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Le christianisme est la religion établie par Jésus-Christ, fils de Dieu et Dieu lui-même, rédempteur du genre humain. La vie du christianisme primitif nous est connue par le Nouveau Testament : Évangiles, Actes des Apôtres, Épîtres. Ayant attiré à lui les foules par sa prédication, par l’accomplissement en lui des prophéties de l’Ancien Testament, Jésus s’est choisi un petit groupe d’amis, les Apôtres, auxquels il a donné mission de répandre la doctrine qu’il leur a enseignée. Troublés d’abord par sa mort, ses premiers disciples reprendront confiance en lui, quand il leur sera apparu après sa Résurrection; après la venue du Saint-Esprit (Pentecôte), ils commenceront la prédication proprement dite de l’Évangile et sortiront de Palestine pour gagner le monde méditerranéen. Le goût manifesté alors par le monde païen pour les religions à mystères explique en partie la diffusion rapide du christianisme qui leur ressemblait, mais s’en distinguait par la révélation de la transcendance divine du Christ et du mystère de la Trinité. Jésus présenta ces doctrines sous une forme simple et séduisante, les enrichit d’immenses trésors d’espérance et de consolation, et atteignit ainsi les humbles. Le christianisme peut se résumer ainsi : croire en Dieu, en la sainte Trinité, aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et son prochain comme soi-même par amour de Dieu. Aujourd’hui, le christianisme regroupe un milliard d’hommes, au moins, dont plus de la moitié sont catholiques, plus du quart protestants, 10 % orthodoxes, etc. Mais ces statistiques sont fallacieuses, car il ne suffit pas d’avoir été baptisé pour être animé par la foi chrétienne dans un monde que l’on qualifie aisément de «matérialiste». © Hachette Livre, 1997
Christianisme Définition Encarta - Voir Universalis
Religion
fondée sur la personne et l'enseignement de Jésus-Christ
apparue au Ier siècle de notre ère. Le
christianisme, qui a profondément marqué la culture occidentale, est
aujourd'hui la plus répandue des religions du monde. Elle est fortement
présente sur tous les continents du globe. Elle compte plus de 1,7 milliard
de fidèles de par le monde.
sommaire
Le christianisme occidental
Doctrine
La personne de Jésus
Le Père et l'Esprit Saint
Baptême et eucharistie
L'Église
Culte
Histoire
Presque toutes les informations sur Jésus et sur le christianisme primitif proviennent de ceux qui se sont donnés pour ses disciples. Ces derniers consignèrent leur témoignage par écrit pour convaincre les générations futures et non pour restituer une quelconque vérité historique. Par conséquent, ces informations soulèvent plus de questions qu'elles n'apportent de réponses. Personne n'a jamais réussi à harmoniser toutes ces données en un corpus cohérent qui rende compte du déroulement chronologique des événements de façon satisfaisante. La nature même de ces sources d'information a donc rendu très difficile voire impossible, sauf d'une manière très hypothétique, la distinction entre les enseignements originels de Jésus et ceux qui ont été développés à son sujet par les premiers chrétiens.
Ce que l'on sait, c'est que le personnage de Jésus de Nazareth et son message interpellèrent très tôt ceux qui voyaient en lui un nouveau prophète. Les souvenirs que ses disciples gardent de ses paroles et de ses faits et gestes, transmis à la postérité par ceux qui écriront les Évangiles, évoquent la vie de Jésus sur terre à la lumière de certaines expériences que les premiers chrétiens assimilent au miracle de sa résurrection d'entre les morts le dimanche de Pâques. Ils se tournent vers les Écritures (la Bible hébraïque, appelée par la suite «Ancien Testament» par les chrétiens) pour mieux comprendre comment s'accomplit ce qui avait été annoncé et rendre témoignage de ce qu'ils avaient vécu auprès de Jésus. Croyant que le Christ avait souhaité les voir se regrouper en une nouvelle communauté appelée à sauver le peuple d'Israël, ces juifs chrétiens (on parle à leur sujet de «judéo-christianisme») fondèrent, à Jérusalem, la première Église. C'est là qu'ils affirment avoir reçu le don de l'Esprit Saint que Jésus avait promis de leur envoyer et s'être senti investis de pouvoirs tout à fait neufs. (Voir aussi Pentecôte).
Les
débuts de l'Église 
Jérusalem resta le centre du mouvement chrétien jusqu'à la destruction de la ville par l'armée romaine en 70 apr. J.-C. Le christianisme rayonna à partir de ce centre, d'abord dans le pays, gagnant les autres villes de Palestine, puis au-delà. Les apôtres portèrent leur message essentiellement aux adeptes du judaïsme, auxquels ils présentèrent le christianisme comme «nouveau», non pas dans le sens d'une religion nouvelle venue d'ailleurs, mais comme un mouvement qui perpétue et accomplit la promesse de Dieu faite à Abraham, Isaac et Jacob. Dès le début, le christianisme entretint avec le judaïsme une relation duelle de continuité et d'accomplissement («Je ne suis pas venu pour abolir, mais pour accomplir», dit Jésus lorsqu'il est interrogé à propos de la Loi juive), d'antithèse et d'affirmation. La conversion forcée des juifs au Moyen Âge et la longue histoire de l'antisémitisme (bien qu'il ait été condamné par les chefs de différentes Églises) prouvent que l'antithèse prit vite le dessus sur l'affirmation. En revanche, il n'y eut jamais de véritable rupture de continuité entre judaïsme et christianisme. La présence d'un nombre important d'éléments liés au judaïsme dans la Bible rappelle aux chrétiens, si besoin était, que celui qu'ils vénèrent comme leur Seigneur était juif lui-même en tant qu'homme, et que le Nouveau Testament n'est pas indépendant de l'Ancien Testament auquel il fut annexé.
Le christianisme commença à s'éloigner de ses racines juives vers la fin du IIe siècle. En effet, un changement notable se produisit alors : les chrétiens d'origine non-juive, appelés les Gentils, dépassèrent en nombre les juifs convertis au christianisme. Ce phénomène vint principalement de l'action de saint Paul. Né juif et profondément engagé dans le judaïsme, il se convertit au christianisme et se perçut comme « l'instrument » désigné par Dieu pour porter la parole du Christ aux Gentils, c'est-à-dire aux païens. C'est lui qui formula, dans ses Épîtres adressées aux premières Églises chrétiennes, les idées et les termes qui constituèrent par la suite l'essentiel de la doctrine chrétienne. Saint Paul est considéré, à juste titre, comme le « premier théologien chrétien ». Bon nombre de théologiens après lui se fondèrent sur ses Épîtres, consignées depuis lors dans le Nouveau Testament, pour élaborer leurs idées et concepts.
Les
Épîtres de saint Paul et d'autres sources datant des deux premiers siècles
nous révèlent certaines informations relatives à l'organisation des
premières Églises. Les Épîtres à Timothée et à Tite attribuées à Paul
(à tort, selon les exégètes) attestent des débuts d'une organisation fondée
sur une transmission de pouvoirs, par ordination, des premiers apôtres (y
compris Paul lui-même) à des «évêques». Les termes d'évêque, de
prêtre et de diacre
apparaissent dans les documents de l'époque comme interchangeables et laissent
à penser qu'il n'y eut pas, au départ, de distinction entre ces différents
ordres. Ce n'est qu'à partir du IIIe siècle
que s'affirma l'autorité des évêques, considérés comme les dignes
successeurs des apôtres, à condition de vivre et d'enseigner selon l'éthique
de ceux-ci et en conformité avec leurs enseignements contenus dans le Nouveau
Testament et dans la «profession de foi» transmise par les Églises
apostoliques.
Conciles
et Credo 
La clarification de cette profession de foi devint nécessaire lorsque le message chrétien suscita des interprétations jugées trop éloignées des préceptes initiaux du christianisme. Les déformations ou hérésies les plus importantes furent celles qui touchèrent à la personne du Christ. Certains théologiens cherchant à protéger la sainteté de Jésus affirmèrent que sa nature humaine était différente de celle des autres hommes; d'autres encore, sous prétexte de préserver la foi monothéiste, proclamèrent que sa nature n'est pas aussi divine que celle de Dieu le Père.
En
réponse à ces deux tendances, les premiers credo
définirent la divinité du Christ à la fois par rapport à la divinité du
Père et à l'humanité de Jésus. La formulation définitive de ces relations
fut consacrée par une série de conciles
aux IVe et Ve siècles, notamment le concile
de Nicée en 325 et le concile
de Chalcédoine en 451, qui statuèrent sur les
doctrines de la Trinité
et les deux natures du Christ, et dont les décisions sont encore reconnues par
la plupart des chrétiens de nos jours. Pour élaborer ces doctrines, le
christianisme dut s'efforcer d'affiner sa pensée et son langage, créant par
cette dynamique une théologie
philosophique en grec et en latin, qui fut le système intellectuel dominant en
Europe pendant plus de mille ans. Le principal artisan de la théologie
occidentale fut saint Augustin,
évêque d'Hippone, dont l'œuvre abondante (dont on peut citer les Confessions
et la Cité de Dieu) contribua à façonner ce système.
Les
persécutions 
Toutefois,
le christianisme dut d'abord déterminer clairement sa relation à l'ordre
politique établi. Qualifiée de secte juive, l'Église chrétienne primitive
partagea le statut réservé au judaïsme au sein de l'Empire
romain. Toutefois, avant même la mort de
l'empereur Néron en
68, elle était déjà considérée comme l'ennemi à abattre. Les charges
retenues contre ses membres ne furent pas toujours les mêmes et se traduisirent
souvent par des oppositions et des persécutions localisées. La loyauté des
chrétiens au «seigneur Dieu Jésus-Christ» était toutefois à leurs
propres yeux incompatible avec le culte de l'empereur romain considéré comme
un «dieu». Les empereurs les plus attachés aux réformes et à l'unité de
l'Empire, tels que Trajan
et Marc Aurèle,
furent aussi les plus farouches persécuteurs des chrétiens qui constituaient,
à leurs yeux, une sérieuse menace pour la réalisation de leurs projets.
L'histoire des religions, en particulier celle de l'islam,
abonde en exemples qui montrent comment l'opposition finit par servir la cause
qu'elle voulait abattre. Selon Tertullien,
un des pères de l'Église, le «sang des martyrs» devient la «semence de
l'Église». Au début du IVe siècle, le
christianisme s'était tellement développé et consolidé qu'il devint urgent
soit de l'éliminer, soit de l'accepter une fois pour toutes. L'empereur Dioclétien
tenta vainement de le détruire; l'empereur Constantin
le reconnut et fonda ainsi un empire chrétien.
