROME FIT AUX ALBAINS ET DU SUCCÈS QUE LUI VALUT SON AMBITION.
QUELLE A ÉTÉ LA VIE ET LA MORT DES ROIS DE ROME.
DE ROME SOUS SES PREMIERS CONSULS, DONT L'UN EXILA L'AUTRE ET FUT TUÉ LUI-MÊME PAR UN ENNEMI QU'IL AVAIT BLESSÉ, APRÈS S'ÊTRE SOUILLÉ DES PLUS HORRIBLES PARRICIDES.
DES MAUX QUE LA RÉPUBLIQUE ROMAINE EUT A SOUFFRIR APRÈS LES COMMENCEMENTS DU POUVOIR CONSULAIRE, SANS QUE LES DIEUX SE MISSENT EN DEVOIR DE LA SECOURIR.
DES MALHEURS ARRIVÉS AUX ROMAINS PENDANT LA PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE SANS QU'ILS AIENT PU OBTENIR L'ASSISTANCE DES DIEUX.
ÉTAT DÉPLORABLE DE LA RÉPUBLIQUE ROMAINE PENDANT LA SECONDE GUERRE PUNIQUE, OU S'ÉPUISÈRENT LES FORCES DES DEUX PEUPLES ENNEMIS.
DE LA RUINE DE SAGONTE, QUI PÉRIT POUR N'AVOIR POINT VOULU QUITTER L'ALLIANCE DES ROMAINS, SANS QUE LES DIEUX DES ROMAINS VINSSENT A SON SECOURS.
DE L'INGRATITUDE DE ROME ENVERS SCIPION, SON LIBÉRATEUR, ET DE SES MOEURS A L'ÉPOQUE RÉPUTÉE PAR SALLUSTE LA PLUS VERTUEUSE.
DE L'ORDRE DONNÉ PAR MITHRIDATE DE TUER TOUS LES CITOYENS ROMAINS QU'ON TROUVERAIT EN ASIE.
DES MAUX INTÉRIEURS QUI AFFLIGÈRENT LA RÉPUBLIQUE ROMAINE A LA SUIVE D'UNE RAGE SOUDAINE DONT FURENT ATTEINTS TOUS LES ANIMAUX DOMESTIQUES.
DE LA DISCORDE CIVILE QU'ALLUMA L'ESPRIT SÉDITIEUX DES GRACQUES.
DU TEMPLE ÉLEVÉ A LA CONCORDE PAR DÉCRET DU SÉNAT, DANS LE LIEU MÊME SIGNALÉ PAR LA SÉDITION ET LE CARNAGE.
DES GUERRES QUI SUIVIRENT LA CONSTRUCTION DU TEMPLE DE LA CONCORDE.
DE LA GUERRE CIVILE ENTRE MARIUS ET SYLLA.
COMMENT SYLLA VICTORIEUX TIRA VENGEANCE DES CRUAUTÉS DE MARIUS.
ROME EUT MOINS A SOUFFRIR DES INVASIONS DES GAULOIS ET DES GOTHS QUE DES GUERRES CIVILES.
DE L'ENCHAÎNEMENT DES GUERRES NOMBREUSES ET CRUELLES QUI PRÉCÉDÈRENT L'AVÈNEMENT DE JÉSUS-CHRIST.
IL Y A DE L'IMPUDENCE AUX GENTILS A IMPUTER LES MALHEURS PRÉSENTS AU CHRISTIANISME ET A L'INTERDICTION DU CULTE DES DIEUX, PUISQU'IL EST AVÉRÉ QU'A L'ÉPOQUE OU FLORISSAIT CE CULTE, ILS ONT EU A SUBIR LES PLUS HORRIBLES CALAMITÉS.
CHAPITRE PREMIER.
DES SEULS MAUX QUE REDOUTENT LES MÉCHANTS ET DONT LE CULTE DES DIEUX N'A JAMAIS PRÉSERVÉ LE MONDE.
Je crois en avoir
assez dit sur les maux qui sont le plus à redouter, c'est-à-dire sur ceux
qui regardent les mœurs et les âmes, et je tiens pour établi que les faux
dieux, loin d'en alléger le poids à leurs adorateurs, ont servi au contraire
à l'aggraver. Je vais parler maintenant des seuls maux que les idolâtres
ne veulent point souffrir, tels que la faim, les maladies, la guerre, le pillage,
la captivité, les massacres, et autres déjà énumérés
au premier livre. Car le méchant ne met au rang des maux que ceux qui ne rendent
pas l'homme mauvais, et il ne rougit pas, au milieu des biens qu'il loue, d'être
mauvais lui-même ; en les louant, il est plus peiné d'avoir une mauvaise
villa qu'une mauvaise vie comme si le plus grand bien de l'homme était d'avoir
tout bon hormis soi-même. Or, je ne vois pas que les dieux du paganisme, au
temps où leur culte florissait en toute liberté, aient garanti leurs adorateurs
de ces maux qu'ils redoutent uniquement. En effet, avant l'avènement de notre
Rédempteur, quand le genre humain s'est vu affligé en divers temps et en
divers lieux d'une infinité de calamités , dont quelques-unes même
sont presque incroyables, quels autres dieux adorait-il que les faux dieux? à
l'exception toutefois du peuple juif et d'un petit nombre d'âmes d'élite
qui, en vertu d'un jugement de Dieu, aussi juste qu'impénétrable , ont
été dignes, en quelque lieu que ce fût, de recevoir sa grâce 1.
Je passe, pour abréger, les grands désastres survenus chez les autres peuples
et ne veux parler ici que de l'empire romain, par où j'entends Rome elle-même
et les provinces qui, réunies par alliance ou par soumission avant la naissance
du Christ, faisaient déjà partie du corps de l'Etat.
1. Voyez sur ce point le sentiment développé de Saint Augustin dans son livre De prúdest. sanct., n. 19. ñ Comp. Epist. CII ad Deo gratias, n. 15.
CHAPITRE II.
SI LES DIEUX QUE SERVAIENT EN COMMUN LES ROMAINS ET LES GRECS ONT EU DES RAISONS POUR PERMETTRE LA RUINE DE TROIE.
Et d'abord pourquoi
Troie ou Ilion, berceau du peuple romain (car il n'y a plus rien à taire ou
à dissimuler sur cette question, déjà touchée 1
dans le premier livre), pourquoi Troie a-t-elle été prise et brûlée
par les Grecs, dont les dieux étaient ses dieux? C'est, dit-on, que Priam a
expié le parjure de son père Laomédon 2.
Il est donc vrai qu'Apollon et Neptune louèrent leurs bras à Laomédon
pour bâtir les murailles de Troie, sur la promesse qu'il leur fit, et qu'il
ne tint pas, de les payer de leurs journées. J'admire qu'Apollon, surnommé
le divin, ait entrepris une si grande besogne sans prévoir qu'il n'en serait
point payé. Et l'ignorance de Neptune, son oncle, frère de Jupiter et roi
de la mer, n'est pas moins surprenante; car Homère (qui vivait, suivant l'opinion
commune, avant la naissance de Rome) lui fait faire au sujet des enfants d'Enée,
fondateurs de cette ville 3,
les prédictions les plus magnifiques. Il ajoute même que Neptune couvrit
Enée d'un nuage pour la dérober à la fureur d'Achille, bien que ce
Dieu désirât, comme il l'avoue dans Virgile:
« Renverser de fond en comble ces murailles de Troie construites de ses propres mains pour le parjure Laomédon 4 ».
1. Chap. IV.
2. Voyez Virgile, Georg., lib. I, vers. 502.
3. Iliade, chant xx, vers 302, 305.
4. Enéide, livre V, vers 810, 811.
Voilà donc des dieux aussi considérables que Neptune et
Apollon qui, ne prévoyant pas que Laomédon retiendrait leur salaire, se
sont faits constructeurs de murailles gratuitement et pour des ingrats. Prenez garde,
car c'est peut-être une chose plus grave d'adorer des dieux si crédules
que de leur manquer de parole. Homère lui-même n'a pas l'air de s'en rapporter
à la fable, puisqu'en faisant de Neptune l'ennemi des Troyens, il leur donne
pour ami Apollon, que le grief commun aurait dû mettre dans l'autre parti. Si
donc vous croyez aux fables, rougissez d'adorer de pareils dieux; si vous n'y croyez
pas, ne parlez plus du parjure Laomédon; ou bien alors expliquez-nous pourquoi
ces dieux si sévères pour les parjures de Troie sont si indulgents pour
ceux de Rome; car autrement comment la conjuration de Catilina, même dans une
ville aussi vaste et aussi corrompue que Rome, eût-elle trouvé un si grand
nombre de partisans nourris de parjures et de sang romain 1? Que faisaient chaque jour dans les jugements
les sénateurs vendus, que faisait le peuple dans ses comices et dans les causes
plaidées devant lui, que se parjurer sans cesse? On avait conservé l'antique
usage du serment au milieu de la corruption des mœurs, mais c'était moins pour
arrêter les scélérats par une crainte religieuse que pour ajouter
le parjure à tous les autres crimes.
1. Saint Augustin rappelle les propres expressions de Salluste, De Catil. conj., cap. 14.
CHAPITRE III.
LES DIEUX N'ONT PU S'OFFENSER DE L'ADULTÈRE DE PâRIS, CE CRIME ÉTANT COMMUN PARMI EUX.
C'est donc mal expliquer
la ruine de Troie que de supposer les dieux indignés contre un roi parjure,
puisqu'il est prouvé que ces dieux, dont la protection avait jusque-là
maintenu l'empire troyen, à ce que Virgile 2
assure, n'ont pu la défendre contre les Grecs victorieux. L'explication tirée
de l'adultère de Pâris n'est pas plus soutenable; car les dieux sont trop
habitués à conseiller et à enseigner le crime pour s'en être
faits les vengeurs. « La ville de Rome, dit Salluste, eut, selon la tradition,
pour fondateurs et pour premiers habitants des Troyens fugitifs qui erraient çà
et là sous la conduite d'Enée 3
»
2. Enéide, livre II, V. 352.
3. De Catil. conj., cap. 6.
Je conclus de là que si les dieux avaient cru devoir punir l'adultère de Pâris, ils auraient dû à plus forte raison, ou tout au moins au même titre, étendre leur vengeance sur les Romains, puisque cet adultère fut l'œuvre de la mère d'Enée. Mais pouvaient-ils détester dans Pâris un crime qu'ils ne détestaient point dans sa complice Vénus, devenue d'ailleurs mère d'Enée par son union adultère avec Anchise? On dira peut-être que Ménélas fut indigné de la trahison de sa femme, au lieu que Vénus avait affaire à un mari complaisant. Je conviens que les dieux ne sont point jaloux de leurs femmes, à ce point même qu'ils daignent en partager la possession avec les habitants de la terre. Mais, pour qu'on ne m'accuse pas de tourner la mythologie en ridicule et de ne pas discuter assez gravement une matière de si grande importance, je veux bien ne pas voir dans Enée le fils de Vénus. Je demande seulement que Romulus ne soit pas le fils de Mars. Si nous admettons l'un de ces récits, pourquoi rejeter l'autre? Quoi! il serait permis aux dieux d'avoir commerce avec des femmes, et il serait défendu aux hommes d'avoir commerce avec les déesses? En vérité, ce serait faire à Vénus une condition trop dure que de lui interdire en fait d'amour ce qui est permis au dieu Mars. D'ailleurs, les deux traditions ont également pour elles l'autorité de Rome, et César s'est cru descendant de Vénus tout autant que Romulus s'est cru fils du dieu de la guerre. 1
1. Voyez sur ce point la vie de César dans Suétone.
CHAPITRE IV.
SENTIMENT DE VARRON SUR L'UTILITÉ DES MENSONGES QUI FONT NAÎTRE CERTAINS HOMMES DU SANG DES DIEUX.
Quelqu'un me dira: Est-ce que vous croyez à ces légendes?
Non, vraiment, je n'y crois pas; et Varron même, le plus docte des Romains,
n'est pas loin d'en reconnaître la fausseté, bien qu'il hésite à
se prononcer nettement. Il dit que c'est une chose avantageuse à l'Etat que
les hommes d'un grand cœur se croient du sang des dieux. Exaltée par le sentiment
d'une origine si haute, l'âme conçoit avec plus d'audace de grands desseins,
les exécute avec plus d'énergie et les conduit à leur terme avec plus
de succès. Cette opinion de Varron, que j'exprime de mon mieux en d'autres ternies
que les siens, vous voyez quelle large porte elle ouvre au mensonge, et il est aisé
de comprendre qu'il a dû se fabriquer bien des faussetés touchant les choses
religieuses, puisqu'on a jugé que le mensonge, même appliqué aux dieux,
avait son utilité.
CHAPITRE V.
IL N'EST POINT CROYABLE QUE LES DIEUX AIENT VOULU PUNIR L'ADULTÈRE DANS PARIS, L'AYANT LAISSÉ IMPUNI DANS LA MÈRE DE ROMULUS.
Quant à savoir si Vénus a pu avoir Enée de son commerce
avec Anchise, et Mars avoir Romulus de son commerce avec la fille de Numitor, c'est
ce que je ne veux point présentement discuter; car une difficulté analogue
se rencontre dans nos saintes Ecritures, quand il s'agit d'examiner si en effet les
anges prévaricateurs se sont unis avec les filles des hommes et en ont eu ces
géants, c'est-à-dire ces hommes prodigieusement grands et forts dont la
terre fut alors remplie 1. Je me bornerai donc à ce dilemme : Si ce qu'on dit de la mère
d'Enée et du père de Romulus est vrai, comment l'adultère chez les
hommes peut-il déplaire aux dieux, puisqu'ils le souffrent chez eux avec tant
de facilité? Si cela est faux, il est également impossible que les dieux
soient irrités des adultères véritables, puisqu'ils se plaisent au
récit de leurs propres adultères supposés. Ajoutez que si l'on supprime
l'adultère de Mars, afin de retrancher du même coup celui de Vénus,
voilà l'honneur de la mère de Romulus bien compromis; car elle était
vestale, et les dieux ont dû venger plus sévèrement sur les Romains
le crime de sacrilège que celui de parjure sur les Troyens. Les anciens Romains
allaient même jusqu'à enterrer vives les vestales convaincues d'avoir manqué
à la chasteté, au lieu que les femmes adultères subissaient une peine
toujours plus douce que la mort 2; tant il est vrai qu'ils étaient plus
sévères pour la profanation des lieux sacrés que pour celle du lit
conjugal.
