La Turquie appartient à l'Asie plus qu'à
l'Europe... Mais peut-on rejeter sa candidature à l'Union européenne
au nom de la géographie dès lors que l'on accepte celle de Chypre,
une île qui appartient au Proche-Orient tant par la géographie que
par l'Histoire?
A lire aussi la note de Bernard Poignant,
député européen (PS) sur les frontières de
l'Union.
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Décembre 2002
Un Conseil
européen traite à Copenhague, à la mi-décembre, de la candidature de
la Turquie à l'Union européenne.
À quelques semaines de cette
échéance, Valéry Giscard d'Estaing, président de la Convention sur
l'avenir de l'Europe, a lancé un pavé dans la mare en déclarant que
l'adhésion de la Turquie signerait «la fin de l'Union».
Son opinion est partagée par des personnalités éminentes de
tous les camps, y compris Hubert Védrine, ex-ministre des Affaires
étrangères du gouvernement de Lionel Jospin.
Pourtant, elle
a soulevé dans toute l'Europe et bien sûr en Turquie un déluge de
critiques de la part des gouvernants et des chroniqueurs politiques.
C'est que la candidature de la Turquie remonte à près de
quarante ans et n'a jamais été repoussée officiellement.
L'avertissement de Valéry Giscard d'Estaing met en lumière
un gâchis auquel l'ancien président de la République a d'ailleurs sa
part de responsabilité en n'ayant pas clarifié les relations de
l'Europe avec la Turquie quand il était au pouvoir.
Le débat
survient juste après des élections législatives qui ont consacré en
Turquie le triomphe d'un parti islamiste et populiste, l'AKP de
Recep Erdogan.
Les partisans de l'entrée de la Turquie dans
l'Europe développent trois types d'arguments en sa faveur:
-
en refusant la Turquie en son sein, l'Europe se présente comme un
«club chrétien» fermé au reste du monde.
-
l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne est une excellente
manière de consolider son ancrage démocratique et de la détourner
des aventures militaires,
- la Turquie est depuis longtemps
déjà partie prenante des institutions européennes ou occidentales
(OTAN, Conseil de l'Europe, OCDE),
Club chrétien ou club
laïque?
Il est clair que
l'Europe tire du christianisme l'essentiel de son identité, de sa
culture et de son rayonnement.
Le message de Saint Paul
(«Il n'y a plus d'homme libre ni d'esclave,
plus d'homme ni de femme,...») s'est lentement diffusé
en Occident jusqu'à être laïcisé par la Révolution française dans la
Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen
(«Article 1: tous les hommes naissent et
demeurent libres et égaux en
droits,...»).
Aujourd'hui, tous les pays de
l'Union européenne sont attachés à la laïcité et à la séparation des
affaires religieuses et politiques (Grèce exceptée?).
La
laïcité est une invention
occidentale qui remonte à près d'un millénaire et s'est imposée en
Europe au XIXe siècle.
Elle permet en particulier aux
musulmans d'Europe occidentale et des États-Unis de jouir d'une
tranquillité sans égale dans le monde islamique.
L'Union
a-t-elle donc besoin d'accueillir la Turquie en son sein pour
prouver sa neutralité religieuse?
Faut-il qu'elle s'élargisse
aussi à l'Extrême-Orient et à l'Afrique noire pour démontrer qu'elle
n'est pas un «club blanc»?
Faut-il qu'à la
différence de toutes les nations de la Terre, elle fasse abstraction
de son identité et de son Histoire?
Faut-il qu'elle devienne
une ONU en réduction?...
La
Turquie entre laïcité et islamisme
À la différence des États de la rive ouest du
Bosphore qui n'ont qu'un port d'attache: l'Europe, la Turquie
moderne s'offre le luxe de trois destins possibles: l'islam, le
monde turcophone, l'Europe.
D'empire cosmopolite, la Turquie
s'est transformée au début du XXe siècle en un pays presque exclusivement
musulman suite au massacre des
Arméniens et à l'expulsion des Grecs.
De jeunes officiers ont
tenté un bref moment de réunir dans un seul État tous les peuples
turcophones d'Asie centrale (Azéris, Turkmènes, Kazakhs,
Ouzbeks,...).
Mais après la Première Guerre mondiale, un
homme d'exception, Mustapha Kémal,
a imposé un autre choix.
