16 mars 1914

 Voir le jour précédentavant  aprèsVoir le jour suivant
Les baladins, par Pablo Picasso (Espagne et France 1881-1973), National Gallery of Art (Washington)
Ce jour-là...


Mme Caillaux tire sur Gaston Calmette

 
Le 16 mars 1914, Henriette Caillaux tue Gaston Calmette, le directeur du Figaro, par crainte que le passé sentimental de son couple soit étalé sur la place publique.

Ce coup de revolver est le premier d'une série de trois qui entraîneront la France et l'Europe dans la plus grande tragédie de leur Histoire.

Le second visera l'archiduc Ferdinand à Sarajevo, le 28 juin, et le troisième aura raison de Jean Jaurès à Paris, au café du Croissant, le 31 juillet de la même année.

Joseph Caillaux, un pacifiste de raison


La femme élégante qui s'est présentée au Figaro et a demandé à voir le directeur est l'épouse de l'homme politique le plus en vue du moment.

Elle est déprimée par une campagne qui vise son mari. Depuis plusieurs mois, le Figaro publie au compte-goutte la correspondance privée de Joseph Caillaux à l'instigation de ses ennemis politiques et dans la volonté évidente de détruire sa carrière.

Henriette craint par-dessus tout que le journal publie une lettre d'amour qui atteste de sa relation intime avec Joseph Caillaux du temps où elle était mariée à un autre homme.

La criminelle sera acquittée la veille de l'entrée en guerre de la France contre l'Allemagne.

Mais son geste aura empêché son mari d'accéder comme prévu à la présidence du Conseil, autrement dit à la direction du gouvernement de la France.

Joseph Caillaux, député de Mamers (Sarthe), a 50 ans. Ce représentant de la droite parlementaire est un bourgeois arrogant, imbu de sa supériorité intellectuelle, qui cultive l'art de se rendre antipathique.

Ministre des Finances dans plusieurs ministères dont celui de Georges Clemenceau, il introduit l'impôt unique sur le revenu en remplacement des «quatre vieilles» : contributions foncière, mobilière, patente et impôt sur les portes et fenêtres. Une révolution même si le taux de cet impôt ne dépasse pas 4% !

Président du Conseil en 1911, Joseph Caillaux réussit à cette occasion à introduire en France la progressivité de l'impôt en fonction des revenus. Cette réforme décisive fait l'objet d'un long marchandage. Elle sera en définitive adoptée en 1913 en échange d'une prolongation du service militaire à 3 ans !

L'incident d'Agadir


En 1911, à un moment où la France et l'Allemagne sont sur le point de se faire la guerre pour s'approprier le Maroc, Joseph Caillaux négocie un compromis de la dernière chance. Il cède à l'Allemagne quelques territoires au Congo en échange du protectorat français sur le Maroc.

On date de cet «incident d'Agadir» la prise de conscience par l'ensemble des Européens d'une menace de guerre généralisée.

A posteriori, il apparaît que sans la prudence de Joseph Caillaux, la Grande Guerre aurait pu se produire avec trois ans d'avance, à un moment où la France n'était manifestement pas encore prête, l'Allemagne de l'empereur Guillaume II ayant devancé tous ses voisins dans la course aux armements.

Convaincu avec raison qu'une guerre ruinerait l'Europe, Joseph Caillaux plaide dès lors en toutes circonstances pour la paix, ce qui lui vaut d'être honni par une grande partie de la classe politique.

La guerre inéluctable


En 1914, au moment où se joue une nouvelle fois le destin de l'Europe, Joseph Caillaux est empêché de devenir président du Conseil à cause de l'acte désespéré de sa femme. Il se consacre à la défense de celle-ci.

Le président de la République, Raymond Poincaré, n'est que trop heureux du mauvais coup porté à son rival. Surnommé «Poincaré-la-guerre», il n'a de cesse de préparer la «revanche».

Tandis que commence la Grande Guerre, après l'attentat de Sarajevo, Joseph Caillaux partira avec sa femme pour de longs voyages à l'étranger.

A son retour, le chef de la gauche radicale, Georges Clemenceau, qui figure au premier rang de ses ennemis, tentera de le faire fusiller pour défaitisme et haute trahison.

Joseph Caillaux, en vrai animal politique, saura retrouver des postes ministériels après avoir connu le déshonneur et la prison, mais sa place dans l'Histoire aura été escamotée à jamais, en laissant le regret d'une guerre qui eût pu être, sinon empêchée, du moins mieux conduite.

Bibliographie

Jean-Denis Bredin, historien, avocat et académicien, est à l'origine d'une biographie passionnante et très complète de ce personnage méconnu qu'est Joseph Caillaux («Joseph Caillaux», Hachette 1980).

Il s'est très largement inspiré dans cet ouvrage des travaux remarquables de Jean-Claude Allain, un universitaire spécialiste de Joseph Caillaux.

 

Mise à jour le 23 février 2003