Abolition du califat en Turquie

Le 3 mars 1924, les députés turcs votent l'abolition du califat. La Turquie devient le premier Etat laïc du monde musulman.

C'est l'aboutissement d'un douloureux processus de réforme entamé un siècle plus tôt.

Mort de l'empire ottoman

Vaincue à l'issue de la guerre 14-18 pour s'être trop vite rangée aux côtés des Puissances centrales, la Turquie ottomane suscite la convoitise de ses voisins, notamment la Grèce. Pour complaire à cette dernière, les Alliés de l'Entente se disposent à démembrer la Turquie.

Les Français et les Anglais occupent les Détroits et la ville de Constantinople, cependant que le 15 mai 1919, les Grecs débarquent à Smyrne et massacrent les Turcs de la ville.

Les Alliés présents sur place s'abstiennent d'intervenir. Quant au sultan Mahomet VI, il fait tout ce qu'il peut pour s'attirer la bienveillance des vainqueurs, à la grande indignation de l'opinion turque.

Une protestation vient du général Mustafa Kémal (38 ans), héros de la guerre relégué comme inspecteur militaire en Anatolie (la Turquie d'Asie).

Il démissionne de l'armée le 8 juillet 1919 et réunit à Sivas, au centre du pays, un semblant de Congrès national.

Deux pouvoirs s'affrontent désormais, le sultan à Istanbul, les nationalistes, regroupés autour de Mustafa Kémal, à Ankara (ou Angora), une bourgade au coeur de l'Anatolie.

Mustafa Kémal organise des élections dans les régions qui sont sous son contrôle et le 23 avril 1920, une Grande Assemblée nationale le désigne comme chef du gouvernement.

Les Grecs saisissent l'occasion pour envahir l'Anatolie avec l'approbation des Alliés!

Dans le même temps, la signature du traité de paix entre les Alliés et la Turquie, à Sèvres du 10 août 1920, achève de faire basculer les Turcs en faveur des nationalistes.

Ce traité excessif prévoit de donner à la Grèce la côte occidentale de l'Anatolie, ainsi que de créer une grande Arménie indépendante et un Kurdistan autonome dans les parties orientales. Autant dire qu'il dissout la Turquie historique.

Avec le titre de généralissime et des pouvoirs dictatoriaux, Mustapha Kémal bat les Grecs à Doumloupinar le 30 août 1922 puis les chasse de Smyrne le 11 septembre 1922.

Il signe avec l'ennemi héréditaire un armistice à Moudanya un mois plus tard, le 11 octobre 1922. Ce triomphe inespéré lui vaut d'être surnommé le «Ghazi» (le Victorieux).

Le Ghazi contraint enfin les Alliés à conclure un nouveau traité. Celui-ci est signé à Lausanne le 24 juillet 1923.

Les Turcs récupèrent les Détroits, Istanbul et son arrière-pays européen, ainsi que le Kurdistan occidental et la côte orientale de la mer Egée.

Les troupes françaises qui s'étaient installées en Cilicie, au sud, ne conservent plus qu'une enclave, le sandjak d'Alexandrette, qu'elles évacueront seulement en 1939.

La Turquie moderne émerge ainsi des négociations sous la forme d'un quadrilatère massif.

Le traité de Lausanne légitime aussi pour la première fois dans l'histoire de la diplomatie les transferts de population.

Les Turcs de Grèce remplacent les minorités grecques établies en Anatolie depuis la haute Antiquité.

La pratique inaugurée par la Turquie ne restera pas longtemps sans imitateurs. Le traité de Lausanne marque l'avènement des nationalismes totalitaires. Un État, une terre, une religion, une langue, une race.

Le triomphe de Mutafa Kémal

 < Mustapha Kemal en maître d'école >Fort de son prestige de guerrier et de diplomate, Mustafa Kémal peut dès lors liquider le sultanat.

Le 29 octobre 1923, celui-ci laisse la place à une République laïque dont le Ghazi devient le premier président.

L'ancien sultan, courageux mais pas téméraire, s'est réfugié dès le 17 novembre 1922 sur un navire de guerre britannique.

Il conserve la fonction de calife qui fait de lui le chef spirituel de tous les musulmans et le successeur des premiers compagnons du Prophète.

Désireux d'en finir avec le multiculturalisme ottoman, Mustapha Kémal déplace la capitale à Ankara et entreprend à marches forcées une laïcisation de la société.

En 1925, il impose le port de la casquette à visière au lieu du fez traditionnel; une mesure symbolique destinée à occidentaliser les Turcs et les défaire de leur héritage islamique.

À Istanbul, Sainte-Sophie, de mosquée, est transformée en musée, tandis qu'à Ankara, le Ghazi fait revivre le passé pré-islamique de la Turquie, notamment l'Histoire des Hittites, habitants indo-européens de l'Anatolie contemporains du pharaon Ramsès II et de Moïse.

Mustafa Kémal introduit le calendrier grégorien en 1926, l'alphabet latin en 1928, en remplacement de l'arabe, le système métrique en 1931,...

Il impose le repos du dimanche, instaure l'égalité des sexes, interdit la polygamie et donne le droit de vote aux femmes en 1934 (11 ans avant les Françaises),...

Il emprunte à la Suisse son code civil, à l'Italie son code pénal, à l'Allemagne son code du commerce,... Il abolit enfin le califat.

En témoignage de gratitude, l'Assemblée nationale lui confère officiellement le nom d'«Atatürk» (le Père des Turcs).

Mustafa Kémal (ou Kémal Atatürk) meurt en pleine gloire le 10 novembre 1938, à 57 ans, victime d'une cirrhose du foie, rançon de son goût avéré pour les soirées très arrosées.

Son mausolée, à Ankara, et son oeuvre immense, au service du nationalisme turc, sont gardés avec vigilance par l'armée.

À l'orée du XXIe siècle, celle-ci a de plus en plus de mal à résister à la réislamisation de la société turque.

Le retour en force du voile, sous une forme encore plus stricte qu'auparavant, en est un symbole comme autrefois le fut de la laïcisation le remplacement du fez par la casquette.

Bibliographie

Sur la naissance de la Turquie moderne et l'histoire de l'empire ottoman, on peut lire le chef d'oeuvre de Jacques Benoist-Méchin, Mustapha Kémal ou la mort d'un empire (Livre de Poche). Un livre d'Histoire qui se lit comme une épopée.

 

Mise à jour le 24 février 2003