15 octobre 1917

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Les baladins, par Pablo Picasso (Espagne et France 1881-1973), National Gallery of Art (Washington)
Ce jour-là...

Mata Hari est fusillée pour espionnage

par Gabriel Vital-Durand

 
Le 15 octobre 1917, Mata Hari est fusillée pour espionnage dans les fossés de la forteresse de Vincennes, environ 113 ans après le duc d'Enghien.

Une reine de la Belle Époque

Margaretha Geertruida Zelle, née en 1876, était la fille d'un marchand de chapeaux de Leeuwarden (Pays-Bas). La petite fille, appelée familièrement M’greet, se révéla bientôt éveillée, fine et élancée. Elle avait un teint basané inhabituel aux Pays-Bas qui faisait qu'on la prenait souvent pour une Eurasienne.

Son père lui était très attaché et la gâta beaucoup avant de rencontrer des revers de fortune. La jeune fille étudia à l'école normale de Leiden mais fut renvoyée à la suite d'une liaison avec le directeur.

Elle épousa alors un capitaine de vaisseau nommé MacLeod de dix-neuf ans son aîné, loup de mer qui se montra bientôt violent et porté sur le rhum. Ils vécurent aux Indes néerlandaises et eurent deux enfants. Leur jeune fils Norman mourut à la suite d’une intoxication à laquelle leur fille Jeanne dite Non survécut. Le couple rentra au pays en 1903.

Margaretha avait découvert aux colonies une vie exaltante, ce qui l'amena à divorcer du capitaine et à gagner Paris

Elle fit ses débuts comme danseuse de charme sous les apparences d'une princesse javanaise dénommée Mara Hari (L'oeil de l'Aurore) au «Musée des études orientales» (sic), plus connu sous le nom de musée Guimet, lequel abritait alors une salle de spectacle privée...

La représentation donnée le soir du 13 mars 1905 par le riche négociant et mécène Émile Guimet pour une brochette de privilégiés consistait en un tableau animé représentant le dieu hindou Shiva aux six bras recevant l’hommage exalté d’une pléiade de princesses emmenées par... Mata Hari habillée d’un collant couleur chair et ruisselante d’or et de jade.

 < portrait de Mata Hari >C'était la Belle époque. Sa contemporaine Colette notait en experte du spectacle aguicheur: «Elle ne dansait guère mais elle savait se dévêtir progressivement et mouvoir un long corps bistre, mince et fier.»

Le spectacle connut un succès prodigieux et la troupe se produisit bientôt à Madrid, Monte Carlo, Berlin, La Haye, Vienne et même Le Caire.

La jeune et troublante artiste collectionna bientôt les protecteurs hauts placés et prit l’habitude de mener grand train. Les uniformes chamarrés semblaient exercer sur elle un attrait particulier.

Mata Hari parlait plusieurs langues et, venant d'un pays neutre, pouvait voyager librement à travers l'Europe, même après l'entrée en guerre des puissances européennes, en août 1914.

Les services de renseignements des deux bords ne tardèrent pas à s'intéresser à elle...

Les jeunes pilotes de chasse jouissaient d'un prestige irrésistible et la Belle s'éprit fin 1916 d'un capitaine russe au service de France dénommé Vadim Maslov, fils d'amiral. Il avait 21 ans et lui rappelait peut-être son fils mort en bas âge.

Il arriva que le beau lieutenant fut abattu et soigné dans un hôpital de campagne. Lorsque Mata Hari se mit en tête de lui rendre visite à l'infirmerie du front, du côté de Vittel, elle dut payer cette faveur de la promesse d'aller espionner le Kronprinz (le prince héritier de l'Empire allemand) qui était de ses connaissances, moyennant une rétribution considérable. Le capitaine Ladoux devait jouer le rôle d’officier-traitant.

La naïve hétaïre se rendit en Espagne neutre pour prendre un bateau à destination de la Hollande et gagner l'Empire allemand.

L'Intelligence Service (les services secrets britanniques) mit la main sur elle lors d’une escale à Falmouth mais ne put rien lui reprocher malgré un interrogatoire serré. Poursuivre sa route vers l'Allemagne devenant hasardeux, l'aventurière regagna Madrid où elle ne tarda pas à séduire... l'attaché militaire allemand, le major Kalle. Celui transmit plusieurs câbles à Berlin traitant de sous-marins à destination du Maroc et de manœuvres en coulisse pour établir le prince héritier Georges sur le trône de Grèce, en signalant que «l'agent H-21 s'était rendu utile». Ces messages furent interceptés par les Alliés.

L’envoûtante «Eurasienne» fit alors la folie de rentrer en France pour rejoindre son bel officier. Arrivée à Paris le 4 janvier 1917, elle fut arrêtée le 13 février par le capitaine Bouchardon qui la soumit à des interrogatoires humiliants à la prison Saint-Lazare. On trouva de l'encre sympathique dans son nécessaire de maquillage...

Elle admit avoir été payée par des officiers allemands, tout en affirmant qu'il s'agissait de l'argent du stupre. Elle n'en fut pas moins convoquée à huis clos le 24 juillet 1917 devant le 3e conseil militaire, au Palais de justice de Paris.

Son défenseur, Maître Clunet - un ancien amant de la danseuse - était un expert réputé du droit international, mais malheureusement peu familier des effets de manche d’une cour criminelle. Un des témoins, le diplomate Henri de Marguérie, assura connaître l’accusée de longue date, n’avoir jamais abordé de sujet militaire en sa présence, et pouvoir se porter garant de sa parfaite probité.

Las, les mutineries s’étant multipliées sur le front, on réclamait des coupables et l’opinion voulait des exemples... Sensible à l'atmosphère empoisonnée de l'époque, la Cour présidée par le lieutenant-colonel Somprou déclara Mata Hara coupable d’intelligence avec l’ennemi et la condamna à être passée par les armes.

Cette ingénue plus si jeune refusa le bandeau qu'on lui proposait et se tint crânement près du poteau d'exécution, lançant un dernier baiser aux soldats du peloton. Personne ne réclama son corps qui fut remis au département d’anatomie de la faculté...

Près de cent ans plus tard, les archives du procès n'ont toujours pas été rendues publiques et l'on peut craindre que le dossier à charge ne soit tout aussi creux que celui du duc d'Enghien.

Quoi qu’il en soit, le personnage est entrée dans la légende et Greta Garbo, Marlène Dietrich, Jeanne Moreau, Sylvia Kristel lui ont depuis prêté leur personnalité à la scène ou à l’écran.

Il faut bien convenir que le mythe de la Belle disposée à trahir sur l'oreiller est aussi vieux que le monde. Selon les récits et les mythes antiques, Ariane libéra Thésée au XIIIe siècle avant JC, Dalila trahit Samson au VIIIe siècle avant JC Tarpeia ouvrit les portes du Capitole aux Sabins au VIe siècle avant JC.

Plus près de nous, le roi de France Louis XIV aurait stipendié une aristocrate bernoise effrontée du nom de Catherine von Wattenwil vers 1660; Micheline Carré, dite «la Chatte», fut condamnée à mort puis graciée en 1949; Christine Keeler fit tomber le ministre conservateur Profumo en 1963 (elle était au mieux avec l'attaché naval soviétique à Londres), et dans les années 1980 la jeune Alexandrea Lincoln, serveuse au bar du Bellevue Palace (Berne) qui gagnait sa vie en distrayant les officiers supérieurs de l'armée suisse, avait le malheur de fréquenter l'attaché militaire libyen. Elle aussi fut jugée à huis clos et condamnée à plusieurs années de prison.

 

Mise à jour le 23 février 2003