Général victorieux, fort du soutien
indéfectible de l'armée, il a ancré la Turquie à l'Occident.
Mustapha Kémal a déposé le sultan, aboli le califat,
fonction religieuse suprême de l'islam, et institué une République
résolument laïque, façon occidentale. Il a interdit la polygamie,
introduit l'alphabet latin et même interdit le port du fez
(coiffure traditionnelle des Turcs).
Venant d'un héros,
cette occidentalisation à la hussarde a été acceptée par le peuple
et bien sûr par la bourgeoisie éclairée d'Istamboul, la ville la
plus européenne du pays.
Elle s'est poursuivie sous le
contrôle vigilant de l'armée après la mort de Mustapha Kémal, ou
Kémal «Atatürk» (le Père des Turcs).
Elle a
même inspiré des leaders progressistes comme Habib Bourguiba,
fondateur de la Tunisie moderne, Gamal Abdel Nasser, héros égyptien,
ainsi que le shah d'Iran, avant qu'il ne soit renversé par les
militants de l'imam Khomeiny.
Le «kémalisme» et la
laïcité n'ont jamais été remis en cause aussi longtemps que le
modèle occidental, sous ses formes libérale ou communiste, a paru la
seule voie acceptable aux populations déshéritées du tiers monde.
Mais depuis la fin des années 1970, le vent tourne et le
modèle occidental ne fait plus recette, y compris en Turquie où
l'armée est plusieurs fois intervenue pour remettre en selle les
disciples de Mustapha Kémal.
Le renouveau religieux dont
témoignent le retour du voile et bien sûr le vote islamiste permet
de douter de la pérennité du «kémalisme» et des principes
laïcs (1).
Ne nous y trompons pas. Le parti islamiste
qui a remporté les dernières élections législatives en Turquie
affiche une conduite «modérée» pour la bonne raison que
l'armée n'en autorise pas d'autre pour l'instant.
Si les
paysans d'Anatolie, au cœur du pays, ont massivement voté pour
l'AKP, ce n'est pas en raison de sa «modération» mais parce
que c'était le moins laïc des grands partis qui se présentaient à
eux.
Certes, la promesse d'une adhésion prochaine dans
l'Union européenne peut contribuer à renforcer en Turquie le camp
des modérés et des «islamo-démocrates» (2).
Mais en contrepartie, le risque est grand que
l'Europe n'hérite des conflits dans lesquels est embourbée la
Turquie: revendications territoriales en Syrie, disputes avec l'Irak
et la Syrie sur le partage des eaux du Tigre et de l'Euphrate,
conflit entre Arménie et Azerbaidjan,... sans oublier la tentation
d'une guerre préventive contre le Kurdistan autonome
d'Irak.
Pour les diplomates et les militaires européens, il
n'est pire cauchemar que de repousser les frontières de l'Union
jusqu'au milieu du Kurdistan.
Accueillir la Turquie dans
l'Union européenne reviendrait à installer celle-ci au cœur de l'une
des zones les plus conflictuelles du monde, aux frontières de la
Syrie, de l'Irak, de l'Iran et du Caucase.
Est-il enfin dans
la vocation de l'Union européenne de consommer ses atouts pour
stabiliser un régime politique?
Intégrer la Turquie à
l'Europe pour simplement l'arrimer à la démocratie et lutter contre
l'islamisme serait un singulier aveu de faiblesse.
Il
donnerait à penser qu'un pays musulman ne peut se rallier aux
valeurs modernes (droits de l'Homme, démocratie, égalité entre les
sexes,...) qu'à la condition d'une intégration complète dans l'Union
européenne!
On serait
ainsi dans l'Europe ou contre elle; à l'exclusion
de toute alternative telle qu'une généreuse coopération économique.
Européenne, la
Turquie?
Peuple nomade venu d'Asie centrale, les Turcs se sont
immiscés dans l'Histoire européenne dès le XIVe siècle en traversant
le détroit du Bosphore et conquérant la
péninsule des Balkans, les Carpathes et une grande partie du bassin
du Danube.
Jusqu'au XIXe siècle, les sultans ont colonisé ces
régions de façon généralement brutale, les empêchant de s'associer
au développement social, technique et culturel du reste de
l'Europe.
Au milieu du XIXe siècle, le déclin des
institutions ottomanes a permis de qualifier cet empire colonial
d'«homme malade
de l'Europe».
