Jean Monnet,
un géant du XXe siècle
Né le 9 novembre
1888 à Cognac, dans la famille d'un négociant en vins, Jean Monnet est un pur produit de
la bourgeoisie de province. Son itinéraire exceptionnel n'en est que plus remarquable.
Oeuvrant dans l'ombre, mettant à profit ses bonnes manières, son affabilité et son don
de persuasion pour manoeuvrer les hommes de pouvoir, Jean Monnet peut être considéré,
au vu de son bilan, comme le Français le plus méritant du XXe siècle.
Il a seize ans quand son père l'envoie chez son agent de Londres pour apprendre le
négoce. A dix-huit ans, il part pour Winnipeg, au Canada. «N'emporte pas de livres.
Personne ne peut réfléchir pour toi. Regarde par la fenêtre, parle aux gens. Prête
attention à celui qui est à côté de toi,» lui dit alors son père. Ce sera sa
règle.
Arrive 1914 et la déclaration de guerre. Réformé pour raison de santé, il s'inquiète
des problèmes d'approvisionnement et de transport qui vont se poser aux Alliés.
Usant de relations familiales, le jeune homme (26 ans) obtient un rendez-vous avec le
Président du Conseil, René Viviani, réfugié à Bordeaux avec le gouvernement
français.
Séduit par son intelligence, René Viviani l'affecte à Londres, dans un service
précisément chargé de coordonner les ressources des Alliés, où il fera d'utiles
connaissances.
Jean Monnet ne cessera plus dès lors de s'occuper des affaires du monde.
En novembre 1916, au plus fort de la Grande Guerre, il met sur pied une commission
interalliée pour les approvisionnements en blé, le Wheat executive non sans
affronter les égoïsmes nationaux et les intrigues de couloir.
Après l'armistice, il devient l'adjoint d'Eric Drummond, secrétaire général de la
Société des Nations (SDN), l'ancêtre de l'actuelle Organisation des Nations Unies.
Il traite dans l'urgence des dossiers aussi critiques que le partage de la Silésie entre
la Pologne et l'Allemagne, l'avenir de la Sarre ou encore le redressement économique de
l'Autriche, sans s'arrêter aux «faiblesses d'un système qui allait aux limites des
possibilités de l'époque».
Quittant la SDN en 1923, il participe à San Francisco à la création d'une banque
d'investissements américaine mais devra s'en éloigner après un échec dû à la crise
boursière de 1929. Regrettant que les Américains aient si longtemps tardé à réformer
leur système bancaire, il observe dans ses Mémoires: «Les hommes n'acceptent le
changement que dans la nécessité et ils ne voient la nécessité que dans la crise».
Il se met à Shanghai au service du gouvernement chinois de Tchang Kaï-chek. Arrive
bientôt le nazisme et la guerre.
Jean Monnet négocie avec les Américains la construction en urgence d'avions de combat
pour l'armée française. Il se rapproche à cette occasion du président Franklin
Roosevelt et de son conseiller privilégié, Harry Hopkins.
Il mettra son talent à leur service pour mener à bien le programme de la Victoire («Victory
program»). Il s'agit de soutenir l'effort de guerre britannique et de préparer la
puissante industrie américaine à un gigantesque effort de réarmement sans attendre
l'entrée en guerre officielle des États-Unis, qui ne surviendra qu'en 1941, et en
ménageant les sentiments neutralistes de l'opinion américaine.
A Londres, au début de la guerre, Jean Monnet préside un comité de coordination
franco-britannique. Lorsque Hitler lance son offensive du
10 mai 1940, l'ancien négociant en vins de Cognac suggère au Premier ministre Winston
Churchill un coup d'éclat pour rendre de l'espoir aux Français et aux Britanniques. Sa
note intitulée «Anglo-French Unity» propose rien moins
qu'une fusion immédiate des deux pays, avec un seul Parlement et une seule armée!
Cette proposition d'apparence excentrique rendrait les deux pays indéfectiblement
solidaires face à l'Allemagne hitlérienne. Elle écarterait le risque d'une tractation
directe de la France avec l'Allemagne, avec l'éventualité qu'Hitler se saisisse de la
puissante flotte de guerre française, la «Royale», et éventuellement des
colonies françaises d'Afrique du Nord et d'Orient.
Le dimanche 16 juin, le général de Gaulle, en mission à
Londres, dicte lui-même au téléphone le texte de la note à Paul Reynaud, le chef du
gouvernement français. Celui-ci prend rendez-vous avec Churchill le lendemain à
Concarneau. Mais le soir-même, il est démis de ses fonctions et remplacé par le maréchal Pétain.
Le soir du 17 juin, tandis que la France s'enfonce dans la tragédie de la défaite, Jean
Monnet reçoit à son domicile londonien le général de Gaulle. Celui-ci prépare son
Appel radiodiffusé du lendemain à la résistance. Comme la plupart de ses compatriotes,
le marchand de Cognac n'est pas sur le moment emballé par les visions de de Gaulle et la
perspective d'une rupture avec le gouvernement du maréchal Pétain.
A la demande de Harry Hopkins, Jean Monnet retrouve le général de Gaulle à Alger en
1943. Il fait partie du premier gouvernement de la France libre et entreprend sans succès
de réconcilier les généraux de Gaulle et Giraud.
Malgré son peu d'affinités pour le chef de la France libre, Jean Monnet va contribuer à
ses côtés à l'effort de reconstruction du pays.
A la Libération, il met sur pied un plan de modernisation et d'équipement qui porte son
nom et va permettre au pays de relancer en un temps record ses productions de base, avec
le soutien financier des Américains et de leur plan Marshall.
Il crée le Commissariat au Plan et en devient le premier président avant de rassembler
enfin ses amis de partout autour du projet de CECA.
Il sera lui-même le premier président du nouvel organisme.
A la fin de son mandat, en 1956, il animera un Comité d'action pour les États-Unis
d'Europe et poursuivra jusqu'à sa mort, le 16 mars 1979, à 90 ans, son action en faveur
de l'union.
L'homme a bien mérité de son titre honorifique de «Père de l'Europe». Ses
cendres ont été transférées au Panthéon en 1988.
Bibliographie
Jean Monnet a consacré ses dernières années à écrire ses Mémoires avec le
souci d'expliquer ses actions passées et de les replacer dans leur contexte
historique.
C'est ainsi que défilent dans cet ouvrage dense et ô
combien passionnant les plus puissants personnages du XXe siècle.
Parues en 1976, les Mémoires de Jean Monnet constituent une magistrale leçon de
politique indispensable aux étudiants de Sciences Po ou d'histoire. Elles dessinent
enfin, en filigrane, le portrait d'un «honnête homme» séduisant et
profondément humain.
Le livre est heureusement disponible en collection de poche.