1. Saint Augustin traitera cette question au livre XV,ch. 23. ñ Comp. Quaest. in Gen., n. 3.
2. Voyez Tite-Live, liv. X, ch. 31.
CHAPITRE VI.
LES DIEUX N'ONT PAS VENGÉ LE FRATRICIDE DE ROMULUS.
Il y a plus : si les crimes des hommes déplaisaient tellement aux dieux qu'ils eussent abandonné Troie au carnage et à l'incendie pour punir l'adultère de Pâris, le meurtre du frère de Romulus aurait dû les irriter beaucoup plus contre les Romains que ne l'avait fait contre les Troyens l'injure d'un mari grec, et ils se seraient montrés plus sensibles au fratricide d'une ville naissante qu'à l'adultère d'un empire florissant. Et peu importe à la question que Romulus ait seulement donné l'ordre de tuer son frère, ou qu'il l'ait massacré de sa propre main, violence que les uns nient impudemment, tandis que d'autres la mettent en doute par pudeur, ou par douleur la dissimulent. Sans discuter sur ce point les témoignages de l'histoire 1, toujours est-il que le frère de Romulus fut tué, et ne le fut point par les ennemis, ni par des étrangers. C'est Romulus qui commit ce crime ou qui le commanda, et Romulus était bien plus le chef des Romains que Pâris ne l'était des Troyens. D'où vient donc que le ravisseur provoque la colère des dieux contre les Troyens, au lieu que le fratricide attire sur les Romains la faveur de ces mêmes dieux? Que si Romulus n'a ni commis, ni commandé le crime, c'est toute la ville alors qui en est coupable, puisqu'en ne le vengeant pas elle a manqué à son devoir; le crime est même plus grand encore; car ce n'est plus un frère, mais un père qu'elle a tué, Remus étant un de ses fondateurs, bien qu'une main criminelle l'ait empêché d'être un de ses rois. Je ne vois donc pas ce que Troie a fait de mal pour être abandonnée par les dieux et livrée à la destruction, ni ce que Rome a fait de bien pour devenir le séjour des dieux et la capitale d'un empire puissant, et il faut dire que les dieux, vaincus avec les Troyens, se sont réfugiés chez les Romains, afin de les tromper à leur tour, ou plutôt ils sont demeurés à Troie pour en séduire les nouveaux habitants, tout en abusant les habitants de Rome par de plus grands prestiges pour en tirer de plus grands honneurs.
1. Voyez Tite-Live (lib. I, can. 17); Denys d'Halicarnasse (Ant. Rom., lib. I, cap. 87); Plutarque (Vie de Romulus, cap. 10), et Cicéron (De offic., lib. III, cap. 10).
CHAPITRE VII.
DE LA SECONDE DESTRUCTION DE TROIE PAR FIMBRIA, UN DES LIEUTENANTS DE MARIUS.
Quel nouveau crime en effet avait commis Troie pour mériter qu'au
moment où éclatèrent les guerres civiles, le plus féroce des
partisans de Marius, Fimbria, lui fît subir une destruction plus sanglante encore
et plus cruelle que celle des Grecs? Du temps de la première ruine, un grand
nombre de Troyens trouva son salut dans la fuite, et d'autres en perdant la liberté
conservèrent la vie; mais Fimbria ordonna de n'épargner personne, et brûla
la ville avec tous ses habitants. Voilà comment Troie fut traitée, non
par les Grecs indignés de sa perfidie, mais par les Romains nés de son
malheur, sans que les dieux, qu'elle adorait en commun avec ses bourreaux, se missent
en peine de la secourir, ou pour mieux dire sans qu'ils en eussent le pouvoir. Est-il
donc vrai que pour la seconde fois ils s'éloignèrent tous de leurs sanctuaires,
et désertèrent leurs autels 1, ces dieux dont la protection maintenait
une cité relevée de ses ruines? Si cela est, j'en demande la raison car
la cause des dieux me paraît ici d'autant plus mauvaise que je trouve meilleure
celle des Troyens.
1. Enéide, livre II, vers 351.
Pour conserver leur ville à Sylla, ils avaient fermé leurs portes à Fimbria, qui, dans sa fureur, incendia et renversa tout. Or, à ce moment de la guerre civile, le meilleur parti était celui de Sylla; car Sylla s'efforçait de délivrer la république opprimée. Les commencements de son entreprise étaient légitimes, et ses suites malheureuses n'avaient point encore paru. Qu'est-ce donc que les Troyens pouvaient faire de mieux, quelle conduite plus honnête, plus fidèle, plus convenable à leur parenté avec les Romains, que de conserver leur ville au meilleur parti, et de fermer leurs portes à celui qui portait sur la république ses mains parricides? On sait ce que leur coûta cette fidélité; que les défenseurs des dieux expliquent cela comme ils le pourront. Je veux que les dieux aient délaissé des adultères, et abandonné Troie aux flammes des Grecs, afin que Rome, plus chaste, naquit de ses cendres; mais depuis, pourquoi ont-ils abandonné cette même ville, mère de Rome, et qui, loin de se révolter contre sa noble fille, gardait au contraire au parti le plus juste une sainte et inviolable fidélité? pourquoi l'ont-ils laissée en proie, non pas aux Grecs généreux, mais au plus vil des Romains? Que si le parti de Sylla, à qui ces infortunés avaient voulu conserver leur ville, déplaisait aux dieux, d'où vient qu'ils lui promettaient tant de prospérités ? cela ne prouve-t-il point qu'ils sont les flatteurs de ceux à qui sourit la fortune plutôt que les défenseurs des malheureux ? Ce n'est donc pas pour avoir été délaissée par les dieux que Troie a succombé. Les démons, toujours vigilants à tromper, firent ce qu'ils purent; car au milieu des statues des dieux renversées et consumées, nous savons par Tite-Live 1 qu'on trouva celle de Minerve intacte dans les ruines de son temple; non sans doute afin qu'on pût dire à leur louange:
« Dieux de
la patrie, dont la protection veille toujours sur Troie 2!
»
mais afin qu'on ne dît pas à leur décharge
« Ils ont tous abandonné leurs sanctuaires et délaissé leurs autels ».
Ainsi, il leur a été permis de faire ce prodige, non comme une consécration de leur pouvoir, mais comme une preuve de leur présence.
1. Ce récit devait se trouver dans le livre LXXXIII, un des livres perdus de Tite-Live. Voyez, sur la tradition du palladium, Servius ad Aeneid. , liv. II, vers 166.
2. Enéide, liv. II, vers 702, 703.
CHAPITRE VIII.
ROME DEVAIT-ELLE SE METTRE SOUS LA PROTECTION DES DIEUX DE TROIE?
Confier la protection de Rome aux dieux troyens après le désastre
de Troie, quelle singulière prudence! On dira peut-être que, lorsque Troie
tomba sous les coups de Fimbria, les dieux s'étaient habitués depuis longtemps
à habiter Rome. D'où vient donc que la statue de Minerve était restée
debout dans les ruines d'Ilion? Et puis, si les dieux étaient à Rome pendant
que Fimbria détruisait Troie, ils étaient sans doute à Troie pendant que les Gaulois prenaient et
brûlaient Rome; mais comme ils ont l'ouïe très-fine et les mouvements
pleins d'agilité, ils accoururent au cri des oies, pour protéger du moins
le Capitole; quant à sauver le reste de la ville, ils ne le purent, ayant été
avertis trop tard.
CHAPITRE IX.
FAUT-IL ATTRIBUER AUX DIEUX LA PAIX DONT JOUIRENT LES ROMAINS SOUS LE RÈGNE DE NUMA?
On s'imagine encore que si Numa Pompilius, successeur de Romulus,
jouit de la paix pendant tout son règne et ferma les portes du temple de Janus
qu'on a coutume de tenir ouvertes en temps de guerre, il dut cet avantage à
la protection des dieux, en récompense des institutions religieuses qu'il avait
établies chez les Romains. Et, sans doute, il y aurait à féliciter
ce personnage d'avoir obtenu un si grand loisir, s'il avait su l'employer à
des choses utiles et sacrifier une curiosité pernicieuse à la recherche
et à l'amour du vrai Dieu; mais, outre que ce ne sont point les dieux qui lui
procurèrent ce loisir, je dis qu'ils l'auraient moins trompé, s'ils l'avaient
trouvé moins oisif; car moins ils le trouvèrent occupé, plus ils s'emparèrent
de lui. C'est ce qui résulte des révélations de Varron, qui nous a
donné la clef des institutions de Numa et des pratiques dont il se servit pour
établir une société entre Rome et les dieux. Mais nous traiterons
plus amplement ce sujet en son lieu 1, s'il plaît au Seigneur. Pour revenir
aux prétendus bienfaits de ces divinités, je conviens que la paix est un
bienfait, mais c'est un bienfait du vrai Dieu, et il en est d'elle comme du soleil,
de la pluie et des autres avantages de la vie, qui tombent souvent sur les ingrats
et les pervers. Supposez d'ailleurs que les dieux aient en effet procuré à
Rome et à Numa un si grand bien, pourquoi ne l'ont-ils jamais accordé depuis
à l'empire romain, même dans les meilleures époques? est-ce que les
rites sacrés de Numa avaient de l'influence, quand il les instituait, et cessaient
d'en avoir, quand on les célébrait après leur institution? Mais au
temps de Numa, ils n'existaient pas encore, et c'est lui qui les fit ajouter au culte;
après Numa, ils existaient depuis longtemps, et on ne les conservait qu'en vue
de leur utilité. Comment se fait-il donc que ces quarante-trois ans, ou selon
d'autres, ces trente-neuf ans du règne de Numa2 se soient passés dans une paix continuelle,
et qu'ensuite, une fois les rites établis et les dieux invoqués comme tuteurs
et chefs de l'empire, il ne se soit trouvé, depuis la fondation de Rome jusqu'à
Auguste, qu'une seule année, celle qui suivit la première guerre punique,
où les Romains, car le fait est rapporté comme une grande merveille, aient
pu fermer les portes du temple de Janus 3?
1. Voyez plus bas
le livre VII; ch. 34.
2. Le règne de Numa dura quarante-trois ans selon Tite-Live, et trente-neuf selon Polybe.
3. Ce fut l'an de Rome 519, sous le consulat de C. Atilius et de
T. Manlius. Voyez Tite-Live, lib. I, cap. 19.
CHAPITRE X.
S'IL ÉTAIT DÉSIRABLE QUE L'EMPIRE ROMAIN S'ACCRUT PAR DE GRANDES ET TERRIBLES GUERRES, ALORS QU'IL SUFFISAIT, POUR LUI DONNER LE REPOS ET LA SÉCURITÉ, DE LA MÊME PROTECTION QUI L'AVAIT FAIT FLEURIR SOUS NUMA.
Répondra-t-on que l'empire romain, sans cette suite continuelle de guerres, n'aurait pu étendre si loin sa puissance et sa gloire? Mais quoi! un empire ne saurait-il être grand sans être agité? ne voyons-nous pas dans le corps humain qu'il vaut mieux n'avoir qu'une stature médiocre avec la santé que d'atteindre à la taille d'un géant avec des souffrances continuelles qui ne laissent plus un instant de repos et sont d'autant plus fortes qu'on a des membres plus grands? quel mal y aurait-il, ou plutôt quel bien n'y aurait-il pas à ce qu'un État demeurât toujours au temps heureux dont parle Salluste, quand il dit: « Au commencement, les rois (c'est le premier nom de l'autorité sur la terre) avaient des inclinations différentes : les uns s'adonnaient aux exercices de l'esprit, les autres à ceux du corps. Alors la vie des hommes s'écoulait sans ambition; chacun était content du sien 1». Fallait-il donc, pour porter l'empire romain à ce haut degré de puissance, qu'il arrivât ce que déplore Virgile :
« Peu à peu le siècle se corrompt et se décolore ; bientôt surviennent la fureur de la guerre et l'amour de l'or 2»
1. Salluste, Catilina, ch. 2.
2. Virgile, Enéide, liv. VIII, vers 326, 327.
On dit, pour excuser les Romains d'avoir tant fait la guerre, qu'ils étaient obligés de résister aux attaques de leurs ennemis et qu'ils combattaient, non pour acquérir de la gloire, mais pour défendre leur vie et leur liberté. Eh bien! soit; car, comme dit Salluste: « Lorsque l'Etat, par le développement des lois, des mœurs et du territoire, eut atteint un certain degré de puissance, la prospérité, selon l'ordinaire loi des choses humaines, fit naître l'envie. Les rois et les peuples voisins de Rome lui déclarent la guerre; ses alliés lui donnent peu de secours, la plupart saisis de crainte et ne cherchant qu'à écarter de soi le danger. Mais les Romains, attentifs au dehors comme au dedans, se hâtent, s'apprêtent, s'encouragent, vont au-devant de l'ennemi; liberté, patrie, famille, ils défendent tout les armes à la main. Puis, quand le péril a été écarté par leur courage, ils portent secours à leurs « alliés, et se font plus d'amis à rendre des services qu'à en recevoir 1 ». Voilà sans doute une noble manière de s'agrandir; mais je serais bien aise de savoir si, sous le règne de Numa, où l'on jouit d'une si longue paix, les voisins de Rome venaient l'attaquer, ou s'ils demeuraient en repos, de manière à ne point troubler cet état pacifique; car si Rome alors était provoquée, et si elle trouvait moyen, sans repousser les armes par les armes, sans déployer son impétuosité guerrière contre les ennemis, de les faire reculer, rien ne l'empêchait d'employer toujours le même moyen, et de régner en paix, les portes de Janus toujours closes. Que si cela n'a pas été en son pouvoir, il s'ensuit qu'elle n'est pas restée en paix tant que ses dieux l'ont voulu, mais tant qu'il a plu à ses voisins de la laisser en repos; à moins que de tels dieux ne poussent l'impudence jusqu'à se faire un mérite de ce qui ne dépend que de la volonté des hommes. Il est vrai qu'il a été permis aux démons d'exciter ou de retenir les esprits pervers et de les faire agir par leur propre perversité; mais ce n'est point d'une telle influence qu'il est question présentement; d'ailleurs, si les démons avaient toujours ce pouvoir, s'ils n'étaient pas souvent arrêtés par une force supérieure et plus secrète, ils seraient toujours les arbitres de la paix et de la guerre, qui ont toujours leur cause dans les passions des hommes. Et cependant, il n'en est rien, comme on peut le prouver, non-seulement par la fable, qui ment souvent et où l'on rencontre à peine quelque trace de vérité, mais aussi par l'histoire de l'empire romain.
