Hérésie (Hachette) voir aussi Encarta ou Universalis
Dès les temps apostoliques, le christianisme connaît des hérésies «judaïsantes» ou «hellénisantes», qui portent sur la nature de Jésus, homme pour les uns, dieu pour les autres. Aux IVe et Ve siècle apparaissent les hérésies trinitaires, dont la plus connue est l’arianisme, monothéisme simple qui insiste sur la seule nature divine du Père. Suivent les hérésies christologiques des Ve et VIe siècle : nestorianisme et monophysisme, qui, contrairement à l’arianisme, demeurent exclusivement orientales. À partir du XIe siècle, les hérésies ne portent plus sur la doctrine, désormais fixée, mais sur la pratique religieuse et sur l’organisation de l’Église. Elles sont populaires, évangéliques et s’élèvent contre l’existence du sacerdoce. Certaines, évangéliques et ecclésiastiques, voulurent réformer l’Église de l’intérieur, sans détruire sa continuité ni son unité, notamment avec Wyclif (Angleterre) et Hus (Bohême) aux XIVe et XVe s. Le courant des hérésies manichéennes ou dualistes est représenté en Orient par les bogomiles, en Occident par les cathares (ou albigeois). Les religions réformées du XVIe s. («protestantisme»), considérées par Rome comme hérétiques, ont consommé un schisme qu’elles ne souhaitaient pas; quant au jansénisme des XVIIe et XVIIIe s., il ne peut davantage être assimilé à une hérésie. Aujourd'hui, si les définitions théoriques concernant l’hérésie demeurent les mêmes, l’attitude de l’Église (autrefois violemment répressive), sauf cas d’espèce, est bien différente. L’heure est au dialogue, à l’œcuménisme.
© Hachette Livre, 1997
Hérésie (Encarta) voir aussi Universalis
Doctrine religieuse professée au sein de l’Église catholique et s’opposant à l’un des actes de foi définis par le successeur de saint Pierre. Issu du grec haïresis (« choix », « opinion »), ce terme fut d’abord employé pour désigner un courant de pensée, sans connotation péjorative. Au Ier siècle apr. J.-C., l’historien Flavius Josèphe l’utilisa encore pour évoquer les différentes écoles religieuses et philosophiques.
Contestation de l’autorité
L’histoire conserve les traces d’un grand nombre d’hérésies qui semblent indépendantes les unes des autres. Certaines d’entre elles, comme les hérésies gnostiques, professaient l’existence de deux dieux, et d’autres, comme les hérésies caïnites, faisaient l’éloge du crime et de la révolte, mais la plupart croyaient au Christ et pratiquaient son enseignement, quelquefois à l’image de Pierre Valdo ou de Jansénius, c’est-à-dire de façon plus exigeante que les fidèles eux-mêmes.
Le refus d’obéissance et la contestation de l’autorité de l’Église sont communs à toutes les hérésies, qui s’accompagnaient de luttes de pouvoir. Celles-ci s’achevèrent soit par la formation de nouveaux groupes religieux ou même de nouvelles Églises, notamment lors du schisme d’Orient et du Grand Schisme, soit par la dispersion ou la mise à mort des membres récalcitrants.
Querelles dogmatiques
Presque tous les éléments du dogme chrétien suscitèrent des opinions contraires ou déviantes. Le monothéisme fut contredit par les cathares, adeptes du dualisme manichéen. Le mystère de la Trinité, par sa complexité, cristallisa autour de lui un grand nombre d’hérésies : Arius fut condamné en 325 par le concile de Nicée I parce qu’il faisait de la personne du Fils la première créature du Père ; Nestorius fut condamné en 431 par le concile d’Éphèse pour avoir séparé les deux natures du Christ et refusé à Marie le titre de « Mère de Dieu » ; Apollinaire de Laodicée (v. 310-v. 390) et ses successeurs monophysites furent condamnés en 451 par le concile de Chalcédoine parce qu’ils prétendaient que le Christ n’était pas un être humain ; enfin, la doctrine du monothélisme, qui cherchait pourtant à réconcilier les croyants en unissant les deux natures — humaine et divine — du Christ, fut elle aussi condamnée en 680 par le concile de Constantinople III.
