Victoire des
Trois Cantons suisses à Morgarten
Le 15 novembre 1315, à Morgarten, au sud de Zürich, des montagnards repoussent les
troupes du duc Léopold d'Autriche, seigneur de Habsbourg.
C'est l'une des rares fois, au Moyen Âge, où des communautés paysannes réussissent à
s'émanciper de leur suzerain féodal. Dans le reste de l'Europe, les révoltes paysannes
débouchent sur des jacqueries sans issue.
Naissance de la Suisse
Au cours du XIIIe siècle, le col du Saint-Gothard, au coeur des Alpes, était devenu une
voie commerciale de première importance entre l'Allemagne et l'Italie suite à la
construction d'une passerelle suspendue, en fer, dans la gorge des Schöllenen, le «pont
du Diable».
Grâce à ce trafic commercial, les communautés paysannes situées au nord du massif du
Saint-Gothard, qualifiées de «pays forestiers», («Waldstaten»),
avaient pu s'enrichir et consolider leur autonomie.
Mais leur suzerain, un modeste seigneur dénommé Rodolphe de Habsbourg, du nom de son
château alpin, eût en 1273
la chance d'être élu empereur d'Allemagne. Il se crût dès lors en mesure de réduire le régime d'autonomie dont bénéficiaient
ses sujets.
Les trois cantons alpins d'Uri, Schwyz et Unterwald décidèrent de faire front. Le 1er août 1291, leurs représentants respectifs,
Walter Fürst, Werner
Stauffacher et Arnold de Melchtal, prêtèrent le serment du Rütli pour se défendre contre les empiètements des
Habsbourg. La légende raconte qu'à leurs côtés figurait un certain Guillaume Tell, qui
se serait illustré en défiant les baillis du duc.
Indépendance confirmée
La victoire de Morgarten renforce la cohésion des cantons. Elle leur rallie les cantons
environnants et surtout les villes de Zürich, Bâle et Berne.
Ces communes libres, bien que bourgeoises, vont faire front commun avec les cantons
paysans contre les prétentions des Habsbourg.
A la fin du XVe siècle, les Suisses confédérés devront encore se battre contre le duc
de Bourgogne Charles le Téméraire, désireux de reconstituer à son profit l'ancienne Lotharingie de l'époque carolingienne.
Ces paysans austères se révèlent alors comme les soldats les
plus redoutables d'Europe, capables d'en remontrer aux plus puissants chevaliers de la
noblesse. Quelques jours suffisent aux cantons pour lever plusieurs dizaines de milliers
de fantassins.
Dès que la consigne leur en est donnée, les Confédérés quittent sans attendre leur
ferme, prennent leur longue pique et se mettent en ordre de marche. Au moment de
l'attaque, tandis que les trompes de montagne terrorisent l'ennemi par leurs sonorités
tonitruantes, les Confédérés n'ont guère de mal à repousser les assauts des cavaliers
grâce à leurs longues piques.
Tandis que les armées féodales et les mercenaires des condottiere italiens
s'efforcent de faire un maximum de prisonniers en vue d'en tirer de fructueuses rançons,
les Confédérés n'ont pas ces scrupules. Ils préfèrent quant à eux tuer un maximum
d'ennemis, y compris les prisonniers solvables, ce qui ajoute à l'effroi que sème leur
approche.
Mais qu'on ne s'avise pas de les tromper. «Les Suisses se battent bien, mais ne se
paient pas de paroles!» dit le maréchal de France Blaise de Montluc. Le
roi de France Louis XII, n'ayant pas payé la solde promise à ses mercenaires suisses,
eût à les affronter en Italie.
La réputation de l'infanterie suisse n'est ternie que par sa défaite face au roi de
France à Marignan. Il en résulte en 1516 la conclusion
d'une «Paix perpétuelle» entre les deux peuples qui vaudra aux rois de France
d'employer à leur service de redoutables gardes suisses jusqu'à la Révolution
française.
Louvois, ministre de Louis XIV, aurait dit à celui-ci: «Avec tout ce que lui ont
coûté les Suisses, Votre Majesté aurait pu paver d'or une route de Versailles à
Bâle.» A quoi aurait répliqué le lieutenant-général Pierre de Stupa: «Mais
avec tout le sang que les Suisses ont versé au service de Votre Majesté, on aurait pu
remplir un canal allant de Bâle à Versailles!»
A la bataille de Rossbach, en 1757, pendant la guerre de Sept Ans, le roi de Prusse
Frédéric II aurait demandé: «Quels sont donc ces mures de brique rouge que
mon artillerie ne peut entamer?». A quoi on lui répondit: «Sire, ce sont les
Suisses»(1).
Une confédération qui dure
Protégée par ses montagnes et fortifiée par le courage de ses habitants, la Suisse, qui
tire son nom du canton de Schwyz (en allemand, Schweiz), se présente dès
l'origine comme une confédération de cantons (ou «lieux») aux statuts très
divers, sans presque aucune administration centrale.
Les tentatives de centralisation, notamment sous
l'influence des révolutionnaires français, se révéleront vaines, hier comme
aujourd'hui.
(1) d'après Jean-Pierre Colignon, «Point d'argent, point de
suisse», in Le Monde, 9 mars 2002 [retour]