1. Salluste, Conj. De Catil., ch. 6.
CHAPITRE XI.
DE LA STATUE D'APOLLON DE CUMES, DONT ON PRÉTEND QUE LES LARMES PRÉSAGÈRENT LA DÉFAITE DES GRECS QUE LE DIEU NE POUVAIT SECOURIR.
Il n'y a d'autre raison que cette impuissance des dieux pour expliquer
les larmes que versa pendant quatre jours Apollon de Cumes, au temps de la guerre
contre les Achéens et le roi Aristonicus a 1 Les aruspices effrayés furent d'avis
qu'on jetât la statue dans la mer; mais les vieillards de Cumes s'y opposèrent,
disant que le même prodige avait éclaté pendant les guerres contre
Antiochus et contre Persée, et que, la fortune ayant été favorable
aux Romains, il avait été décrété par sénatus-consulte
que des présents seraient envoyés à Apollon. Alors on fit venir d'autres
aruspices plus habiles, qui déclarèrent que les larmes d'Apollon étaient
de bon augure pour les Romains, parce que, Cumes étant une colonie grecque,
ces larmes présageaient malheur au pays d'où elle tirait son origine. Peu
de temps après on annonça que le roi Aristonicus avait été vaincu
et pris : catastrophe évidemment contraire à la volonté d'Apollon,
puisqu'il la déplorait d'avance et en marquait son déplaisir par les larmes
de sa statue. On voit par là que les récits des poètes, tout fabuleux
qu'ils sont, nous donnent des mœurs du démon une image qui ressemble assez
à la vérité. Ainsi, dans Virgile, Diane plaint Camille 2, et Hercule pleure la mort prochaine de Pallas 3. C'est peut-être aussi pour cette raison
que Numa, qui jouissait d'une paix profonde, mais sans savoir de qui il la tenait
et sans se mettre en peine de le savoir, s'étant demandé dans son loisir
à quels dieux il confierait le salut de Rome, Numa, dis-je, dans l'ignorance
où il était du Dieu véritable et tout-puissant qui tient le gouvernement
du monde, et se souvenant d'ailleurs que les dieux des Troyens apportés par
Énée n'avaient pas longtemps conservé le royaume de Troie, ni celui
de Lavinium qu'Énée lui-même avait fondé, Numa crut devoir ajouter
d'autres dieux à ceux qui avaient déjà passé à Rome avec
Romulus, comme on donne des gardes aux fugitifs et des aides aux impuissants.
1. La guerre dont
il s'agit ici est évidemment celle qui fut suscitée par la succession d'Attale,
roi de Pergame, succession que son neveu Aristonicus disputait aux Romains. (Voyez
Tite-Live, lib. LIX;) C'est par inadvertance que saint Augustin nomme les Achéens,
qui étaient alors entièrement vaincus et soumis.
2. Enéide, liv. XI, vers 836-849.
3. Enéide liv. X vers 464 465.
CHAPITRE XII.
QUELLE MULTITUDE DE DIEUX LES ROMAINS ONT AJOUTÉE A CEUX DE NUMA, SANS QUE CETTE ABONDANCE LEUR AIT SERVI DE RIEN.
Et pourtant Rome ne daigna passe contenter des divinités déjà si nombreuses instituées par Numa. Jupiter n'avait pas encore son temple principal, et ce fut le roi Tarquin qui bâtit le Capitole 1. Esculape passa d'Épidaure à Rome, afin sans doute d'exercer sur un plus brillant théâtre ses talents d'habile médecin 2. Quant à la mère des dieux, elle vint je ne sais d'où, de Pessinunte 3. Aussi bien il n'était pas convenable qu'elle continuât d'habiter un lieu obscur, tandis que son fils dominait sur la colline du Capitole. S'il est vrai du reste qu'elle soit la mère de tous les dieux, on peut dire tout ensemble qu'elle a suivi à Rome certains de ses enfants et qu'elle en a précédé quelques autres. Je serais étonné pourtant qu'elle fût la mère de Cynocéphale, qui n'est venu d'Égypte que très-tardivement 4. A-t-elle aussi donné le jour à la Fièvre? c'est à son petit-fils Esculape de le décider; mais quelle que soit l'origine de la Fièvre, je ne pense pas que des dieux étrangers osent regarder comme de basse condition une déesse citoyenne de Rome.
1.C'est
Tarquin l'Ancien qui commença le temple de Jupiter-Capitolin, et Tarquin le
Superbe qui le continua; le monument ne fut achevé que trois ans après
l'institution du consulat.
2. Voyez Tite-Live, lib. X, cap. 47; lib. XXIX, cap. 11.
3. Voyez Tite-Live, lib. XXIX, cap. 11 et 14.
4. Saint Augustin veut parler ici du culte d'Anubis, qui ne fut re. connu à Roms que sous les empereurs. On dit que Commode, au, fêtes d'Isis, porta lui-même la statue du dieu à la tête de chien. Sur Cynocéphale et la Fièvre, voyez plus haut, liv. II, ch. 14.
Voilà donc Rome sous la protection d'une foule de dieux; car qui pourrait les compter? indigènes et étrangers, dieux du ciel, de la terre, de la mer, des fontaines et des fleuves; ce n'est pas tout, et il faut avec Varron y ajouter les dieux certains et les dieux incertains, dieux de toutes les espèces, les uns mâles, les autres femelles, comme chez les animaux. Eh bien! avec tant de dieux, Rome devait-elle être en butte aux effroyables calamités qu'elle a éprouvées et dont je ne veux rapporter qu'un petit nombre? Élevant dans les airs l'orgueilleuse fumée de ses sacrifices, elle avait appelé, comme par un signal 5, cette multitude de dieux à son secours, leur prodiguant les temples, les autels, les victimes et les prêtres, au mépris du Dieu véritable et souverain qui seul a droit à ces hommages. Et pourtant elle était plus heureuse quand elle avait moins de dieux; mais à mesure qu'elle s'est accrue, elle a pensé qu'elle avait besoin d'un plus grand nombre de dieux, comme un plus vaste navire demande plus de matelots, s'imaginant sans doute que ces premiers dieux, sous lesquels ses mœurs étaient pures en comparaison de ce qu'elles furent depuis, ne suffisaient plus désormais à soutenir le poids de sa grandeur. Déjà en effet, sous ses rois mêmes, à l'exception de Numa dont j'ai parlé plus haut, il faut que l'esprit de discorde eût fait bien des ravages, puisqu'il poussa Romulus au meurtre de son frère.
5. Allusion à l'usage ancien des signaux, formés par des feu, qu'on allumait sur les montagnes.
CHAPITRE XIII.
PAR QUEL MOYEN LES ROMAINS SE PROCURÈRENT POUR LA PREMIÈRE FOIS DES ÉPOUSES.
Comment se fait-il que ni Junon, qui dès lors, d'accord avec
son Jupiter,
« Couvrait
de sa protection les Romains dominateurs du monde et le peuple vêtu de la toge 1
»
1. Virgile, Enéide, V. 281, 282.
ni Vénus même,
protectrice des enfants de son cher Énée, n'aient pu leur procurer de bons
et honnêtes mariages? car ils furent obligés d'enlever des filles pour
les épouser, et de faire ensuite à leurs beaux-pères une guerre où
ces malheureuses femmes, à peine réconciliées avec leurs maris, reçurent
en dot le sang de leurs parents? Les Romains, dit-on, sortirent vainqueurs du combat;
mais à combien de proches et d'alliés cette victoire coûta-t-elle
la vie, et de part et d'autre quel nombre de blessés! La guerre de César
et de Pompée n'était que la lutte d'un seul beau-père contre un seul
gendre, et encore, quand elle éclata, la fille de César, l'épouse
de Pompée n'était plus; et cependant, c'est avec un trop juste sentiment
de douleur que Lucain s'écrie :
« Je chante cette guerre plus que civile, terminée aux champs de l'Emathie et où le crime fut justifié par la victoire 2 ».
2. Lucain, Pharsale, V. 1 et 2.
Les Romains vainquirent
donc, et ils purent dès lors, les mains encore toutes sanglantes du meurtre
de leurs beaux-pères, obliger leurs filles à souffrir de funestes embrassements,
tandis que celles-ci, qui pendant le combat ne savaient pour qui elles devaient faire
des vœux, n'osaient pleurer leurs pères morts, de crainte d'offenser leurs
maris victorieux. Ce ne fut pas Vénus qui présida à ces noces, mais
Bellone, ou plutôt Alecton, cette furie d'enfer qui fit ce jour-là plus
de mal aux Romains, en dépit de la protection que déjà leur accordait
Junon, que lorsqu'elle fut déchaînée contre eux par cette déesse 3.
3. Voyez Virgile, Enéide, liv. VII, vers 323 et suiv.
La captivité d'Andromaque fut plus heureuse que ces premiers mariages romains 1; car, depuis que Pyrrhus fut devenu son époux, il ne fit plus périr aucun Troyen, au lieu que les Romains tuaient sur le champ de bataille ceux dont ils embrassaient les filles dans leurs lits. Andromaque, sous la puissance du vainqueur, avait sans doute à déplorer la mort de ses parents, mais elle n'avait plus à la craindre; ces pauvres femmes, au contraire, craignaient la mort de leurs pères, quand leurs maris allaient au combat, et la déploraient en les voyant revenir, ou plutôt elles n'avaient ni la liberté de leur crainte ni celle de leur douleur. Comment, en effet, voir sans douleur la mort de leurs concitoyens, de leurs parents, de leurs frères, de leurs pères? Et comment se réjouir sans cruauté de la victoire de leurs maris? Ajoutez que la fortune des armes est journalière et que plusieurs perdirent en même temps leurs époux et leurs pères; car les Romains ne furent pas sans éprouver quelques revers. On les assiégea dans leur ville, et après quelque résistance, les assaillants ayant trouvé moyen d'y pénétrer, il s'engagea dans le Forum même une horrible mêlée entre les beaux-pères et les gendres. Les ravisseurs avaient le dessous et se sauvaient à tous moments dans leurs maisons, souillant ainsi par leur lâcheté d'une honte nouvelle leur premier exploit déjà si honteux et si déplorable. Ce fut alors que Romulus, désespérant de la valeur des siens, pria Jupiter de les arrêter, ce qui fit donner depuis à ce dieu le surnom de Stator. Mais cela n'aurait encore servi de rien, si les femmes ne se fussent jetées aux genoux de leurs pères, les cheveux épars, et n'eussent apaisé leur juste colère par d'humbles supplications 2. Enfin, Romulus, qui n'avait pu souffrir à côté de lui son propre frère, et un frère jumeau, fut contraint de partager la royauté avec Tatius, roi des Sabins; à la vérité il s'en défit bientôt, et demeura seul maître, afin d'être un jour un plus grand dieu. Voilà d'étranges contrats de noces, féconds en luttes sanglantes, et de singuliers actes de fraternité, d'alliance, de parenté, de religion! voilà les mœurs d'une cité placée sous le patronage de tant de dieux! On devine assez tout ce que je pourrais dire là-dessus, si mon sujet ne m'entraînait vers d'autres discours.
1. On sait qu'Andromaque, veuve d'Hector, fut emmenée captive par le fils d'Achille, Pyrrhus, qui l'épousa.
2. Voyez Tite-Live, lib. I, cap. 10-13.
CHAPITRE XIV.
DE LA GUERRE IMPIE QUE ROME FIT AUX ALBAINS ET DU SUCCÈS QUE LUI VALUT SON AMBITION.
Qu'arriva-t-il ensuite après Numa, sous les autres rois, et quels
maux ne causa point, aux Albains comme aux Romains, la guerre provoquée par
ceux-ci, qui s'ennuyaient sans doute de la longue paix de Numa? Que de sang répandu
par les deux armées rivales, au grand dommage des deux Etats ! Albe, qui avait
été fondée par Ascagne, fils d'Enée, et qui était de plus
près que Troie la mère de Rome, fut attaquée par Tullus Hostilius;
mais si elle reçut du mal des Romains, elle ne leur en fit pas moins, au point
qu'après plusieurs combats les deux partis, lassés de leurs pertes, furent
d'avis de terminer leurs différends par le combat singulier de trois jumeaux
de chaque parti. Les trois Horaces ayant été choisis du côté
des Romains et les trois Curiaces du côté des Albains, deux Horaces furent
tués d'abord par les trois Curiaces; mais ceux-ci furent tués à leur
tour par le seul Horace survivant. Ainsi Rome demeura victorieuse, mais à quel
prix? sur six combattants, un seul revint du combat. Après tout, pour qui fut
le deuil et le dommage, si ce n'est pour les descendants d'Enée, pour la postérité
d'Ascagne, pour la race de Vénus, pour les petits-fils de Jupiter? Cette guerre
ne fut-elle pas plus que civile, puisque la cité fille y combattit contre la
cité mère? Ajoutez à cela un autre crime horrible et atroce qui suivit
ce combat des jumeaux. Comme les deux peuples étaient auparavant amis, à
cause du voisinage et de la parenté, la sœur des Horaces avait été
fiancée à l'un des Curiaces; or, cette fille ayant aperçu son frère
qui revenait chargé des dépouilles de son mari, ne put retenir ses larmes,
et, pour avoir pleuré, son frère la tua. Je trouve qu'en cette rencontre
cette fille se montra plus humaine que fout le peuple romain, et je ne vois pas qu'on
la puisse blâmer d'avoir pleuré celui à qui elle avait déjà
donné sa foi, que dis-je? d'avoir pleuré peut-être sur un frère
couvert du sang de l'homme à qui il avait promis sa sœur. On applaudit aux
larmes que verse Enée, dans Virgile, sur son ennemi qu'il a tué de sa (55)
propre main 1 et c'est encore ainsi que Marcellus, sur le point de détruire Syracuse,
au souvenu de la splendeur où cette ville était parvenue avant de tomber
sous ses coups, laissa couler des larmes de compassion. A mon tour, je demande au
nom de l'humanité qu'on ne fasse point un crime à une femme d'avoir pleuré
son mari, tué par son frère, alors que d'autres ont mérité des
éloges pour avoir pleuré leurs ennemis par eux-mêmes vaincus. Dans
le temps que cette fille pleurait la mort de son fiancé, que son frère
avait tué, Rome se réjouissait d'avoir combattu avec tant de rage contre
la cité sa mère, au prix de torrents de sang répandus de part et d'autre
par des mains parricides.
