Naissance du
service militaire
Le 18 fructidor An V (5 septembre 1798),
à l'assemblée des Cinq-Cents, le député Jean-Baptiste Jourdan
fait voter une loi qui institue la conscription
et le service militaire obligatoire. L'article premier de la
loi Jourdan énonce : «Tout Français est soldat et se doit
à la défense de la patrie».
Avec la loi Jourdan, la guerre n'est plus réservée à des professionnels
comme sous l'Ancien Régime, quand les souverains recrutaient
les soldats parmi les vagabonds et les officiers parmi les jeunes
nobles en mal d'aventures et de gloire.
«C'en est fini des armées de métier, formées de nobles et
de mercenaires. Le peuple entier est appelé à mourir sur les
champs de bataille. La Révolution égalitariste banalise un privilège
jusqu'alors réservé à quelques-uns. Elle démocratise la gloire
et le trépas» (René Sédillot, Le coût de la Révolution
française).
La conscription puise ses origines dans le règlement militaire
instauré en 1733 par le roi de Prusse Frédéric-Guillaume 1er.
Ce règlement permit au «Roi-Sergent» d'étoffer les
effectifs de son armée en recrutant des cantonistes dans chaque
canton en fonction des besoins.
La
conscription entre dans les mœurs
Très impopulaire en France comme ailleurs, la conscription est réprouvée dans son principe
par les cahiers de doléances de 1789.
En 1792,
face à l'invasion étrangère, les chefs jacobins proclament la
«Patrie en danger» et lancent un vibrant appel aux
volontaires.
Ces «volontaires de l'An II»remportent la victoire
de Valmy aux côtés des vétérans
de l'ancienne armée royale. Mais ils ne suffisent pas à apporter
la paix.
La guerre s'éternisant et les bonnes volontés s'épuisant, l'assemblée
de la Convention recourt le 24 février 1793 à la levée en masse
de 300.000 hommes, recrutés par les départements de la manière
qui leur convient (tirage au sort, désignation,...).
À la suite de quoi
les Vendéens se soulèvent contre les révolutionnaires.
À Fleurus, la Révolution française
est une nouvelle fois sauvée par l'armée de Sambre-et-Meuse
que commande le général Jean-Baptiste Jourdan, celui-là qui
siègera plus tard à à l'extrême-gauche de l'assemblée des Cinq-Cents
et instaurera la conscription obligatoire.
Avec la chute de Robespierre et l'avènement du Directoire,
la Révolution prend un tour conservateur. Les anciens conventionnels
se montrent par-dessus tout soucieux de jouir de leurs richesses
fraîchement acquises. Pour sortir la France de ses difficultés
économiques, ils ne trouvent rien de mieux que de s'engager
dans des guerres de conquêtes.
C'est alors que le Directoire, par la loi Jourdan, oblige tous
les jeunes gens entre 20 et 25 ans à s'inscrire sur les registres
communaux pour faire face à la menace d'une deuxième coalition
européenne.
Cette «conscription» a pour objet de faciliter une
levée en masse. Les citoyens sont appelés sous les drapeaux
sur ordre ou par tirage au sort, avec possibilité pour les plus
fortunés de se trouver un remplaçant.
Les conscrits se disposent à un service de cinq ans. Ils sont répartis en 5 classes et chaque année sont appelées une ou plusieurs classes en fonction des besoins militaires.
La loi Jourdan suscite encore plus de réticences que la levée
en masse de 93. Il y a beaucoup de réfractaires et le Directoire
a le plus grand mal à recruter les effectifs souhaités.
Napoléon Bonaparte néglige d'abroger la loi Jourdan après la paix d'Amiens
et il prend ensuite l'habitude d'y recourir pour compléter
les effectifs de la Grande Armée.
Le
bel avenir de la conscription
La loi Jourdan est abolie par le roi Louis XVIII après la chute de l'Empire, au grand soulagement de l'opinion.
Au cours du XIXe siècle, les besoins militaires imposent le recours à une conscription allégée, laissant une grande place aux exemptions et aux remplacements.
C'est seulement le 21 mars 1905, sous le gouvernement de Maurice Rouvier qu'est instauré le service militaire obligatoire pour tous les citoyens mâles et pour une durée de deux ans.
En pleine guerre religieuse,
l'opinion républicaine se réjouit de voir les «curés sac
au dos».
Disposant avec la conscription d'armées nombreuses et de soldats
non professionnels, les généraux sont incités à multiplier
les offensives meurtrières jusqu'à l'hécatombe de la Grande
Guerre de 1914-1918.
Cette tragédie entraîne certains officiers à repenser le service
militaire. En 1934, le colonel Charles de
Gaulle dénonce les effets nocifs de la conscription et
préconise la création d'une armée mécanisée et formée de professionnels
éprouvés (Vers l'armée de métier, Berger-Levrault).
Seules, les deux principales démocraties du monde, le Royaume-Uni
et les États-Unis, persistent toujours à ignorer la conscription
permanente. Elles n'instaurent le service militaire obligatoire
qu'à titre provisoire, pendant les grandes crises diplomatiques.
À l'encontre des idées convenues qui voient dans les armées
de conscrits un rempart contre la tyrannie, toutes les dictatures
du XXe siècle, de Lénine à Pinochet, s'appuient sur de telles
armées.
Une
disparition très douce
En France, la conscription a été, par-delà tous ses défauts,
un outil essentiel d'intégration de l'ensemble des populations
vivant sur le sol français.
Grâce au service militaire... et au combat au coude à coude
dans les tranchées, des jeunes d'horizons très différents et
ne parlant pas la même langue maternelle ont appris à se reconnaître
les uns et les autres comme Français et à s'estimer.
Le 28 mai 1996, le président de la République française, Jacques
Chirac, a annoncé la fin du service militaire obligatoire. Les
derniers conscrits fêteront la «quille» en 2002, soit
plus de deux siècles après le vote de la loi Jourdan.
La France s'aligne sur les démocraties à l'anglo-saxonne
(Royaume-Uni, États-Unis, Pays-Bas,...), en se satisfaisant
d'une armée de métier et en se réservant de revenir à la conscription
en cas de crise grave.
La suppression de la conscription a été annoncée au détour d'une
allocution télévisée et elle a été spontanément acceptée par
les éditorialistes, la classe politique et l'opinion publique.
Avec un peu de recul, cette réforme n'en apparaît pas moins
comme la plus importante de toutes celles qui auront été engagées
sous la présidence de Jacques Chirac (mis à part la suppression
du franc, programmée de longue date par le traité de Maastricht).
Avec le renoncement à la souveraineté monétaire et l'abolition
de la conscription, Jacques Chirac et son prédécesseur, François
Mitterrand, auront plus que quiconque contribué à l'effacement
de l'Etat national.