24 avril 1915

 Voir le jour précédentavant   aprèsVoir le jour suivant
Les baladins, par Pablo Picasso (Espagne et France 1881-1973), National Gallery of Art (Washington)
Ce jour-là...

Le génocide des Arméniens

Le samedi 24 avril 1915, à Istanbul, capitale de l'empire ottoman, 600 notables arméniens sont assassinés sur ordre du gouvernement.

C'est le début d'un génocide, le premier du XXe siècle. Il va faire un à deux millions de victimes dans la population arménienne de l'empire turc.

Dans les siècles passés, les sultans avaient témoigné d'une certaine tolérance à l'égard de leurs sujets chrétiens, tant les Grecs orthodoxes que les Arméniens monophysites.

Ces derniers sont surtout établis dans l'ancien royaume d'Arménie, au pied du Caucase, ainsi qu'en Cilicie, une province du sud de l'Asie mineure que l'on appelle parfois «Petite Arménie».

Les chrétiens jouent un grand rôle dans l'empire ottoman et leur influence s'étend au Sérail, le palais du sultan.

Ces «protégés» (dhimmis en arabe coranique) n'en sont pas moins soumis à de très lourds impôts et ont l'interdiction de porter les armes.

À la fin du XIXe siècle, lorsque l'empire tombe en décadence, le sultan Abdul-Hamid II n'hésite pas à attiser sans vergogne les haines religieuses pour consolider son pouvoir (les derniers tsars de Russie font de même dans leur empire).

Entre 1894 et 1896, comme les Arméniens réclament des réformes et une modernisation des institutions, le sultan en fait massacrer 100.000 à 150.000 avec le concours diligent des montagnards kurdes...

Les Occidentaux se contentent de plates protestations mais le crime ne profite guère au sultan.

De jeunes Arméniens entrent non sans courage en rébellion contre les autorités.

Coupable de livrer l'empire aux appétits étrangers, Abdul-Hamid II est déposé en 1909 par le mouvement nationaliste des «Jeunes-Turcs», sous le commandement du jeune Enver pacha (27 ans).

Ces nationalistes, confrontés à un lent démembrement de l'empire multinational, se font les champions du «touranisme».

Le touranisme prône l'union de tous les peuples de langue turque ou assimilée, de la mer Égée aux confins de la Chine (Anatolie, Azerbaïdjan, Kazakhstan, etc).

NB: les tenants de cette idéologie ont encore recueilli un net succès aux élections législatives de Turquie en avril 1999.

Les Jeunes-Turcs tentent dans un premier temps de se rallier les minorités de l'Empire mais, dès 1909, leurs troupes multiplient les exactions contre les Arméniens.

La Turquie dans la guerre de 1914-1918

Sous le règne du nouveau sultan, Mahomet V, la Turquie se rapproche de l'Allemagne. En novembre 1914, elle entre dans la Grande Guerre aux côtés des Puissance centrales (Allemagne et Autriche), contre la Russie et les Occidentaux.

Les Jeunes-Turcs tentent de soulever en leur faveur les Arméniens de Russie. Mal leur en prend...

Les Russes écrasent les Turcs et pénètrent dans l'empire ottoman. L'armée turque en retraite multiplie les violences à l'égard des Arméniens dans les territoires qu'elle traverse.

Les Russes, à leur tour, retournent en leur faveur les Arméniens de Turquie. Le 7 avril 1915, la ville de Van, à l'est de la Turquie, se soulève et proclame un gouvernement arménien autonome.

Dans le même temps, à l'initiative du Lord britannique de l'Amirauté, un certain... Winston Churchill, les Français et les Britanniques préparent un débarquement dans le détroit des Dardanelles pour se saisir d'Istanbul.

Le génocide


Pris de panique, les Jeunes-Turcs réagissent avec la brutalité que l'on sait.

L'un de leurs chefs, le ministre de l'Intérieur Talaat Pacha, ordonne l'assassinat des Arméniens d'Istanbul puis des Arméniens de l'armée. C'est ensuite le tour des nombreuses populations arméniennes de l'est du pays.

Voici le texte d'un télégramme transmis par le ministre aux cellules de Jeunes-Turcs: «Le gouvernement a décidé de détruire tous les Arméniens résidant en Turquie. Il faut mettre fin à leur existence, aussi criminelles que soient les mesures à prendre. Il ne faut tenir compte ni de l'âge, ni du sexe. Les scrupules de conscience n'ont pas leur place ici.»

Dans les sept provinces orientales, les Arméniens sont tués sur place par l'armée ou réunis en longs convois et déportés vers le sud.