1. Enéide, liv. X, vers 821 et seq.
A quoi bon m'alléguer ces beaux noms de gloire et de triomphe? Il faut écarter ces vains préjugés, il faut regarder, peser, juger ces actions en elles-mêmes. Qu'on nous cite le crime d'Albe comme on nous parle de l'adultère de Troie, on ne trouvera rien de pareil, rien d'approchant. Si Albe est attaquée, c'est uniquement parce que :
« Tullus veut réveiller les courages endormis des bataillons romains, qui se désaccoutumaient de la victoire 2 »
2. Enéide, livre VI, vers 814, 815.
Il n'y eut donc qu'un
motif à cette guerre criminelle et parricide, ce fut l'ambition, vice énorme
que Salluste ne manque pas de flétrir en passant, quand après avoir célébré
les temps primitifs, où les hommes vivaient sans convoitise et où chacun
était content du sien, il ajoute : « Mais depuis que Cyrus en Asie, les
Lacédémoniens et les Athéniens en Grèce, commencèrent à
s'emparer des villes et des nations, à prendre pour un motif de guerre l'ambition
de s'agrandir, à mettre la gloire de l'Etat dans son étendue 3
», et tout ce qui suit sans que j'aie besoin de prolonger la citation. Il faut
avouer que cette passion de dominer cause d'étranges désordres parmi les
hommes. Rome était vaincue par elle quand elle se vantait d'avoir vaincu Albe
et donnait le nom de gloire à l'heureux succès de son crime. Car, comme
dit l'Ecriture : « On loue le pécheur de ses mauvaises convoitises, et
celui qui consomme l'iniquité est béni 4
». Ecartons donc ces déguisements artificieux et ces fausses couleurs,
afin de pouvoir juger nettement les choses. Que personne ne me dise: Celui-là
est un vaillant homme, car il s'est battu contre un tel et l'a vaincu. Les gladiateurs
combattent aussi et triomphent, et leur cruauté trouve des applaudissements;
mais j'estime qu'il vaut mieux être taxé de lâcheté que de mériter
de pareilles récompenses. Cependant, si dans ces combats de gladiateurs l'on
voyait descendre dans l'arène le père contre le fils, qui pourrait souffrir
un tel spectacle? qui n'en aurait horreur? Comment donc ce combat de la mère
et de la fille, d'Albe et de Rome, a-t-il pu être glorieux à l'une et à
l'autre? Dira-t-on que la comparaison n'est pas juste, parce qu'Albe et Rome ne combattaient
pas dans une arène? Il est vrai; mais au lieu de l'arène, c'était
un vaste champ où l'on ne voyait pas deux gladiateurs, mais des armées
entières joncher la terre de leurs corps. Ce combat n'était pas renfermé
dans un amphithéâtre, mais il avait pour spectateurs l'univers entier et
tous ceux qui dans la suite des temps devaient entendre parler de ce spectacle impie.
3. Salluste, Conjur. de Catil., ch. 2.
4.Psal. X, 3.
Cependant ces dieux tutélaires de l'empire romain, spectateurs de théâtre à ces sanglants combats, n'étaient pas complètement satisfaits; et ils ne furent contents que lorsque la sœur des Horaces, tuée par son frère, fut allée rejoindre les trois Curiaces, afin sans doute que Rome victorieuse n'eût pas moins de morts qu'Albe vaincue. Quelque temps après, pour fruit de cette victoire, Albe fut ruinée, Albe, où ces dieux avaient trouvé leur troisième asile depuis qu'ils étaient sortis de Troie ruinée par les Grecs, et de Lavinium, où le roi Latinus avait reçu Enée étranger et fugitif. Mais peut-être étaient-ils sortis d'Albe, suivant leur coutume, et voilà sans doute pourquoi Albe succomba. Vous verrez qu'il faudra dire encore
« Tous les dieux protecteurs de cet empire se sont retirés, abandonnant leurs temples et leurs autels 1 »
1. Enéide, liv, II, vers 351, 352.
Vous verrez qu'ils
ont quitté leur séjour pour la troisième fois, afin qu'une quatrième
Rome fût très-sagement confiée à leur protection. Albe leur avait
déplu, à ce qu'il paraît, parce qu'Amulius, pour s'emparer du trône,
avait chassé son frère, et Rome ne leur déplaisait pas, quoique Romulus
eût tué le sien. Mais, dit-on, avant de ruiner Albe, on en avait transporté
les habitants à Rome pour ne faire qu'une ville' des deux. Je le veux bien,
mais cela n'empêche pas que la ville d'Ascagne, troisième retraite des
dieux de Troie, n'ait été ruinée par sa fille. Et puis, pour unir
en un seul corps les débris de ces deux peuples, combien de sang en coûta-t-il
à l'un et à l'autre ? Est-il besoin que je rapporte en détail comment
ces guerres, qui semblaient terminées par tant de victoires, ont été
renouvelées sous les autres rois, et comment , après tant de traités
conclus entre les gendres et les beaux-pères, leurs descendants ne laissèrent
pas de reprendre les armes et de se battre avec plus de rage que jamais? Ce n'est
pas une médiocre preuve de ces calamités qu'aucun des rois de Rome n'ait
fermé les portes du temple de Janus, et cela fait assez voir qu'avec tant de
dieux tutélaires aucun d'eux n'a pu régner en paix.
CHAPITRE XV.
QUELLE A ÉTÉ LA VIE ET LA MORT DES ROIS DE ROME.
Et quelle fut la fin de ces rois eux-mêmes? Une fable adulatrice
place Romulus dans le ciel, mais plusieurs historiens rapportent au contraire qu'il
fut mis en pièces par le sénat à cause de sa cruauté, et que
l'on suborna un certain Julius Proculus pour faire croire que Romulus lui était
apparu et l'avait chargé d'ordonner de sa part au peuple romain de l'honorer
comme un dieu, expédient qui apaisa le peuple sur le point de se soulever contre
le sénat 1. Une éclipse de soleil survint alors fort à propos pour
confirmer cette opinion; car le peuple, peu instruit des secrets de la nature, ne
manqua pas de l'attribuer à la vertu de Romulus : comme si la défaillance
de cet astre, à l'interpréter en signe de deuil, ne devait pas plutôt
faire croire que Romulus avait été assassiné et que le soleil se cachait
pour ne pas voir un si grand crime, ainsi qu'il arriva en effet lorsque la cruauté
et l'impiété des Juifs attachèrent en croix Notre-Seigneur. Pour montrer
que l'obscurcissement du soleil, lors de ce dernier événement, n'arriva
pas suivant le cours ordinaire des astres, il suffit de considérer que les Juifs
célébraient alors la pâque, ce qui n'a lieu que dans la pleine lune
: or, les éclipses de soleil n'arrivent jamais naturellement qu'à la fin
de la lunaison. Cicéron témoigne aussi que l'entrée de Romulus parmi
les dieux est plutôt imaginaire que réelle, lorsque le faisant louer par
Scipion dans ses livres De la République, il dit: « Romulus laissa
de lui une telle idée, qu'étant disparu tout d'un coup pendant une éclipse
de soleil , on crut qu'il avait été enlevé parmi les dieux: opinion
qu'on n'a jamais eue d'un mortel sans qu'il n'ait déployé une vertu extraordinaire
». Et quant à ce que dit Cicéron que Romulus disparut tout d'un coup,
ces paroles marquent ou la violence de la tempête qui le fit périr, ou
le secret de l'assassinat: attendu que, suivant d'autres historiens 2, l'éclipse fut accompagnée de tonnerres
qui, sans doute, favorisèrent le crime ou même consumèrent Romulus.
En effet, Cicéron, dans l'ouvrage cité plus haut, dit, à propos de
Tullus Hostilius, troisième roi de Rome, tué aussi d'un coup de foudre,
qu'on ne crut pas pour cela qu'il eût été reçu parmi les dieux,
comme on le croyait de Romulus, afin peut-être de ne pas avilir cet honneur
en le rendant trop commun. li dit encore ouvertement dans ses harangues: « Le
fondateur de cette cité, Romulus, nous l'avons, par notre bienveillance et l'autorité
de la renommée, élevé au rang des dieux immortels 3 ». Par où il veut faire entendre
que la divinité de Romulus n'est point une chose réelle, mais une tradition
répandue à la faveur de l'admiration et de la reconnaissance qu'inspiraient
ses grands services. Enfin, dans son Hortensius, il dit, au sujet des éclipses
régulières du soleil : « Pour produire les mêmes ténèbres
qui couvrirent la mort de Romulus, arrivée pendant une éclipse... »
Certes, dans ce passage, il n'hésite point à parler de Romulus comme d'un
homme réellement mort; et pourquoi cela? parce qu'il n'en parle plus en panégyriste,
mais en philosophe.
1. Cicéron, De Republ., lib. II, cap. 10.
2. Voyez Tite-Live, liv. I, ch. 26; Denys d'Halycarnasse, Antiquit., liv. II, ch. 56; Plutarque, Vie de Romulus, ch. 28, 29.
3. Cicéron, Troisième discours contre Catilina, ch. 3.
Quant aux autres rois de Rome, si l'on excepte Numa et Ancus, qui moururent de maladie, combien la fin des autres a-t-elle été funeste? Tullus Hostilius, ce destructeur de la ville d'Albe, fut consumé, comme j'ai dit, par le feu du ciel, avec toute sa maison. Tarquin l'Ancien fut tué par les enfants de son prédécesseur, et Servius Tullius par son gendre Tarquin le Superbe, qui lui succéda.
Cependant, après un tel assassinat, commis contre un si bon roi, les dieux ne quittèrent point leurs temples et leurs autels, eux qui, pour l'adultère de Pâris, sortirent de Troie et abandonnèrent cette ville à la fureur des Grecs. Bien loin de là, Tarquin succéda à Tullius, qu'il avait tué, et les dieux, au lieu de se retirer, eurent bien le courage de voir ce meurtrier de son beau-père monter sur le trône, remporter plusieurs victoires éclatantes sur ses ennemis et de leurs dépouilles bâtir le Capitole; ils souffrirent même que Jupiter, leur roi, régnât du haut de ce superbe temple, ouvrage d'une main parricide; car Tarquin n'était pas innocent quand il construisit le Capitole, puisqu'il ne parvint à la couronne que par un horrible assassinat. Quand plus tard les Romains le chassèrent du trône et de leur ville, ce ne fut qu'à cause du crime de son fils, et ce crime fut commis non-seulement à son insu, mais en son absence. Il assiégeait alors la ville d'Ardée; il combattait pour le peuple romain. On ne peut savoir ce qu'il eût fait si on se fût plaint à lui de l'attentat de son fils; mais, sans attendre son opinion et son jugement à cet égard, le peuple lui ôta la royauté, ordonna aux troupes d'Ardée de revenir à Rome, et en ferma les portes au roi déchu. Celui-ci, après avoir soulevé contre eux leurs voisins et leur avoir fait beaucoup de mali forcé de renoncer à son royaume par la trahison des amis en qui il s'était confié, se retira à Tusculum, petite ville voisine de Rome, où il vécut de la vie privée avec sa femme l'espace de quatorze ans, et finit ses jours 1 d'une manière plus heureuse que son beau-père, qui fut tué par le crime d'un gendre et d'une fille. Cependant les Romains ne l'appelèrent point le Cruel ou le Tyran, mais le Superbe, et cela peut-être parce qu'ils étaient trop orgueilleux pour souffrir son orgueil. En effet, ils tinrent si peu compte du crime qu'il avait commis en tuant son beau-père, qu'ils l'élevèrent à la royauté; en quoi je me trompe fort si la récompense ainsi accordée à un crime ne fut pas un crime plus énorme. Malgré tout, les dieux ne quittèrent point leurs temples et leurs autels. A moins qu'on ne veuille dire pour les défendre qu'ils ne demeurèrent à Rome que pour punir les Romains en les séduisant par de vains triomphes et les accablant par des guerres sanglantes. Voilà quelle fut la fortune des Romains sous leurs rois, dans les plus beaux jours de l'empire, et jusqu'à l'exil de Tarquin le Superbe, c'est-à-dire l'espace d'environ deux cent quarante-trois ans, pendant lesquels toutes ces victoires, achetées au prix de tant de sang et de calamités, étendirent à peine cet empire jusqu'à vingt milles de Rome, territoire qui n'est pas comparable à celui de la moindre ville de Gétulie.
1. Selon Tite-Live, Tarquin séjourna en effet quelques années à Tusculum, auprès de son gendre Octavius Mamilius; mais il mourut à Cumes, chez le tyran Aristodème. (Voyez lib. I, cap. 16.)
CHAPITRE XVI.
DE ROME SOUS SES PREMIERS CONSULS, DONT L'UN EXILA L'AUTRE ET FUT TUÉ LUI-MÊME PAR UN ENNEMI QU'IL AVAIT BLESSÉ, APRÈS S'ÊTRE SOUILLÉ DES PLUS HORRIBLES PARRICIDES.
