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Ce film
déconcertant et superbe sur la Révolution se regarde avec un intense
plaisir et sans ennui.
Pédagogique et lumineux, il convient à
tous les publics, adultes et adolescents. Mais mieux vaut se doter
de quelques clés
avant la séance:-)
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L'Anglaise et le Duc
Curieusement, la Révolution française
a assez peu inspiré les cinéastes jusqu'à ce jour. On compte sur les
doigts des deux mains les films marquants qui traitent de cette
époque.
C'est donc avec une certaine audace qu'Eric Rohmer
s'est lancé dans le pari de brasser en deux heures les quatre années
qui ont conduit les Français de l'euphorie joyeuse de la fête de la
Fédération (14 juillet 1790) à la chute
dramatique de Robespierre (27 juillet 1794).
Pari
réussi, ô combien! A 81 ans, le cinéaste nous offre avec
«L'Anglaise et le Duc» un film déconcertant sans jamais
donner prise à l'ennui.
En matière de mise en scène, il a
innové de façon magistrale en faisant évoluer ses personnages sur
fond de toiles peintes représentant le Paris de l'époque. L'effet
est superbe, déroutant et crédible. Il vaut largement les effets
spéciaux de Steven Spielberg.
Amoureux du beau langage, Eric
Rohmer («Le genou de Claire»,...) se complaît avec une
jouissance évidente dans le phrasé élégant du XVIIIe siècle, de
Choderlos de Laclos et de Rousseau.
Le plus intéressant est
dans le compte-rendu de l'Histoire.
Eric Rohmer se montre
insensible à une certaine mythologie qui exalte les vertus de la
Nation et de la dictature révolutionnaire, davantage marqué par les
désillusions de cette fin de siècle sur les utopies
anti-démocratiques.
Il présente la Révolution à travers le
regard lucide d'une Anglaise amoureuse de la Liberté mais haineuse
de la violence, et celui, ô combien naïf, du duc d'Orléans, qui
déclenche le cataclysme avant d'y succomber.
L'affrontement
feutré entre l'Anglaise et le prince s'est perpétué jusqu'à nos
jours dans l'opposition entre les démocrates, qui font confiance aux
vertus individuelles et au respect du droit, et les
révolutionnaires, généralement issus de la bourgeoisie
intellectuelle, qui aspirent à la rédemption du «Peuple»
par une minorité éclairée.
Une pédagogie de
la Révolution
Eric Rohmer a mis en
images et en paroles les «Mémoires» authentiques d'une
Anglaise qui vécut à Versailles et Paris, avant et pendant la
Révolution, au milieu des aristocrates et des courtisans. Grace
Elliott fut l'amante du duc Philippe d'Orléans, cousin du roi Louis
XVI et ennemi avoué de la reine Marie-Antoinette.
Elle
conserva après leur liaison des relations d'amitié et ce sont ces
relations que retrace le film.
Le film débute le 13 juillet
1790, à la veille de la Fête de la Fédération, qui va réunir le
peuple parisien autour de La Fayette et du roi. Un an après la prise
de la Bastille, tout sourit à la Révolution. La Liberté est en
marche. Le duc d'Orléans se félicite d'y avoir contribué par ses
diatribes et ses pamphlets contre la monarchie et la
reine.
Au fil des séquences, la situation se dégrade. La
France entre en guerre. Le 10 août 1792, la populace parisienne se
rend aux Tuileries et massacre les gardes suisses auxquels le roi a
interdit de riposter. Ce dernier est emprisonné au Temple avec sa
famille.
Début septembre 1792, la même populace, à l'appel de
quelques hystériques de la plume (Marat,...), investit les prisons
et massacre de nombreux «suspects» qui y sont détenus.
Ces «massacres de septembre», en réaction aux
menaces des souverains étrangers adressées aux révolutionnaires qui
ont déposé le roi, sont le premier grand dérapage de la Révolution.
Eric Rohmer les illustre en montrant, au bout d'une pique, la tête
de la duchesse de Lamballe, confidente de la reine.
Inspirée
par les nobles français qui ont émigré à l'étranger, une coalition
européenne déclare la guerre à la France. Elle est conduite
par le Premier ministre anglais, William Pitt, farouche opposant de
la Révolution, à la différence du chef de l'opposition libérale,
Charles Fox.
Quelques mois après la victoire des volontaires
à Valmy, les
armées françaises reculent sur tous les fronts. La menace de
l'invasion entraîne en France un raidissement
politique.
C'est la «Grande Terreur», l'irruption
nocturne des gardes chez les particuliers, les emprisonnements et
les condamnations sur de factices soupçons...
Un officier
noble, entré avec fougue au service de la République, ne comprend
pas qu'on l'arrête. Le général Dumouriez, vainqueur à Valmy mais
battu à Neerwinden, passe à l'ennemi pour échapper à la guillotine.
Inconséquent
et lâche, le richissime duc d'Orléans, médiocre député jacobin à la
Convention, se fait appeler «Philippe-Egalité». Il en vient
à voter la mort de son
cousin le roi. Son vote fait basculer la décision de l'Assemblée en
faveur d'une exécution immédiate.
Dans cet aperçu de la
Révolution selon Rohmer, on peut seulement regretter que le cinéaste
n'ait pas davantage mis en exergue les fautes gravissimes de Louis
XVI et de son entourage. Dès le début des événements, ces derniers,
par lâcheté ou par inconscience, ont exacerbé les passions et poussé
les révolutionnaires à tous les excès.
Le film s'adresse bien
entendu aux adultes mais convient tout autant aux collégiens et aux
lycéens.
André Larané
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