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Ridley Scott
s'était diversement illustré au cinéma en réalisant Blade Runner,
Alien et le très décevant 1492, avec Gérard Depardieu.
Avec
Gladiator, il nous propose non sans audace un peplum voué au
succès.
Mais attention, ô spectateur qui entrez dans la
salle, déposez à l'entrée toutes vos références
historiques.
Le film trahit en effet allègrement l'Histoire,
dans les faits comme dans les décors. C'est Mad Max dans un Colisée
intemporel.
A noter un excellent dossier sur les
gladiateurs dans le N°631 (juillet 2000) du magazine Historia.
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Gladiator
Le peplum nouveau est
arrivé. Encensé par la critique, le dernier film de Ridley Scott
renouvelle un genre cinématographique qui avait eu son heure de
gloire il y a 40 ans, avec des titres comme Ben-Hur ou
Cléopâtre.
On a affaire, aujourd'hui comme
autrefois, à du grand spectacle. Nul doute que le film plaira à un
vaste public de jeunes et d'adultes pour ses combats de gladiateurs
et la bataille initiale dans la forêt de conifères de Germanie,
haletants et spectaculaires à souhait...
D'ailleurs, le film
ne perdrait guère de son intérêt cinématographique si on le
réduisait à ces seules scènes (Gladiator s'étire sur 2
heures 30 avec quelques longueurs dans les dialogues
philosophico-politiques).
 Signalons la performance de l'acteur
principal, Russell Crowe, qui emporte la conviction dans le
personnage de Maximus, viril et laconique, charismatique,
respecté de ses soldats comme de ses compagnons d'arène, aimant sa
famille, pieux et loyal.
Ce héros imaginaire est un général
romain qui aurait remporté une grande victoire sur les Germains en
présence du vieil empereur Marc Aurèle, celui que la postérité a
surnommé le «sage au bord du précipice».
L'empereur
se dispose à transmettre ses fonctions au général mais il est
assassiné par son propre fils, Commode, si mal nommé, qui
s'impose à la tête de l'empire et ordonne illico la mort pour
Maximus et sa famille. Le général survit par miracle à l'exécution
et devient esclave et gladiateur dans les vallées de Numidie (le
Maroc actuel).
Pendant ce temps, à Rome, le nouvel empereur
organise de grands jeux dans le cirque du Colisée afin de se
concilier les faveurs de la plèbe, le petit peuple de la Ville, et
de consolider son autorité face au Sénat aristocratique.
Le
gladiateur Maximus se retrouve donc dans l'arène du Colisée
où il devient la vedette des Jeux tout en ruminant sa
vengeance.
L'Histoire absente
L'ennui, avec un spectacle de ce genre, c'est qu'il
nous donne à entendre des noms connus: Marc Aurèle, Commode, Rome,
Sénat,... sans que les images aient un quelconque rapport avec ces
noms.
Gladiator s'éloigne de la réalité
historique par les images et les mots. Passons sur les intérieurs
qui évoquent un cabinet de curiosités du XVIIIe siècle ou sur le
langage, très éloigné de l'austère diction de Cicéron. Les combats
de gladiateurs, spectaculaires à souhait, s'apparentent à une
boucherie façon Mad Max.
C'est oublier que les véritables
gladiateurs combattaient sous la conduite d'un arbitre et ne tuaient
leur adversaire qu'à la demande expresse de la foule. Beaucoup
étaient des hommes libres et non des esclaves. Le film montre que
les entraîneurs en prenaient soin et récompensaient les meilleurs de
toutes les façons possibles, car ils étaient la source de leur
richesse.
Gladiator revient fréquemment sur les
aspirations du Sénat au retour à la République. Mais dans les
formes, la République n'a jamais cessé d'exister même après que Jules César eut
réformé ses institutions et pris acte de l'incapacité du Sénat à
assurer tout seul la direction de l'empire.
A l'époque de
Marc Aurèle, plus de 2 siècles après César, il était aussi incongru
de rendre au Sénat son ancienne puissance que de restaurer
aujourd'hui, en France, la dynastie capétienne.
Le film
prend aussi de très grandes libertés avec la réalité historique.
Marc Aurèle n'a pas été assassiné mais il est mort de la peste
à l'aube de ses 60 ans, en l'an 180 de notre ère, pendant une
campagne militaire.
Ce philosophe stoïcien se révéla un
empereur plutôt médiocre. Il avait entamé son règne de vingt ans en
partageant le pouvoir avec Lucius Verus, plus doué que lui pour le
pouvoir mais trop tôt disparu.
Marc Aurèle, tout philosophe
qu'il était, ne se priva pas de livrer les chrétiens aux lions,
comme Blandine et Pothin à Lyon. Il n'était pas si réticent que cela
à l'idée de donner l'empire à son fils Commode, lequel d'ailleurs
était certes fantasque mais peut-être pas aussi fou que l'on croit.
Les témoignages sont contradictoires et il est vrai que les
sénateurs lui conservent une solide rancune car il les a beaucoup
combattus. Il eut le bon goût de mettre un terme provisoire aux
massacres de chrétiens sur les instances de sa concubine
Marcia.
Commode, qui était bâti comme un colosse, se prenait
parfois pour une réincarnation d'Hercule et certains suggèrent qu'il
serait descendu dans l'arène pour le plaisir de combattre. Le
pouvoir ayant peu à peu ruiné son équilibre mental, il fut assassiné
en 192, soit après douze ans de règne, par Marcia, qui tenta de
l'empoisonner puis le fit étrangler dans son bain. C'était la
première fois depuis plus d'un siècle qu'un empereur mourait de mort
violente.
A noter que Commode fut le deuxième empereur à
recevoir le pouvoir de son père biologique. Avant lui, il y
eut Titus, fils de Vespasien et frère aîné de Domitien. Le plus
souvent, les empereurs romains, faute de fils légitime, adoptaient
un homme de valeur auxquels ils transmettaient le pouvoir. C'est
ainsi que firent les prédécesseurs de Marc Aurèle, ces empereurs de
la dynastie dite des Antonins sous l'autorité desquels l'empire
vécut son Siècle d'Or.
A la mort de Commode, le vieux et
sage Pertinax,
préfet de la ville, fut élu empereur. Mais à sa mort, Rome entra
dans une décadence rapide marquée par l'insécurité, les invasions et
l'appauvrissement des campagnes.
Oublions donc le peu que
nous croyons savoir de Rome et applaudissons au cinéma les combats
de gladiateurs sans nous soucier du lieu où ils sont censés se
dérouler. «Peu importe le flacon pourvu qu'on ait
l'ivresse»;-)
André Larané
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