L'Appel

Le mardi 18 juin 1940, vers 18 heures, dans les studios de la BBC, à Londres, le général Charles de Gaulle, en uniforme, enregistre un bref message en français à l'adresse de ses compatriotes.

Cet Appel est diffusé sur les ondes le soir, vers 22 heures. Le lendemain, il est rediffusé sur les ondes vers 16 heures.

Une version presque intégrale du texte est communiquée par la BBC à la presse française et publiée dans la presse encore libre du sud de la France. «La Dépêche de Toulouse», par exemple, publie le texte accompagné de la photo du général. Aucun Français, dans ces conditions, ne peut prétendre avoir été tenu dans l'ignorance de l'Appel.

Le résistant et député gaulliste Lucien Neuwirth se souvient encore avec émotion des yeux brillants de sa mère à l'écoute de la radio anglaise. Lui-même répond à l'Appel et se rend en Angleterre pour s'engager comme Français Libre.

Sur l'île de Sein, à la pointe de la Bretagne, la première diffusion de l'Appel est capté par hasard par une habitante qui invite ses concitoyens à écouter la deuxième diffusion.

Tous les hommes présents sur l'île, de 14 à 54 ans, prennent alors la décision de s'embarquer pour l'Angleterre. Au nombre de 128, ils représenteront rien moins que le quart des premiers Français à rejoindre le général de Gaulle, aux dires de celui-ci! Cet acte de courage collectif vaudra à l'île de figurer plus tard parmi les Compagnons de la Libération.

Immense détresse


Mis à part quelques auditeurs de cette sorte, la très grande majorité des Français ignore l'Appel de Londres.

Il y a parmi eux les huit à dix millions de civils qui dérivent sur les routes de l'exode, fuyant l'avance des Panzers allemands et les mitraillages des Stukas, en quête d'un asile improbable.

Il y a aussi les soldats et les officiers qui n'ont pas renoncé à faire leur devoir et se battent et meurent avec l'énergie du désespoir face à un ennemi assuré de sa victoire.

De jeunes Cadets de l'école de cavalerie de Saumur se feront ainsi tuer entre le 17 et le 20 juin sur les ponts qui franchissent la Loire.

La veille, le 17 juin, à midi, c'est par millions que se sont comptés les auditeurs de l'allocution du nouveau chef de gouvernement, le vieux maréchal Pétain (84 ans), sur les ondes de la radio nationale.

Celui-ci a touché leur coeur avec des mots pleins de sensibilité et de compassion. Il les a confirmés dans leur sentiment que la guerre contre Hitler était perdue après tout juste cinq semaines de combats.

De Gaulle entre en résistance

 < Churchill et De Gaulle sur le front >Charles de Gaulle (49 ans), général deux étoiles depuis le 23 mai et éphémère sous-secrétaire d'État à la Défense du précédent gouvernement, n'a cure de cette conjoncture.

Cet officier émérite, issu de la bourgeoisie flamande, s'est fait connaître de ses pairs par quelques ouvrages de réflexion stratégique. Quand Hitler attaque la France, le colonel de Gaulle se signale par une contre-offensive momentanée à Montcornet, où sa 4e division cuirassée de réserve repousse les envahisseurs sur une vingtaine de kilomètres.

Cela lui vaut d'être nommé général de brigade «à titre provisoire» par le chef du gouvernement, Paul Reynaud, qui est aussi l'un des rares hommes politiques à partager ses idées sur la stratégie. En pleine débâcle, le 6 juin, Paul Reynaud fait entrer de Gaulle au gouvernement avec le titre modeste de sous-secrétaire d'État à la Défense.

Le gouvernement est partagé entre ceux qui proposent, comme Philippe Pétain et Camille Chautemps, de demander à Hitler les conditions d'un armistice, quitte à les rejeter si elles étaient déshonorantes, et ceux qui prônent la résistance à tout prix, comme Charles de Gaulle et Georges Mandel, l'ancien chef de cabinet de Georges Clemenceau.

Le général de Gaulle s'oppose avec ardeur au généralissime Weygand, partisan de l'armistice, et tente mais en vain de le faire remplacer par le général Huntziger. Il plaide en faveur de la création d'un «réduit breton» où il serait possible de résister quelque temps avant de se replier ultérieurement en Afrique du Nord. Il échoue cependant à obtenir le transfert du gouvernement à Quimper plutôt qu'à Bordeaux.