(voir le chapitre sur
les persécutions)
Reconnaissance officielle
La
conversion de Constantin procura à l'Église une place de choix dans la
société, où il devint désormais plus honorable d'être chrétien que de ne
pas l'être. Toutefois, les préceptes éthiques chrétiens s'en ressentirent et
l'on crut nécessaire, pour préserver l'intégrité des impératifs moraux du
Christ, de se retirer du monde (et de l'Église implantée dans le monde, qui
avait fini par être du monde) pour suivre pleinement la discipline chrétienne,
et mener une vie de moine chrétien. Après sa naissance dans le désert
égyptien, où se retira l'ermite saint Antoine,
le monachisme
chrétien apparut comme substitut du martyre et attente de l'imminente fin des
temps. Il s'étendit à de nombreuses régions de l'Empire chrétien pendant le
IVe siècle et le Ve siècle.
Des moines chrétiens s'adonnèrent à la prière, à l'ascétisme et au service
non seulement dans les régions grecques et latines de l'Empire mais bien
au-delà de ses frontières orientales, au cœur même de l'Asie. Ils
constituèrent, à l'époque byzantine puis à l'époque médiévale, la force
dynamique la plus puissante et la seule apte à christianiser les non-croyants,
à insuffler un renouveau dans le culte, dans la prédication et, malgré leur
anti-intellectualisme farouche, dans la théologie et l'érudition. La plupart
des chrétiens d'aujourd'hui doivent leur religion à l'activité des moines.
;
Christianisme
oriental 
L'un des actes les plus importants de l'empereur Constantin fut sa décision, en 330, de transporter de Rome à Byzance le siège de l'empire, la «Nouvelle Rome», à l'extrémité orientale de la Méditerranée. La nouvelle capitale, Constantinople (aujourd'hui Istanbul), était aussi le foyer intellectuel et religieux du christianisme oriental. Alors que le christianisme occidental devenait de plus en plus centralisé, formant une pyramide à la tête de laquelle siégeait le pape, évêque de Rome (voir Papauté), les principaux centres de l'Orient, Constantinople, Jérusalem, Antioche et Alexandrie, se développèrent de façon autonome. L'empereur occupa à Constantinople une place prépondérante dans la vie de l'Église. C'est lui, par exemple, qui convoqua et présida les grands conciles, organes suprêmes de législation ecclésiastique en matière de foi et de morale. Cette relation spéciale entre l'Église et l'État, qualifiée souvent, et de façon simpliste, de césaro-papisme, favorisa le développement d'une culture chrétienne dans laquelle (comme l'atteste la basilique Sainte-Sophie élevée à Constantinople par l'empereur Justinien en 538) les réalisations les plus nobles de la société tout entière témoignent du mariage heureux du christianisme avec l'Antiquité classique.
Dans le pire des cas, cette culture consacra l'asservissement de l'Église à la tyrannie de l'État. La crise provoquée au VIIIe siècle au sujet de l'utilisation des icônes dans les Églises fut également un conflit de pouvoir entre l'Église et l'Empire. L'empereur Léon III interdit le culte des images et entra en conflit avec les moines, qui devinrent les farouches défenseurs des icônes. Plus tard, la fin de l'iconoclasme marqua un point en faveur de l'indépendance de l'Église.
Au cours des VIIe et VIIIe siècles, trois des quatre centres du christianisme oriental tombèrent aux mains des adeptes de la nouvelle religion qu'était l'islam. Seule Constantinople échappa à la conquête des musulmans. Assiégée à plusieurs reprises, elle fut prise par les Turcs en 1453. L'affrontement avec les musulmans ne fut pas seulement d'ordre militaire. Les deux religions exercèrent l'une sur l'autre des influences réciproques dans les domaines spirituel, philosophique, scientifique et même théologique.
La querelle des images fut d'une importance capitale parce qu'elle menaça l'Église d'Orient dans son élément le plus essentiel : sa liturgie. Le christianisme oriental est depuis toujours d'abord un culte, sur lequel repose ensuite un art de vie et une croyance. Le mot orthodoxie, d'origine grecque, ainsi que son équivalent d'origine slave pravoslavie, fait référence à la manière juste de rendre grâce à Dieu qui est en définitive inséparable de la façon juste de proclamer sa foi en Dieu et de vivre selon sa volonté. L'importance accordée à cette démarche dans la liturgie et la théologie orthodoxes se traduisit par ce que les observateurs occidentaux, même à l'époque médiévale, qualifièrent d'aspiration mystique, rehaussée par le puissant courant néoplatonicien. La monarchie orientale, bien que souvent hostile à ces courants de pensée philosophiques, fonda néanmoins sa pratique sur les écrits des Pères de l'Église et des théologiens tels que saint Basile de Césarée, représentant d'un hellénisme chrétien dans lequel sont à l'œuvre tous les éléments soulignés par les orthodoxes dans leur démarche.
Tous les traits caractéristiques du christianisme oriental — l'absence d'autorité centralisée, l'étroite relation à l'Empire, la tradition mystique et liturgique, la continuité avec la langue et la culture grecques et l'isolement imposé par l'expansion musulmane — contribuèrent aussi à l'éloigner encore davantage de l'Occident, ce qui aboutit finalement au schisme entre les Églises d'Orient et d'Occident. Les historiens font remonter ce schisme à 1054, date à laquelle Rome et Constantinople s'excommunièrent mutuellement et qui semble plus probable que l'année 1204 donnée aussi, car elle vit la destruction de Constantinople par les armées des croisés en route pour délivrer Jérusalem des mains des musulmans (voir Croisades). Quelle que soit sa date, la rupture entre les Églises d'Orient et d'Occident se perpétua jusqu'à nos jours, malgré les nombreuses tentatives entreprises pour les réconcilier.
Parmi les différends opposant Constantinople à Rome figure la question de l'évangélisation des Slaves, entamée au IXe siècle. Bien que plusieurs peuples slaves — les Polonais, les Moraves, les Tchèques, les Slovaques, les Croates et les Slovènes — se soient ralliés à l'Église d'Occident, la grande majorité des peuples slaves embrassèrent la foi orthodoxe et se rattachèrent à l'Église byzantine d'Orient. À partir de ses premières fondations à Kiev, en Ukraine, l'orthodoxie slave gagna la Russie où les caractéristiques du christianisme oriental décrites plus haut prirent rapidement racine. Le tsar de Moscou emprunta au césaro-papisme byzantin certaines de ses sanctions pour consolider son pouvoir autocratique. Le monachisme russe adopta les pratiques de dévotion et d'ascèse des monastères grecs du mont Athos. En vertu de l'importance accordée dans l'orthodoxie à l'autonomie culturelle et ethnique, le christianisme slave posséda, dès le début, une langue liturgique propre (encore appelée aujourd'hui vieux slave ou slavon), et adapta à ses besoins les formes artistiques et architecturales importées des centres de l'orthodoxie dans les territoires de langue grecque. L'Église d'Orient comprend aussi certains Slaves des Balkans — les Serbes, les Monténégrins, les Bosniaques, les Macédoniens; les Bulgares, les Albanais, descendants des anciens Illyriens ; et les Roumains, peuple roman. Durant les longs siècles de domination ottomane dans les Balkans, certaines de ces populations chrétiennes furent forcées de se convertir à l'islam, comme par exemple chez les Bosniaques, les Bulgares ou les Albanais.
Le christianisme occidental
Bien que le christianisme oriental soit, à maints égards, l'héritier direct de l'Église primitive, le christianisme connut un essor particulièrement dynamique dans la partie occidentale de l'Empire romain. Parmi les causes de ce développement, il convient d'en distinguer deux qui sont étroitement liées : l'importance croissante de la papauté et la migration des peuples germaniques. Lorsque la capitale de l'Empire fut transférée à Constantinople, la seule autorité qui resta à Rome fut celle de l'évêque. La vieille ville, évangélisée par les apôtres Pierre et Paul, servit d'arbitre à l'orthodoxie toutes les fois que les autres centres, y compris Constantinople, furent menacés par des schismes ou des hérésies. Rome était la capitale de l'Église d'Occident lorsque l'Europe fut en proie aux attaques des peuples qui déferlèrent sur le continent par vagues successives, qu'on appela les « invasions barbares ». La conversion de ces envahisseurs à la foi catholique chrétienne, illustrée par la conversion de Clovis, roi des Francs, impliquait leur incorporation dans l'institution présidée par l'évêque de Rome. Le déclin de la puissance politique de Constantinople dans ses provinces occidentales aboutit à la création de plusieurs royaumes germaniques séparés. C'est finalement en l'an 800 que se forma un «Empire romain» occidental indépendant, à la tête duquel Charlemagne fut couronné empereur par le pape Léon III.
Le christianisme médiéval en Occident, contrairement à son homologue en Orient, constitua une seule entité, ou du moins s'efforça de n'en constituer qu'une seule. Lorsqu'un peuple devenait chrétien en Occident, il apprenait le latin et perdait souvent de ce fait sa propre langue (comme ce fut le cas en France et en Espagne). La langue de l'ancienne Rome devint ainsi la langue liturgique, littéraire et savante de l'Europe occidentale. Archevêques et abbés, qui exerçaient une influence considérable dans leur propre région, dépendaient toutefois du pape, bien que ce dernier n'ait pas toujours eu les moyens de faire respecter son autorité. L'Occident des premiers siècles du Moyen Âge vit naître diverses controverses théologiques, mais celles-ci furent sans commune mesure avec celles qui fleurirent en Orient. La théologie occidentale ne put rivaliser avant l'an 1000 avec la sophistication philosophique de la théologie orientale. L'influence de saint Augustin continua de s'exercer sur la théologie latine.
L'image
de la coopération entre l'Église et l'État
que représenta le couronnement de Charlemagne par le pape ne doit pas laisser
à penser qu'il n'y eut pas, au Moyen Âge, de conflit entre les deux instances.
Bien au contraire, les deux pouvoirs ne cessèrent de s'affronter sur la
délimitation exacte de leurs sphères d'influence respectives. La cause majeure
de ces querelles concerna le droit du suzerain de nommer les évêques et les
abbés (l'investiture par l'autorité laïque), qui opposa le pape
Grégoire VII à
l'empereur d'Occident Henri IV
en 1075. Le pape frappa l'empereur d'excommunication et ce
dernier refusa de
reconnaître la papauté. Le conflit s'apaisa momentanément lorsque Henri
sollicita son pardon du pape à Canossa en 1077, mais les tensions demeurèrent.
Une lutte similaire opposa le pape Innocent III
au roi d'Angleterre Jean sans Terre,
qu'il excommunia en 1209, et se termina quatre ans plus tard par la soumission
du roi au pape. La cause de tous ces conflits provint du rôle complexe de
l'Église dans la société féodale. Les évêques et les abbés administraient
de vastes terres et d'importantes richesses et constituaient par là même une
force économique et politique majeure, que le roi devait pouvoir contrôler
pour asseoir son autorité sur la noblesse séculière. La papauté, quant à
elle, ne pouvait se permettre de tolérer qu'une Église nationale tombe sous la
coupe d'un régime politique. Voir
querelle des Investitures, .