Ajoutons à cette époque celle où Salluste assure que
Rome se gouverna avec justice et modération, et qui dura tant qu'elle eut à
redouter le rétablissement de Tarquin et les armes des Étrusques. En effet,
la situation de Rome fut très-critique au moment où les Etrusques se liguèrent
avec le roi déchu. Et c'est ce qui fait dire à Salluste que si la république
fut alors gouvernée avec justice et modération, la crainte des ennemis
y contribua plus que l'amour du bien. Dans ce temps si court, combien fut désastreuse
l'année où les premiers consuls furent créés après l'expulsion
des rois ! Ils n'achevèrent pas seulement le temps de leur magistrature, puisque
Junius Brutus força son collègue Tarquin Collatin à se démettre
de sa charge et à sortir de Rome, et que lui-même fut tué à peu
de temps de là dans un combat où il s'enferra avec l'un des fils de Tarquin 1, après avoir fait mourir ses propres
enfants et les frères de sa femme comme coupables d'intelligence avec l'ancien
roi. Virgile ne peut se défendre de détester cette action, tout en lui
donnant des éloges. A peine a-t-il dit:
1. Arons. (Voyez
Tite-Live, lib. II, cap. 2-8.)
« Voilà ce père, qui, pour sauver la sainte liberté romaine, envoie au supplice ses enfants convaincus de trahison »,
qu'il s'écrie aussitôt :
« Infortuné, quelque jugement que porte sur toi l'avenir! »
C'est-à-dire, malheureux père en dépit des louanges de la postérité. Et, comme pour le consoler, il ajoute :
« Mais l'amour de la patrie et une immense passion de gloire triomphent de ton cúur 1 ».
1. Enéide, livre VI, vers 820-823.
Cette destinée
de Brutus, meurtrier de ses enfants, tué par le fils de Tarquin qu'il vient
de frapper à mort, ne pouvant survivre au fils et voyant le père lui survivre,
ne semble-t-elle pas venger l'innocence de son collègue Collatin, citoyen vertueux,
qui, après l'expulsion de Tarquin, fut traité aussi durement que le tyran
lui-même? Remarquez en effet que Brutus était, lui aussi, à ce qu'on
assure, parent de Tarquin; seulement il n'en portait pas le nom comme Collatin. On
devait donc l'obliger à quitter son nom, mais non pas sa patrie; il se fût
appelé Lucius Collatin, et la perte d'un mot ne l'eût touché que très-faiblement;
mais ce n'était pas le compte de Brutus, qui voulait lui porter un coup plus
sensible en privant l'État de son premier consul et la patrie d'un bon citoyen.
Fera-t-on cette fois encore un titre d'honneur à Brutus d'une action aussi révoltante
et aussi inutile à la république? Dira-t-on que :
« L'amour de la patrie et une immense passion de gloire ont triomphé de son cúur ? »
Après qu'on eut chassé Tarquin le Superbe,
Tarquin Collatin, mari de Lucrèce, fut créé consul avec Brutus. Combien
le peuple romain se montra équitable, en regardant au nom d'un tel citoyen moins
qu'à ses moeurs, et combien, au contraire, Brutus fut injuste, en ôtant
à son collègue sa charge et sa patrie, quand il pouvait se borner à
lui ôter son nom, si ce nom le choquait! Voilà les crimes, voilà les
malheurs de Rome au temps même qu'elle était gouvernée avec quelque
justice et quelque modération. Lucrétius, qui avait été subrogé
en la place de Brutus, mourut aussi avant la fin de l'année, Ainsi, Publius
Valérius, qui avait succédé à Collatin, et Marcus Horatius, qui
avait pris la place de Lucrétius, achevèrent cette année funeste et
lugubre qui compta cinq consuls: triste inauguration de la puissance consulaire!
CHAPITRE XVII.
DES MAUX QUE LA RÉPUBLIQUE ROMAINE EUT A SOUFFRIR APRÈS LES COMMENCEMENTS DU POUVOIR CONSULAIRE, SANS QUE LES DIEUX SE MISSENT EN DEVOIR DE LA SECOURIR.
Quand la crainte de l'étranger vint à s'apaiser, quand la
guerre, sans être interrompue, pesa d'un poids moins lourd sur la république,
ce fut alors que le temps de la justice et de la modération atteignit son terme,
pour faire place à celui que Salluste décrit en ce peu de mots : «
Les patriciens se mirent à traiter « les gens du peuple en esclaves, condamnant
celui-ci à mort, et celui-là aux verges, comme « avaient fait les
rois, chassant le petit propriétaire de son champ et imposant à celui qui
n'avait rien la plus dure tyrannie. Accablé de ces vexations, écrasé
surtout par l'usure, le «bas peuple, sur qui des guerres continuelles faisaient
peser, avec le service militaire, les plus lourds impôts, prit les armes et
se retira sur le mont Sacré et sur l'Aventin; ce fut ainsi qu'il obtint ses
tribuns et d'autres prérogatives. Mais la lutte et les discordes ne furent entièrement
éteintes qu'à la seconde guerre punique ». Mais à quoi bon arrêter
mes lecteurs et m'arrêter moi-même au détail de tant de maux? Salluste
ne nous a-t-il pas appris en peu de paroles combien, durant cette longue suite d'années
qui se sont écoulées jusqu'à la seconde guerre punique, Rome a été
malheureuse, tourmentée au dehors par des guerres, agitée au dedans par
des séditions? Les victoires qu'elle a remportées dans cet intervalle ne
lui ont point donné de joies solides; elles n'ont été que de vailles
consolations pour ses infortunes, et des amorces trompeuses à des esprits inquiets
qu'elles engageaient de plus en plus dans des malheurs inutiles. Que les bons et
sages Romains ne s'offensent point de notre langage; et comment s'en offenseraient-ils,
puisque nous ne disons rien de plus fort que leurs propres auteurs, qui nous laissent
loin derrière eux par l'éclat de leurs tableaux composés à loisir,
et dont les ouvrages sont la lecture habituelle des Romains et de leurs enfants ?A
ceux qui viendraient à s'irriter contre moi, je demanderais comment donc ils
me traiteraient, si je disais ce qu'on lit dans Salluste: «Les querelles, les
séditions s'élevèrent et enfin les guerres civiles, tandis qu'un petit
nombre d'hommes puissants, qui tenaient la (59)plupart des autres dans leur dépendance, affectaient la domination
sous le spécieux prétexte du bien du peuple et du sénat; et l'on appelait
bons citoyens, non ceux qui servaient les intérêts de la république
(car tous étaient également corrompus), mais ceux qui par leur richesse
et leur crédit maintenaient l'état présent des choses 1 ». Si donc ces historiens ont cru qu'il
leur était permis de rapporter les désordres de leur patrie, à laquelle
ils donnent d'ailleurs tant de louanges, faute de connaître cette autre patrie
plus véritable qui sera composée de citoyens immortels, que ne devons-nous
point faire, nous qui pouvons parler avec d'autant plus de liberté que notre
espérance en Dieu est meilleure et plus certaine, et que nos adversaires imputent
plus injustement à Jésus-Christ les maux qui affligent maintenant le monde,
afin d'éloigner les personnes faibles et ignorantes de la seule cité où
l'on puisse vivre éternellement heureux? Au reste, nous ne racontons pas de
leurs dieux plus d'horreurs que ne font leurs écrivains les plus vantés
et les plus répandus; c'est dans ces écrivains mêmes que nous puisons
nos témoignages, et encore ne pouvons-nous pas tout dire, ni dire les choses
comme eux.
1. Ce passage a été emprunté sans nul doute par saint Augustin à la grande histoire de Salluste, et probablement au livre I. (Voyez plus haut le ch. 18 du livre II.)
Où étaient donc ces dieux que l'on croit qui peuvent servir
pour la chétive et trompeuse félicité de ce monde, lorsque les Romains,
dont ils se faisaient adorer par leurs prestiges et leurs impostures, souffraient
de si grandes calamités? où étaient-ils, quand Valérius fut tué
en défendant le Capitole incendié par une troupe d'esclaves et de bannis?
Il fut plus aisé à ce consul de secourir le temple qu'à cette armée
de dieux et à leur roi très-grand et très excellent, Jupiter, de venir
au secours de leur libérateur. Où étaient-ils, quand Rome, fatiguée
de tant de séditions et qui attendait dans un état assez calme le retour
des députés qu'elle avait envoyés à Athènes pour en emprunter
des lois, fut désolée par une famine et par une peste épouvantables?
Où étaient-ils, quand le peuple, affligé de nouveau par la disette,
créa pour la première fois un préfet des vivres; et quand Spurius
Mélius, pour avoir distribué du blé au peuple affamé, fut accusé
par ce préfet devant le vieux dictateur Quintius d'affecter la royauté
et tué par Servilius, général de la cavalerie, au milieu du plus effroyable
tumulte qui ait jamais alarmé la république? Où étaient-ils,
quand Rome, envahie par une terrible peste, après avoir employé tous les
moyens de salut et imploré longtemps en vain le secours des dieux, s'avisa enfin
de leur dresser des lits dans les temples, chose qui n'avait jamais été
faite jusqu'alors, et qui fit donner le nom de Lectisternes1 à ces cérémonies sacrées
ou plutôt sacrilèges? Où étaient-ils, quand les armées romaines,
épuisées par leurs défaites dans une guerre de dix ans contre les
Véiens, allaient succomber sans l'assistance de Camille, condamné depuis
par son ingrate patrie? Où étaient-ils, quand les Gaulois prirent Rome,
la pillèrent, la brûlèrent, la mirent à sac? Où étaient-ils,
quand une furieuse peste la ravagea et enleva ce généreux Camille, vainqueur
des Véiens et des Gaulois? Ce fut durant cette peste qu'on introduisit à
Rome les jeux de théâtre, autre peste plus fatale, non pour les corps,
mais pour les âmes. Où étaient-ils, quand un autre fléau se déclara
dans la cité, je veux parler de ces empoisonnements imputés aux dames romaines
des plus illustres familles 2, et qui révélèrent dans les
mœurs un désordre pire que tous les fléaux ? Et quand l'armée romaine,
assiégée par les Samnites avec ses deux consuls, aux Fourches-Caudines,
fut obligée de subir des conditions honteuses et de passer sous le joug, après
avoir donné en otage six cents chevaliers? Et quand, au milieu des horreurs
de la peste, la foudre vint tomber sur le camp des Romains? Et quand Rome, affligée
d'une autre peste non moins effroyable, fut contrainte de faire venir d'Epidaure
Esculape à titre de médecin, faute de pouvoir réclamer les soins de
Jupiter, qui depuis longtemps toutefois faisait sa demeure au Capitole, mais qui,
ayant eu une jeunesse fort dissipée, n'avait probablement pas trouvé le
temps d'apprendre la médecine? Et quand les Laconiens, les Brutiens, les Samnites
et les Toscans, ligués avec les Gaulois Sénonais contre Rome, firent d'abord
mourir ses ambassadeurs , mirent ensuite son armée en déroute et taillèrent
en pièces treize mille hommes, avec le préteur et sept tribuns militaires?
Et quand enfin le peuple, après de longues et fâcheuses séditions,
s'étant retiré sur le mont Aventin, on fut obligé d'avoir recours
à une magistrature instituée pour les périls extrêmes et de nommer
dictateur Hortensius, qui ramena le peuple à Rome et mourut dans l'exercice
de ses fonctions : chose singulière, qui ne s'était pas encore vue et qui
constitua un grief d'autant plus grave contre les dieux, que le médecin Esculape
était alors présent dans la cité?
1. Lectisternium, de lectus, lit, et sterno, étendre, dresser.
2. Suivant Tite-Live (livre VIII, ch. 18), il y eut 178 matrones
condamnées pour crime d'empoisonnement, parmi lesquelles les deux patriciennes
Cornelia et Sergia.
Tant de guerres éclatèrent alors de toutes parts que, faute de soldats, on fut obligé d'enrôler les prolétaires, c'est-à-dire ceux qui, trop pauvres pour porter les armes, ne servaient qu'à donner des enfants à la république. Les Tarentins appelèrent à leur secours contre les Romains Pyrrhus, roi d'Epire, alors si fameux. Ce fut à ce roi qu'Apollon, consulté par lui sur le succès de son entreprise, répondit assez agréablement par un oracle si ambigu que le dieu, quoi qu'il arrivât, ne pouvait manquer d'avoir été bon prophète. Cet oracle, en effet, signifiait également que Pyrrhus vaincrait les Romains ou qu'il en serait vaincu 1, de sorte qu'Apollon n'avait qu'à attendre l'événement en sécurité.
1. Saint Augustin cite l'oracle en ces termes : Dico te, Pyrrhe, Romanos vincere posse.
Quel horrible carnage n'y eut-il point alors dans l'une et l'autre armée? Pyrrhus toutefois demeura vainqueur, et il aurait pu dès lors expliquer à son avantage la réponse d'Apollon, si, peu de temps après, dans un autre combat, les Romains n'avaient eu le dessus. A tant de massacres succéda une étrange maladie qui enlevait les femmes enceintes avant le moment de leur délivrance. Esculape, sans doute, s'excusait alors sur ce qu'il était médecin et non sage-femme. Le mal s'étendait même au bétail, qui périssait en si grand nombre qu'il semblait que la race allait s'en éteindre. Que dirai je de cet hiver mémorable où le froid fut si rigoureux que les neiges demeurèrent prodigieusement hautes dans les rues de Rome l'espace de quinze jours et que le Tibre fut glacé? si cela était arrivé de notre temps, que ne diraient point nos adversaires contre les chrétiens? Parlerai-je encore de cette peste mémorable qui emporta tant de monde, et qui, prenant d'une année à l'autre plus d'intensité, sans que la présence d'Esculape servit de rien, obligea d'avoir recours aux livres sibyllins, espèces d'oracles pour lesquels, suivant Cicéron, dans ses livres sur la divination 1, on s'en rapporte aux conjectures de ceux qui les interprètent comme ils peuvent ou comme ils veulent? Les interprètes dirent donc alors que la peste venait de ce que plusieurs particuliers occupaient des lieux sacrés, réponse qui vint fort à propos pour sauver Esculape du reproche d'impéritie honteuse ou de négligence. Or, comment ne s'était-il trouvé personne qui s'opposât à l'occupation de ces lieux sacrés, sinon parce que tous étaient également las de s'adresser si longtemps et sans fruit à cette foule de divinités? Ainsi ces lieux étaient peu à peu abandonnés par ceux qui les fréquentaient, afin qu'au moins, devenus vacants, ils pussent servir à l'usage des hommes. Les édifices mêmes qu'on rendit alors à leur destination pour arrêter la peste, furent encore depuis négligés et usurpés par les particuliers, sans quoi on ne louerait pas tant Varron de sa grande érudition pour avoir, dans ses recherches sur les édifices sacrés, exhumé tant de monuments inconnus. C'est qu'en effet on se servait alors de ce moyen plutôt pour procurer aux dieux une excuse spécieuse qu'à la peste un remède efficace.