Ces longues marches se déroulent sous le soleil de l'été, dans des conditions épouvantables, sans vivres et sans eau, sous la menace constante des montagnards kurdes, trop heureux de pouvoir librement exterminer leurs voisins et rivaux. Elles débouchent en général sur une mort rapide.

Après les habitants de l'est vient le tour des autres Arméniens de l'empire. Au total périssent les deux tiers de la population arménienne sous souveraineté ottomane.

Le cinéaste français d'origine arménienne Henri Verneuil a montré dans un film émouvant, Mayrig, la réalité de ce génocide.

Les Européens et le génocide


En Occident, les informations sur le génocide émeuvent l'opinion mais le sultan se justifie en arguant de la nécessité de déplacer les populations pour des raisons militaires!

Le gouvernement allemand allié de la Turquie censure quant à lui les informations sur le génocide.

L'empereur Guillaume II ne cache pas sa sympathie pour le sultan. Il croit retrouver dans l'islam beaucoup de «vertus prussiennes»: obéissance, discipline, monolithisme,...

L'Allemagne entretient en Turquie, pendant le conflit, une mission militaire très importante (jusqu'à 12.000 hommes) et des officiers allemands ont même la haute main sur les services secrets ottomans qui supervisent le génocide arménien!

Après la guerre, c'est en Allemagne que se réfugient les responsables du génocide, y compris Talaat Pacha. Ce dernier est assassiné à Berlin le 16 mars 1921 par un jeune Arménien.

L'assassin sera acquitté par la justice allemande, preuve si besoin est d'une réelle démocratisation de la vie allemande sous le régime républicain issu de Weimar!

Les nazis tireront quant à eux les leçons du premier génocide de l'Histoire...

«Qui se souvient encore de l'extermination des Arméniens?» aurait interrogé Hitler en 1939, à la veille d'exterminer les handicapés de son pays (l'extermination des Juifs viendra deux ans plus tard).

Les Turcs d'aujourd'hui et le génocide


Après la défaite des Puissances centrales, l'Entente victorieuse a la tentation de réduire à rien ce qui reste de l'empire multinational des Ottomans. Elle impose aux Turcs le traité de Sèvres.

Mais plusieurs décennies de reculades ont réveillé le sentiment national turc. Celui-ci se trouve un chef avec Mustafa Kémal, qui fonde la Turquie moderne et laïque sur les ruines du passé.

La rupture avec le passé ottoman et le souvenir lancinant des anciennes humiliations expliquent le refus obstiné des Turcs actuels de reconnaître leur responsabilité dans le génocide arménien.

Ce refus se confronte à la volonté poignante des Arméniens de la diaspora d'obtenir une reconnaissance officielle du génocide.

Il faudra un leader d'un très grand courage pour affranchir le peuple turc de son terrible passé. D'autant que le pays doit affronter à nouveau, en ce XXIe siècle, de violents défis identitaires.

La Turquie est écartelée entre la tentation d'un rapprochement avec l'Europe développée et celle d'un regroupement des peuples turcophones répandus du Bosphore aux portes de la Chine; entre la rivalité séculaire avec la Grèce et l'insurrection kurde.

La question kurde


La question kurde suscite depuis deux décennies beaucoup d'incompréhensions entre la Turquie et l'Occident.

Les Kurdes constituent un peuple de vingt ou trente millions de personnes, à cheval sur la Turquie, l'Iran, la Syrie et l'Irak. Turbulents et très divisés, ils n'ont jamais bâti un Etat.

Aucun des quatre pays qui abritent des Kurdes ne permettrait aujourd'hui qu'ils obtiennent une quelconque autonomie dans le cadre de l'un d'eux.

Ils auraient trop peur des désordres que pourraient provoquer dans la région des chefs aussi impitoyables que Ocalan, en Turquie, ou Barzani, en Irak.

La Turquie kémaliste avait réussi à intégrer plus ou moins les Kurdes dans son Etat. Et des Kurdes figurent encore aujourd'hui dans l'élite politique d'Istanbul.

La situation s'est dégradée au début des années 1980, quand la diplomatie soviétique, au temps de Leonid Brejnev, a entrepris de déstabiliser la Turquie. Elle a soudoyé des chefs de bande kurdes, dont Ocalan, et les a poussés à l'insurrection.

Les Turcs, qui se défendent mal de l'accusation de génocide, doivent en même temps mener une guerre sans merci contre leurs concitoyens kurdes. Sans compter que leur fragile démocratie est menacée par les idéologies d'extrême-droite de type islamiste ou touraniste.

Le moins que l'on puisse dire est qu'il n'y a pas de solution simple aux problèmes qui agitent le pays...

 

Mise à jour le 23 février 2003