L'Église et l'État combattirent cependant côte à côte face à un ennemi commun durant les croisades. La conquête de Jérusalem par les musulmans signifiait que les lieux saints associés à la vie de Jésus seraient désormais sous le contrôle d'une puissance non-chrétienne ; et bien que les rumeurs faisant état des obstructions rencontrées par les pélerins dans l'exercice de leur culte aient été le plus souvent exagérées, on s'accorda à croire que Dieu voulait que les armées chrétiennes libèrent la Terre sainte. La première croisade, organisée en 1095, parvint à établir un royaume latin à Jérusalem et à y nommer un patriarche. Cependant, la ville passa à nouveau sous contrôle musulman un siècle plus tard, et le dernier bastion chrétien en Terre sainte tomba au bout de deux cents ans. À cet égard, les croisades furent un échec, voire une véritable catastrophe pour certaines d'entre elles (telle que la quatrième croisade de 1202-1204, mentionnée plus haut). En effet, elles ne réussirent ni à restaurer le christianisme à Jérusalem, ni à opérer l'unification politique ou ecclésiastique de l'Occident.
La période des croisades fut toutefois au sein de l'Église médiévale celle du développement de la théologie et de la philosophie scolastiques. Les théologiens latins, s'appuyant une fois de plus sur la pensée de saint Augustin, étudièrent la relation entre la connaissance de Dieu acquise intuitivement par la raison humaine et la connaissance de Dieu communiquée par la révélation. Saint Anselme adopta la devise suivante : « Je crois pour espérer comprendre », et élabora une preuve de l'existence de Dieu fondée sur la structure de la pensée humaine (la preuve ontologique). À la même époque, Pierre Abélard examina les contradictions entre les différents courants de la tradition doctrinale de l'Église dans le but de développer des méthodes visant à les harmoniser. Ces deux tâches occupèrent l'essentiel de la pensée du XIIe siècle et du XIIIe siècle jusqu'à ce que la découverte des œuvres perdues d'Aristote révélât une série de définitions et de distinctions qui parurent applicables à la fois à la philosophie et à la théologie. La philosophie théologique de saint Thomas d'Aquin chercha ainsi à rendre justice à la connaissance naturelle de Dieu, tout en exaltant sa connaissance révélée par les Évangiles. Elle tenta principalement d'intégrer les diverses parties de la tradition dans un tout unifié. Saint Thomas d'Aquin et plusieurs de ses contemporains, tel le théologien franciscain saint Bonaventure, furent les dignes représentants de l'idéal intellectuel du christianisme médiéval. Scolastique.
À
la mort de saint Thomas d'Aquin, les dissensions commencèrent à se manifester
au sein de l'Église d'Occident. En 1309, la papauté fuit Rome et s'établit en
Avignon, où elle demeura jusqu'en 1377. Cette période, appelée la «captivité de Babylone de
l'Église», fut suivie par le Grand
Schisme d'Occident, durant lequel la papauté
devint bicéphale, voire à certains moments tricéphale. Cette question ne fut
résolue qu'en 1417, avec l'élection d'un pape unique. Cependant, la papauté
ne parvint plus à recouvrer son autorité perdue et réussit difficilement à
se faire à nouveau respecter.
Réforme
et Contre-Réforme 
Des réformateurs de tous bords — notamment Jean Wyclif, Jan Hus et Jérôme Savonarole — dénoncèrent le laxisme moral et la corruption financière qui infestaient l'Église «dans la tête et les membres». Ils appelèrent à un changement radical. Dans cette période de transformations sociales et politiques d'envergure, l'Occident fut marqué par le réveil des consciences nationales et également par le développement économique croissant de certaines villes, dans lesquelles apparut une nouvelle classe de riches marchands. La Réforme protestante peut être considérée comme le point de convergence de l'ensemble des forces à l'œuvre, telles que la volonté de réformer l'Église, le développement du nationalisme et, selon la thèse développée par le philosophe et sociologue allemand Max Weber, l'émergence de l'«esprit du capitalisme ».
Martin Luther fut le catalyseur qui accéléra l'avènement de ce nouveau mouvement. Son combat personnel pour acquérir une certitude religieuse le conduisit malgré lui à remettre en question le système médiéval du salut et l'autorité même de l'Église. Son excommunication prononcée par le pape Léon X fut une étape irréversible dans la division du christianisme en Occident. Ce mouvement ne se limita d'ailleurs pas à l'Allemagne de Luther. D'autres mouvements de réforme furent conduits en Suisse par Ulrich Zwingli et surtout Jean Calvin, dont l'Institution chrétienne constitua la somme théologique la plus importante de la nouvelle théologie. La Réforme anglicane, née de la politique religieuse d'Henri VIII, fut d'abord influencée par les réformes de Luther et de Calvin, mais elle finit par constituer une «voie moyenne» entre le catholicisme, dont elle conserva certaines formes, comme par exemple la hiérarchie épiscopale, et le protestantisme, dont elle maintint les grands principes doctrinaux, tels que la reconnaissance de la seule autorité de la Bible. La pensée de Calvin contribua à la création, dans sa France natale, du parti des huguenots, qui fut d'abord persécuté à la fois par l'Église et par l'État, puis reconnu par l'édit de Nantes en 1598 (qui devait être révoqué en 1685). Des courants plus radicaux de la Réforme, notamment les anabaptistes, s'insurgèrent à la fois contre d'autres courants protestants et contre Rome, rejetant le baptême des enfants ou certains dogmes comme la Trinité, et dénonçant l'alliance entre l'Église et l'État. Voir aussi Calvinisme ; Luthéranisme ; Presbytérianisme.
Cette alliance contribua à déterminer le sort de la Réforme, qui ne réussit à s'implanter que dans ceux des États nationaux récemment constitués qui la soutinrent. En vertu des liens étroits l'unissant aux mouvements nationalistes, la Réforme contribua à la création des littératures nationales, en particulier par les traductions de la Bible, qui façonnèrent la langue et l'esprit de ces peuples. Elle insuffla aussi un renouveau dans la prédication biblique et dans la célébration du culte qui se firent désormais en langue vernaculaire, ce qui donna naissance à un nouveau corpus de cantiques. L'importance accordée dans la Réforme à la participation de tous les croyants au culte et à la confession conduisit à la création de pôles d'instruction en matière de doctrine et de conduite éthique, en particulier sous la forme de catéchismes, et au développement d'une éthique de service dans le monde.
Pour répondre au défi lancé par la Réforme protestante, et pour satisfaire ses besoins propres, l'Église convoqua le concile de Trente, qui se tint de 1545 à 1563. Le concile entreprit de réviser la formulation des doctrines de façon à contrer les thèses protestantes et introduisit des réformes dans la liturgie, dans l'administration de l'Église et dans la formation de ses clercs. La responsabilité de l'application des actes du concile incomba en grande partie à la Compagnie de Jésus, l'ordre fondé par saint Ignace de Loyola (voir Compagnie de Jésus). La coïncidence chronologique de la Réforme avec la découverte du Nouveau Monde fut interprétée comme un signe providentiel d'encouragement à l'évangélisation de ceux qui n'avaient jamais entendu parler de l'Évangile. Le concile de Trente, du côté de l'Église catholique, et les diverses confessions, du côté des protestants, entérinèrent définitivement les divisions qui les séparaient.

Pourtant, ces divisions ne furent pas, à vrai dire, définitives, puisque de nouvelles ne cessèrent d'apparaître. Historiquement, les plus remarquables parmi les nouvelles dissensions furent celles qui apparurent au sein de l'Église anglicane. Les puritains dénoncèrent les « vestiges du papisme » dans la vie institutionnelle et dans la liturgie de l'Église anglicane, et réclamèrent une réforme plus radicale. Du fait que le roi est le chef suprême de cette Église, cette agitation — qui se mua en de violentes émeutes — entraîna de graves conséquences politiques, qui furent à l'origine de la Révolution anglaise et de l'exécution du roi Charles Ier en 1649. Le puritanisme trouva son expression la plus pure aux plans tant politique que théologique, en Amérique du Nord. Les piétistes luthériens et calvinistes en Europe parvinrent, en général, à se maintenir au sein de l'ordre établi en tant que partis distincts plutôt que sous la forme d'Églises séparées, mais le piétisme marqua de son empreinte bon nombre des communautés européennes qui s'établirent en Amérique du Nord. Le piétisme fut aussi très présent en Angleterre, par son influence dans la vie et l'œuvre de John Wesley, fondateur du méthodisme.
Voir
Contre-Réforme ; Réforme.
La
période moderne 
Dès la Renaissance et sous la Réforme, et bien plus encore au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, le christianisme dut se définir et se défendre contre les affirmations de la science moderne et de la philosophie. Ce problème se posa à toutes les Églises, quoique de façon différente. La condamnation de Galilée, accusé d'hérésie, par le tribunal de l'Inquisition trouva son pendant chez les protestants dans les controverses relatives aux implications de la théorie de l'évolution dans la lecture du récit biblique de la Création. Le christianisme se trouva ainsi souvent sur la défensive face à d'autres mouvements modernes. Ainsi, la méthode critique adoptée depuis le XVIIe siècle pour l'étude historique de la Bible fut-elle accusée d'ébranler l'autorité des Écritures, et le rationalisme du siècle des Lumières fut-il rejeté comme source d'indifférence religieuse et d'anticléricalisme (Voir Exégèse biblique ; siècle des Lumières).
Dans cette optique, la démocratie peut elle-même faire l'objet d'une condamnation parce qu'elle est fondée sur la capacité de l'homme à prendre en main son destin. La sécularisation croissante de la société prive l'Église du rôle éminent qu'elle occupe dans divers domaines de la vie, en particulier dans l'éducation, qu'elle avait toujours entièrement contrôlée.
La cause et le résultat de cette situation sont à rechercher dans la définition de la relation du christianisme au pouvoir établi. La tolérance manifestée par l'Église à l'égard des confessions minoritaires et sa séparation progressive avec l'État marquèrent réellement le début de la transformation d'un système qui était resté sensiblement le même depuis la conversion de Constantin.
Face aux changements survenus dans la situation des Églises au cours de la période moderne, un engouement nouveau se fit jour pour la théologie. Des théologiens protestants comme Jonathan Edwards et Friedrich Schleiermacher et des penseurs catholiques tels que Blaise Pascal ou John Henry Newman reprirent à leur compte les apologies traditionnelles de la foi en faisant de l'expérience religieuse le fondement même de la validation de la réalité divine. Le XIXe siècle fut surtout le temps de l'étude de l'histoire du développement des institutions et des idées chrétiennes. Si cette recherche permit à certains théologiens d'avancer, preuves à l'appui, qu'aucune forme de doctrine ni de structure ecclésiastique ne peut se prévaloir d'être absolue et définitive, elle procura en revanche de nouveaux outils pour réinterpréter le message du christianisme. L'étude de texte des livres bibliques, considérée avec suspicion par les conservateurs, révéla de nouvelles informations sur la façon dont les différentes parties de la Bible ont été écrites et rassemblées. L'étude détaillée de la liturgie montra que les anciennes formes n'étaient pas forcément comprises dans les temps modernes et encouragea la réforme du culte.