Les mouvements hérétiques au sein de l’Église se prolongèrent jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle. En France, le traditionalisme de monseigneur Lefebvre (1905-1991) se manifesta dans son refus d’obéir au concile Vatican II. En Amérique latine et en Afrique, la théologie de la libération, qui cherche depuis les années 1970 à réconcilier la religion avec un humanisme inspiré du marxisme, fut souvent menacée d’être déclarée hérétique.
HÉRÉSIE (Universalis)
Le terme «hérésie» désigne un phénomène capital de l’histoire du christianisme, les divergences qui l’ont déchiré et dont certaines ont abouti à la création d’Églises séparées, comme celles qui sont issues de la Réforme protestante. Ces différends ont dépassé le cadre strictement religieux et ont parfois changé la face du monde. Étant donné qu’il implique un jugement de valeur, le mot est d’un usage délicat. Son terrain d’origine est, en effet, celui des conflits entre l’Église hiérarchique et des courants doctrinaux différents de l’enseignement établi ; les autorités cléricales l’ont employé pour exclure de tels mouvements en les accusant d’apostasie et d’imposture. Le grief d’hérésie entraînait à plus ou moins brève échéance une mesure d’excommunication, au terme de procédures diverses selon les époques et les lieux. Le sens péjoratif du mot dans le langage courant conserve la trace laïcisée de ces coutumes et correspond à la forme la plus aiguë de mésentente intellectuelle. Dans l’histoire des religions, le terme est appliqué par analogie à des tendances dissidentes même en dehors du christianisme.
Diversité des hérésies
Les hérésies ont joué un rôle considérable dans l’Antiquité tardive et au Moyen Âge. En un temps où toute la société était marquée par la religion, les innovations doctrinales pouvaient exprimer les aspirations les plus fondamentales et elles avaient ainsi, inéluctablement, des conséquences politiques. Sans reprendre un schéma simpliste qui réduirait toutes ces mutations au jeu de facteurs sociaux, on est obligé d’admettre leur influence pour comprendre la puissance des hérésies et leurs effets. Dès l’Antiquité, la crise donatiste, qui secoue l’Afrique du Nord, a tous les traits d’un mouvement socio-religieux.
Au Moyen Âge, certains courants hétérodoxes, d’origine populaire, sont même, à leur racine, l’expression d’un ressentiment social, tels ceux qui se manifestent à partir de l’an mil. Nombre d’hérésies veulent réformer l’Église et le monde dans le sens de la pauvreté et de la pureté et produisent des utopies qui mobilisent les énergies, ainsi le joachimisme en Italie et dans les provinces occitanes de la France. La réaction de l’Église officielle est souvent violente ; les moyens qu’elle emploie pour combattre les hérésies au XIIIe siècle font de cette période l’une des plus sombres de son histoire. Il suffit de citer la croisade organisée par la papauté contre les Cathares du Languedoc et le recours à l’Inquisition et de rappeler la collusion, en cette affaire, des intérêts de l’Église et de ceux des princes. L’hérésie peut traduire aussi la rébellion d’un sentiment national autant que social : c’est le cas, après la mort de Jan Hus sur le bûcher en 1415, du hussitisme en Bohême, qui dresse les Tchèques contre l’Empereur. Il arrive même que, dans les ruptures hérétiques, les divergences doctrinales aient une part très faible par rapport aux oppositions ethniques : celles-ci l’emportent, par exemple, à l’origine des Églises orientales non orthodoxes au VIe siècle.
Réalité multiforme, l’hérésie a été, tour à tour ou à la fois, protestation religieuse, innovation ou réaction théologique, exigence de réforme, création d’une religion nouvelle, revendication sociale, dissidence ethnique, résistance nationaliste. Les conflits dont elle a été le prétexte ont donné leur part de bruit et de fureur à l’histoire humaine. Elle a produit aussi des systèmes conceptuels et moraux parmi les plus subtils ou les plus puissants que l’esprit ait inventés, depuis les spéculations des gnostiques jusqu’à l’œuvre d’un Luther. Elle n’a pas été sans effet non plus dans le domaine artistique, soit que les artistes aient emprunté des symboles aux représentations jugées hérétiques, soit qu’ils aient soumis leur création au verdict des Églises officielles, ou encore que d’autres aient retenu les formes exacerbées du phénomène pour les intégrer à une esthétique révolutionnaire de la rupture.