1. Livre II, ch, 54.
CHAPITRE XVIII.
DES MALHEURS ARRIVÉS AUX ROMAINS PENDANT LA PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE SANS QU'ILS AIENT PU OBTENIR L'ASSISTANCE DES DIEUX.
Et durant les guerres puniques, lorsque la victoire demeura si longtemps
en balance, dans cette lutte où deux peuples belliqueux déployaient toute
leur énergie, combien de petits Etats détruits, combien de villes dévastées,
de provinces mises au pillage, d'armées défaites, de flottes submergées,
de sang répandu! Si nous voulions raconter ou seule-nient rappeler tous ces
désastres, nous referions l'histoire de Rome. Ce fut alors que les esprits effrayés
eurent recours à des remèdes vains et ridicules. Sur la foi des livres
sibyllins, on recommença les jeux séculaires, dont l'usage s'était
perdu en des temps plus heureux. Les pontifes rétablirent aussi les jeux consacrés
aux dieux infernaux, que la prospérité avait également fait négliger.
Aussi bien je crois qu'en ce temps-là la joie devait être grande aux enfers,
d'y voir arriver tant de monde, et il faut convenir que les guerres furieuses et
les sanglantes animosités des hommes fournissaient alors aux démons de
beaux spectacles et de riches festins. Mais ce qu'il y eut de plus déplorable
dans cette première guerre punique, ce fut cette défaite des Romains dont
nous avons parlé dans les deux livres précédents et où fut pris
Regulus ; grand homme auquel II ne manqua, pour mettre fin à la guerre,
après avoir vaincu les Carthaginois, que de résister à un désir
immodéré de gloire, qui lui fit imposer des conditions trop dures à
un peuple déjà épuisé. Si la captivité imprévue de
cet homme héroïque, si l'indignité de sa servitude, si sa fidélité
à garder son serment, si sa mort cruelle et inhumaine ne forcent point les dieux
à rougir, il faut dire qu'ils sont d'airain comme leurs statues et n'ont point
de sang dans les veines.
Au reste, durant ce temps, les calamités ne manquèrent pas à Rome au dedans de ses murailles. Un débordement extraordinaire du Tibre ruina presque toutes les parties basses de la ville; plusieurs maisons furent renversées tout d'abord par la violence du fleuve, et les autres tombèrent ensuite à cause du long séjour des eaux. Ce déluge fut suivi d'un incendie plus terrible encore; le feu, qui commença parles plus hauts édifices du Forum, n'épargna même pas son propre sanctuaire, le temple de Vesta, où des vierges choisies pour cet honneur, ou plutôt pour ce supplice, étaient chargées d'alimenter sa vie perpétuellement. Mais alors il ne se contentait pas de vivre, il sévissait, et les vestales épouvantées ne pouvaient sauver de l'embrasement cette divinité fatale qui avait déjà fait périr trois villes 1 où elle était adorée. Alors le pontife Metellus, sans s'inquiéter de son propre salut, se jeta à travers les flammes et parvint à en tirer l'idole, étant lui-même à demi brûlé, car le feu ne sut pas le reconnaître. Etrange divinité, qui n'a seulement pas la force de s'enfuir, de sorte qu'un homme se montre plus capable de courir au secours d'une déesse que la déesse ne l'est d'aller au sien. Aussi bien si ces dieux ne savaient pas se défendre eux-mêmes du feu, comment en auraient-ils garanti la ville placée sous leur protection? et en effet il parut bien qu'ils n'y pouvaient rien du tout. Nous ne parlerions pas ainsi à nos adversaires, s'ils disaient que eurs idoles sont les symboles des biens éternels et non les gages des biens terrestres, et qu'ainsi, quand ces symboles viennent à périr, comme toutes les choses visibles et corporelles, l'objet du culte subsiste et le dommage matériel peut toujours être réparé; mais, par un aveuglement déplorable, on s'imagine que des idoles passagères peuvent assurer à une ville une félicité éternelle, et quand nous prouvons à nos adversaires que le maintien même des idoles n'a pu les garantir d'aucune calamité, ils rougissent de confesser une erreur qu'ils sont incapables de soutenir.
1. Troie, Lavinie et Albe.
CHAPITRE XIX.
ÉTAT DÉPLORABLE DE LA RÉPUBLIQUE ROMAINE PENDANT LA SECONDE GUERRE PUNIQUE, OU S'ÉPUISÈRENT LES FORCES DES DEUX PEUPLES ENNEMIS.
Quant à la seconde guerre punique, il serait trop long de rapporter
tous les désastres des deux peuples dont la lutte se développait sur de
si vastes espaces, puisque, de l'aveu même de ceux qui n'ont pas tant entrepris
de décrire les guerres de Rome que de les célébrer, le peuple à
qui resta l'avantage parut moins vainqueur que vaincu. Quand Hannibal, sorti d'Espagne,
se fut jeté sur l'Italie comme un torrent impétueux, après avoir passé
les Pyrénées, traversé les Gaules, franchi les Alpes et toujours accru
ses forces dans une si longue marche en saccageant ou subjuguant tout, combien la
guerre devint sanglante! que de combats, d'armées romaines vaincues, de villes
prises, forcées ou détachées du parti ennemi! Que dirai-je de cette
journée de Cannes où la rage d'Hannibal, tout cruel qu'il était, fut
tellement assouvie, qu'il ordonna la fin du carnage? et de ces trois boisseaux d'anneaux
d'or qu'il envoya aux Carthaginois après la bataille, pour faire entendre qu'il
y était mort tant de chevaliers romains, que la perte était plus facile
à mesurer qu'à compter, et pour laisser à penser quelle épouvantable
boucherie on avait dû faire de combattants sans anneaux d'or? Aussi le manque
de soldats contraignit les Romains à promettre l'impunité aux criminels
et à donner la liberté aux esclaves, moins pour recruter leur armée,
que pour former une armée nouvelle avec ces soldats infâmes. Ce n'est pas
tout: les armes mêmes manquèrent à ces esclaves, ou, pour les appeler
d'un nom moins flétrissant, à ces nouveaux (62) affranchis enrôlés
pour la défense de la république. On en prit donc dans les temples, comme
si les Romains eussent dit à leurs dieux : Quittez ces armes que vous avez si
longtemps portées en vain, pour voir si nos esclaves n'en feront point un meilleur
usage. ñ Cependant le trésor public manquant d'argent pour payer les troupes,
les particuliers y contribuèrent de leurs propres deniers avec tant de zèle,
qu'à l'exception de l'anneau et de la bulle 1, misérables marques de leur dignité,
les sénateurs, et à plus forte raison les autres ordres et les tribuns,
ne se réservèrent rien de précieux. Quels reproches les païens
ne nous feraient-ils pas, s'ils venaient à être réduits à cette
indigence, eux qui ne nous les épargnent pas dans ce temps où l'on donne
plus aux comédiens pour un vain plaisir qu'on ne donnait autrefois aux légions
pour tirer la république d'un péril extrême?
1. La bulla était une petite boule d'or ou d'argent que portaient au cou les jeunes patriciens.
CHAPITRE XX.
DE LA RUINE DE SAGONTE, QUI PÉRIT POUR N'AVOIR POINT VOULU QUITTER L'ALLIANCE DES ROMAINS, SANS QUE LES DIEUX DES ROMAINS VINSSENT A SON SECOURS.
Mais de tous les malheurs qui arrivèrent pendant cette seconde
guerre punique, il n'y eut rien de plus digne de compassion que la prise de Sagonte 2 Cette ville d'Espagne, si attachée au
peuple romain, fut en effet détruite pour lui être demeurée trop fidèle.
Hannibal, après avoir rompu la paix, uniquement occupé de trouver des occasions
de pousser les Romains à la guerre, vint assiéger Sagonte avec une puissante
armée. Dès que la nouvelle en parvint à Rome, on envoya des ambassadeurs
à Hannibal pour l'obliger à lever le siége, et sur son refus, ceux-ci
passèrent à Carthage, où ils se plaignirent de cette infraction aux
traités; mais ils s'en retournèrent sans avoir rien pu obtenir. Cependant
cette ville opulente, si chère à toute la contrée et à la république
romaine, fut ruinée par les Carthaginois après huit ou neuf mois de siége.
On n'en saurait lire le récit sans horreur, encore moins l'écrire; j'y
insisterai pourtant en quelques mots, parce que cela importe à mon sujet.
2.Voyez Tite-Live, lib. XXI, cap. 6-15.
D'abord elle fut tellement désolée par la famine que, suivant quelques historiens, les habitants furent obligés de se repaître de cadavres humains; ensuite, accablés de toutes sortes de misères et ne voulant pas tomber entre les mains d'Hannibal, ils dressèrent un grand bûcher où ils s'entr'égorgèrent, eux et leurs enfants, au milieu des flammes. Je demande si les dieux, ces débauchés, ces gourmands, avides à humer le parfum des sacrifices, et qui ne savent que tromper les hommes par leurs oracles ambigus, ne devaient pas faire quelque chose en faveur d'une ville si dévouée aux Romains, et ne pas souffrir qu'elle pérît pour leur avoir gardé une inviolable fidélité, d'autant plus qu'ils avaient été les médiateurs de l'alliance qui unissait les deux cités. Et pourtant Sagonte, fidèle à la parole qu'elle avait donnée en présence des dieux, fut assiégée, opprimée, saccagée par un perfide, pour n'avoir pas voulu se rendre coupable de parjure. S'il est vrai que ces dieux épouvantèrent plus tard Hannibal par des foudres et des tempêtes, quand il était sous les murs de Rome, d'où ils le forcèrent à se retirer, que n'en faisaient-ils autant pour Sagonte? J'ose dire qu'il y aurait eu pour eux plus d'honneur à se déclarer en faveur des alliés de Rome, attaqués à cause de leur fidélité et dénués de tout secours, qu'à secourir Rome elle-même, qui combattait pour son propre intérêt et était en état de tenir tête à Hannibal. S'ils étaient donc véritablement les protecteurs de la félicité et de la gloire de Rome, ils lui auraient épargné la honte ineffaçable de la ruine de Sagonte. Et maintenant, n'est-ce pas une folie de croire qu'on leur doit d'avoir sauvé Rome des mains d'Hannibal victorieux, quand ils n'ont pas su garantir de ses coups une ville si fidèle aux Romains? Si le peuple de Sagonte eût été chrétien, s'il eût souffert pour la foi de l'Evangile, sans toutefois se tuer et se brûler lui-même, il eût souffert du moins avec cette espérance que donne la foi et dont l'objet n'est pas une félicité passagère, mais une éternité bienheureuse; au lieu que ces dieux que l'on doit, dit-on, servir et honorer afin de s'assurer la jouissance des biens périssables de cette vie, que pourront alléguer leurs défenseurs pour les excuser de la ruine de Sagonte? à moins qu'ils né reproduisent les arguments déjà invoqués à l'occasion de la mort de Regulus; il n'y a d'autre différence, en effet, sinon que Regulus (63) n'est qu'un seul homme, et que Sagonte est une ville entière; mais ni Regulus, ni les Sagontins ne sont morts que pour avoir gardé leur foi. C'est pour le même motif que l'un voulut retourner aux ennemis et que les autres refusèrent de s'y joindre. Est-ce donc que la fidélité irrite les dieux, ou que l'on peut avoir les dieux favorables et ne pas laisser de périr, soit villes, soit particuliers? Que nos adversaires choisissent. Si ces dieux s'offensent contre ceux qui gardent la foi jurée, qu'ils cherchent des perfides qui les adorent; mais si avec toute leur faveur, villes et particuliers peuvent périr après avoir souffert une infinité de maux, alors certes c'est en vain qu'on les adore en vue de la félicité terrestre. Que ceux, donc qui se croient malheureux parce qu'il leur est interdit d'adorer de pareilles divinités, cessent de se courroucer contre nous, puisque enfin ils pourraient avoir leurs dieux présents, et même favorables, et ne pas laisser non seulement d'être malheureux, mais de souffrir les plus horribles tortures comme Regulus et les Sagontins.
CHAPITRE XXI.
DE L'INGRATITUDE DE ROME ENVERS SCIPION, SON LIBÉRATEUR, ET DE SES MŒURS A L'ÉPOQUE RÉPUTÉE PAR SALLUSTE LA PLUS VERTUEUSE.
J'abrége afin de ne pas excéder les bornes que je me suis
prescrites, et je viens au temps qui s'est écoulé entre la seconde et la
dernière guerre contre Carthage, et où Salluste prétend que les bonnes
mœurs et la concorde florissaient parmi les Romains. Or, en ces jours de vertu et d'harmonie, le grand Scipion,
le libérateur de Rome et de l'Italie, qui avait achevé la seconde guerre
punique, si funeste et si dangereuse, vaincu Hannibal, dompté Carthage, et dont
toute la vie avait été consacrée au service des dieux, Scipion se
vit obligé, après le triomphe le plus éclatant, de céder aux
accusations de ses ennemis, et de quitter sa patrie, qu'il avait sauvée et affranchie
par sa valeur, pour passer le reste de ses jours dans la petite ville de Literne,
si indifférent à son rappel qu'on dit qu'il ne voulut pas même qu'après
sa mort on l'ensevelît dans cette ingrate cité. Ce tut dans ce même
temps que le proconsul Manlius, après avoir subjugué les Galates, apporta
à Rome les délices de l'Asie, pires pour elle que les ennemis les plus
redoutables 1.