Le mouvement œcuménique constitua le moteur de la réunion des différentes dénominations chrétiennes, et parfois même de leur unification. Au cours du deuxième concile du Vatican, dit Vatican II, l'Église catholique adopta d'importantes mesures en faveur de la réconciliation avec l'Église d'Orient et avec les Églises protestantes. Le concile exprima officiellement et pour la première fois une appréciation positive sur la puissance spirituelle authentique présente dans toutes les religions du monde. Le sort de la relation entre le christianisme et son parent éloigné le judaïsme mérite d'être signalé. En effet, après de longs siècles d'hostilité, voire de persécutions, les deux religions parvinrent à ce moment à un degré de compréhension mutuelle qu'elles n'avaient plus connu depuis le Ier siècle.
La relation ambivalente qu'entretient le christianisme avec la culture moderne et qui apparut à travers ces divers courants est aussi à l'œuvre dans le rôle qu'il joua dans l'histoire politique et sociale. Au XIXe siècle, les chrétiens adoptèrent sur la question de l'esclavage des vues diamétralement opposées qu'ils justifièrent, dans les deux camps, par des citations bibliques. Les différentes révolutions, de la française à la russe, furent d'inspiration antichrétienne. Les régimes marxistes du XXe siècle ont persécuté les chrétiens pour leur foi, leurs traditions et leurs croyances, que ces régimes dénoncèrent comme réactionnaires. Cependant, la foi révolutionnaire puisa souvent aux sources chrétiennes. Mohandas Mohandas Gandhi a toujours affirmé qu'il agissait dans l'esprit de Jésus-Christ, et Martin Luther King Jr., le chef du mouvement mondial en faveur des droits civiques, fut un pasteur protestant qui œuvra pour faire du Sermon sur la Montagne le fondement de son programme politique.
Dans
le dernier quart du XXe siècle, les mouvements
missionnaires de l'Église portent le message
chrétien aux confins de la terre. L'époque actuelle se caractérise par un
changement au niveau des dirigeants des Églises issues des missions. Depuis la
Seconde Guerre mondiale, au sein des différentes Églises catholiques,
anglicanes et protestantes dans les pays en développement, les chrétiens
occidentaux firent de plus en plus place aux chrétiens originaires du pays où
ils se trouvaient. L'adaptation de coutumes locales posa des problèmes d'ordre
théologique et coutumier, notamment autour de la polygamie en Afrique.
Doctrine et pratiques
Une
communauté, un mode de vie, un système de croyances, une observance
liturgique, une tradition : le christianisme
est tout cela et bien autre chose encore. Chacun de ces aspects présente certes
des points de ressemblance avec d'autres religions, mais porte aussi la marque
indélébile de ses origines chrétiennes. Ainsi s'avère-t-il utile, sinon
nécessaire, d'examiner les idées et les institutions chrétiennes en les
comparant avec celles des autres religions, tout en privilégiant les notions
purement chrétiennes qui s'y rattachent.
Doctrine
La personne de Jésus
Tout phénomène aussi complexe et capital que le christianisme est plus facile à décrire d'un point de vue historique que logique. Une telle description contribue toutefois à mettre en lumière ses caractéristiques essentielles et la continuité de ses éléments. L'un de ces éléments est constitué par la figure centrale de Jésus-Christ, que l'on retrouve au cœur de toutes les différentes croyances et pratiques chrétiennes à travers les siècles. Les chrétiens ne sont pourtant pas d'accord entre eux sur la définition et la compréhension de ce qui rend la figure du Christ si distincte et unique. Ils affirment certes tous que la vie de Jésus et son exemple doivent être suivis et que son enseignement sur l'amour et la communion doit servir de fondement à toute relation humaine. Ses enseignements, pour la plupart, trouvent de larges échos ailleurs, chez les rabbins par exemple, ou encore dans la sagesse de Socrate ou de Confucius. La tradition chrétienne considère Jésus comme le prédicateur suprême et le guide exemplaire en matière de conduite éthique et morale mais, pour la plupart des chrétiens, cela ne justifie pas en soi la signification profonde de sa vie et de ses œuvres.
Tout
ce que l'on sait du personnage historique de Jésus nous est révélé dans les Évangiles
du Nouveau Testament de la Bible.
D'autres passages du Nouveau Testament résument les croyances des premiers
chrétiens. Paul et les autres auteurs des Écritures voient en Jésus celui qui
non seulement révèle la vie humaine dans sa perfection mais aussi la réalité
divine elle-même. Voir Christologie.
Le Père et l'Esprit Saint
Le mystère ultime de l'univers, appelé différemment selon les religions, est invoqué par Jésus comme «Père». Par conséquent, les chrétiens considèrent Jésus comme «Fils de Dieu». Le langage de Jésus ainsi que sa vie témoignent, pour le moins, d'une étroite intimité à Dieu et d'un accès direct au Père, et donnent aux disciples désireux de suivre son exemple l'espoir de vivre auprès du Père dans les cieux et de devenir eux-mêmes fils de Dieu. La crucifixion de Jésus et sa résurrection furent considérées par les premiers chrétiens comme la preuve éclatante que Jésus est celui qui a réconcilié l'humanité avec Dieu. La croix est ainsi devenue le thème central de la foi chrétienne et le symbole principal de l'amour salvateur de Dieu le Père.
Cet
amour sera considéré, dans le Nouveau Testament et dans la doctrine
chrétienne par la suite, comme le plus important des attributs de Dieu. Les
chrétiens enseignent que Dieu est tout-puissant, que sa domination s'étend
partout, sur terre aussi bien que dans les cieux, qu'il est juste quand il juge
le bien et le mal et qu'il est au-delà du temps, de l'espace et de tout
changement. Néanmoins, ils affirment que «Dieu est amour» avant toute
chose. La création du monde à partir du néant, la création de l'humanité et
l'avènement du Christ sont autant de manifestations de cet amour. Cet amour de
Dieu est affirmé par Jésus, dans son Sermon sur la Montagne, en ces termes :
« Voyez les oiseaux du ciel : ils ne sèment
ni ne moissonnent ni ne recueillent en des greniers, et votre Père céleste les
nourrit Ne valez-vous pas plus qu'eux ? » (Évangile selon saint Matthieu VI, 26).
Le christianisme des premiers temps considéra ces paroles comme le fondement du
statut privilégié de l'homme en tant que fils de Dieu et de celui encore plus
extraordinaire du Christ, qui lui vaut, à leurs yeux, d'être invoqué, avec le
Père, et plus tard avec l'Esprit Saint (envoyé par le Père au nom du Christ)
dans la formule qui sera retenue pour l'administration du baptême
et dans les credo
successifs des premiers siècles. Après maintes discussions et controverses,
cette confession prendra la forme de la doctrine de la Trinité,
qui conçoit Dieu comme un en trois personnes distinctes. Voir aussi Esprit
Saint.
Baptême et eucharistie
Le
baptême administré «au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit» ou tout
simplement «au nom du Christ» constitua, dès l'origine, le rite
d'initiation au christianisme. Il semble avoir été donné, au départ,
principalement aux adultes qui professent leur foi et s'engagent à transformer
leur vie, mais il sera aussi administré aux enfants par la suite, de la même
manière. Le deuxième rituel reconnu par tous les chrétiens est celui de l'Eucharistie,
ou la Cène, dans lequel les chrétiens partagent du pain et du vin par lesquels
ils reconnaissent la réalité de la présence du Christ et le célèbrent par
leur communion les uns avec les autres. Le rituel de l'eucharistie s'est
transformé, avec le temps, en une cérémonie élaborée d'adoration et de
consécration, dont les textes furent mis en musique par de nombreux
compositeurs de messes. L'eucharistie devint aussi l'objet principal de conflit
entre les différentes Églises chrétiennes qui divergèrent sur la définition
de la «présence» du Christ dans le pain et le vin consacrés, et sur
l'action de cette présence sur les communiants. (Voir aussi Liturgie
; Messe (religion) ; Eucharistie).
L'Église
Un autre élément essentiel de la foi et de la pratique chrétiennes est constitué par la communauté des croyants ou Église. Certains théologiens et certains exégètes du Nouveau Testament mettent en doute que Jésus ait eu l'intention de fonder une Église (le mot «Église» n'apparaît que deux fois dans les Évangiles), mais ses disciples ont toujours été convaincus que Jésus avait, en choisissant Simon et en lui disant : «Tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Église», et en réunissant douze apôtres, l'intention de fonder une Église. Ils pensèrent plus tard également que la promesse que fit Jésus à ses disciples, selon l'Évangile, de demeurer avec eux «pour toujours et jusqu'à la fin des temps» trouvait sa réalisation dans « son corps mystique sur terre », la sainte Église catholique (« universelle »). Les relations de cette sainte Église catholique avec les diverses organisations ecclésiastiques du monde chrétien constituent une source de division majeure entre ces différentes organisations.
En effet, le catholicisme romain eut tendance à confondre sa
structure institutionnelle propre avec l'Église
catholique universelle, le terme de
«catholique» figurant dans les deux appellations. Certains groupes
extrémistes protestants prétendirent également représenter, à eux seuls, la
véritable Église invisible. Cependant, les chrétiens de tous bords commencent
de plus en plus à reconnaître qu'aucun groupe ne peut prétendre au droit
exclusif de se considérer l'«Église», et à œuvrer pour réunir tous les
chrétiens. (Voir Œcuménique,
Protestantisme).
Culte
Quelle
que soit sa forme institutionnelle, la communauté des croyants à l'église
constitue le lieu premier où s'exerce le culte chrétien. En effet, les
chrétiens de toutes les traditions ont toujours mis l'accent sur l'importance
de la dévotion et de la prière personnelle enseignées par Jésus. Cependant,
Jésus enseigna aussi une prière connue dans toutes les Églises comme le Notre
Père, dont la première invocation souligne la
nature communautaire du culte voué à Dieu :
«
Notre Père, qui êtes aux
cieux
». Depuis l'époque du Nouveau Testament,
le jour désigné pour le culte communautaire fut le «dimanche premier jour de
la semaine», en commémoration de la résurrection du Christ. Le dimanche est
traditionnellement le jour de repos des chrétiens, comme l'est le shabbat
pour les juifs. C'est l'occasion pour les croyants de se réunir pour écouter
la parole de Dieu énoncée dans la Bible,
pour participer aux sacrements, et adresser au Seigneur prières, louanges et
actions de grâce. Le besoin de pratiquer en groupe est à l'origine de la
composition de milliers de cantiques, de chorals, de chants et de musiques
instrumentales, en particulier pour orgue. Les communautés chrétiennes
construisirent, dès le IVe siècle, des
édifices spécialement destinés à la pratique de leur culte, qui
influencèrent considérablement l'histoire de l'architecture.