Hérésie et schisme
La distinction s’est faite très tôt entre hérésie et schisme, même si on ne la trouve juridiquement exprimée que dans le droit canon de la papauté médiévale. Ainsi Origène se demande-t-il, au IIIe siècle, s’il faut considérer le montanisme, un mouvement prophétique, comme une hérésie ou un schisme. D’un côté, il s’agit de rompre avec la tradition doctrinale de la grande Église et de revendiquer en même temps une légitimité fondée sur la personne et le message du Christ; de l’autre, de faire sécession pour protester contre une forme particulière de l’épiscopat ou contre ses décisions en matière de discipline. Mais les mobiles du schisme et de l’hérésie s’additionnent souvent. Il est clair, par exemple, que la Réforme possède les deux caractères; et le parti catholique n’a pas manqué d’appliquer à la fois les qualificatifs de schismatiques et d’hérétiques aux protestants. Si un groupe perçu comme hérétique par les clercs peut revendiquer son appartenance à l’Église et vivre sur ses marges, dès lors qu’il est formellement rejeté, il crée un schisme, si du moins il se constitue en Église rivale. Tel est le cas du marcionisme au IIe siècle. Inversement, les accusations réciproques d’hérésie peuvent conforter dans leurs positions respectives les partisans et les adversaires d’un schisme, comme cela s’est produit pour Novatien et les rigoristes qui refusaient de reconnaître les évêques suspects de tiédeur lors de la persécution de Dèce. Il reste que les questions doctrinales ont eu un rôle secondaire dans certains des plus grands schismes, par exemple dans celui qui a fini par séparer l’Église byzantine et celle d’Occident.
La répression des hérésies
Avant que le christianisme ne devienne religion d’État sous Constantin, seules les mesures disciplinaires prises par les autorités ecclésiastiques frappent les hérétiques. En plus de l’exclusion de ceux-ci, elles peuvent ordonner la destruction de leurs ouvrages. Origène y fait allusion, pour critiquer un tel usage. Mais, dans l’Empire chrétien, les hérétiques subissent souvent, en outre, des peines temporelles, telles que le bannissement et la perte de leurs droits civils. Le premier à être condamné à mort, cependant, est l’évêque espagnol Priscillien, exécuté à Trèves en 385 sur l’ordre de l’empereur Maxime. Si les théologiens de l’époque savent justifier de telles violences, celles-ci émanent du pouvoir impérial, qui voit dans les hérésies des sources de troubles sociaux et politiques. Les codes Théodosien (438) et Justinien (529) comportent des dispositions sévères. Mais c’est en Occident, au Moyen Âge, au XIIIe siècle, que se multiplient les exécutions des irréductibles, que les autorités de l’Église, avec la mise en place de l’Inquisition, prennent l’initiative de livrer au bras séculier. Dans les Églises issues de la Réforme, la rigueur est de règle au début. Sous la pression des événements, Luther lui-même durcit son attitude. Calvin considère que l’État a le devoir de punir par le glaive le «blasphème contre Dieu». Le supplice de Servet à Genève en 1553 trouble fort les esprits. Mais, au XVIIIe siècle, les luthériens allemands vont jusqu’à répudier la catégorie même d’hérésie. Si Schleiermacher l’a réintroduite dans la dogmatique, c’est à titre de problème théorique.
