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Cependant, il ne faudrait pas
conclure que seule la religion fut en cause dans cette histoire.
Depuis plusieurs années, le développement de la puissance maritime
anglaise se heurte de front avec les intérêts espagnols. Dans
les Flandres, où Philippe II a maille à partir avec les révoltes
incessantes des Hollandais, Elizabeth soutient les insurgés.
Sur l'Atlantique, les navires de la reine et ceux de corsaires
anglais comme Francis Drake attaquent les galions espagnols
chargés de trésors en provenance d'Amérique.
En 1585, Francis Drake pille l'île espagnole de Saint-Domingue
et la ville de Carthagène, sur la côte du Venezuela.
Sur le chemin du retour, en 1587, il se paie le luxe d'incendier
aussi le port andalou de Cadix. Il détruit même une partie
de la flotte espagnole avant d'être repoussé par le futur
commandant de l'Armada, le duc de Médina Sidonia.
Ces exploits lui valent d'être nommé vice-amiral
par la reine Elizabeth.
C'est sur cette toile de fond que va se dessiner la tragédie
humaine de ce qu'il convient d'appeler la plus grande
opération militaire amphibie de l'époque moderne.
L'Armada
espagnole
L'Armada espagnole, c'est un formidable rassemblement
de navires. Au total, 130 vaisseaux la composent. Elle transporte
une force militaire imposante: près de 30.000 hommes dont 19.000
soldats, 300 chevaux et mules, l'équipement nécessaire
pour assiéger des villes, un hôpital de campagne etc.
Son objectif est d'opérer un débarquement en Angleterre
et de marcher sur Londres, afin de forcer Elizabeth à des compromis
sur la liberté de culte pour les catholiques et pour que cesse
son intervention aux Pays-Bas.
Cette force doit se joindre à celle du duc de Parme, située
dans les Flandres et composée d'environ 18.000 hommes aguerris.
Une fois la jonction effectuée, l'Armada doit escorter
les barges de Parme pour la traversée de la Manche, pour finalement
débarquer dans le Kent.
L'Armada est sous le commandement du duc de Médina Sidonia.
Ce dernier n'est pas un marin, mais plutôt un homme de
l'armée de terre. Il a participé à l'annexion du Portugal
en 1580 et s'est retrouvé en charge de l'Armada
suite au décès de l'amiral de la mer Océane, Santa Cruz.
Ce commandement, arrivé à l'improviste, ne le réjouit guère
mais il doit l'accepter sur l'insistance de Philippe
II.
La
flotte anglaise
Pour faire face à la menace, le Royaume d'Angleterre dispose
d'une flotte composée des navires de la Reine et de navires
marchands fournis par des officiers de la marine royale, par
la ville de Londres ou par de simples volontaires, pour un total
de 197 navires et 15.835 hommes.
Durant le règne d'Henry VIII, ce dernier s'était assuré
que la marine anglaise serait en mesure d'affronter une
invasion, particulièrement après que Clément VII eût émis une
bulle d'excommunication pour cause de divorce avec Catherine
d'Aragon.
Comme Henri avait un faible pour les canons, il s'en procura
assez pour «conquérir l'Enfer», comme le mentionne
un de ses contemporains.
Ironiquement, Philippe II lui-même contribua à renforcer la
défense anglaise. En effet, durant la courte période où il fut
roi consort parce que marié avec la reine Marie Tudor,
il adressa au Conseil privé l'avertissement suivant: «la
défense de l'Angleterre repose sur une marine qui doit
être préparée en tout temps à repousser une invasion. Les navires
ne doivent pas seulement être prêt à prendre la mer, mais disponibles
en tout temps».
Trois navires de 500 tonneaux et plus furent immédiatement mis
en chantier. Ils vont servir en 1588 contre les forces de celui
qui fut à l'origine de leur construction!
La
bataille de Gravelines
Les flottes anglaise et espagnole s'affrontent quatre fois
avant que l'Armada mouille finalement dans le port de Calais.
Ces batailles ne sont pas vraiment déterminantes quant à l'issue
du conflit sur le plan des pertes, mais forcent les Espagnols
à continuer vers Calais et les Flandres.
Toutefois, au cours du premier engagement, qui n'est qu'un
premier contact sans grande conséquence, du moins en apparence,
les Anglais capturent un des navires de la flotte espagnole,
le Rosario.
Ce succès à première vue anodin leur fournit des informations
cruciales sur le fonctionnement du commandement des forces de
Philippe II, notamment au sujet de l'artillerie et de son
mode d'utilisation.
Au terme de cette première étape, l¹Armada mouille dans le port
de Calais.
Pendant la nuit 7 au 8 août 1588, les Anglais attaquent les
Espagnols avec des barques bourrées d¹explosifs et de matières
incendiaires, qu'ils font dériver à travers les navires ennemis.
Cette manoeuvre inattendue sème la terreur et une indescriptible
pagaille. Afin d'échapper aux flammes, des capitaines ordonnent
de couper les amarres les reliant aux ancres. La flotte espagnole
se disperse dans la nuit. Au matin, le duc de Médina Sidonia
s¹emploie à regrouper ses navires.