Vie
chrétienne 
Les prescriptions et les exhortations contenues dans la prédication et l'enseignement chrétiens concernent tous les aspects de doctrine et de morale et sont fondés sur l'amour de Dieu et du prochain, les deux commandements principaux laissés par Jésus en matière de conduite éthique (voir Évangile selon saint Matthieu XXI, 34-40). Ces commandements, appliqués aux situations de la vie ordinaire, personnelle ou sociale, ne donnent pas lieu à un comportement moral ou politique homogène. Par exemple, certains chrétiens considèrent l'absorption d'alcool comme un péché, alors que d'autres l'admettent parfaitement.
Ainsi
les chrétiens adoptent-ils aujourd'hui face aux questions contemporaines des
attitudes diverses et contrastées, comprises dans un large éventail, allant de
l'extrême droite à l'extrême gauche, en passant par les positions modérées.
Il est toutefois possible de parler d'un mode de vie chrétien caractérisé par
la vocation au service et à l'apostolat. La valeur intrinsèque de l'être
humain créé à l'image de Dieu, le caractère sacré de la vie humaine, et par
conséquent du mariage et de la famille, le besoin impératif de lutter en
faveur de la justice dans le monde, même à une époque difficile, sont autant
d'engagements moraux qui s'inscrivent dans une ligne d'action qu'un chrétien
prendrait pour sienne même si sa conduite personnelle n'est pas toujours à la
hauteur de ces valeurs. La difficulté de vivre selon une éthique fondée sur
l'amour a toujours existé, même au temps du Nouveau Testament, et il n'y a
jamais eu à cet égard d'«âge d'or» ou il en aurait été autrement.
Eschatologie
Toutefois, l'aspiration à une telle époque existe dans la doctrine chrétienne. Elle s'exprime dans l'espérance d'une vie éternelle. Jésus insista tellement sur l'urgence de cette espérance que bon nombre de ses disciples s'attendirent à assister, de leur vivant, à la fin des temps et à l'avènement du royaume éternel. Dès le Ier siècle, les spéculations à ce sujet allèrent bon train, fluctuant entre un enthousiasme fervent et une apparente acceptation du monde tel qu'il est. Les credo de l'Église évoquent cette espérance par le langage de la résurrection, la promesse d'une vie nouvelle auprès du Christ ressuscité. Le christianisme peut donc sembler être une religion de l'au-delà, et il est vrai qu'elle le fut parfois presque exclusivement. Cependant, au cours des siècles, l'espérance chrétienne servit également de motivation pour rendre la vie sur terre plus conforme à la volonté de Dieu telle qu'elle fut exprimée par le Christ. (Voir aussi Catéchisme; Eschatologie; Christologie).
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CHRISTIANISME (Universalis)
Introduction
1. Le christianisme dans le monde
2. La révélation chrétienne
3. La doctrine chrétienne
4. L’institution chrétienne
Les développements de l’institution
5. Le christianisme en question
Le christianisme dans une culture sécularisée
Le christianisme en situation de diaspora
Le christianisme dans l’injustice du monde
Le christianisme en état de division
Introduction
Parmi les titres identificateurs que s’était attribués Jésus de Nazareth, c’est celui de Hristov qui a été retenu pour désigner (vers 44, à Antioche) ses disciples: il signifie l’Oint, le Messie (en hébreu maschiah ). Sur ce titre seront formés les termes grec hristianismov, latin christianismus et, au XIIIe siècle, français christianisme , qui désignent le mouvement, la doctrine et l’institution religieux qui se réclament de Jésus-Christ.
Le christianisme est né au sein du judaïsme. C’est parmi les nombreuses sectes messianiques qui se développaient dans le monde juif, au début de notre ère, que s’opéra le regroupement des disciples de Jésus de Nazareth dans la continuité de la secte des disciples de Jean-Baptiste. Contestée par les pharisiens, rejetée par les saducéens, la communauté des chrétiens fut acceptée au sein du judaïsme jusqu’aux environs de l’an 65, date à laquelle se consomma une rupture inévitable. En effet, les disciples de Jésus avaient, dès le début, manifesté, de multiples façons, qu’ils se considéraient comme accomplissant et dépassant le judaïsme. Leur messie était bien celui qu’avaient annoncé les prophètes d’Israël, mais il ne s’identifiait pas à l’image que s’en faisait le judaïsme contemporain: cela, ils le savaient et le disaient, dès les origines de la communauté.
La secte des chrétiens n’avait d’ailleurs pas attendu d’être rejetée du judaïsme pour se répandre dans le monde païen. Dès 61, elle était à Rome. Le monde romain devait finalement, après les persécutions impériales, ouvrir au christianisme toutes ses régions. Du monde romain le christianisme passe aux Barbares et s’étend surtout en Occident. Dès le Moyen Âge, il est établi chez les Slaves. S’il recule dans les régions conquises par l’islam, il ne cesse d’envoyer des missionnaires au loin, à partir de la chrétienté occidentale: au XVIe siècle, vers l’Asie et vers l’Amérique latine, au XVIIe siècle vers les deux Amériques, et vers l’Afrique au XIXe siècle.
La secte née dans le judaïsme est devenue la religion la plus universelle qu’on ait jamais connue. Qu’on attribue pour une part cette expansion aux chances historiques qu’ont données au christianisme l’Empire romain d’abord, puis la civilisation occidentale n’empêche pas de lui reconnaître un universalisme de principe qu’il s’est attribué dès l’origine. Cet universalisme explique l’importance que revêt le christianisme, du seul point de vue de son influence dans les domaines de la culture, de la vie sociale et politique, de l’éthique. Qu’on le veuille ou non, et quelque jugement critique que l’on porte sur ce fait, le christianisme est indissociable de l’histoire d’une grande partie de l’humanité, l’Asie mise à part.
Qu’en sera-t-il à l’avenir de cette universalité? Deux faits semblent l’hypothéquer: la mise en cause de l’influence occidentale dans le monde et la présente mutation culturelle qui entraîne une mutation religieuse. Les chrétiens y voient une épreuve historique qu’il ne faudrait point se hâter d’interpréter comme un déclin du christianisme. Le phénomène qui l’affecte est, à coup sûr, plus complexe. Aucune autre religion ne semble, en tout cas, apte à prendre sa relève dans l’humanité contemporaine.
1. Le christianisme dans le monde
Le signe d’appartenance chrétienne étant le baptême, c’est généralement sur lui que s’appuient les statistiques qui suivent. C’est pourquoi elles n’incluront pas les innombrables sectes qui se réclament plus ou moins du Christ et des Écritures, et dont il est impossible d’apprécier le nombre d’adhérents. Le fait d’être baptisé, généralement dès l’enfance, ne signifie évidemment pas une fidélité véritable au Christ conduisant à un engagement personnel dans les communautés qui se réclament de lui.
On ne dispose pas de statistiques permettant de distinguer les chrétiens convaincus de ceux qu’on appelle les chrétiens «sociologiques». Cependant, selon les statistiques fournies par le Year Book de 1991 de l’Encyclopædia Britannica (D. B. Barrett), on peut estimer le nombre des chrétiens dans le monde à 1 758 millions, soit à peu près le tiers de la population du globe. Il s’agit donc du groupe religieux le plus important de l’humanité, en regard duquel on dénombre 935 millions de musulmans, 705 millions d’hindouistes, 303 millions de bouddhistes et 17 millions de juifs. Cette population chrétienne mondiale comprend 995 millions de catholiques, 363 millions de protestants et 167 millions d’orthodoxes (approximativement, car le nombre des orthodoxes en ex-U.R.S.S. est incertain).
Si l’on s’en tient aux grandes confessions (catholique, protestante, orthodoxe), la répartition mondiale s’établit ainsi:
Amérique du Nord. 235 500 000
Amérique latine. 419 078 000
Europe (dont l’ex-U.R.S.S.). 518 800 000
Asie. 252 800 000
Afrique. 310 600 000
Océanie. 22 000 000
Les deux extrêmes sont tenus par l’Europe et par l’Asie. Les 253 millions de chrétiens d’Asie, parmi lesquels 119 millions de catholiques et 78 millions de protestants, vivent dans un continent qui compte plus de trois milliards d’habitants.
En Europe occidentale, le catholicisme domine dans les pays latins; le protestantisme est majoritaire en Scandinavie, en Allemagne, en Grande-Bretagne, en Suisse et aux Pays-Bas; tandis que l’orthodoxie est implantée principalement en Grèce, à Chypre, en Turquie et en Finlande (les groupes les plus importants se trouvant dans l’Europe sud-orientale et l’ex-U.R.S.S.).
À moyen terme et à long terme, le christianisme est appelé à décroître dans le monde, son augmentation absolue n’étant pas en proportion du développement démographique des régions majoritairement non chrétiennes.
2. La révélation chrétienne
Aux yeux des historiens romains dont le témoignage est parvenu jusqu’à nous (Suétone, Tacite, Pline le Jeune), le christianisme apparaissait comme une des nombreuses religions venues des confins de l’Empire et dont Jésus de Nazareth, dit Christ, était le fondateur. Ainsi apparaît encore le christianisme au regard des sciences humaines de la religion: une religion parmi d’autres, quoique spécifique à bien des égards. Tel n’est pas le point de vue des chrétiens eux-mêmes, qu’il importe d’accueillir si l’on veut soupçonner ce que le christianisme prétend être: la révélation absolue, universelle, de Dieu à l’humanité.
Révélation et Évangile
Un grand nombre de religions s’affirment d’origine divine et appuient cette affirmation sur une révélation reçue par des hommes privilégiés. Pour les chrétiens, Jésus fut, dès le départ, beaucoup plus qu’un intermédiaire divin, chargé d’un message et prenant, en vertu de ce message, l’initiative d’une nouvelle fondation religieuse. Jésus ne veut entretenir aucune continuité avec les religions du paganisme. S’il se présente comme l’accomplissement de la religion juive, c’est que celle-ci prétendait déjà être dépositaire de l’unique et ultime initiative de Dieu venant insérer dans l’histoire humaine ses intentions dernières de Créateur. Mais l’accomplissement en question se fait par dépassement et réduit le judaïsme à une préparation.
Révélation au sens le plus fort, le christianisme reconnaît, en Jésus, Dieu lui-même entrant dans l’histoire, manifestant sa décision dernière en faveur des hommes, prenant en main la cause du monde qu’il a créé, dévoilant qui il est, devenant essentiel pour tout projet humain. Et cela par un événement unique, indépassable, irréversible, coïncidant avec les événements de l’histoire de Jésus de Nazareth. En sorte que l’importance de Jésus ne tient pas d’abord à son enseignement religieux, mais à sa personne, porteuse de l’absolu divin dans l’histoire de l’humanité où il fait éclore le sens dernier, la conscience de l’ultime identité. L’épithète «eschatologique», centrale dans le vocabulaire chrétien, désigne cette plénitude divine du fait de Jésus dans l’histoire, ainsi que les titres de Seigneur, Fils de Dieu, Messie, Sauveur, Juge des vivants et des morts, attribués à Jésus.