1.Voyez Tite-Live,
lib. XXXIX, cap. 6.
On y vit alors pour la première fois des lits d'airain et de riches tapis; pour la première fois des chanteuses parurent dans les festins, et la porte fut ouverte à toutes sortes de dissolutions. Mais je passe tout cela sous silence, ayant entrepris de parler des maux que les hommes souffrent malgré eux, et non de ceux qu'ils font avec plaisir. C'est pourquoi il convenait beaucoup plus à mon sujet d'insister sur l'exemple de Scipion, qui mourut victime de la rage de ses ennemis, loin de sa patrie dont il avait été le libérateur, et abandonné de ces dieux qu'on ne sert que pour la félicité de la vie présente, lui qui avait protégé leurs temples contre la fureur d'Hannibal. Mais comme Salluste assure que c'était le temps où florissaient les bonnes mœurs, j'ai cru devoir toucher un mot de l'invasion des délices de l'Asie, pour montrer que le témoignage de cet historien n'est vrai que par comparaison avec les autres époques où les mœurs furent beaucoup plus dépravées et les factions plus redoutables. Vers ce moment, en effet, entre la seconde et la troisième guerre punique, fut publiée la loi Voconia, qui défendait d'instituer pour héritière une femme, pas même une fille unique. Or, je ne vois pas qu'il se puisse rien imaginer de plus injuste que cette loi. Il est vrai que dans l'intervalle des deux guerres, les malheurs de la république furent un peu plus supportables; car si Rome était occupée de guerres au dehors, elle avait pour se consoler, outre ses victoires, la tranquillité intérieure dont elle n'avait pas joui depuis longtemps. Mais, après la dernière guerre punique, la rivale de l'empire ayant été ruinée de fond en comble par un autre Scipion, qui en prit le surnom d'Africain, Rome, qui n'avait plus d'ennemis à craindre, fut tellement corrompue par la prospérité, et cette corruption fut suivie de calamités si désastreuses, que l'on peut dire que Carthage lui fit plus de mal par sa chute qu'elle ne lui en avait fait par ses armes au temps de sa plus grande puissance. Je ne dirai rien des revers et des malheurs sans nombre qui accablèrent les Romains depuis cette époque jusqu'à Auguste, qui leur ôta la liberté, mais, comme ils le reconnaissent eux-mêmes, une liberté malade et languissante, querelleuse et pleine de périls, et qui faisant tout plier sous une autorité toute royale, communiqua une vie nouvelle à cet empire vieillissant. Je ne dirai rien (64) non plus du traité ignominieux fait avec Numance; les poulets sacrés, dit-on, s'étaient envolés de leurs cages, ce qui était de fort mauvais augure pour le consul Mancinus; comme si, pendant cette longue suite d'années où Numance tint en échec les armées romaines et devint la terreur de la république, les autres généraux ne l'eussent attaquée que sous des auspices défavorables!
CHAPITRE XXII.
DE L'ORDRE DONNÉ PAR MITHRIDATE DE TUER TOUS LES CITOYENS ROMAINS QU'ON TROUVERAIT EN ASIE. . .
Je passe, dis-je, tout cela sous silence; mais puis-je taire l'ordre
donné par Mithridate, roi de Pont, de mettre à mort le même jour tous
les citoyens romains qui se trouveraient en Asie, où un si grand nombre séjournaient
pour leurs affaires privées, ce qui fut exécuté 1? Quel épouvantable spectacle! Partout
où se rencontre un Romain, à la campagne, par les chemins, à la ville,
dans les maisons, dans les rues, sur les places publiques, au lit, à table,
partout, à l'instant, il est impitoyablement massacré ! Quelles furent
les plaintes des mourants, les larmes des spectateurs ou peut-être même
des bourreaux! et quelle cruelle nécessité imposée aux hôtes
de ces infortunés, non-seulement de voir commettre chez eux tant d'assassinats,
mais encore d'en être eux-mêmes les exécuteurs, de quitter brusquement
le sourire de la politesse et de la bienveillance pour exercer au milieu de la paix
le terrible devoir de la guerre et recevoir intérieurement le contre-coup des
blessures mortelles qu'ils portaient à leurs victimes! Tous ces Romains avaient-ils
donc méprisé les augures? n'avaient-ils pas des dieux publics et des dieux
domestiques à consulter avant que d'entreprendre un voyage si funeste? S'ils
ne l'ont pas fait, nos adversaires n'ont pas sujet de se plaindre de la religion
chrétienne, puisque longtemps avant elle les Romains méprisaient ces vaines
prédictions et s'ils l'ont fait, quel profit en ont-ils retiré alors que
les lois, du moins les lois humaines, autorisaient ces superstitions?
1. Voyez Appien,
cap. 22 et seq., Cicéron, De lege Manil., cap. 3, et Orose, Hist., lib.
VI, cap. 2.
CHAPITRE XXIII.
DES MAUX INTÉRIEURS QUI AFFLIGÈRENT LA RÉPUBLIQUE ROMAINE A LA SUIVE D'UNE RAGE SOUDAINE DONT FURENT ATTEINTS TOUS LES ANIMAUX DOMESTIQUES.
Rapportons maintenant le plus succinctement possible des maux d'autant
plus profonds qu'ils furent plus intérieurs, je veux parler des discordes qu'on
a tort d'appeler civiles, puisqu'elles sont mortelles pour la cité. Ce n'étaient
plus des séditions, mais de véritables guerres où l'on ne s'amusait
pas à répondre à un discours par un autre, mais où l'on repoussait
le fer par le fer. Guerres civiles, guerres des alliés, guerres des esclaves,
que de sang romain répandu parmi tant de combats! quelle désolation dans
l'Italie, chaque jour dépeuplée! On dit qu'avant la guerre des alliés
tous les animaux domestiques, chiens, chevaux, ânes, bœufs, devinrent tout
à coup tellement farouches qu'ils sortirent de leurs étables et s'enfuirent
çà et là, sans que personne pût les approcher autrement qu'au
risque de la vie 1. Quel mal ne présageait pas un tel prodige, qui était déjà
un grand mal, même s'il n'était pas un présage! Supposez qu'un pareil
accident arrivât de nos jours; vous verriez les païens plus enragés
contre nous que ne l'étaient contre eux leurs animaux.
1. Voyez Orose, Hist., lib. V, cap. 18.
CHAPITRE XXIV.
DE LA DISCORDE CIVILE QU'ALLUMA L'ESPRIT SÉDITIEUX DES GRACQUES.
Le signal des guerres civiles fut donné par les séditions
qu'excitèrent les Gracques à l'occasion des lois agraires. Ces lois avaient
pour objet de partager au peuple les terres que la noblesse possédait injustement;
mais vouloir extirper une injustice si ancienne, c'était une entreprise non-seulement
périlleuse, mais encore, comme l'événement l'a prouvé, des plus
pernicieuses pour la république. Quelles funérailles suivirent la mort
violente du premier des Gracques, et, peu après, celle du second! Au mépris
des lois et de la hiérarchie des pouvoirs, c'étaient la violence et les
armes qui frappaient tour à tour les plébéiens et les patriciens.
On dit qu'après la mort du second des Gracques, le consul Lucius Opimus, qui
avait soulevé la ville contre lui et entassé les cadavres autour du tribun
immolé, poursuivit les restes de son parti selon les formes de la justice et
fit condamner à mort jusqu'à trois mille hommes d'où l'on peut juger
combien de victimes avaient succombé dans la chaleur de la sédition, puisqu'un
si grand nombre fut atteint par l'instruction régulière du magistrat. Le
meurtrier de Caïus Gracchus vendit sa tête au consul son pesant d'or; c'était
le prix fixé avant ce massacre, où périt aussi le consulaire Marcus
Fulvius avec ses enfants.
CHAPITRE XXV.
DU TEMPLE ÉLEVÉ A LA CONCORDE PAR DÉCRET DU SÉNAT, DANS LE LIEU MÊME SIGNALÉ PAR LA SÉDITION ET LE CARNAGE.
Ce fut assurément
une noble pensée du sénat que le décret qui ordonna l'érection
d'un temple à la Concorde dans le lieu même où une sédition sanglante
avait fait périr tant de citoyens de toute condition, afin que ce monument du
supplice des Gracques parlât aux yeux et à la mémoire des orateurs.
Et cependant n'était-ce pas se moquer des dieux que de construire un temple
à une déesse qui, si elle eût été présente à Rome,
l'eût empêchée de se déchirer et de périr par les dissensions?
à moins qu'on ne dise que la Concorde, coupable de ces tumultes pour avoir abandonné
le cœur des citoyens, méritait bien d'être enfermée dans ce temple
comme dans une prison. Si l'on voulait faire quelque chose qui eût du rapport
à ce qui s'était passé, pourquoi ne bâtissait-ou pas plutôt
un temple à la Discorde? Y a-t-il des raisons pour que la Concorde soit une
déesse, et la Discorde non? celle-là bonne et celle-ci mauvaise, selon
la distinction de Labéon 1,
suggérée sans doute par la vue du temple que les Romains avaient érigé
à la Fièvre aussi bien qu'à la Santé. Pour être conséquents,
ils devaient en dédier un non-seulement à la Concorde, mais aussi à
la Discorde, Ils s'exposaient à de trop grands périls en négligeant
d'apaiser la colère d'une si méchante déesse, et ils ne se souvenaient
plus que son indignation avait été le principe de la ruine de Troie. Ce
fut elle, en effet, qui, pour se venger de ce qu'on ne l'avait point invitée
avec les autres dieux aux noces de Pélée et de Thétis, mit la division
entre les trois déesses 2,
en jetant dans l'assemblée la fameuse pomme d'or, d'où prit naissance le
différend de ces divinités, la victoire de Vénus, le ravissement d'Hélène
et enfin la destruction de Troie. C'est pourquoi si elle s'était offensée
de ce que Rome n'avait pas daigné lui donner un temple comme elle avait fait
à tant d'autres, et si ce fut pour cela qu'elle y excita tant de troubles et
de désordres, son indignation dut encore s'accroître quand elle vit que
dans le lieu même où le massacre était arrivé, c'est-à-dire
dans le lieu où elle avait montré de ses oeuvres, on avait construit un
temple à son ennemie. Les savants et les sages s'irritent contre nous quand
nous tournons en ridicule toutes ces superstitions; et toutefois, tant qu'ils resteront
les adorateurs des mauvaises comme des bonnes divinités, ils n'auront rien à
répondre à notre dilemme sur la Concorde et la Discorde. De deux choses
l'une, en effet: ou ils ont négligé le culte de ces deux déesses,
et leur ont préféré la Fièvre et la Guerre, qui ont eu des temples
à Rome de toute antiquité; ou ils les ont honorées, et alors je demande
pourquoi ils ont été abandonnés par la Concorde et poussés par
la Discorde jusqu'à la fureur des guerres civiles.
1. Voyez plus haut, livre II, ch. 11.
2. Junon, Pallas et Vénus.
CHAPITRE XXVI.
DES GUERRES QUI SUIVIRENT LA CONSTRUCTION DU TEMPLE DE LA CONCORDE.
Ils crurent donc, en mettant devant les yeux des orateurs un monument
de la fin tragique des Gracques, avoir an merveilleux obstacle contre les séditions;
mais les événements qui suivirent, plus déplorables encore, firent
paraître l'inutilité de cet expédient. A partir de cette époque,
en effet, les orateurs, loin de songer à éviter l'exemple des Gracques,
s'étudièrent à les surpasser. C'est ainsi que Saturninus, tribun du
peuple, le préteur Caïus Servilius, et, quelques années après,
Marcus Drusus, excitèrent d'horribles séditions, d'où naquirent les
guerres sociales qui désolèrent l'Italie et la réduisirent à
un état déplorable. Puis vint la guerre des esclaves, suivie elle-même
des guerres civiles pendant lesquelles il se livra tant de combats et qui coûtèrent
tant de sang. On eût dit que tous ces peuples d'Italie, dont se composait la
principale force de l'empire romain, étaient des barbares à dompter. Rappellerai-je
que soixante-dix gladiateurs commencèrent la guerre des esclaves, et que cette
poignée d'hommes, croissant en nombre et en fureur, en vint à triompher
des généraux du peuple romain? Comment citer toutes les villes qu'ils ont
ruinées, toutes les contrées qu'ils ont dévastées? A peine les
historiens suffisent-ils à décrire toutes ces calamités. Et cette
guerre ne fut pas la seule faite par les esclaves; ils avaient auparavant ravagé
la Macédoine, la Sicile et toute la côte. Enfin, qui pourrait raconter
toutes les atrocités de ces pirates, qui, après avoir commencé par
des brigandages, finirent par soutenir contre Home des guerres redoutables?
CHAPITRE XXVII.
DE LA GUERRE CIVILE ENTRE MARIUS ET SYLLA.
Marius, encore tout sanglant du massacre de ses concitoyens, ayant
été vaincu à son tour et obligé de s'enfuir, Rome commençait
un peu à respirer,
quand Cinna et lui y rentrèrent plus puissants que jamais. « Ce fut alors
», pour me servir des expressions de Cicéron, « que l'on vit, par
le massacre des plus illustres citoyens, s'éteindre les flambeaux de la république.
Sylla vengea depuis une victoire si cruelle; mais à combien de citoyens il
en coûta la vie, et que de pertes sensibles pour l'Etat 1 ! » En effet, la vengeance de Sylla
fut plus funeste à Rome que n'eût été l'impunité, et comme
dit Lucain:
« Le remède
passa toute mesure, et l'on porta la main sur des parties malades où il ne fallait
pas toucher. Les coupables périrent, mais quand il ne pouvait survivre que des
coupables. Alors la haine se donna carrière, et la vengeance, libre du joug
des lois, précipita ses fureurs 2
»
1. Voyez Cicéron, 3e Catilin., ch. 10, § 24.
2. Lucain, Pharsale, livre II, vers 142-146.
Dans cette lutte de Marius et de Sylla, outre ceux qui furent tués sur le champ de bataille, tous les quartiers de la ville, les places, les marchés, les théâtres , les temples même étaient remplis de cadavres, à ce point qu'on n'aurait pu dire si c'était avant ou après la victoire qu'il était tombé plus de victimes.