C'est alors que débute, au large de Gravelines, l'engagement
final avec les Anglais. Pendant des heures, la canonnade fait
rage. A aucun moment, les Espagnols ne peuvent se mettre en
position favorable à un abordage qui les aurait avantagés.
Ils essuient le feu de l'ennemi sans pouvoir y répondre adéquatement.
Beaucoup de navires sont lourdement endommagés. Puis, un vent
du sud se met à souffler, poussant les navires de l¹Armada vers
le nord.
Fin
piteuse de l'Armada
Dans l'impossibilité de regrouper les 112 navires qui lui restent
et sans nouvelle des préparatifs du duc de Parme et de ses barges
de débarquement, Médina Sidonia se résigne à retourner en Espagne
par la seule route possible vu les circonstances et les vents
: contourner l'Écosse et l'Irlande et faire voile vers l'Espagne.
Malheureusement, la mer n'est point clémente et beaucoup de
navires s'échoueront sur les côtes d'Irlande. Les équipages
seront pour la plupart massacrés par les insulaires. Seulement
une poignée d'entre eux reverront les rivages d'Espagne.
Dans les semaines qui suivront la disparition de l¹Armada dans
les brumes de la mer du nord, les commandants de la marine anglaise
demeureront profondément inquiets. Ils anticiperont un retour
des navires espagnols ce qui, sans aucun doute, aurait été catastrophique.
En effet, suite à la canonnade de la dernière bataille, les
munitions du royaume étaient épuisées. Plus de poudre, ou presque.
Or la défense anglaise était basée sur la puissance de la marine
et de son artillerie.
Sans puissance de feu, les navires auraient été facilement abordés
et capturés par des troupes numériquement supérieures et aguerries.
Heureusement pour les Anglais, la flotte de Philippe II ne fit
jamais demi-tour.
Dans les Flandres, le duc de Parme était fin prêt à l'action.
Ses troupes, sans avoir le pied marin, étaient sur le pied de
guerre, attendant le signal de l'embarquement qui, évidemment
ne vint jamais. Cependant, si ces fameuses troupes avaient pu
traverser la manche, l'Angleterre n'aurait pas été en mesure
d¹opposer de véritable résistance.
Dans le Kent, de même que sur tout le territoire se situant
entre Londres et la côte, les défenses étaient fort mal organisées
et nettement insuffisantes.
Les troupes aguerries de l'armée des Flandres et celles transportées
par l'Armada auraient facilement eu raison de ces faibles milices
mal équipées.
Le cours de l'Histoire en eut été changé.
Les
causes de l'échec
L'artillerie
L'Armada était destinée à transporter des troupes de débarquement
et à escorter les barges du duc de Parme. En ce qui a trait
aux batailles navales, la stratégie consistait pour les Espagnols,
à s'approcher le plus possible de l'ennemi, procéder à l¹abordage
et vaincre par la supériorité numérique et militaire des combattants.
Les Anglais ne leur ont jamais laissé cette occasion. Ils sont
toujours restés à une distance suffisante pour éviter d'être
abordés, mais assez près pour infliger de sérieux dégâts avec
leurs canons. Et c'est précisément sur ce point que se situe
une des faiblesses fondamentales de l¹Armada : son incapacité
à mener un combat d'artillerie véritablement efficace.
Les Anglais avaient découvert, lors de la capture du Rosario,
que les canons espagnols ne pouvaient êtres rechargés rapidement
et sans danger. Les canonniers devaient opérer par l'extérieur
du navire. Il était impossible pour eux de haler les canons
hors du sabord, de les recharger et d'envoyer une autre salve,
comme c'était le cas chez les Anglais.
Toute la conception de l'artillerie espagnole reposait sur un
seul tir, suivi de l'abordage. Ainsi ne pouvaient-ils pas se
défendre contre le déluge de boulets infligé par la flotte anglaise.
Incidemment, les canonniers n'étaient pas non plus formés pour
cette tâche. Après l'unique salve, ils devaient abandonner leur
poste et se lancer dans la bataille avec les autres soldats.
Le
commandement
Le commandement espagnol était fortement hiérarchisé. Chacun
avait son rôle et il n'était pas question pour un officier de
toucher à des cordages ou à quoi que ce soit découlant de la
tâche d¹un subalterne. Chez les Anglais, les règles étaient
beaucoup plus souples. En effet, il n'était pas rare de voir
un officier supérieur avec les mains couvertes d'éraflures résultant
de l'aide apportée à l¹équipage dans une situation périlleuse.
Au coeur de la bataille, ce type de solidarité s'est avéré positif
pour le moral des marins.
Pendant toute la durée des préparatifs de l'expédition, de même
qu'au cours des opérations, le duc de Médina Sidonia est demeuré
hanté par le caractère flou de la jonction de l'Armada avec
les troupes du duc de Parme. Il avait fait part de ses craintes
à Philippe II et demandé des éclaircissements qui ne sont jamais
venus.
Même si dans les faits, l'Armada n'a pu effectuer la manoeuvre
de jonction à cause de la marine anglaise et des vents défavorables,
la coordination des deux forces restait très hasardeuse. Il
est bon d'ajouter que la région était patrouillée régulièrement
par les Hollandais dont les navires n'auraient pas manqué l'occasion
de rendre la vie difficile aux Espagnols.
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