Il est significatif que la révélation chrétienne se
soit appelée «évangile». Ce terme ne fait pas partie du vocabulaire des
religions; il a été emprunté au vocabulaire du protocole de la cour impériale
où il désignait les événements royaux (victoire, naissance, avènement) auxquels
s’accrochait l’espérance politique des peuples. «Heureuse nouvelle» (qui
traduit «évangile»), la révélation de Jésus-Christ l’était, qui manifestait une
venue bienveillante de Dieu parmi les hommes, un salut et une convocation de ce
Dieu adressés à tous, une lumière sur les origines et sur le terme, une source
de renouvellement du projet humain. L’Évangile n’était pas seulement religion,
ni doctrine métaphysique, ni éthique, mais tout cela ensemble, par la
réinterprétation totale qu’il apportait et qui était incorporée à l’événement
de Jésus-Christ.
Il y a lieu de s’étonner que les premiers disciples de Jésus de Nazareth, et particulièrement les Apôtres appelés par lui, qui devaient former le noyau de la communauté chrétienne, aient cru en lui de façon si inconditionnelle. Leur passé juif les y portait, il est vrai, mais non sans faire lever dans leur esprit de graves objections. Eux-mêmes répondent à cette interrogation dans les récits évangéliques: il a fallu la résurrection à l’aube du 9 avril de l’an 30 à Jérusalem, il a fallu l’expérience de l’Esprit promis par Jésus à la Pentecôte qui suivit pour les assurer dans leur foi et en faire des témoins, fondateurs avec Jésus du mouvement chrétien. Les essais d’explication par le fanatisme créateur de croyances qui aurait amené les Apôtres, et notamment Paul, à diviniser Jésus après sa mort sur la croix ne rendent pas compte de ce qui devait suivre, ni de la cohérence des origines du christianisme. Toujours est-il que les Apôtres de Jésus ont bien perçu que la nouveauté de l’Évangile chrétien avait comme centre l’identité proprement divine de Jésus et le signe indubitable de la résurrection de Pâques. Paul dira, vers 57: «Je vous rappelle, frères, l’Évangile que je vous ai annoncé [...] je vous ai donc transmis que le Christ est ressuscité, qu’il est apparu à Céphas, puis aux douze. Ensuite, il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois – la plupart d’entre eux vivent encore. Voilà ce que vous avez cru [...] Si le Christ n’est pas ressuscité, vide est notre annonce, vide est votre foi» (Première Lettre aux chrétiens de Corinthe, chap. XV).
L’entrée en christianisme
C’est dans la mouvance des événements de Pâques et de Pentecôte et du témoignage des Apôtres que devait s’opérer le premier regroupement des chrétiens. On devenait chrétien d’abord par une conversion à la personne de Jésus identifié comme Seigneur, le rite du baptême venant sanctionner cette conversion. En se convertissant, les croyants avaient conscience d’entrer dans l’espace final de l’histoire du monde, les temps messianiques, d’accéder à un renouvellement d’existence, d’entrer dans le salut, d’accueillir la vérité dernière sur la condition humaine: parce qu’il y avait eu l’intervention décisive de Dieu en Jésus-Christ. En se regroupant, ils n’entendaient point se couper des autres hommes, mais témoigner qu’ils avaient reconnu l’Évangile destiné à tous les hommes, le salut d’un Dieu qui était Père et Sauveur de tous. Ce n’était pas tant une nouvelle religion qui naissait qu’un vaste mouvement prophétique, lequel se voulait porteur et révélateur des intentions dernières de Dieu dans le monde. «Ce qu’est l’âme dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde», dira un auteur chrétien du IIe siècle.
Il semble bien que les premières communautés chrétiennes aient possédé une conscience très vive de l’originalité de l’Évangile. Les incompréhensions venant du monde culturel et religieux du judaïsme comme du paganisme le manifestent. Si l’on essaye de dégager les traits constitutifs de cette originalité, on est amené à insister sur les aspects suivants.
Nouveauté du côté de Dieu : Dieu n’est pas qui l’on pensait. Sa puissance est d’amour, non de terreur ni de domination. Il est le Dieu très humain, qui s’adresse à la liberté et au projet de l’homme. Il est le Dieu qui fait l’histoire avec l’homme au point de lui proposer un avenir absolu. Il est le Dieu qui pardonne le péché, mais qui veut être choisi, qui appelle à sa communion. Il est le Dieu de tous et non plus d’une clientèle choisie, ni d’une nation. Comme le fait remarquer Bergson: «À une religion qui était encore essentiellement nationale on substitua une religion capable de devenir universelle. À un Dieu qui tranchait sans doute sur tous les autres (dans le judaïsme) par sa justice en même temps que par sa puissance, mais dont la puissance s’exerçait en faveur de son peuple et dont la justice concernait avant tout ses sujets, succéda un Dieu d’amour et qui aimait l’humanité entière» (Les Deux Sources de la morale et de la religion ).
La prière chrétienne traduit cette nouveauté du rapport de dépendance avec Dieu, filial, dynamique et englobant, à la différence de toute prière magique ou mercantile, à la différence aussi d’une prière d’écrasement ou de fatalité. Sa formule type vient de Jésus lui-même : «Notre Père qui es aux cieux, ton nom soit sanctifié, ton règne vienne, ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien, pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. Ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du mal.»
Nouveauté du côté de l’homme : l’homme n’est pas seulement l’assisté ou le sujet de la divinité, mais le collaborateur et le fils. Il est appelé à imiter Dieu par l’amour de la vie, de ses frères, de la cause de l’humanité entière. Il est appelé au dépassement de la sainteté et à la vie éternelle: car il est fait pour rejoindre l’espace vital de Dieu lui-même. Sa faiblesse n’est plus accablante, car il est aimé de Dieu qui met en lui son espérance et partage son projet.
La morale chrétienne dépasse le légalisme. Elle est morale d’inspiration et transfert de la vie du Christ dans le croyant. On parlerait plutôt d’une mystique que d’une morale, tant s’y trouvent réinterprétées et prolongées les exigences d’accomplissement véritable de l’homme. L’amour des ennemis, le courage de la vérité, le désintéressement, la responsabilité de l’existence, la hiérarchie des valeurs, le combat pour la liberté, la volonté de paix entre les hommes y prennent une place centrale, en contraste avec les mœurs du temps. On attribue à l’Esprit du Christ vivant d’être le pédagogue de l’existence chrétienne.
Nouveauté du côté de la religion : la religion n’est plus commerce particulier avec la divinité, au prix de techniques dites religieuses. Jésus est le seul médiateur toujours agissant entre Dieu et les hommes; il dispense les hommes d’inventer leurs voies d’accès à Dieu, les libérant de la superstition, du mythe, de l’ésotérisme. C’est toute l’existence humaine qu’il faut accorder à l’action et aux intentions éclairées de Dieu, car la distinction entre monde sacré et monde profane a éclaté avec Jésus-Christ.
Sans doute le christianisme aura-t-il son culte propre et ses rites religieux, mais, en dépit des apparences, ils ne prendront pas la relève de l’héritage des religions. Ils seront chrétiens au sens le plus strict: célébrations de l’événement de Jésus-Christ; signes du propos d’existence évangélique de la communauté; contacts avec le Christ, source des énergies du monde à venir. Il est remarquable que les premiers chrétiens ont veillé à donner un sens spécifique au vocabulaire religieux: culte, sacrifice, sacerdoce, mystère, afin d’éviter toute confusion et de couper les ailes au syncrétisme.
Plus profondément sans doute, la nouveauté de l’Évangile chrétien tient à ce que l’aspect religieux y est indissociable de l’aspect éthique et politique. Il n’y a plus de relation avec Dieu qui n’implique un engagement inséré dans l’humain, une conduite orientée dans l’existence personnelle et sociale. L’histoire du christianisme donnera maintes preuves de la difficulté des croyants à vivre cette unité: tantôt on croira devoir renforcer l’aspect religieux de l’Évangile au détriment de son exigence anthropologique; tantôt on insistera de façon unilatérale sur cette exigence, au point de réduire le christianisme à une idéologie révolutionnaire ou à une morale, en évacuant la dimension religieuse. Jean-Jacques Rousseau passait certainement à côté de l’Évangile lorsqu’il avançait: «Le christianisme est une religion toute spirituelle, occupée uniquement des choses du ciel; la patrie du chrétien n’est pas de ce monde... Pourvu qu’il n’ait rien à se reprocher, peu importe au chrétien que tout aille bien ou mal ici-bas» (Du contrat social , IV).
On comprend facilement que l’Évangile dont étaient porteurs les premiers chrétiens ait suscité l’étonnement, divisé les esprits, forcé l’attention dans les diverses régions culturelles et religieuses où il pénétrait.
3. La doctrine chrétienne
S’il est exact que la révélation chrétienne prend la forme d’un événement et d’un évangile, et non point la forme d’une révélation de croyances, comment expliquer l’attachement manifesté par le christianisme pour une doctrine précise, ses combats pour l’orthodoxie?
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De l’Évangile aux évangiles
Avant même de répondre à cette question, et pour préparer la réponse, il faut situer les premières expressions de la foi chrétienne regroupées dans les Écritures du Nouveau Testament.
Le christianisme n’est point une religion du livre sacré. Jésus n’a point écrit; il n’y a point incité ses Apôtres, même s’ils se sont comme lui abondamment appuyés sur les livres de l’Ancien Testament. La première génération chrétienne n’eut point ses écrits propres. C’est seulement entre 70 et 95 que furent rédigés les récits évangéliques, précédés par les lettres de Paul (entre 56 et 63). On rapporte même que l’apôtre Pierre se fit beaucoup prier pour autoriser la rédaction de sa prédication par l’évangéliste Marc. Finalement, quatre récits furent reconnus comme authentiques dans la communauté chrétienne: celui de Matthieu, celui de Marc, celui de Luc et celui de Jean.
En rédigeant la première catéchèse chrétienne, telle qu’elle circulait dans les diverses communautés, les auteurs ont voulu doter ces communautés de leurs archives évangéliques pour servir de catéchismes et de livres liturgiques, afin de fixer de façon stable la mémoire des origines. Leur réalisation est significative: ils ont rapporté l’événement de Jésus-Christ d’une façon qui mêle l’histoire et la doctrine, mais sans en réduire la dimension narrative, importante à leurs yeux, étant donné la nature propre de la révélation chrétienne. Ainsi commence le récit de Luc, adressé à un frère chrétien: «Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, j’ai décidé, moi aussi, après m’être soigneusement informé de tout depuis les origines, d’en écrire pour toi l’exposé suivi, afin que tu te rendes bien compte de la solidité des enseignements que tu as reçus.»
Mais cela ne signifie pas que les évangélistes ne fassent point œuvre doctrinale. Les récits témoignent déjà d’une réflexion de la foi sur l’événement de Jésus, d’une élaboration de l’enseignement du Maître, d’un effort pour dégager les implications et significations de l’Évangile global. Ce que feront davantage le livre des Actes des Apôtres (61) et les lettres apostoliques de Paul, de Pierre, de Jacques, de Jean et de Jude. Que cela demeure à l’état présystématique ne doit pas tromper: la lecture des faits concernant Jésus est lecture de la Parole de Dieu et doit susciter une confession de foi précise.