Paul Reynaud, quant à lui, penche pour une capitulation militaire et une fuite du gouvernement en Afrique du Nord, pour l'honneur.

Le président du Conseil envoie de Gaulle à Londres avec mission de rencontrer le Premier ministre Winston Churchill et de lui demander à quelles conditions il pourrait relever la France de son engagement du 28 mars à ne pas traiter séparément avec l'ennemi.

Churchill, entre-temps, s'est laissé convaincre par le Français Jean Monnet de réaliser rien moins qu'une fusion instantanée des gouvernements français et britannique.

Cette proposition d'apparence excentrique rendrait les deux pays indéfectiblement solidaires face à l'Allemagne hitlérienne. Elle écarterait le risque d'une tractation directe de la France avec l'Allemagne, avec l'éventualité qu'Hitler se saisisse de la puissante flotte de guerre française, la «Royale», et éventuellement des colonies françaises d'Afrique du Nord et d'Orient.

Le dimanche 16 juin, à 17 heures, de Gaulle dicte lui-même le texte de la note au téléphone à Paul Reynaud. Churchill, qui se tient à ses côtés, se saisit du combiné et confirme son plein accord avec la proposition. Chaque minute compte. Rendez-vous est pris pour le lendemain à Concarneau afin de signer le traité d'union franco-britannique.

De Gaulle reprend l'avion sans attendre. Le soir du 16 juin, quand il atterrit à Bordeaux, où siège le gouvernement, il s'attend à un accueil en fanfare dans la perspective de l'union franco-britannique.

Au lieu de cela, il apprend que Paul Reynaud a été remplacé par Philippe Pétain à la présidence du Conseil. Tout s'effondre. L'armistice et la paix avec l'Allemagne apparaissent inéluctables dans un horizon proche.

Charles de Gaulle s'attend à être lui-même arrêté comme le sera d'ailleurs Georges Mandel. Tandis que sa famille réfugiée en Bretagne prend ses dispositions pour embarquer vers l'Angleterre, lui-même décide de repartir pour Londres avec la volonté d'allumer le flambeau de la résistance. Il reçoit de Paul Reynaud 100.000 francs prélevés sur les fonds secrets du gouvernement pour l'aider dans son aventure.

D'autres choix, à ce stade, eussent été possibles comme la fuite vers Alger ou Casablanca d'où un appel à la résistance eût été mieux perçu que de Londres, capitale de la «perfide Albion», mal-aimée des Français. Mais de Gaulle connaît Churchill et fait confiance à sa volonté de lutter à tout prix. Il n'a pas les mêmes certitudes en ce qui concerne les Français qui dirigent l'Afrique du Nord.

Avant de quitter Bordeaux, de Gaulle rédige à la hâte un brouillon de sa future allocution radiodiffusée (ce qu'il niera par la suite dans ses «Mémoires de guerre»). Sachant que le nouveau président du Conseil s'apprête à annoncer l'ouverture de négociations avec l'ennemi, le général veut le prendre de vitesse et proclamer sa nouvelle légitimité.

L'historien François Delpla a découvert cette première ébauche de l'Appel et la présente dans son remarquable ouvrage «L'appel du 18 juin 1940». Le texte contient une attaque frontale du «gouvernement Pétain» accusé d'agir contre l'honneur de la France.

Il exprime aussi la foi du général dans les ressources immenses qui peuvent encore être mobilisées contre les Allemands: l'Empire et la flotte françaises, l'Empire britannique bien sûr, et pourquoi pas? la puissance industrielle des États-Unis,...

Charles de Gaulle place ses espoirs dans la mondialisation du conflit, plus lucide en cela que la très grande majorité de ses contemporains, qui croient à une victoire prochaine de l'Allemagne contre l'Angleterre, son dernier adversaire du moment.

Le lundi 17 juin, à 9 heures, le général s'envole de Bordeaux en compagnie de Sir Edward Spears, le représentant de Churchill. Il arrive à Londres pendant que le maréchal Pétain lance sur les ondes son message d'intronisation. À Winston Churchill, il demande alors d'avoir accès aux studios de la BBC. Ce ne lui sera autorisé que le lendemain,... anniversaire de la bataille de Waterloo.