De retour de son exil, Marius eut à peine rétabli sa domination, qu'on vit, sans parler d'innombrables assassinats qui se commirent de tous côtés, la tête du consul Octavius exposée sur la tribune aux harangues, César et Fimbria tués dans leurs maisons, les deux Crassus, le père et le fils, égorgés sous les yeux l'un de l'autre, Bébius et Numitorius traînés par les rues et mis en pièces, Catulus forcé de recourir au poison pour se sauver des mains de ses ennemis; Mérula, flamme de Jupiter, s'ouvrant les veines et faisant au dieu une libation de son propre sang; enfin on massacrait sous les yeux de Marias tous ceux à qui il ne donnait pas la main quand ils le saluaient 1.
1. Voyez Appien, De bell. Civil., lib. I, cap. 71 seq. ; et Plutarque, Vies de Marius et de Sylla, passim.
CHAPITRE XXVIII.
COMMENT SYLLA VICTORIEUX TIRA VENGEANCE DES CRUAUTÉS DE MARIUS.
Sylla, qui vint tirer vengeance de ces cruautés au prix de tant
de sang, mit fin à la guerre; mais comme sa victoire n'avait pas détruit
les inimitiés, elle rendit la paix encore plus meurtrière. A toutes les
atrocités du premier Marius, son fils Marins le Jeune et Carbon en ajoutèrent
de nouvelles. Instruits de l'approche de Sylla et désespérant de remporter
la victoire, et même de sauver leurs têtes, ils remplirent Home de massacres
où leurs amis n'étaient pas plus épargnés que leurs adversaires.
Ce ne fut pas assez pour eux de décimer la ville; ils assiégèrent
le sénat et tirèrent du palais, comme d'une prison, un grand nombre de
sénateurs qu'ils firent égorger en leur présence. Le pontife Mucius
Scévola fut tué au pied de l'autel de Vesta, où il s'était réfugié
comme dans un asile inviolable, et il s'en fallut de peu qu'il n'éteignît
de son sang le feu sacré entretenu par les vestales. Bientôt Sylla entra
victorieux à Rome, après avoir fait égorger dans une ferme publique
sept mille hommes désarmés et sans défense 2. Ce n'était plus la guerre qui tuait,
c'était la paix; on ne se battait plus contre ses ennemis, un mot suffisait
pour les exterminer. Dans la ville, les partisans de Sylla massacrèrent qui
bon leur sembla; les morts ne se comptaient plus, jusqu'à ce qu'enfin on conseilla
à Sylla de laisser vivre quelques citoyens, afin que les vainqueurs eussent
à qui commander.
2. Les historiens ne sont pas d'accord sur le chiffre des morts, que les uns fixent au-dessus de sept mille et les autres au-dessous. Saint Augustin parait avoir adopté le récit de Velleius Paterculus (livre n, ch. 28).
Alors s'arrêta
cette effroyable liberté du meurtre, et on accueillit avec reconnaissance
la table de proscription où étaient portés deux mille noms de sénateurs
et de chevaliers. Ce nombre, si attristant qu'il pût être, avait au moins
cela de consolant qu'il mettait fin au carnage universel, et on s'affligeait moins
de la perte de tant de proscrits qu'on ne se réjouissait de ce que le reste
des citoyens n'avait rien à craindre. Mais malgré cette cruelle sécurité
on ne laissa pas de gémir des divers genre et de supplices qu'une férocité
ingénieuse faisait souffrir à quelques-unes des victimes dévouées
et à la mort. Il y en eut un que l'on déchira à belles mains, et on
vit des hommes plus cruels pour un homme vivant que les bêtes farouches ne le
sont pour un cadavre 1.
On arracha les yeux à un autre et on lui coupa tous les membres par morceaux,
puis on le laissa vivre ou plutôt mourir lentement au milieu de tortures effroyables 2.
On mit des villes célèbres à l'encan, comme on aurait fait d'une ferme;
il y en eut même une dont on condamna à mort tous les habitants, comme
s'il se fût agi d'un seul criminel. Toutes ces horreurs se passèrent en
pleine paix, non pour hâter une victoire, mais pour n'en pas perdre le fruit.
II y eut entre la paix et la guerre une lutte de cruauté, et ce fut la paix
qui l'emporta; car la guerre n'attaquait que des gens armés, au lieu que la
paix immolait des hommes sans défense. La guerre laissait à l'homme attaqué
la faculté de rendre blessure pour blessure; la paix ne laissait au vaincu,
à la place du droit de vivre, que la nécessité de mourir sans résistance.
1. Voyez Florus, lib. III, cap. 21.
2. L'homme qui subit ce sort cruel, fut le préteur Marcus Marius, parent du rival de Sylla. Voyez Florus, lib. III, cap. 21, et Valère Maxime, lib. IX, cap. 2 § 1.
CHAPITRE XXIX.
ROME EUT MOINS A SOUFFRIR DES INVASIONS DES GAULOIS ET DES GOTHS QUE DES GUERRES CIVILES.
Quel acte cruel des nations barbares et étrangères peut
être comparé~à ces victoires de citoyens sur des citoyens, et Rome
a-t-elle jamais rien vu de plus funeste, de plus hideux, de plus déplorable?
Y a-t-il à mettre en balance l'ancienne irruption des Gaulois, ou l'invasion
récente des Goths, avec ces atrocités inouïes exercées par Marius,
par Sylla, par tant d'autres chefs renommés, sur des hommes qui formaient avec
eux les membres d'un même corps? Il est vrai que les Gaulois égorgèrent
tout ce qu'ils trouvèrent de sénateurs dans Rome, mais au moins permirent-ils
à ceux qui s'étaient sauvés dans le Capitole, et qu'ils pouvaient
faire périr par un long siége, de racheter leur vie à prix d'argent.
Quant aux Goths, ils épargnèrent un si grand nombre de sénateurs,
qu'on ne saurait affirmer s'ils en tuèrent en effet quelques-uns. Mais Sylla,
du vivant même de Marius, entra dans le Capitole, qu'avaient respecté les
Gaulois, et ce fut de là qu'il dicta en vainqueur ses arrêts de mort et
de confiscation, qu'il fit autoriser par un sénatus-consulte. Et quand Marius,
qui avait pris la fuite, rentra dans Home en l'absence de Sylla, plus féroce
et plus sanguinaire que jamais, y eut-il rien de sacré qui échappât
à sa fureur, puisqu'il n'épargna pas même Mucius Scévola, citoyen,
sénateur et pontife, qui embrassait l'autel où on croyait les destins de
Rome attachés? Enfin, cette dernière proscription de Sylla, pour ne point
parler d'une infinité d'autres massacres, ne fit-elle point périr plus
de sénateurs que les Goths n'en ont pu même dépouiller?
CHAPITRE XXX.
DE L'ENCHAÎNEMENT DES GUERRES NOMBREUSES ET CRUELLES QUI PRÉCÉDÈRENT L'AVÈNEMENT DE JÉSUS-CHRIST.
Quelle est donc l'effronterie des païens, quelle audace à
eux, quelle déraison, ou plutôt quelle démence, de ne pas imputer
leurs anciennes calamités à leurs dieux et d'imputer les nouvelles à
Jésus-Christ! Ces guerres civiles, plus cruelles, de l'aveu de leurs propres
historiens , que les guerres étrangères, et qui n'ont pas seulement agité,
mais détruit la république, sont arrivées longtemps avant Jésus-Christ,
et par un enchaînement de crimes, se rattachent de Marius et Sylla à Sertorius
et Catilina, le premier proscrit et l'autre formé par Sylla. Vint ensuite la
guerre de Lépide et de Catulus, dont l'un voulait abroger ce qu'avait fait Sylla
et l'autre le maintenir; puis la lutte de Pompée et de César, celui-là
partisan de Sylla qu'il égala ou surpassa même en puissance; celui-ci,
qui ne put souffrir la grandeur de son rival et la voulut dépasser encore après
l'avoir vaincu; puis enfin, nous arrivons à ce grand César, (68) qui fut
depuis appelé Auguste, et sous l'empire duquel naquit le Christ. Or, Auguste,
lui aussi, prit part à plusieurs guerres civiles où périrent beaucoup
d'illustres personnages entre autres cet homme d'Etat si éloquent, Cicéron.
Quant à Jules César, après avoir vaincu Pompée, et usé avec
tant de modération de sa victoire, qu'il pardonna à ses adversaires et
leur rendit leurs dignités, il fut poignardé dans le sénat par quelques
patriciens, prétendus vengeurs de la liberté romaine, sous prétexte
qu'il aspirait à la royauté. Après sa mort, un homme d'un caractère
bien différent et tout perdu de vice, Marc-Antoine, affecta la même puissance,
mais Cicéron lui résista vigoureusement, toujours au nom de ce fantôme
de liberté. On vit alors s'élever cet autre César, fils adoptif de
Jules, qui depuis, comme je l'ai dit, fat nommé Auguste. Cicéron le soutenait
contre Antoine, espérant qu'il renverserait cet ennemi de la république
et rendrait ensuite la liberté aux Romains. Chimère d'un esprit aveuglé
et imprévoyant peu après, ce jeune homme, dont il avait caressé l'ambition,
livra sa tête à Antoine comme un gage de réconciliation, et confisqua
à son profit cette liberté de la république pour laquelle Cicéron
avait fait tant de beaux discours.
CHAPITRE XXXI.
IL Y A DE L'IMPUDENCE AUX GENTILS A IMPUTER LES MALHEURS PRÉSENTS AU CHRISTIANISME ET A L'INTERDICTION DU CULTE DES DIEUX, PUISQU'IL EST AVÉRÉ QU'A L'ÉPOQUE OU FLORISSAIT CE CULTE, ILS ONT EU A SUBIR LES PLUS HORRIBLES CALAMITÉS.
Qu'ils accusent donc
leurs dieux de tant de maux, ces mêmes hommes qui se montrent si peu reconnaissants
envers le Christ! Certes, quand ces maux sont arrivés, la flamme des sacrifices
brûlait sur l'autel des dieux; l'encens de l'Arabie s'y mêlait au parfum
des fleurs nouvelles 1;
les prêtres étaient entourés d'honneurs, les temples étincelaient
de magnificence; partout des victimes, des jeux, des transports prophétiques,
et dans le même temps le sang des citoyens coulait partout, versé par des
citoyens jusqu'aux pieds des autels. Cicéron n'essaya pas de chercher un asile
dans un temple, parce qu'avant lui Mucius Scévola n'y avait pas évité
la mort, au lieu qu'aujourd'hui ceux qui s'emportent le plus violemment contre le
christianisme ont dû la vie à des lieux consacrés au Christ, soit
qu'ils aient couru s'y réfugier, soit que les barbares eux-mêmes les y
aient conduits pour les sauver. Et maintenant j'ose affirmer, certain de n'être
contredit par aucun esprit impartial, que si le genre humain avait reçu le christianisme
avant les guerres puniques, et si les mêmes malheurs qui ont désolé
l'Europe et l'Afrique avaient suivi l'établissement du culte nouveau, il n'est
pas un seul de nos adversaires qui ne les lui eût imputés. Que ne diraient-ils
point, surtout si la religion Chrétienne eût précédé l'invasion
gauloise, ou le débordement du Tibre, ou l'embrasement de Home, ou, ce qui surpasse
tous ces maux, la fureur des guerres civiles? et tant d'autres calamités si
étranges qu'on les a mises au rang des prodiges, à qui les imputeraient-ils,
sinon aux chrétiens, si elles étaient arrivées au temps du christianisme?
Je ne parle point d'une foule d'autres événements qui ont causé plus
de surprise que de dommage; et en effet que des bœufs parlent, que des enfants articulent
quelques mots dans le ventre de leurs mères, que l'on voie des serpents voler,
des femmes devenir hommes et des poules se changer en coqs, tous ces prodiges, vrais
ou faux, qui se lisent, non dans leurs poètes, mais dans leurs historiens, étonnent
plus les hommes qu'ils ne leur font de mal. Mais quand il pleut de la terre, ou de
la craie, ou même des pierres, je parle sans métaphore, voilà des
accidents qui peuvent causer de grands dégâts.
1. Allusion à un passage de l'Énéide, livre I, vers 416, 417.
Nous lisons aussi que la lave enflammée du mont Etna se répandit jusque sur le rivage de la mer, au point de briser les rochers et de fondre la poix des navires, phénomène désastreux, à coup sûr, quoique singulièrement incroyable 1. Une éruption toute semblable jeta, dit-on, sur la Sicile entière une telle quantité de cendres que les maisons de Catane en furent écrasées et ensevelies, ce qui toucha les Romains de pitié et les décida à faire remise aux Siciliens du tribut de cette année a Enfin, 2 on rapporte encore que l'Afrique, déjà réduite en ce temps-là en province romaine, fut couverte d'une prodigieuse quantité de sauterelles qui, après avoir dévoré les feuilles et les fruits des arbres, vinrent se jeter dans la mer comme une épaisse et effroyable nuée; rejetées mortes par les flots, elles infectèrent tellement l'air que, dans le seul royaume de Massinissa, la peste fit mourir quatre-vingt mille hommes, et, sur les côtes, beaucoup plus encore. A Utique, il ne resta que des soldats de trente mille qui composaient la garnison 3. Est-il une seule de ces calamités que les insensés qui nous attaquent, et à qui nous sommes forcés de répondre, n'imputassent au christianisme, si elles étaient arrivées du temps des chrétiens? Et cependant ils ne les imputent point à leurs dieux, et, pour éviter des maux de beaucoup moindres que ceux du passé, ils appellent le retour de ce même culte qui n'a pas su protéger leurs ancêtres.
1. Cette éruption de I'Etna est probablement celle dont parle Orose (Hist., lib. V, cap. 6) et qui se produisit l'an de Rome 617.
2. Ce désastre eut lieu l'an de Rome 637. Voyez Orose, lib. V, cap. 13.
3. Voyez Orose, lib. V, cap. 11, et Julius Obsequens, d'après
Tite-Live, cap. 30.