La relativisation de l’écrit chrétien n’empêche pas que, concrètement, c’est à travers lui que le christianisme ultérieur rejoindra son témoignage d’origine et entendra la voix des témoins oculaires du Ressuscité.
Des évangiles aux dogmes
Les récits évangéliques ne suffiront pas néanmoins à l’Église chrétienne lorsque la nécessité se fera sentir de posséder des formulations plus précises et plus réflexives de sa foi. La méditation théologique, les besoins de l’enseignement, les discussions soulevées par l’hérésie seront l’occasion de dégager un corps de doctrines. Les quatre premiers conciles (Nicée en 325, Constantinople en 381, Éphèse en 431, Chalcédoine en 451), qui font toujours autorité pour l’ensemble des Églises chrétiennes, poseront la base de ce développement.
Des «règles de foi» seront le plus souvent proposées par ces conciles, dans une intention de précision, parfois polémique, afin d’informer les fidèles et de leur proposer la doctrine dans un langage culturellement adapté. Les chrétiens ont conservé jusqu’à nos jours une règle de foi, antérieure aux grands conciles puisqu’elle date du IIIe siècle, appelée abusivement «symbole des Apôtres», qu’il faut citer ici: «Je crois en Dieu, Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, et en Jésus-Christ, son Fils unique, notre Seigneur, qui a été conçu du Saint-Esprit, est né de la Vierge Marie; a souffert sous Ponce Pilate, a été crucifié, est mort, a été enseveli, est descendu aux enfers; le troisième jour est ressuscité des morts, est monté aux cieux; il siège à la droite de Dieu, Père tout-puissant, d’où il viendra juger les vivants et les morts. Je crois au Saint-Esprit, à la sainte Église catholique, à la communion des saints, à la rémission des péchés, à la résurrection de la chair et à la vie éternelle.» Cet ancien symbole ne constitue pas un résumé complet de la doctrine chrétienne, mais en constitue l’essentiel, puisqu’on le remettait au catéchumène, futur baptisé, comme aide-mémoire pour sa confession de foi.
Les dogmes chrétiens
On pourrait croire que les dogmes chrétiens constituent comme une superstructure de croyances par rapport à l’Évangile et même par rapport aux récits évangéliques. Le magistère ecclésiastique qui les a élaborés a cependant toujours protesté contre cette interprétation, quoi qu’il en soit de l’usage qui en fut fait parfois parmi les chrétiens. Dans l’intention du magistère, ils constituent plutôt le résultat d’une exploration intellectuelle de l’Évangile primitif, l’expression de la fécondité de la conscience croyante; ils n’ont de signification qu’en référence avec l’existence chrétienne, dans laquelle ils s’enracinent et qu’ils veulent éclairer. Tous n’ont pas la même importance, n’étant pas également centraux par rapport à la personne de Jésus-Christ et à son événement. Et d’ailleurs, toutes les Églises chrétiennes ne seront pas d’accord, dans la suite des siècles, pour les reconnaître et les formuler de la même manière. C’est à propos des dogmes dérivés que souvent des différends graves s’élèveront, d’une communauté à l’autre, provoquant des ruptures: ainsi entre les chrétiens catholiques, les chrétiens orthodoxes et les chrétiens protestants.
Il ne peut s’agir ici de présenter la totalité de la doctrine chrétienne, d’autant qu’il faudrait alors tenir compte des diverses confessions. Une esquisse est pourtant nécessaire si l’on veut pénétrer plus avant dans le christianisme.
C’est la doctrine concernant le Christ qui, évidemment, s’impose d’abord. Sa pleine condition divine et sa pleine condition humaine, sans concurrence, mais en communion l’une avec l’autre: telle est la doctrine de l’Incarnation. Si Jésus-Christ compromet Dieu dans l’humain en même temps qu’il représente l’humanité devant Dieu, c’est à sa double condition qu’il le doit. S’il n’était que Dieu et qu’apparemment homme (monophysisme), ou bien s’il n’était qu’homme orienté vers la sphère divine, mais pas vraiment Dieu (nestorianisme), l’événement de Pâques n’aurait pas son importance salvatrice.
Mais qu’est-ce donc que ce salut réalisé par Jésus-Christ à travers sa mort – témoignage offert à Dieu – et sa résurrection? On en réduirait considérablement la signification en le réduisant à une amnistie du péché de l’homme, compte tenu du sacrifice d’apaisement offert à Dieu. Il s’agit plutôt d’une ouverture libératrice vers un accomplissement de l’homme et du monde selon le dessein de l’amour créateur, et impliquant pour cela que soit vaincue l’opacité des rapports entre Dieu et l’homme.
Le mystère de Jésus-Christ, ainsi mis au centre, ouvre la foi chrétienne à une nouvelle identité de Dieu. Car, sans rompre aucunement avec le farouche monothéisme juif, il laisse entrevoir que ce monothéisme se structure en une communauté d’existence divine: le Père, le Fils, le Saint-Esprit, trois personnes divines (et non pas trois dieux), engagées dans l’histoire du salut des hommes selon une succession qui les fait identifier: le Père créateur, le Fils sauveur, l’Esprit animateur. Il ne s’agit pas là d’une suprême énigme au chiffre magique, mais d’une découverte vivante du Dieu-Amour, dont la richesse existentielle échappe aux prises.
Mais c’est l’homme qui, à son tour, se trouve nouvellement identifié. Comme le disait Pascal: «Nous ne nous connaissons nous-mêmes que par Jésus-Christ. Nous ne connaissons la vie, la mort que par Jésus-Christ. Hors de Jésus-Christ nous ne savons ni ce qu’est notre vie, ni que notre mort, ni que Dieu, ni que nous-mêmes» (Pensées , Br. 548). Appelé à choisir Dieu comme partenaire absolu, bénéficiaire des énergies divines à la suite du Christ, l’homme est destiné à une aventure éternelle qui commence dans le temps. Car la dimension divine de la vocation de l’homme donne un sérieux sans précédent à la liberté, au projet humain, à la gérance du monde, au mouvement de la communauté humaine. La lutte contre le mal et l’instauration d’une dynamique d’amour constituent une logique pour l’homme de l’Évangile.
Quant à l’avenir éternel auquel Jésus-Christ introduit l’homme, la doctrine chrétienne authentique est ferme et sobre tout à la fois. Il s’agit d’une recomposition du monde et de l’histoire de chaque homme dans un espace divin, à la suite du Christ ressuscité: le Royaume de Dieu accompli. L’imagination apocalyptique est ici redoutable lorsqu’on la prend à la lettre; notamment pour cette situation d’échec absolu qui s’appelle l’enfer.
Tandis que se tisse, à travers l’histoire présente, l’étoffe du monde à venir, les chrétiens sont convoqués pour se constituer en Église, l’Assemblée du Christ. C’est au sein de cette assemblée que l’Esprit du Christ accomplit son œuvre de développement et d’inspiration évangéliques. C’est là aussi que les chrétiens confessent leur foi au Christ Seigneur et s’approprient les réalités dont s’entretient leur foi.
Telle est la doctrine essentielle du christianisme. Il faut reconnaître que diverses interprétations théologiques en sont parfois données dans la tradition chrétienne, selon les spiritualités, les systèmes de pensée, les précompréhensions culturelles ou religieuses. Il ne semble pas que cette diversité mette en cause l’unité du christianisme. Autre chose est, à cet égard, la contestation introduite sur certains points de doctrine (la Vierge Marie, l’Église-institution, les sacrements) par les chrétiens de la Réforme, considérée par les chrétiens catholiques et orthodoxes comme illégitime et portant atteinte à l’unité de la foi.
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4. L’institution chrétienne
Certaines présentations du christianisme laissent penser que son aspect institutionnel, son organisation sociétaire seraient des réalités tard venues et comme des retombées d’un pur mouvement «charismatique». Tout en reconnaissant que l’aspect institutionnel n’est pas premier dans le mouvement né de l’Évangile chrétien, une telle façon de voir n’est pas conforme aux données du Nouveau Testament, où l’on voit se profiler déjà l’image d’une communauté assez précisément instituée.
Une communauté instituée
«Ils [les croyants] se montraient assidus à l’enseignement des apôtres, fidèles à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières»: ainsi se présente la première communauté chrétienne (Actes des Apôtres, II, 42).
Les Apôtres représentent l’autorité pastorale dont Jésus a voulu doter l’assemblée de ses fidèles. Ils exercent, en son nom, et comme un service, cette autorité. Ils ont mission et pouvoir pour annoncer l’Évangile, célébrer le culte nouveau, remettre les péchés, présider dans la charité fraternelle à la vie de la communauté. À la suite des Apôtres, les évêques exerceront les mêmes responsabilités, aidés dans leur charge pastorale par les prêtres: c’est ainsi du moins que les catholiques et les orthodoxes, à la différence de la plupart des protestants, l’entendent. Mais il faut sans doute insister sur la différence qui existe entre les ministres chrétiens et le personnel sacerdotal des religions et du judaïsme, même si, à l’imitation de ces derniers, les évêques et les prêtres ont eu souvent tendance à se constituer en caste cléricale. Le ministre chrétien n’a pas de pouvoir magique: il n’est pas le gardien des rites; il n’est pas l’homme du sacré, par opposition au profane. Il est l’homme spécialisé et permanent de la cause de l’Évangile autour de qui s’assemble la communauté, le garant officiel de la continuité de la foi.
La structure pastorale (qu’on appelle parfois hiérarchique) de la communauté chrétienne n’empêche pas les membres de l’assemblée d’être actifs et d’exercer des ministères selon leur vocation propre et selon les besoins. Il arrivera que l’autorité doive arbitrer des conflits lorsque l’anarchie menace l’unité, mais elle doit veiller à ne pas éteindre l’Esprit sous le prétexte d’imposer l’ordre. C’est pour empêcher ce risque d’anarchie et pour éviter aussi l’arbitraire possible de l’autorité que s’est développée avec le temps une certaine législation «canonique» dans les Églises chrétiennes, codifiant des coutumes, des règles de comportement et de procédure.
Conjointement à la structure pastorale et articulée sur elle, il faut également signaler, comme faisant partie de l’institution essentielle de la communauté chrétienne, la structure sacramentelle. Dès les origines, et par une volonté expresse de Jésus, la communauté célébra le baptême comme sacrement d’entrée en christianisme, et l’eucharistie (aussi appelée «fraction du pain») comme sacrement plénier de la vie en Église. D’autres sacrements prennent place derrière ces deux sacrements pilotes: la confirmation, le mariage, le sacrement des malades, la pénitence et l’ordre. Leur nombre, et surtout leur pleine identité de sacrements, n’apparaît pas tout à fait clairement dans les écrits du Nouveau Testament: ce qui explique que les chrétiens protestants ne les reconnaissent pas tous.