Les sultans, conscients de leur
faiblesse, échouèrent à
acclimater chez eux les institutions qui faisaient la force de
l'Occident (à la même époque, le vice-roi d'Égypte et les empereurs
chinois n'eurent pas plus de succès et seul l'empereur du Japon sut
relever le défi occidental).
Après la Première Guerre
mondiale, la Turquie perdit la plupart de ses colonies, ne
conservant sur la rive européenne du Bosphore qu'Istamboul et la
Thrace orientale (moins d'un dixième de sa population
totale).
Mustapha Kémal transféra la capitale d'Istamboul à
Ankara, en Anatolie, au cœur de l'Asie mineure, pour renforcer
l'identité turque du nouvel État.
Aujourd'hui, le sens commun
situe la Turquie en Asie. Asiatiques sont de toute évidence les
régions d'Anatolie, de Cappadoce, du Kurdistan, de Cilicie,...
Les organisations internationales comme l'ONU ne s'y
trompent pas qui classent dans leurs statistiques et leurs rapports
la Turquie en Asie Occidentale, avec l'Arabie, l'Irak, la Syrie ou
encore Chypre...
Embrouilles
orientales
La confusion
sur la place de la Turquie (Orient? Occident?) remonte à un
demi-siècle, avec son entrée dans l'OTAN en 1952.
Les
Occidentaux l'ont entraînée dans leur alliance militaire afin de
mieux surveiller la frontière méridionale de l'URSS et son accès
maritime à la Méditerranée.
Ensuite, au nom du même impératif
stratégique (consolider le front occidental anti-soviétique), la
Turquie a pris place au Conseil de l'Europe, un organisme sans
consistance.
En 1963, enfin, elle a fait acte de candidature
à la Communauté Économique Européenne, l'ancêtre de l'Union, sans
que personne y trouve à redire.
En 1999, quand le Conseil
européen a déclaré que «ce pays candidat a vocation à rejoindre
l'Union européenne», la présidente du Parlement européen,
Nicole Fontaine, s'est publiquement inquiétée que la bureaucratie
engage l'Europe sans passer par un débat
démocratique.
L'enjeu justifie un tel débat. Avec 70 millions
d'habitants aujourd'hui et près d'une centaine au milieu du XXIe
siècle, la Turquie pourrait devenir l'État le plus important de
l'Union et donc le mieux représenté et le plus écouté.
Vaille
que vaille, le débat est aujourd'hui sur la place
publique.
Les opposants à l'entrée de la Turquie dans l'Union
se recrutent chez les héritiers de la démocratie chrétienne (en
France: François Bayrou,...). Ces «européistes» plaident
pour une Europe politique robuste et unie par une conscience
collective forte; ils considèrent qu'un élargissement à la Turquie
viderait de son sens la construction européenne.
Face à eux,
on distingue trois courants politiques:
- en premier lieu les
«libéraux», qui plaident pour une Union réduite à sa
dimension économique; ils se recrutent principalement au Royaume-Uni
(en France: Alain Madelin,...);
- en deuxième lieu les
«pacifistes» (en France: Michel Rocard,...), qui
s'inquiètent du danger islamiste et recommandent de le neutraliser
en redoublant d'amabilité à l'égard des États musulmans;
- en
troisième lieu, les «souverainistes» (en France: Charles
Pasqua,...), qui soutiennent toutes les initiatives propres à
affaiblir l'Europe politique.
À ces trois courants, que tout
ou presque oppose, s'ajoute un allié de poids: le gouvernement des
États-Unis.
Washington encourage avec constance les lobbies
européens favorables à la Turquie pour trois motifs:
- éviter
qu'émerge une Union européenne fortement intégrée qui porterait
ombrage aux États-Unis,
- impliquer les Européens dans les
affaires du Moyen-Orient et alléger d'autant le fardeau
américain,
- détourner les Turcs des aventures
terroristes.
Restent les «rêveurs» comme, en France,
le socialiste Dominique Strauss-Kahn. Ils conviennent des
inconvénients que présente l'entrée de la Turquie dans l'Union
européenne... Mais ils n'excluent pas que celle-ci se réalise dans
plusieurs générations, à la faveur d'une réunification du monde
méditerranéen comme au temps de l'empire romain!