C'est que le cabinet britannique veut éviter une rupture avec le gouvernement de Bordeaux, dans la crainte que la flotte française, principal enjeu des négociations à venir, ne soit livrée à l'ennemi.

Le texte préparé par le général de Gaulle est soumis à l'avis du cabinet le 18 juin, en milieu de journée. Le plus prudent est le ministre des Affaires étrangères, lord Edward Halifax, qui participa aux accords de Munich. Il est loin de partager la détermination de Churchill à poursuivre la lutte et ne craint pas, en juin 1940, de mener des tractations secrètes avec Goering, l'adjoint de Hitler.

Selon l'hypothèse de l'historien Philippe Delpla, il va faire en sorte que soit gommée l'attaque frontale contre le gouvernement Pétain. Au terme de laborieuses tractations, de Gaulle devra sérieusement s'écarter de son texte initial au micro pour ne pas froisser la faction temporisatrice du cabinet britannique.

Succédant à l'allocution du maréchal Pétain, l'Appel arrive trop tard pour enrayer la ferveur nationale envers celui qui ne sera bientôt plus appelé que «le Maréchal».

Tenu en bride par le cabinet britannique et notamment lord Edward Halifax, le général de Gaulle devra attendre la signature de l'armistice, le 22 juin, pour commencer à être reconnu comme chef de la France libre.

 De Gaulle à la radio de LondresC'est à la radio de Londres que, jour après jour, il bâtira sa légitimité contre les «traîtres de Vichy».

Par la force de son Verbe et de ses convictions, le Général fédèrera autour de lui les Français Libres engagés aux côtés des Anglo-Saxons et épargnera à beaucoup de compatriotes restés sous la botte de l'occupant la honte de se dire Français.
 

Le texte de L'Appel

La version officielle du texte diffère quelque peu de celle qui a été réellement radiodiffusée le soir du 18 juin ainsi que de celles qui ont été publiées par la presse écrite le lendemain. Elle n'a rien à voir non plus avec le texte d'une affiche qui figure encore sur toutes les places de France commémorant ledit appel («A tous les Français, La France a perdu une bataille! Mais la France n'a pas perdu la guerre!...»).

Version officielle

«Les chefs qui, depuis de nombreuses années, sont à la tête des armées françaises, ont formé un gouvernement. Ce gouvernement, alléguant la défaite de nos armées, s'est mis en rapport avec l'ennemi pour cesser le combat.

Certes, nous avons été, nous sommes, submergés par la force mécanique, terrestre et aérienne, de l'ennemi. Infiniment plus que leur nombre, ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui nous font reculer. Ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui ont surpris nos chefs au point de les amener là où ils en sont aujourd'hui. Mais le dernier mot est-il dit ? L'espérance doit-elle disparaître ? La défaite est-elle définitive ? Non ! Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n'est perdu pour la France. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire.

Car la France n'est pas seule ! Elle n'est pas seule ! Elle n'est pas seule ! Elle a un vaste Empire derrière elle. Elle peut faire bloc avec l'Empire britannique qui tient la mer et continue la lutte. Elle peut, comme l'Angleterre, utiliser sans limites l'immense industrie des États-Unis.

Cette guerre n'est pas limitée au territoire malheureux de notre pays. Cette guerre n'est pas tranchée par la bataille de France. Cette guerre est une guerre mondiale. Toutes les fautes, tous les retards, toutes les souffrances, n'empêchent pas qu'il y a, dans l'univers, tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos ennemis. Foudroyés aujourd'hui par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l'avenir par une force mécanique supérieure. Le destin du monde est là.

Moi, Général de Gaulle, actuellement à Londres, j'invite les officiers et les soldats français qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s'y trouver, avec leurs armes ou sans leurs armes, j'invite les ingénieurs et les ouvriers spécialistes des industries d'armement qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s'y trouver, à se mettre en rapport avec moi.

Quoi qu'il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s'éteindre et ne s'éteindra pas.

Demain, comme aujourd'hui, je parlerai à la Radio de Londres.»
 

 

Mise à jour le 23 février 2003