Les origines
Le terme d’hérésie renvoie à un schème idéologique emprunté au grec. Dans l’historiographie hellénistique, hairesis désigne un courant de pensée, rattaché de manière assez lâche aux écoles philosophiques pourvues d’institutions stables, telles que l’Académie de Platon ou le Lycée. Avant les chrétiens, les juifs d’expression grecque ont adopté le terme pour l’appliquer aux tendances internes du judaïsme, celles des pharisiens et des sadducéens par exemple, dans un sens neutre. Telle est encore sa valeur dans les Actes des Apôtres. Cependant, saint Paul l’emploie déjà pour réprouver la formation de «partis» dans les communautés chrétiennes. En outre, les écrits du Nouveau Testament attestent l’existence de différends nombreux et mettent en garde contre les faux prophètes. Mais les représentations de l’erreur sont très diverses. Elles le restent à l’étape des Pères dits apostoliques. Il faut attendre le milieu du IIe siècle pour qu’apparaisse un modèle commun destiné à justifier l’exclusion, sous le nom d’hérésies, de doctrines jugées perverses. L’intervention de Justin martyr, à Rome, est déterminante. Il exploite dans un sens péjoratif l’analogie avec les appellations des écoles de pensée grecques, rapportées à leurs fondateurs, pour priver les adversaires de la référence au Christ et souligner l’origine humaine et, au-delà, diabolique, de leurs opinions. Il reprend ainsi un thème traditionnel, qui fait du diable et des démons mauvais les inspirateurs de l’erreur. Dérivant de l’apostasie de Satan et des ennemis du Christ, l’hérésie devient une réalité radicalement étrangère au christianisme. Justin systématise cette représentation polémique en proposant un ordre de succession des hérésies et en esquissant le thème qui fait de Simon le Mage le père de toutes les hérésies. La liste des hérétiques implique la création d’une succession authentique, remontant au Christ. Le précédent du judaïsme rabbinique, qui, après la ruine du Temple, a réussi à imposer l’unicité d’une orthodoxie fondée sur une succession légitime, a eu probablement sur ce point une influence. Ces composantes de la notion d’hérésie sont développées et complétées par Irénée en 180 environ. Il accentue l’altérité des «sectes» en dénonçant des liens avec le paganisme ou l’hellénisme, ébauchant un motif appelé à un grand avenir, celui de la philosophie comme pourvoyeuse des hérésies. On trouve chez lui une liste de succession des évêques de Rome, qui s’oppose à la tradition de l’erreur et à la multiplicité des hérésies. Il joint, en effet, à la thèse de l’engendrement issu de Simon celle des dissensions entre les sectes, qui rivalisent dans le mensonge et l’absurdité. L’instrument dont il dispose ainsi a un grand pouvoir réducteur: il peut faire entrer dans la même série, sous le nom d’Ébionites, les judéo-chrétiens – restés proches, par l’observance, les croyances ou la conception de l’Écriture, des origines juives du christianisme – et les gnostiques, qui répudient le Dieu de l’Ancien Testament. Et le procédé de l’amalgame, à jamais fécond en hérésiologie, est omniprésent.
Deux faits sont aussi à considérer. D’une part, le contexte intellectuel dans lequel s’est élaborée chez Justin la notion d’hérésie explique le primat de l’aspect doctrinal. Ce trait a été fort commode par la suite: il a permis de masquer l’appartenance effective des « hérétiques » au christianisme, en laissant dans l’ombre leur pratique ecclésiale, et de maintenir à l’écart les causes non théologiques des conflits. D’autre part, à l’époque où les premiers traités antihérétiques ont été composés, le danger le plus grave venait des gnostiques. Or le gnosticisme chrétien était l’une des formes d’un mouvement religieux qui dépassait les limites du christianisme. Cette donnée a rendu plus plausible, au départ, l’argument soulignant l’altérité de l’hérésie.
La naissance de la notion d’hérésie a coïncidé avec la définition de concepts fondamentaux de l’ecclésiologie, ceux de tradition et de succession. Les débats qui l’ont accompagnée ont donné, en outre, son essor à la réflexion théologique. Le contenu de la foi n’a été d’abord déployé intellectuellement qu’à la faveur de la discussion des thèses jugées hérétiques. Cela reste vrai pour une grande part aux siècles suivants, comme l’attestent les controverses associées aux grands conciles, ceux de Nicée ou de Chalcédoine par exemple. Dès l’origine aussi, l’interprétation de la Bible et même la formation du canon scripturaire ont figuré parmi les enjeux principaux des dissensions que recouvre le grief d’hérésie. De part et d’autre, la référence à l’Écriture a été la pierre de touche de l’orthodoxie et le développement des méthodes exégétiques s’en est profondément ressenti.
L’image traditionnelle de l’histoire de l’Église, tracée fermement par Eusèbe de Césarée, mais présente dès les débuts de l’hérésiologie, suppose à l’origine la pureté et l’unité de la foi et fait de l’hérésie un phénomène postérieur, un abandon ou une trahison. Cette conception classique, perpétuée dans l’historiographie confessionnelle, a été renversée par W. Bauer en 1934 dans un livre qui ne cesse depuis lors d’alimenter le renouvellement des études sur le sujet. La plus assurée des thèses de Bauer est celle qui conclut à la diversité des formes du christianisme primitif, à l’influence prépondérante, en certains endroits, de tendances considérées par la suite comme hérétiques et à la portée toute relative des concepts d’hérésie et d’orthodoxie. Elle rétablit les droits de l’historien en un domaine que des siècles d’apologétique, de divergences confessionnelles, de querelles théologiques, voire de guerres, ont livré aux passions partisanes.
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