Les
Européens s'apprêtent donc à repousser une nouvelle fois aux
calendes... turques (fin 2004) les négociations sur la candidature
d'Ankara, avec l'espoir sous-jacent qu'il sera impossible de réunir
une majorité qualifiée sur son admission du fait des nouveaux-venus
(Pologne, Slovaquie, Lithuanie,...).
Le refus persistant de
clarifier le débat indispose autant les citoyens turcs que les
citoyens européens; les premiers en les empêchant de se représenter
leur avenir (à l'intérieur de l'Europe, à ses côtés... ou contre
elle); les seconds en les maintenant dans le flou quant à la
définition de l'identité et du projet européens.
L'absence de
clarification laisse le champ libre aux groupes de pression qui, des
deux côtés de l'Atlantique, veulent saborder l'intégration
européenne.
Quant aux «européistes», ils se sont
privés du principal argument qui leur eût permis d'écarter avec
ménagement la Turquie: la géographie.
En effet, en avalisant
la candidature de Chypre en plus de Malte et de huit États d'Europe
continentale, Bruxelles a oublié ou feint d'oublier que l'île
d'Aphrodite n'est européenne ni par la géographie ni par
l'Histoire.
Chypre, située
à 85 km de la Syrie et à 400 km des îles les plus orientales de la
Grèce, appartient indubitablement au Proche-Orient.
Son
Histoire s'apparente à celle des États francs de Palestine issus des
Croisades.
Longtemps colonie de Venise, elle est passée sous
le joug turc il y a quatre siècles.
Aujourd'hui, divisée
entre ses deux communautés hellénophone et turcophone, elle
accueille à bras ouverts les capitaux des potentats orientaux ou
russes.
L'argument de la culture est fallacieux: si l'on
justifie l'entrée de Chypre dans l'Union européenne par le fait que
la majorité de sa population est apparentée à la Grèce, il faut dans
ce cas se préparer à accueillir aussi le Costa-Rica (hispanique), la
Nouvelle-Zélande (britannique), voire l'Argentine (latine) ou le
Québec (français)!...
Les Turcs auront beau jeu de faire
valoir qu'ils n'ont pas moins de droits que les Chypriotes à devenir
Européens.
Valéry Giscard d'Estaing et la Convention sur
l'avenir de l'Europe devront témoigner d'une grande habileté pour
dénouer ces contradictions et éviter que l'Union ne devienne une ONU
en réduction (3).
André Larané
(1) Contrairement aux
apparences, la laïcité en Turquie reste cantonnée dans des limites
étroites. Comme dans les autres pays à dominante musulmane, la loi
punit les citoyens qui se hasardent à quitter l'islam pour une autre
religion. Ainsi, dans l'hebdomadaire La Vie (N° 2995 du 23
janvier 2003, page 13), on apprend qu'un prêtre capucin, Roberto
Ferrari, 70 ans, a été arrêté par la police turque pour avoir
baptisé un musulman de 26 ans.Imagine-t-on dans un pays européen des
sanctions à l'encontre d'un imam qui aurait converti un chrétien?...
[retour] . (2) Tandis qu'une fraction croissante des jeunes Turcs
tourne ses regards vers La Mecque, d'autres ont renoué en 1991 avec
le rêve «pantouraniste» d'une union de tous les Turcs
d'Asie centrale. La déconfiture économique des États issus de
l'ancienne URSS a gelé leurs espoirs et redonné du tonus aux
partisans d'un rattachement à l'Europe. Assorti d'importants
avantages économiques, le destin européen est pour l'heure celui qui
réunit le plus large consensus. Mais que d'efforts en perspective
avant d'y arriver! Le nouveau gouvernement islamiste se montre
disposé à ratifier tous les textes que lui suggèrent les hérauts
européens des droits de l'Homme. Il devra faire oublier le refus de
reconnaître le génocide arménien, la guerre contre les Kurdes et les
«boat-people» poussés vers les côtes occidentales de la
Méditerranée. Il lui sera sans doute difficile ou impossible
d'accorder à chacun le droit de choisir sa religion et d'en
changer... [retour]
(3) «Un grand marché unique, à l'abri de l'OTAN.
Telle est la conception de l'Union que l'on se fait à Prague,
Varsovie, Budapest, par exemple. Les Etats-Unis s'en accommodent
très bien: c'est la leur...» Le Monde (samedi 25
janvier 2003, Éditorial de la page 16) [retour]
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