La constitution sociétaire de la communauté chrétienne, qui donne à l’Église sa visibilité historique, fut parfois l’objet d’une contestation parmi les chrétiens. On opposa parfois l’institution à l’événement, la société à la communauté, la lettre à l’esprit. Cette opposition trouva, par exemple, son expression la plus systématique dans le mouvement quaker fondé au XVIIe siècle par George Fox: mouvement d’inspiration chrétienne sans structure ecclésiale, sans liturgie, sans aucune organisation.
Les développements de l’institution
On vient de parler de l’institution chrétienne en ce qu’elle a d’essentiel, et sous l’aspect où elle engage la foi des chrétiens: car tout en reconnaissant que cet aspect de leur communauté n’aura plus sa place dans l’au-delà éternel du christianisme, ils estiment qu’une Église non instituée ne correspond pas à l’intention du Christ dans le temps présent. L’institution, tout en étant seconde dans le projet évangélique, n’est pas un mal, une pesanteur, dont il importerait de se défaire.
Il semble bien, cependant, que, au cours des siècles, le christianisme se soit alourdi d’une multitude d’institutions secondaires qui ne sont pas revêtues de la même nécessité évangélique. On peut en distinguer deux sortes. D’abord, les institutions ecclésiastiques: la paroisse, les dévotions et pèlerinages, les ordres religieux, les mouvements organisés, etc. Ensuite, les institutions temporelles d’Église: écoles et universités, corporations et syndicats, États chrétiens, institutions d’assistance et de charité, etc. Ces dernières se développèrent considérablement dans le temps qu’on qualifie de «chrétienté», à partir du moment où le christianisme fut reconnu comme la religion culturelle de l’Occident et officialisé par la société politique. Elles donnèrent à l’Église une puissance et un moyen d’influence temporels, une richesse qui contrastent souvent avec l’origine évangélique. On comprend que, à maintes reprises, les mouvements de réforme les mirent en cause.
Un mouvement se dessine actuellement dans les diverses Églises chrétiennes, provoqué à la fois par la laïcisation externe et par l’évangélisme interne, en vue d’un retour à plus de sobriété en ce domaine. Il apparaît que le développement institutionnel a alourdi la communauté, l’a transformée en Église «établie», a nui à sa mission spirituelle au lieu de la servir et de l’exprimer.
5. Le christianisme en question
En près de deux millénaires d’existence, le christianisme a été secoué par de nombreuses crises, des ruptures internes, au point qu’on a annoncé plusieurs fois son dépérissement. Sa situation présente apparaît, à cet égard, d’une gravité sans précédent, quasi révolutionnaire. Pour les chrétiens cette gravité n’est point dramatique, car leur espérance s’appuie sur l’origine divine de leur mouvement et de leur communauté. Ils vivent de la conviction que, si les civilisations sont mortelles, l’entreprise de Jésus-Christ, elle, traversera les siècles jusqu’à la fin de l’histoire pour déboucher, à travers une ultime mutation dont Dieu aura l’initiative, vers son avenir absolu. L’observateur non croyant ne partage pas cette assurance, mais il demeure réservé, se souvenant de la capacité de renouvellement qu’à plusieurs reprises le christianisme a manifestée dans l’histoire. L’avenir historique du christianisme se présente donc comme une affaire à suivre. Nous essayerons d’en explorer quelques données.
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Le christianisme dans une culture sécularisée
Jusqu’à une époque récente, le christianisme a bénéficié d’une culture d’imprégnation religieuse qui le rendait culturellement possible et parlant. Depuis la renaissance du XVIe siècle, de façon d’abord limitée mais à présent flagrante, la culture développe une critique, qui devient radicale, de la religion. À la suite des révolutions scientifiques, techniques, sociales, politiques, une attitude de soupçon habite l’homme moderne à l’égard du fait religieux. Les questions ouvertes par Galilée, Descartes, les encyclopédistes, Marx, Nietzsche, Freud se sont largement répercutées. Il en résulte un déplacement du problème de Dieu, un recul du sacré, une autonomie de l’humanisme qui débouchent volontiers dans l’athéisme. Ce dernier, même lorsqu’il n’est pas porté par une idéologie politique comme le communisme actuel, semble avoir du répondant dans l’avenir culturel. Même lorsqu’il hésite à devenir athée, l’homme de la culture moderne se sent mal à l’aise vis-à-vis d’une religion d’extériorité qu’il accuse d’aliénation intellectuelle, psychologique, éthique ou socio-politique; il est tenté par l’hypothèse d’une sécularisation dans tous ces domaines où régnait jadis la religion.
Un défi gigantesque se prépare donc, adressé à toutes les religions et, pour sa part, au christianisme. Comment ce dernier y fera-t-il face? Un certain nombre d’indices manifestent que le défi est reconnu assez largement parmi les chrétiens. Les réactions sont diverses: depuis la réaction de peur, qui conduit à développer les structures et attitudes de défense, jusqu’à la tentation de mutation radicale du fait chrétien, en passant par les tentatives de renouveau en profondeur. Les artisans de ce renouveau estiment qu’un retour à l’originalité du christianisme, accompagné d’une réinvention du langage évangélique pour aujourd’hui, fourniront des modèles chrétiens qui parleront à l’homme de la nouvelle culture. Il faudra en passer par une critique de l’héritage sociologique du christianisme d’hier, de ses expressions et de ses modes, dans tous les domaines. Mais cette réinterprétation déboucherait sur un christianisme plus pur, rajeuni, quoiqu’il soit moins «religieux».
Cette entreprise de renouveau apparaît intéressante et vraisemblable. Il faudra cependant, à moins qu’il ne s’agisse de créer un autre christianisme que celui de la tradition issue de Jésus, faire attention à ce que la réalité chrétienne ne soit pas réduite aux acceptations éventuelles de la nouvelle culture. Le risque a existé plusieurs fois – qu’on se souvienne de Hegel ou de Lamennais, au XIXe siècle –, d’une digestion du fait chrétien par des humanismes ou des idéologies étrangers à son identité essentielle, ou de la fabrication de syncrétismes chrétiens. La façon dont certains groupes chrétiens semblent accueillir la sécularisation totale de la réalité humaine et même l’athéisme semble parfois hypothéquer lourdement le projet de renouveau; au point qu’on se demande ce qui reste du christianisme dans leur proposition.
Si l’entreprise réussit – et il faudra du temps pour en juger –, il sera manifeste que la révélation chrétienne de Dieu est vraiment originale et particulièrement parlante pour l’homme devenu plus adulte, que le christianisme se distingue assez profondément des multiples formes, aujourd’hui menacées, du fait religieux.
Le christianisme en situation de diaspora
Même là où la crise du christianisme n’atteint pas son paroxysme, il reste qu’il ne peut plus prétendre à l’unanimité qu’il a connue en Occident pendant de longs siècles. Les mouvements de laïcisation, de démocratisation lui enlèvent son prestige et son emprise généralisée dans la société globale. C’est un nouveau statut de reconnaissance sociale qui s’impose à son acceptation et à sa recherche.
De nombreux chrétiens reconnaissent les faits: les valeurs suscitées par le christianisme sont souvent devenues le patrimoine commun de la société; le contrôle de ces valeurs échappe aux seules Églises; la liberté religieuse impose le pluralisme. Il faut donc renoncer à un monopole de l’influence en tous domaines, comme il faut accepter un certain repli de la communauté chrétienne. Mais ce repli n’est point une défaite aux yeux de ces chrétiens. Il devrait permettre au christianisme de retrouver son véritable type d’influence, qui est d’animation intérieure du monde, de présence prophétique, à la façon d’un ferment dans la pâte.
Il faut donc s’attendre à ce que le fait chrétien soit moins spectaculaire, à ce que les Églises s’appauvrissent de leur prestige et de leur puissance, renonçant au monopole de l’humain. Cela ne signifierait en aucune façon leur dépérissement, mais leur transformation et leur conversion évangélique. Leur influence dans le monde serait plus pure et plus profonde, même si les chrétiens sont moins nombreux. Leur statut serait plus libéré des pouvoirs établis. «Bel état de l’Église, disait déjà Pascal, quand elle n’est soutenue que de Dieu»
Le christianisme dans l’injustice du monde
Un grief majeur fait au christianisme, particulièrement par les peuples du Tiers Monde, est sa relative inefficacité pour influencer les tragiques situations d’injustice qui se sont développées dans le monde, et même pour les empêcher de se développer. Le monde chrétien est globalement solidaire de la part de l’humanité la plus riche et la plus développée; un nouveau défi apparaît de ce fait, car l’Évangile est porteur d’un souffle révolutionnaire et d’un parti pris pour les pauvres.
Ici encore, un certain nombre de chrétiens ont accueilli ce défi et reconnaissent comme intolérable la situation acquise. Il leur apparaît que, sans se transformer en mouvement de messianisme purement temporel, le christianisme doit résolument passer du côté des pauvres et s’engager dans les combats ouverts pour leur libération. Il semble qu’un certain prophétisme se réveille dans les sphères chrétiennes, qui dénonce l’injustice du monde comme péché majeur qui outrage Dieu autant que l’homme.
Mais de graves problèmes sont soulevés par la participation des Églises chrétiennes aux mouvements révolutionnaires qui agitent l’humanité. Les chrétiens peuvent-ils se rallier à la violence? N’y a-t-il pas un risque à soutenir des mouvements aux idéologies antichrétiennes? Ne va-t-on pas transformer le christianisme en mouvement de simple libération humaine? Comment ajuster la visée de la foi avec cet humanisme révolutionnaire? Il reste que les Églises sont loin d’avoir pris les nécessaires dispositifs de désolidarisation d’avec les princes et les puissants de ce monde, principalement de la partie du monde de type capitaliste.
Ce qui paraît sûr, c’est que les peuples sous-développés ne se reconnaîtront à l’avenir dans l’Évangile que s’il leur apparaît comme un message qui concerne leur condition humaine totale.
Le christianisme en état de division
Il faut enfin signaler, parmi les questions posées au christianisme, celle qui concerne son état de division confessionnelle. On l’a déjà noté à propos du catholicisme. C’est le visage total du christianisme qui est affecté par cet état de division qui contredit singulièrement la volonté du Christ. S’il est vrai que l’Évangile est une force de rassemblement de tous les hommes reconnus par Dieu comme fils et devenus frères, comment cet Évangile pourra-t-il questionner l’humanité divisée, comment le christianisme pourra-t-il se manifester comme universel, tant que des désaccords graves existeront dans la communauté chrétienne? L’œcuménisme a récemment progressé de façon inattendue, mais il semble que cette avancée ne soit pas à la mesure des urgences d’un christianisme à l’heure de sa vérification.
Il apparaît certain, au terme de cet examen sommaire des questions qui s’imposent au christianisme, que, quoi qu’il doive en être de l’issue, le fait chrétien est engagé dans un processus de mutation historique profond par rapport au christianisme hérité des siècles de «chrétienté».
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